‹ Le salon de lady Betty: mœurs anglaisesChapitre 23 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

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A dix heures du matin, par une brumeuse journée de septembre, H. Forster et sa fille, miss Jenny, attendaient patiemment l'instant où le déjeuner serait servi , Pun en parcourant le dernier numéro du Times , l'autre en lisant la livraison la plus nouvelle de la Gazette littéraire.

M. Forster, les lunettes sur le nez, enfoncé jusqu'aux oreilles dans une vaste bergère et les pieds devant le feu , récitait des lèvres chaque ligne de l'énorme journal; de temps en temps, une exclamation proférée à haute voix témoignait de l'intérêt qu'il prenait à sa lecture !

s LA FiicmmB.

— Ham! hum! c'est assez rrai !

— Ah! ah ! messieurs de l'opposition, que répondrez-Yous â cela ?

— Pour le coup! M. le Rédacteur, tous déraisonnez ; ceci n'est pas logique.

Durant ce soliloque, à bâtons rompus, miss Jenny , assise près de la fenêtre, n'était pas moins préoccupée des nouvelles littéraires* que son père des nou?elles politiques; son admiration pour la prose de la Gazette se peignait sur tous ses traits. Ses grands yeux bleus , harmonifsusement roilés de beaux cils noirs, brillaient de plaisir à chaque ligne ; l'enthousiasme tacite dont elle était transportée pouvait à peu près se traduire par ces mots :

>- Quelle délicatesse de pensée ! quelle richesse de style ; oh ! la séduisante image !

— T Bien certainement j'achèterai ce livre! s'écria tout à coup la jeune fille , incapable de ccmtenîr plus longtemps l'expression de ses sympathies poétiques.

•— Quel livre achèteras-tu? reprit brusquement M. Forster en levant les yeux , et en posant le journal sur ses genoux encore quelque sottise de tes écrivailleurs sans cervelle , je le gage l

— Oh , mon père pouve^vous appeler ainsi ces interprètes de la pensée divine dont chaque note . Fibre comme uue corde mélodieuse dans l'espace ?

LA PBÉCUUSI*

dont la Yoix se balance comme un sylphe sous l'haleine du zéphir ?

— Très-bien , très-bien; dès Tinstant qu'il y a des sylphes, des cordes et de l'espace , je n'ai plus rien à dire. Ce sont des mots que ton père ne saurait comprendre : que veux-tu ! de mon temps, on n'apprenait et on ne parlait que l'anglais.

— Mais n'est-ce donc point là de l'anglais et de l'anglais le plus pur , mon père?

— Je ne sais si c'est de l'anglais maintenant , mais de mon temps cela eût à peine passé pour du patois d'Ecosse... Et conunent appelles-tu ce beau livre dont tu dois orner ta bibliothèque?

-^ Les adieux du barde au crépuscule!

— De mieux en mieux. De mon temps quand on faisait des adieux , c'était à ses parents , à ses enfants , à ses amis ; on ne songeait guère à en adresser au crépuscule. Et crois-tu que le crépuscule soit bien sensible aux adieux de ton barde , ajouta le vieillard en souriant malicieusement de son épigramme.

— Mon dieu! mon père, il est impossible de disserter poésie un seul instant avec vous, répondit miss Jenny avec une petite moue boudeuse.

Miss Jenny , fille unique , n'était pas seulement une jolie personne et un enfant gâté, c'était un bas-bleu^ une adepte en fait de beau langage , de bel esprit , de métaphores alambiquées et de style

10 Lk pRtcnimB.

prétentieux; elle atait embrassé les opinions de cette secte littéraire que nos Toisins tes français tAit qualifiée de romantique et qui , chez nous , a^ire au titre de Byronnienne, en raison du culte exclusif qu'elleproftssc potir le sublime auteur de Childe Harold. Or cettesccte , comme tomes les sectes, n'aVaît empruntée soncheFque ses défauts, sans reproduire aucune de ses brillantes qualités. Miss Jenny, dontle bon sens naturel ayait été faussé par les déclamations emphatiques de plusieurs Byronniens et notamment d^mH. Fitz*Grérald , Toracle poétique du pays, calquait ses opinions du jour sur le dernier numéro de la Gazette Ifttërm're de Londres; jamais sentinelle ne se montra plus exacte à répéter le mot d'ordre de son officier que ne Pétait le jeune basdieu à se conformer aux jugements de son recueil favori.

Après avoir lancé son bon mot sur le crëpiisevifr, M, Forster reprit sa lecture du Times et sa f91e demeura de nouveau plongée dans la contemplation d'une image indigo, ou d'une pensée é^zurëe»

Elle élaibiissait dans sa tèle, éepuis un quart d'heure, la nomenclature des portes à la mode, sqk vaut le bleu plus ou moins foncé de leurs inspirations, lorsque H. Forster, saisi d'un transport siâ)it, se livra à tous les emportements d'une violente colère. .

f 1 sS(!ait levé, avait de dépit rejeté loin de hii son

tA PBÊCIfiUSI. 11

journal, et se promenant à grands pas, il proférait d^ttle roix toânanCe ces mots entrecoupés ;

— L'ingrat!... se eonduire ainsi... qu*il vienne!... qu'B ose...

