CHAPITRE VI
IfiGOCIATIOn D^UII TRAITÉ DB IfEVTRALITÉ.
Le fâcheux événement de la soirée littéraire u'avait, ni en apparence, ni réellement, troublé la bonne harmonie entre Jenny et Mortimer. Ils Tiraient toujours en vrais amis , mais n'ayant pas Tair de se douter le moins du monde des projets matrimoniaux de H. Forster. Le fait est qu'ils ne les soupçonnaient nullement. Loin de là , Mortimer , que sa délicatesse et sa fierté rendaient peutêtre susceptible à l'excès, commençait à se tourmenter de la dépendance où il était dans la maison de son oncle ; il pensait à son avenir , son oisiveté lui pesait : n'était-il pas bien temps qu'il songeât à prendre un état? qu'attendait-il? quand choisirait-il
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une carrière? orphelin, sans fortune, il n'ayait à compter que sur lui-même pour se faire une existence. — Voilà ce qu'il se disait et se répétait incessamment, et il ne se cachait pas à H. Forster de ces inquiétudes; mais le bon gentleman détournait tant qu'il pouvait la conyersation de ces matières , ou bien il répondait vaguement : — £h bien, oui , Mortimer , nous verrons ; mais rien ne presse; cette affaire-là est importante, il ne faut pas la brusquer ni se déterminer à la légère. Et Mortimer, malgré qu'il en eût, était contraint de se taire , car s'il insistait , son oncle finissait par se fâcher et lui imposer silence.
Cependant ce système d'obéissance passive aux volontés de la Providence qu'avait adopté M. Forster, lui avait bien d)t€au qudques-uns de» résultats qu'il souhaitait le phis chèrement; deus personnés, de.sexe diffiérenfc surtout , n'habitent: pas^o^ semble impunément un même logis.- Quoi qu'il arrive , ils ne resto^ont pas indifférents l'tbi pour l'autre; il y a cent à parier contre un, qa*ils(se prendront cordialement en aversion , ou qufito s'aif meront à la fèlîe. Si ce sont deux jeui^s gens ^ ence^e -mieux ; il faudra que l'un au jmoins,< s'éprenne passionnément de l'autne. Or Jenny était jeune^ et son. cousin aussi; die était belte, et de cette-constante beauté qui n'est jamais en défont; ses petites faiblesses azui^, nous l'avons dit, n'étaient ohes
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elle qu'une sqrte de fièvre intermittente qui ne l'attaquait guère que hors de la maison , quand elle était en la compagnie de nos illustres bas-bleus d'Edimbourg. Dans ison: intérieur de i^miile, elle redevenait constamment sim|rfe, aimable, naturelle ; son. joli yisi^e ne s'obscurcissait alors d'aucune de >ces mélancoliques vapeurs qui le défiguraient, dès qu'elle était au milieu des nuages de son empirée poétique. Heureusement ou malheureusement, c'était sous son beau jour et pure de toute éclipse, que la voyait presque constamment Mortimer, et il n'avait pas su résister à l'inftuaioe involonteire des charmes de sa cousine ; du moment qu'il s'aperçut de la séduction et se sentit captivé, ses anxiétés redoublèrent. Il se persuada que la retraite lui était impérieusement commandée par l'honneur et par la prudence.
C'est que le jeune homme s'était fait des lois de probité d'une rigueur vraiment excessive. Jenny devait être une riche héritière ; il n'avait rien , lui ; et ce lui eût semblé une noire ingratitude envers H. Forster que de prétendre à la main de sa fille et de tenter seulement de se faire aimer d'elle. En outre, il ne se dissimulait pas qu'elle avait l'imagination fort occupée de H. Fitz-Gérald. Eût-il mis de côté tous ses scrupules de conscience , Mortimer , qui avait autant de juste fierté que de modestie, ne se fût point décidé à solliciter une affection
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quMl croyait déjà donnée. — Jusqu'à ce qu'il lui fût permis de se retirer , il résolut au moins de fuir, du mieux qu'il le pouTait, le danger où le jetait un amour sans espoir ; il s'absentait toutes les matinées; reyenait-îl pour les repas on le soir, il était froid et réservé. L'égalité d'humeur de Jenny ne s'en altérait pas. Elle n'arait point le secret de ce changement, et ne mettait nul intérêt à le chercher. Mais cette petite révolution intérieure n'échappa point aux observations de M. Forster. Il en perdit bientôt patience et il éclata , renonçant à ses sages résolutions de neutralité.
— Que se passe-t-il donc entre vous et Jenny , mon cher Mortimer? dit-il un jour, n'y tenant plus; vous avez Pair de la bouder?
— La bouder , mon oncle ! oh ! vous vous trompez assurément; si j'ai cet air, c'est un air bien menteur. Quelle raison mon amitié pour Jenny aurait-elle de se refroidir un moment?
