CHAPITRE IV
QUI coutibkt onb appiéciatiou du cœub iuhaiiv.
Quoique TAge apporte ayee lui la sagesse , encore est-il une leçon qu'il nous donne rarement. Il semble que plus nous Tieillissons , moins nous sommes capables de comprendre la jeunesse. La vieillesse est toute tète, la jeunesse est tout cœur. La Tieillesse raisonne, la jeunesse sent, La yieillesse agit sous l'influence du désappointement, la jeunesse agit sous l'empire de l'espérance; quoi de surprenant alors, si l'une et l'autre sont si rarement d'accord? M. Forster, depuis plus de dix années, nourrissait le projet d'un mariage entre sa fille et son ncTeu. U était assez riche pour doter Jenny de façon à la dispensa d'avoir bMoin d'un époux qui
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eût de la fortune. Les deux jeunes gens étaient à peu près du même âge , ils avaient de l'esprit et de la beauté , ils se convenaient de tous points. Il était donc tout naturel qu*ils devinssent amoureux l'un de l'autre , qu'ils se mariassent et fussent heureux. C'est pourquoi M. Forster avait arrêté depuis longtemps dans sa tète qu'ils s'aimeraient , qu'ils se marieraient, et qu'ils seraient heureux. Hélas! l'excellent gentleman ! l'expérience même avait oublié dé lui enseigner que les choses qui semblent le plus probables en ce monde sont presque toujours celles qui n'arrivent jamais.
Il communiqua un matin ses plans à son ami M. Belfield.
— J'ai décidé, dit-il^ que Mortimer, maintenant qu'il n'a plus à retourner à l'Université , demeurerait avec nous. Ainsi , il aura toutes les occasions possibles de se rendre agréable à Jelmy et de se faire aimer.
— Si tel était votre désir , répondit M. Belfield , il eût beaucoup mieux valu le loger hors de chez vous; même avoir l'air de le renvoyer.
— Le renvoyer! je ne ferai jamais oéla, dit M. Forster avec animation. Hais vous ne parlez pas sérieusement?
•^ Trèfr-sérieusement.
— Expliquez-vous,
— N'ètes-vous pas d'avis fue le mariage est le
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jeu de hasard le plus dangereux qu'aient tOTenté les hommes ?
— Ah! je vous Tois Tenir, monsieur Belfield.
Vous allez essayer de m'entortiUer dans les fils de Tos maudites questions; mais vous ne réussirez pas, je ¥ous en préviens.
— Non , sur mon honneur , je n*ai nulle arrièrepensée insidieuse. Répondez-moi vous-même frandiement. N'ètes-vous pas de mon avis quant au mariage? Ne m'accordez-vous pas que, tel que Ta constitué la société , toutes les chances de bonheur (qui ne sont pas nombreuses) sont purement aléatoires?
— Eh bien ! d'accord , dit M. Forster hésitant un peu, et éprouvant quelque chose des perplexités que- doit ressentûr une mouche qui se voit jetée par le vent dans une toile d'araignée.
— £t pourquoi le mariage est-il une loterie?
pourquoi est-^l si rarement heureux? continua M. Belfield; n'est-ce pas parce qu'en formant une alliance , les familles s'occupent bien plus des conyenances que de l'inclination des époux?
— Vous avez raison , reprit M. Forster.
— Un père sage et qui veut la félicité de sa fille ne doit-il point s'efforcer de lui inspirer, sinon de l'amour, au moins une affection profonde pour répmix qu'il lui destine?
^ San» auouo doute , répondit H. Forster.
