‹ Le salon de lady Betty: mœurs anglaisesChapitre 27 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PLUS PBÉCIBUX QUE CEUX QUI PRACÈDENT.

M. Forster s'était longuement creusé la tète afin d'inyenter quelque moyen d'ayancer un peu' les affaires entre sa fille et son neveu. À force de chercber vainement , il reconnut enfin que le parti le plus sage était de laisser à la Providence le soin de révènement. £ùt-il persévéré dans cette opinion , les choses n'en eussent été que mieux. Mais nous parlons sans cesse de notre soumission résignée aux volontés du ciel , et dès que nos souhaits tardent seulement à se réaliser, aussitôt nous perdons patience , et nous voulons à toute force intervenir et mettre nous-mêmes les mains à notre destinée.

Toutefois Jenny et Mortimer passaient ensemble

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la meilleure partie de leurs journées et yivaient dans une parfoite intelligence. Mortimer se montrait constamment attentif et empressé. Il était réellement fort aimable et très-formé pour un garçon tout frais sorti du collège. Jenny, de son c6té , recevait avec beaucoup de bonne grâce ces préyenances. Elle aimait vraiment au fond son cousin. Elle lui trourait de la yiyacité , de Tesprit , le cœur élevé , une noble franchise ; il lui semblait bien fait et de belle mine. Mais ce n'était qu^une amitié rire , fondée sur Testime et l'appréciation de qualités recommandables; — ce n'était qu'une amitié presque fraternelle qu'elle lui accordait lorsqu'elle venait à s'interroger et à analyser ses sentiments. Mortimer différait bien en effet de l'homme idéal qu'elle s'était créé depuis que son affiliation aux mystérieuses rêveries du dub azuré lui avait monté la tète et obscurci le jugement. Cependant le jeune hoBune avait eu, on se le rappelle , une yeioe de bonheur chez miss Appleby. Il avait, grâce à ^pielques mots de galanterie , notablement réussi près' de la section féminine de qos bas bleus. Ce succès ne lui avait pas oui non plus près de Jenny. Elle en avait été fière involontairementi Mais à une soirée littéraire que doona mîss Coates , il se conduisit de façon à détruire tous les avantages que lui avait valus son premier triomphe.

La conversation avait roulé longtemps sur mille

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lîenx communs romantiques. Chacun exprimait ses admirations et ses pensées de poésies préférées.

— Moi , disait Fitz-Gérald , au moment où Mortimer entra, moi j'aime les ténèbres des idées et l'obscurité du style. Il n'y a que les écrirains Tulgaires chez lesquels on a la rue éblouie de cette clarté qui fait qu'on les comprend tout d'abord. Quoi de plus beau qii'ud paysage Toilé de brouilterds, qui ne laissent rien distinguer de la perspectif e qu'i travers leur crêpe mélancolique? c'est de ces sombres gazes que les poètes de génie s'enveloppent; aussi les élus seuls sont-ils admis dans le sanctuaire de leurs profondes créations.

Et cela dit, H. Fitz-^érald se renversa'sur l'oreiller d'un sofa, le front dans les mains.

— Et moi , s'écria miss Appleby respirant les sels d'un flacon, je ne veux pas les volets hermétiquement fermés; mais j'aime les rideaux tirés et les jalousies baissées. Point de soleil ; mais l'azur foncé d'une belle nuit semée d'étoiles comme un manteau brodé de paillettes d'argent. L'aurore ou la brune. Une douce lumière discrètement ménagée. Le clair obscur et le clair de lune.

. — Quant à moi, observa mistress Coates, que ses naïvetés rendaient parfois très-indigne de l'il^ histre société mystique dont elle faissait partie , je ne sais pas trop pourquoi ; j'aime aussi la nuit et les rideaux tirés quand je suis bien chaudement

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l'hiTer en mon lit; en ce qai est des brouillards, nous les ayons en une telle profusion que je ne saurais dire qu'ils me plaisent remarquablement. Je n'ai au contraire , je l'avoue , nulle aversion pour le soleil , et si par hasard il en brille un pauvre rayon à ma fenêtre , il est le bienvenu.

Ce fut là le goût le plus bourgeois et le moins poétique qui fut exprimé; car chacun avait à tour de rôle mis la compagnie dans la confidence de ses plus chères prédilections , et c'avait été à qui aimerait les choses les plus extravagantes, les plus impalpables, les moins sublunaires. Il i^y avait pas jusqu'à la douce et très-civilisée Jenny qui n'eût attesté qu'elle n'enviait rien de ce globe terrestre, si ce n'est la solitude du désert et la hutte enfumée des filles sauvages habillées de plume.

