‹ Le salon de lady Betty: mœurs anglaisesChapitre 29 sur 49 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

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Quelques semaines s'étaient écoulées, et nul changement notable ne se faisait remarquer dans la maison de M. Forster. A la prière de Mortimer, le bon gentleman s'était mieux contenu qu'il n'était permis de l'attendre ; il ayait su dompter la pétulance de son caractère ; il avait poussé la patience jusqu'à continuer de recevoir M. Fitz-Gerald qui rendait pourtant ses visites plus fréquentes depuis le jour de sa déclaration indirecte à miss Jenny. D'ailleurs, le soupirant romantique était surveillé de près, et ses affaires n'avaient que médiocrement avancé près de la jeune fille. Soit que les occasions d'être seul avec elle lui eussent manqué,

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soit qu'il ne la jugeât pas encore suffisamment exaltée pour risquer une explication formelle, il en était encore sur le pied des épitres poétiques et des regards désespérés. De son côté, miss Forster ne se montrait nullement empressée de pousser plus loin les choses. Cette cour mystérieuse la charmait singulièrement; c'était là justement ce qui la touchait. Son adorateur eût-il fait un pas en ayant , peutêtre en eût-elle fait trois en arrière; le mariage lui semblait si prosaïque! Mais un amour yague, incertain , qu'on enfermait en soi de part -et d'autre n'était-ce pas le pur beau idéal du sentiment? Quant à notre héros , Mortimer , il en était revenu à ses premières façons d'agir. Ses prétextes d'absence avaient cessé ; il ne quittait plus que fort rarement le logis ; il entourait sa cousine de plus de soiAs et de prévenances que jamais. Le mal , c'est qu^élte ne paraissait pas même avoir remarqué ce retour des galanteries de Mortimer. Lorsque tout d'un coup il était devenu sauvage, elle ne lui avait pas demandé les raisons de ce subit amour de la solitude; elle ne lui demandait pas davantage mainte-' nant d'où lui venait le caprice de ses nouveaux^ empressements. Son humeur était la même, douce, égale, constamment affable; c'était toujours là* même bonne et aimable amitié inaltérable; mais cette amitié si bonne ne satisfaisait pas ié jeune homme; au contraire, elle lui navrait le cdeiti^.

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Serait-elle donc son unique partage? N'y aurait-îl donc jamais d'autre affection commune entre lui et sa cousine? Voilà les doutes et les craintes qu*il roulait sans cesse en sa pensée.

Disons-le, Mortimer était un mauTais docteur. Il s'était fait fort de guérir miss Forster de sa ma« ladie azurée et de l'amour extrayagant et fiévreux qui en était résulté; il s'y prenait mal pour opérer cette cure; il employait de méchants remèdes. Accompagnait^il , par exemple, Jenny à quelqu'une des réunions littéraires qui araient lieu chez l'une ou l'autre des belles dames du club poétique^ au lieu d'y faire chorus et de chanter des niaiseries grotesques en harmonie arec l'assemblée, incapable de maîtriser ses impatiences, il contredisait inn pitoyablement tout le monde ; il suscitait d'interminables querelles où, certes, aux yeux des gens de gotit et d'un auditoire raisonnable , il eût joué le beau r61e, mais qui , selon la coterie, ne ser<- ▼aient qu'à le conyaincre d'ignorance et à prouver son entêtement et sa médiocrité.