— Votre amitié pour elle! en vérité, jeune homme, c'est généreux à vous! de l'amitié pour une jeune et jolie fille ! de l'amitié !
— Mais certainement, reprit Mortimer , un peu surpris; est-ce que je l'oifense par cette amitié? estce qu'elle n'est point digne d'inspirer l'amitié ?
— Vous m'impatientez avec vos amitiés, cria M. Forster. Avez-vous mon âge , et ma fille est-elle une vieille si vénérable qu'il ne puisse être ques-
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tion ici que de cette amitié de glace? Jeune homme que TOUS êtes , parlez donc autrement d'une jeune fille. Exprimez-Tous d'une façon plus convenable à ¥08 yingt-un ans.
— Pardonnez-moi , mon oncle , répondit Mortimer, dont Fétonnement redoublait pardonnez-moi si mes paroles tous choquent. C'est que je suis distrait peut-être ; je pensais à autre chose. J'avais à TOUS entretenir d'une affaire sérieuse.
— A merveille ! voilà une galanterie dont Jenny vous remerciera. Mais au fait, monsieur ledistrait , qu'elle est celte grande affaire sérieuse.
— Mon excellent ami, ne vous fâchez pas. Il m'en coûte d'insister sur une demande que je vous ai bien des fois renouvelée; mais je dois revenir à la charge et plus instamment que jamais. Souffrez que je vous quitte, je vous supplie. J'ai vingt-un ans en effet , comme vous me le rappeliez tout à l'heure. Ce sont mes plus précieuses années qui s'envolent et sans profit....
— Et que vous importe , si c'est mon plaisir?
— Oh ! c'est vrai , je n'ai point à vous désobéir» je n'en ai pas le droit , vous m'avez tenu lieu de père : vous êtes mon père ! aussi écoutez-moi ! considérez ma position. J'abuse depuis longtemps de vos bontés. Je ne vis que de votre générosité.
— Ah! je vois ce* que c'est! cria M. Forster, vous êtes las d'être en tutelle ! vous voulez de l'in-
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dépendance ! â la bonne heure ! parte; , vous êtes libre! renversez tous les projets de bonheur. qi;(e j'avais formés pour vq.us ! désespérez iça yieillçs^, ingrat enfant!
£t le bçn homme se.leya brusquement, et marcha avec rapidité dans la chambre , les mains derrière Je diQts, poussai^t jnHle lamçi^tables exclamations.
— Au nom du ciel ! qu*ai-jejait, qu'y a-t-il? dit craintiFement Mortimer.
r— Qu'ai-je fait? qu'y a-t-il — Vous êtes un sot. N'avez-vous donc ni l'ouïe, ni la vue? Êtes-yous privé de tous vos sens? comment? n'avez-vous pas compris de longue main que je vous veux donner ma fille et tout mon bien? Allons cela est-il clair à présent? entendez-vous? avez-vous besoin de quçlque autre explication de mes volontés?
A cette soudaine déclaration, Mortimer était resté comme pétrifié. Enfin il revint de sa stupeur; il retrouva la parole, qui lui avait d'abord, manqué.
— Mon bon oncle I dit-il les larmes aux yeux et serrant Jes deux mains de M. Forster , vers lequel il s'était précipité; mon bon oncle! non, je n'ai pas de mots qui vous puissent dire la reconnaissance profonde dont je suis pénétré! Oui, vous avez voulu être tout à fait mon père. Être votre fils véritable , r^poux de .votre fille, oh ! ce serait, je l'a- YQue^ le pius,beau sort; ce serait bien le bonheur
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que vous me gardiez : mais mes souhaits et votre c^]]0entement suffisent-ils ici? celui de votre fille, n'e&aurais-je pas surtout besoin?
-«-.Allons, vous ^tes intelligent et raisonnable ; TOUS êtes comme je vous aime ,. dit M. Forster un peu calmé.: Quant au consentement de ma fille , en efl[!çt, je n'y aviôs.pas songé; mais, igouta-t-îl en riant, n'ayez pas peur, ce ne sera pas d*elle que viendra l'obstacle.
—Vous êtes trop confiant peut-être, reprit tristement Mortimer. Votre fille, je vous le dis le cœur navré, votre fille n'a plus le cœur libre ; elle en aime un autre; moi je suis venu trop tard. Oh! je vous conjure, mon boa oncle, laissez-moi partir.
—Vous êtes fou, cria JII. Forster d'un ton moitié sérieux, vous êtes fou, la,tête vient de vous tourner! Et quel est, s'il vous platt, cet heureux préféré de Jenny?
—Bon Dieu, mon cher oncle ! me voici poussé à une indiscrétion qui me coûte; mais, au point où nous en sommes, il ne m'est plus possible de vous rien cacher. Je n'ai pas le droit de l'affirmer pourtant; mais, j'en suis sûr, je le sens, elle aime M. Fitz-Gérald.