Il ne restait plus que Mortimer qui n'avait point confessé de préférence particulière. Sans doute , la parole lui revenant de droit après sa cousine , il fut bien tenté de dire qu'il aimerait fort aussi , près d'elle, la solitude du désert et la hutte enfumée, ainsi que les légers vêtements de plume; mais il réprima cette galanterie. 11 eut honte de faire sa partie dans ce concert de sottises azurées , de sorte qu'il garda le silence.

En général, les bas-bleus tolèrent malaisément les pauses dans leurs conversations. Qu'on s'abstienne de parler ou de hurler avec eux, cela leur

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Parait une manière de désapprobation. JHortimer , n'ayant pas voulu ^'expliquer sur les objets auxquels s'attachait la faveur de son choix , fut soudainement interpellé par miss Appleby , qui excellait dans Fart de questionner indiscrètement et hors^ de propos,

— Que pensez-TOUs des romans historiques, M. Mortimer? cria-t-^lle. lï'estimez-yous pas qu'il est délicieux de lire un conte et d'étudier en même temps rfaistoire?

Mortimer n'était pas en humeur de discuter. Il essaya d'éluder l'interrogation.

— Mon dieu ! répondit*-il , je suis un pauvre critique moi-même. Je n'ai guère d'idées là-dessus, et je ne lis point les Revues qui m'en fourniraient pent-être,

— Une lit point de Revues! Ce fut un cri d'indignation générale.

-— Ne pas lire la Revue d'Edimbourg^ l'oracle du Nord ! déclama M. Roth.

— Ni le Quarterly Revîew, l'oriflamme de la littérature aristocratique et du monde fashionable ! s'écria Pudding^aro.

— Ni la Revue de Westminster, où il y a de si beaux articles de voyages et d'économie politique ! observa timidement miss Overend.

— Pas même la Gazette littéraire! ajouta de bonne foi mistress Goates.

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— Non, eti fait de Revues, je ne lis même pas la Gazette littéraire, dit candidement Hortimer.

— N'importe, jeune homme, reprit Ihiddingham d'un ton de docteur ; n'importe, tous n'êtes pas sans aroir votre manière de penser sur la question. Daignez nous en faire la confidence.

— Eh bien ! à vous le dire franchement, bien que je reconnaisse et que j'admire hadtemeftt le génie de Walter Scott, qui mérite un rang exceptionnel, en thèse générale j'estime le roman hiétorique faux et pernicieux. C'est tout au plus s'il amuse; et à coup sûr il est incapable d'instruire. Ce ne»sera pas certainement de saines notions d'histoire qu'il pourra fournir ; mêlant incessamment la fiction et la vérité, il ne fera qu'égarer le lecteur ignorant et crédule, et ne sera d'aucun profit pour l'homme solidemment instruit. En ce qui est de la valeur poétique de ces œuvres de genre neutre, je la juge nulle et plus que nulle. Je vous donnerai, moi, une recette avec laquelle le premier niais venu vous t^ briquera aisément, par année, ses deux romans historiques en trois volumes. Prenez-moi deux ou trois personnages éminents sous tel règne qu'il vous plaira. Un roi et une reine ne feront pas mal. Vous les introduirez quatre ou cinq fois, et leur prêterez votre plus beau langage. Ensufte, force descriptions de costumes et de paysages; un. style bien saupoudré de vieux mots; une bonne dose de tiH

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perstitioo; un héro9 de haute taUle; une héroXioe très-petite; une sorcière surtout. Unissez ces ingrédients di?erspar le lien d-une fable aussi commune et usée qu'il vous conyiendra. Ne tous embarrassez guère du dénouement et de son rapport avec l'action. Tâchez seulement qu*il surprenne et qu'il épouvante. Que ce soit une belle horreur l Voilà TOtre chef-d*QBUTre achevé. Vous n'avez plus qu'à lui obtenir les certificats d'une revue en vogue et d'un journal accrédité, et vous en vendrez, en quinze jours, plus d'exemplaires que vous ne feriez en un an, du plus consciencieux et du plus beau livre du monde.