Pauvre enfant! que n'avait-il quelque ami clairvoyant qui lui apprit un peu les secrets du cœur humain , et surtout les moyens de gouverner celui des jfemmes ! Il y avait entre lui et celle qu'il aimait un fat impertinent et ridicule, un soi-disant poète qui avait tourné la tète de cette jeune fille, précisément par sa fatuité, son impertinence et sa soi-

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disant poésie. Eh bien ! il ne s'agissait pas de parler raison â cette folle dans ses accès ; c'était bien assez dans ses moments lucides. Lorsqu'ils se trouvaient ensemble en compagnie azurée, que ne hurlait-il arec les loups? que n'était-il tout d'azur lui-même, et d'un azur plus foncé que tous les autres? que ne renehérissait'-il là sur M. Fite-Gérald en impudence, en mysticisme, en absurdités pompeuses? que n'eflbçait-ir la poésie de son rirai par une poésie plus vide de sens et plus gonflée de mots? Ou bien Jenny eût compris la plaisanterie; elle eût recouvré la vue; eUe eût rougi de son long aveuglement; elle eût enfin vu M. Fitz-Gérald tel qu'il était : ou bien, décidément déraisonnable, ce surcroit d'exagération l'eût ravie et touchée; son grand poète ne lui eût plus semblé qu'un être classique et vulgaii-e ; elle fût allée au plus fou ; elle lui eût donné son imagination , et par l'imagination il gagnait le cœur.

Ce ne fut point cette marche savante que suivit MorUmer : l'avenir nous dira si sa natve f^nchîse et sa bonne étoile le servirent mieux que ne l'eût iait l'art d*aimer , conformément aux règles.

On était en plein mois de mai. Ce mois, vous le savez, est le plus joyeux et le plus brillant de nos douze mois de l'année : ce doux réveil du printemps venu , notre ciel ténébreux déchire enfin ses voiles et daigne nous dérouler toute sa splendeur.

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OTt afin de contempler aussi poétiquement que possible Fazur du firmament, l'académie* de nos bas-bleus avait décidé qu'on irait un matin , en troupes, boire du lait à uue petite fèrme>stse à une lieue d'Edimbourg, près des ruines d'un yieux château gothique. Le jour de cette promenade ar< rivé, dès midi toute l'illustre société se trouva rassemblée chez miss Appleby , et l'on se mit en route. Le meilleur nombre de la compagnie s*était pourvu de confortables voitures; les plus hardis seulement et les plus romantiques de nos bas4ileus parurent à cheval, assez médiocrement montés, et «n apparence aussi , bien médiocres cavaliers , hormis Jenny et Mortîmer, qui venaient sur deux beaux alezans des écuries de M. Forster , et se distinguaient par leur grâce , leur bonne mine et leur assurance. M. Fitz-Gérald et miss Appleby étaient également de la cavalerie, avec une apparence moins brillante. Ce n'est pasque leurs bidets, loués ou empruntés je ne sais oii, fussent bien rétife et difficiles à mener; mais de comiques sympt6mes de malaise, très-curieux à observer, trahissaient évidemment l'inexpérience de ces deux célM>res littérateurs. Le grand poète surtout, maigre comme son animal, et plus pâle encore que de coutume, rappelait parfaitement le chevalier de la triste %ure. Si les plaisanteries classiques eussent été de mise dans une si romantique réunion , il eût été inqws-

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sible que quelqu'un n'y complinieîildt pas ce Bjrron d'Edimbourg d'enfourcher son Pégase plus catalièrement que son Rossinante.

Le cortège était fermé par un petit groupe de piétons 9 en tète duquel marchait le péripatétieien Piiddtngham, qui s'en allait herborisant et philosophant tout le long du chemin , et expliquant aux jeunes bas-bleus qui l'escortaient les amours et les mariages des fleurs.

Toute l'intéressante caravane s'était avancée sans encombre jusqu'à l'auberge du Cygne-Blanc. Le temps était magnifique, et l'allégresse générale. La cavalerie formait l'avant-garde , éclairant le corps d'armée. Fitz-Gérald, qui à force d'aller et de rester en selle avait enfin repris quelque confiance, se risquait à chevaucher timidement à la gauche de Jenny, laquelle n'avait pas cessé d'avoir à sa droite Morlitimer. La conversation n'était point ibrt animée entre les trois jeunes gens : on admirait çà et là au passage un site , un vieil arbre , un tfkt d'ombre ou de lumière , et puis on se taisait. Que si son air de déterré n'eût pas été attribué à la profondeur de ses méditations et de ses souffirances d'âme, le poète eût joué là , aux yeux de Jenny , un misérable rôle près de Mortimer, qui se montrait si plein de grâce mâle et assurée , si ferme sur ses étriers qu'on eût dit qu il était maître de manège ou écuyer de profession. Cette comparaison apparemment fai-