—Mon dieu! qu'est- il donc arrivé, mon père?

demanda doucement miss Jenny, surprise au dernier point d'une agitation si soudaine et en apparence si peu motivée. Seriez-vons victime de quelque banqueroute ?

—Banqueroute!... banqueroute! il s'agit bien de cela... je Taimerats mieux. Et que m'importerait «Bfebanqoeiroute?... je suis assez riche pour la supporter... mats voir mes espérances ainsi trompées!... C'est un ingrat, vois-tu, encore un ingrat, toujours un ingrat...

— Çutëonc est un ingrat?

— Et qui donc! sinon ton vaurien de cousin, llortimer, que je regardais comme mon fils... eh bien...

—Eh bien?...

—Eh bien, je n'en veux plus entendre parler.

—Pourquoi donc, mon père? Vous ne me dites pas pourquoi.

— Parce qu'à n'a pas remporté le prix d'honneur; parce qu'il a terminé comme un âne sa carrière scolaire; parce que son cours de philosophie est manqué... voilà pourquoi.

— Est^e là tout? eh bien, mon père, j'en suis

19 LA PliCIBUSK.

contente : M. Fitz-Gérald m'a assuré que le gén^e méprise les misérables succès des écoles et qu'il prend son essor sur des ailes...

-—Sur des ailes d'oie, cria le vieux gentleman... Il arrive ici demain.. • J'ai bien envie de le mettre à la porte.

— Qui donc, mon père?

--Hortimer, mademoiselle.

— Oh ciel ! y pensez-vous ?

Sur ces entrefaites un domestique annonça que le déjeuner était servi. Le père et la fille se mirent à table, et M. Forster fit tomber sur la cuisinière une partie de la mauvaise humeiir que lui avait causée l'insuccès de son neveu.

— Annah, vos œuh sont trop cuits... comptez d(mc sur la reconnaissance des enfants, moi qui me faisais une fête de son triomphe. .. décidément, Ânnah, vous avez perdu l'esprit ce matin, notre rootsbeaf est sec comme une semelle de botte... il ne m'a jamais causé que des chagrins... qu'on jette ce thé par la fenêtre, il n'est pas buvable.

Et ce fut en entremêlant chaque bouchée d'un reproche adressé tantôt à sa cuisinière , tantôt â son neveu, que M. Forster termina un déjeuner qualifié par lui de pitoyable, de détestable, et ainsi de suite. «

Dieu sait jusqu'où serait allée sa manie de trouver tout mal, si la visite d'un voisin, d'un ami in*

LA FBiCmSX. 15

tline, M. Jonathan Belfield, u*était yenue changer le cours de ses idées.

' M. Forster etM. Belfield étaient fort liés, quoique leurs caractères fussent parfaitement dissemblables. L'un prenait tout sérieusement ; l'autre considérait le monde et toutes choses comme une plaisanterie. Celui-là adorait les anciens; celui-ci prétendait qu'ils n'étaient pas dignes de dénouer les cordons desouliers des modernes. Le premier prétendait que l'humanité allait à reculons; le second disait qu'au contraire elle marchait à grands pas Ters la perfectibilité. L'un était Tory effréné , l'autre Wigh furieux ; enfin, ils n'ouvraient jamais la bouche que pour se quereller , et c'est justement ce qui cimentait leur amitié. L'esprit de M. Forster n'était pas des plus Tife; celui de M. Belfield était quelque peu lent à suggérer un sujet de conyersation. S'ils HYaient été d'accord sur tous les points, leurs entretiens eussent été constamment à sec. Heureusement, se contredisant à toute occasion et à tout propos, un mot seul suffisait pour souleyer entre eux une discussion qui durait tout un jour.

-— Une belle matinée ! s'écria donc en entrant M« Belfield, et en se frottant les makis.

— Xe ne suis pas de votre avis, répondit M . Forster.

— Il fait un soleil magnifique.

— Mais mon bon ami , si vous observez bien , c'est on froid et une humidité qui vous pénètrent.

14 LA PKiCIKIlfiS.

Le ciel se voile de vapeurs que le soleil ne va plus pouvoir percer tout à l'heure ; tout cela nous annonce une vraie journée de décembre.

— Et moi je vous promets une vraie journée de juin, répondit M. BeUield en riant.

— • Vous riez ! nous verrons bien sî vous rires encore tout à Pheure en soufflant dans vos doigts, cria M. Forster, prenant son chaf^au et suivant machinalement son ami vers la porte.

Et ils sortirent pour se promener un peu ; et si vous les eussiez accompagnés de loin« vous les eussiez vus s'arrêter à chaque coin de rue , et reprendre leur contestation. Us se disputèrent une bonne partie de la matinée, et rentrèrent enfin chez M.* Forster les meilleurs amis du m<nde; car ils s'étaient aidés l'un Tautreà tuer les heures» M. Forster avait invité M. Beliield à dîner, «t ce demi^ avait accepté.

— Eh bien ! tout cela n'empêche pas, dît M. F<w^ ster, branlant la tète; tout cela n'empêche pas que Belfield provoquerait un saint lui-même. Je n'ai jamais vu d'homme si absurde et obstiné, d'un si mauvais naturel, et si emporté.

— Oh ! papa^ dit Jenny , tout le monde dit que M. Belfield ne s'est jamais mis en oolère de sa vie.

-— Eh bien! il met les antres en colère; ce qui prouve encore mieux la mécbaaceté de «m caractère.

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