A cette outrageante sortie cootre l'école historiconroisanesque moderne, ce fut une stupeur universelle dans tout le groupe azuré. Quelques cris étouffés de, au blasphème, s'entendirent bien; mais ce fut tout ; nul ne tenta seulement de s'abaisser jusqu'à combattre d'aussi révoltantes hérésies. On ricana d'ailleurs, on chuchota, il y eut d'innombrables haussements d'épaule. M. Filz-Gérald fredonna du bout des lèvres je ne sais quel air bouffon, d'une rime souverainement ironique. La pauvre Jenny ftit bien humiliée poiur son cousin, cdUe de* vint rouge comme une cerise, elle se sentait comme compromise d'avoir introduit dans le cénacle un pareil iconoclaste.

C'est que eette attaque sans ménagement de Mor-

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timer était d'autant plus grtTe, qu'on eût dit qu'il s'y mêlait une intention de personnalité. Le jeune homme ne paraissait pas en effet seulement coupade lèse-roman historique; mistress Âppleby amsi que deux autres membres féminins du club azuré, menaçaient à ce moment le monde littéraire de mettre chacune au jour leur historique roman. N'était-ce pas les œuvres de ces dames et leur gl<»re future elle-même qui avaient été insultées \

Mortimer, au silence prolongé et aux vagues rumeurs qui suivirent la dernière réplique, reconnut bien quMl avait dû faire une bonne gaucherie involontaire. Quoique personne n'eût crié, il sentit qu'il avait marché sur le pied de quelque bas-bleu. La situation était délicate et difficile ; il prit promptement le parti de s'en tirer par la retraite. II fut donc prier sa cousine de l'excuser sil ne restait pas pour la ramener, et sortit.

Toute la soirée était gâtée ; le départ de Mortimer ne ramena ni la belle humeur, ni la verve romantique auxquelles il avait coupé court. Les épanchements étaient taris; on n'osait pas non plus, par amour-propre et par égard pour mistress Forster, se confier hautement les griefs qu'on avjyt contre son cousin; le temps se traînait avec une lenteur insupportable. En conséquence, la séance fut un peu abrégée; on se retira de bonne heure; le galant Fitz-Gérald offrit son bras à Jenny pour la recon-

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duiré. Chemin faisant, ce grand poCte lîût à la piativre enfant des discours où il se surpassa Inî-mème; sow éloquence élëgiaque et boursoufflée n'avaît rencpnti'é jamais d'inspirations plus heureuses; il était las du monde et de rindrffiérence humaine ; pourquoi sentàit-il si vivement et si profondément? était-ce à lui de s'affliger dés torts universels du monde? Mais les âmes de poètes étaient ainsi faites ! non contents de leurs propres douleurs, ils empiétaient incessamment sur celles des autres. Il abjurait, quant àiui, cette surabondance de sentiment, il ne voulait ptuS' pleurer que ses propres peines, il aurait encolre assez de larmes à répandre. îltz-Crérald continua stir ce ton duraiit toute la routé, et laissant miss^^ ï'orsterà sa porte, il lui gUsiamystérieusemetitùn' papier qu'il accompagna d'un regard extravagant " tout à fait en harmonie avec le dithyrambe' mélancolique qu'il venait d'improvîserl

Or ce papier , que la jeune fille , une fois retirée en sa chambre, se hâta d'ouvrir tout émue et tremblante, ne contenait rien moins qu'une longue pièce de vers , sorte de déclaration d'amour mystique et discrète, où Jenny retrouva, enrichies de rimes, toutes les exclamations douloureuses que Fitz-Gérald lui avaient débitées en la ramenant. A la lecture du chef-d'œuvre, miss Forster se sentit remuée vivisment ; elle se prit à rire et à pleurer, une inexprimable joie la possédait , c'était la pre*

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mière fois qu'une épitre lyrique lui était adressée. Comme son jeune cœur se gonflait d'orgueil! Elle se voyait déjà la muse aimée d'un grand poète. Quelle gloire ! elle allait être immortelle peut-être comme la Laure de Pétrarque. Et puis la pitié s'en mêlait un peu ; le pauvre jeune homme , combien il était malheureux ! que ces hommes choisis payaient cher leur génie ! n'était-elle point prédestinée et choisie elle-même entre toutes celles qui étaient aimées d'eux, et appelée à consoler ces âmes inconsolables?

Et la jeune fille s'endormit tout enivrée avec les stances de Fitz-Gérald sous son oreiller. Son som«meil fut pesant et agité , elle rêva de son cousin et de son poète ; mais Mortimer ne jouait pas le beau rôle dans ses songes.

C'est que le pauvre Mortimer ne faisait point de vers, et, ce qui étaitun tout aussi grand tort, il osait se moquer du roman et des romanciers historiques.

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