--Fitz-Gérald!
Le vieux gentleman ne put prononcer que ce mot. Ce nom de Fitz-Gérald lui avait été un trait de lumière; il comprenait tout d'un coup les admira-
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lions de sa fille pour ce soi-disant po«te, qu'il abhorrait si souTerainement. Fitz-Gérald !.. Et il fut tomber dans un fauteuil, muet, les bras croisés , frappant du pied le parquet, comme pour exhaler ainsi sa colère, qu'aucune autre expression ne soulageait. Ce fut une crise qui dura bien dix minutes. Enfin il reprit sinon quelque calme, au moins la force de formuler son indignation.
— Fitz-Gérald 1 répéta-t-il, oh ! je la déshériterai. Fitz-Gérald ! s'être éprise d'un misérable accoupleur de misérables rimes ! Non, ce n'est pas ma fille; je la renie. Fitz-Gérald ! Mais mieux eût yalu cent fois qu'elle aimât le poète de la rue qui improvise et chante sous ma fenêtre les couplets de ses représentations du spectacle de Punch.
— Apaisez-Tous, mon oncle. Je ne jurerais pas qu'elle aime bien profondément ce tt. Fitz-Gérald : tout ce dont je suis persuadé, c'est qu'il est celui qu'elle préfère ; c'est qu'elle admire et adore en lui l'éloquence, le génie, le poète prédestiné.
— Le génie, l'éloquence, le poète prédestiné? Vous TOUS moquez, Mortimer. Mettriez-vous sérieusement sa poésie à c6té seulement de celle des dcTises d'un confiseur? Oh! je m'en vais la trouver de ce pas, tout à l'heure même. Il faut qu'elle renonce à ce prétendu-là, ou, encore une* fois, je la déshérite; je ne veux plus ni la voir ni ouïr parler d'elle.
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Mortîmer se jeta au-devant de M. Forster et, le retenant :
^£h bien, dit-il, puisque tous ne voulez poin de ce gendre, puisque c'est moi que votre bonté favorise, mon oncle, si vous souhaitez mon succès et mon bonheur, ne précipitez rien ; point d'emportement ni de violence, je vous conjure. Ayez l'air de ne riensavoir ; que cet entretien et tout ce qu'il vous a révélé demeure, quant à présent, un secret entre nous. J'aime à me flatter de cette dernière espérance : peut-être Jenny n'a-t-elle encore que l'imagination éprise des apparents mérites de ce Fitz- Gérald. S'il en est ainsi, laissez-la livrée aux conseils de son bon sens et de son jugement naturel; ils la détromperont mieux que ne ferait votre autorité. Avec la tète exaltée et l'esprit romanesque qu'elle a, gardez-vous sur toute chose d'avoir l'air de la contraindre : elle serait si heureuse de se croire persécutée ! ce lui serait une telle joie de paraître victime delà tyrannie des parents! Elle finirait par en aimer passionnément son héros de roman, si elle ne l'aime pas déjà trop maintenant.
— Bravo! monsieur le collégien, dit M. Forster, vous parlez vraiment comme un professeur.
— Si Jenny poursuivit Mortimer n'était pas bientôt désenchantée, d'elle-même et par sa propre rai* son ; si, malgré mes soins et une cour assidue, je la voyais s'obstiner dans son attachement au point de
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meprouTer qu'il est chez elle une passicm réritable, alors, en honnête homme, obéissant à mon deToir et respectant la liberté de son choix, je me retirerais. Certes, ee ne serait pas moi qui consentirais â être l'instrument de la moindre contrainte exercée contre son inclination. Toutefois, j'ai meilleur espoir. Je considère ma cousine comme atteinte d'une sorte de fièvre momentanée ; permettez-moi d'être son médecin. Si tous ne vous mêlez point de la traiter, si vous restez neutre, â force de soins et de ménagements je la guérirai promptement peutêtre.
— Votre très-humble serviteur, mon cher; neveu ! dit M. Forster. C'est-à-dire que vous me reléguez sur l'arrière-plan; me voilà père de comédie qui regarderai tout et ne verrai rien. Ainsi, j'abdique mon autorité ; il me faut la r^nettre toute en vos mains.
— Oh! ee n'est pas pour iMigtemps. Tramiuil- • lisez-vous, mon onde, vous ressaisirez .bientôt te sceptre.
— Prenez-y garde alors, Hortimer., jele tajsse tomber sur votre tête, si votre beau projeta tourné mal.
— D'accord, mon oncle, et ce ne sera pas la tête seulement que j'aurai brisée, maisibîen aussi te cœur; car, ja vous Ifatteste par le nom sacré de Dieu , j'aime Jenny de toute mon âme.
Et ils se séparèrent, parfaitement réconciliés, après s*ètre bien assigné les divers rôles qu'ils avaient à jouer l'un et l'autre.