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Yorable à son cousin, que Jenny ne pouvait s-empècher de faire, ne nuisait pourtant en aucune façon à Fitz-Gérald; elle lui valait, au contraire, un nouveau triomphe, u Ces deux hommes , se disait l'enfant follement enthousiaste , sont le double symbole du génie et de la force physique , de Tindiligence et de la matière : combien le plus faible et le plus languissant n'est- il pas supérieur à l'autre ! »

Tandis que miss Forster était plongée en ces sublimes réflexions, un brusque incident l'en vint tirer rudement et la faire redescendre sur la terre. Tout d'un coup, au détour du chemin, la cavalcade , sans avoir eu le temps de se ranger, se trouva jetée au milieu d'un troupeau de bœufo qu'on menait au marché de la ville. Ce ne fut pas la mêlée que produisit ce conflit qui fut le grand mal de la rencontre. Après un moment de confusion, les pauvres bêtes inofPensives furent ralliées et poussées en avant par leurs conducteurs , laissant notre romantique cortège fort épouvanté, mais parfaitement intact. Cependant l'aventure eut des suites graves. A peine vit-il la route libre , le cheval vif et ombrageux de Jenny commença de hennir et de se cabrer. Presque démontée à ces premières secousses, elle poussa un long cri et se cramponna , presque sans connaissance , au pommeau de sa selle.

A cette occasion, l'intelligence et la matière,

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c^est-énlire Fits-Gérald et Hortimer , se conduisirent d*iine manière bien différente. Au cri de la jeune fille , le poète répondit par un cri sympathique qui lui partit du fond des entrailles, puis il piqua des deux et gagna le large et ce fût là son seul temps de galop de la matinée. Au contraire , en moins d'une seconde, Qiarles eût sauté à terre et saisi vigoureusement par la bride le cheval de Jenny.

— Tenez-vous ferme , cousine , ne craignez pas.

Elle n'était plus guère est état de Tentendre. Cependant une sorte d'instinct de conservation la soutenait suspendue à sa monture.

Cette résistance passive et involontaire empêcha sa chute. Les piétons de l'arrière-garde accoururent à temps pour la prendre dans leurs bras et la déposèrent saine et sauve sous un des arbres qui bordaient le chemin.

£lle était maiuienant hors de tout danger, mais non pas Mortimer. Il avait jusqu'alors tenu en respect le cheval révolté. Dès qu'il se sentit dégagé de son fardeau , le fougueux animal redoubla d'efforts afin de se délivrer aussi du bras vigoureux qui le tenait. Dans cette lutte nouvelle le mors se rompit. Le jeune honune perdit prise. Un coup de poitrail le renversa et en partant au galop le terrible alezan lui foula la poitrine de tout le poids de ses deux pieds de derrière.

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On transporta Mortimer évanoui près de sa cousine qui avait repris connaissance, bien qu'elle fût demeurée toute transie de sa frayeur. Après une pareille catastrophe , il ne s'agissait plus de continuer la promenade , la partie était manquée. On attendit seulement que le jeune homme, revenu à lui , fût capable , ainsi que Jenny , d*ètre mis dans une voiture, puis on fit volte-face. On s'en retourna tristement à Edimbourg. Quand on y rentra, tout l'ordre de la marche était troublé comme la joie de la journée. Il restait surtout peu de cavaliers à l'avant-garde. Satisfait d'avoir galopé une fois en sa vie, M. Fitz-Gérald avait jugé à propos de mettre pied à terre et de se joindre à l'arrière garde des piétons Puddingham , laissant aux grooms le soin de mener son bidet avec les deux alezans de M. Forster.

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