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— Eh bien! si tel est votre but en oe qui touclie Jenny, permettez-moi de vous l'observer, vous avez pris le mauvais chemin. Il n'y a rien de capricieux comme le sentiment : il lui faut , avant tout, une entière indépendance. Il a horreur de tout ce qui ressemble â des ordres. En croyant serrer entre deux jeunes cœurs les liens de l'amitié, vous ne leur inspirez souvent qu'une mutuelle antipathie. Et puis l'enthousiasme de la tendresse vit surtout dé prestiges et de difficultés. Vous prétendez que vôtre neveu s'éprenne de votre fille , et votre fille de votre neveu. Le beau moyen que vous avez choisi afin d'arriver à ce r^ultat! Vous les logez ensemble , et vous leur donnez ainsi toute facilité de se voir â toute heure , â tout instant. De cette sorte, vous les lassez d'avance l'un de l'autre; voiis faites qu'un voisinage constant et familier leur révèle sans cesse et réciproquement mille petits défauts du caractère, mille petites secrètes négligences de la toilette et de la personne , mille petites misérables infirmités humaines qui désenchantent. Vous les réduisez à la condition de frère et de sœur f Enfin, vous les empêchez de se souhaiter, de s'espérer, de s'attendre et de se regretter; vous abaissez entre eux les moindres barrières ; vous détournez de leurs pas les plus légers obstacles, et vous les privez de la sorte du plus nécessaire assaisonnement de l'amour. En résumé , pensez-en ce que
TOUS voudrez : c'eût été à vous un parti beaucoup plus sage de pousser votre neveu hors de chez vous par les épaules.
—A merveille! s'écria M. Forster, VoUà donc les conclusions de votre long discours : il faut que je chasse mon neveu pour le raf^rocher plus intimement de ma fille.
—C'est là, je le répète, mon humble opinion»
— Et si je vous disais que l'autre jour, dans un moment de folle humeur, j'avais efiBectivement parlé en l'air de mettre Mortimer à la porte, et qu'aussitôt Jeuny protesta quelle le ferait d'abord rentrer par la fenêtre, si je m'avisais de réaliser ma menace?
— Vraiment, répondit M. Belfield, mon cher Forster, vous y mettez de la générosité. Comment! vous me fournissez vous-même preuves et exemples àTappin de mes arguments! Soyez raisonnable. N'avez-vous pas, à votre insu, trouvé la clef de cet esprit de contradiction fantasque qui détermine l'explosion d'un attachement passionné. Déclarez ce soir à Jenny que vous êtes irrévocablenient décidé à ne pas vouloir de Mortimer pour votre gendre; vous verrez si elle n'est pas folle de lui demain.
— Vous me dites d'être raisonnable, mais soyez sérieux, vous, Belfield. Il ne s'agit pas de plaisanter Ici. Traitez-moi en vieil ami.
— Ehbien! si mon conseil vous répugne, il y a autre chose à faire, reprit gravement M. Belfield.
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Eecourez â un moyen positiTément contraire. Upe des principales raisons du mariage provient de ce qu'on s'épouse en général sans se coanaltre suffisamnent,
-^ C'est bien vrai, c'est bien Trai, CTÎa M. Forster.
—Je ne sais pas de juste milieu possible, pour* suivit l'impitoyable raisonneur d'un air passablement goguenard. Si vous ne séparez pas tout à fait votre neveu de Jenny, alors ne vous contentez pas de les loger sous le même toit ; enfermez-les l'un avec l'antre; qu'ils ne se quittent plus : quMIs aient le loisir de s'étudier et de se pardonner, en bons cbrétkos et en meilleurs futurs époux, les imperfections ^ les dé£i«ts qu'ils se découvriront.
Ici M. Forster fit à son afai une profonde révérence, 1 ^
— Herci, lui dit-il, merci mille fois, monstem* le conséquent et cbaritable conseiller. Je me souviens d'afoif lu dans Rabelais que le grand Pantagruel, se sentant de l'inclination pour le mariage, consulta divers phdosophes, mais sans nul succès. Aucun d'eux ne daigna lui déclarer nettement s'il fierait bien de se marier ou «'il ferait mal. Ce fut alors qu'il e«t l'idée ée conter son cas à un fou qui résohit aussitôt tous les doutes de l'inqniet amant. La question ne m'intéresse pas personnellement comme le grand Pantagruel, peut-être cependant je suivrai son exemple.
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Sur quoi M. Forster prit son chapeau et sortit brusquement du parloir de sa maison, où s'était passé l'entretien. Mais M. Belfield se hâta de le suivre au jardin et ne le quitta pas de la matinée. Ils restèrent attachés Tun à l'autre, comme deux brosses de fer à carder la laine, leurs dents crochues toujours hostilement croisées, mais inséparables.