‹ Le salon de lady Betty: mœurs anglaisesChapitre 31 sur 49 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LB COEVB ET L*nU6IIIAT10II.

M. Forster possédait mille excellentes qualUét au «omlire desquelles n'était point U patieuce« Il estimait que le cœur d'une femme, comme un de ses œtffii , devait être cuk à point en moins de deux ■nnutes. Or, dès le suriendemaûâ de la maleacon* treuse excursion de l'académie azurée, il était oon* vaincu que la reconnaissance avait décidé des a£feclions de Jennjr, et qu'elle était immanquablement «leventte amoureuse de son courâ. En conséqucaoe, il résolut ée ia sonder au plus vite sur cette question délicate. ExeeUent homme j H ignorait encore à son i8« quVm trcniFe pli» facilement le finnd de

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rOcéan que celui des pensées secrètes d'une Jeune fille éleyëe selon le monde.

— Eh bien ! mon enfant , dit-il en entrant dans la bibliothè^que où elle était plongée dans ses lectures 9 eh bien ! ètes-Yous un peu remise de vos frayeurs d'avant-hier? Gomment vous seutez-vous. , — Mais très-bien, mon père.

— Très-bien! — C'est vrai, vous avez repris votre bon visage. Je souhaiterais qu'il en fdt ainsi de Mortimer. Mais le docteur parle de fièvre et de saignée! L'imbécile! que nVt-il dit cela dV bord?

— - De saignée ! s*écria Jenny . Quoi Mortimer estil donc si mal qu'il lui faille tirer du sang?

— Mal! £h oui, il est mal, et on serait mal à moins ! Ah ! ma fille, vous devez beaucoup à ce brave garçon!

— Certainement, mon père, et ma reconnaissance durera autant que ma vie.

— Votre reconnaissance ! allons, c'est bien. C'est une belle chose que la reconnaissance, mais il y a beaucoup de façons de la témoigner. Comment comptez-vous prouver la vôtre?

— Comment? dit Jenny en souriant d'un air un peu étonné ; vraiment je ne me suis pas encore tracé de programme. Ce sera à mon cœur de me conseiller selon le temps et les circonstances.

•^ Â merveille, Jenny. Voilà qui est sage d'at-

tendre le bon plaisir du temps et des circonstanoes. Avouez cependant que vous ayez là une gratitude qui n'est guère pressée de s'acquitter,

— Vous méjugez sëyèrement, mon père. Faites qu'une occasion se présente où je sois en état de , montrer à mon cousin qu'elle mémoire je garde de son dévouement, et tous verrez si je suis ingrate. Qu'est-il en mon pouvoir de faire à présent? Suisje rien? ai-je rien? Voilà, tenez, tout ce que je puis. Quand je le verrai triste , je l'appellerai près de mon piano et je lui jouerai les airs qu'il aime ; je lui chanterai des folies qui ramèneront la joie sur son front et dans son âme. Alors il ne sourira pas sans que mon sourire aille au-devant du sien. Nous nous réjouirons ensemble. S'il a de la colère contre quelque chose ou contre quelqu'un, je me fâcherai comme lui. S'il est malheureux , je serai malheureuse, et heureuse s'il est heiu*eux. S'il est malade je le soignerai comme je vous soignerais vousmême. Mettez-le dehors ainsi que vous l'en avez un jour menacé, vous aurez beau dire, je lui rouvrirai votre porte! £t, sérieusement, s'il nous quittait et s'il venait à manquer, hélas ! ce ne sera pas ma pauvre boui^se qui serait capable de venir à son secours, mais je vous supplierais tant, mon cher papa, quevous paieriez pour moi et ne le laisseriez pas sans ressource.

^ A la bonne heure , voilà qui est bien. C'est

M LA ntenuti.

comme «ela ipiVin parie 1 je recomiBis ma Jemiy ! Ainsi , TOUS l'aimerez de tout Totre cœur.

— De tout mon coeur , de même que t'il était mon frère.

-— Votre frère, dites-Tous? «— dit non pas* il n^est pas votre frère. Ce n'est pas en sœur que tous devez Taimer .

«^ En cousine donc , mon père , estrCe e^?

mais del^mour fraternel me semblmt escpriiaer étt- ▼anta^.

•- Eh bien non, continua M. Forstes*$*aniiiiaiit et élevant la voix. Ce n^est pas plus comme un cousiu que comme un frère ; ce n'est ni comne im oncle ni coinme un grand-oncle , ni comme «a grand-père , ni comme une grand'mère *qa^fl vous faut l'aimer.

— Oli ! j'y suis , «e dit iotérteurement no^ héroïne , qui comprenait enfin où son père en voulait venir.

. Et elle devint pMrpre; «aïs finstinct de oon sexe et cette finesse innée chez les filles accourant à son aide , bien que snrprise à Pimprorviste , elle se remit promptejnent. Elle comprenait «ombien la dtuation était délicate. A tout pHiL , il importait de ne point s'engager avant d'avoiir réfléchi. Elle se conduisit avec une habileté psirfaite et eto tacticienne consommée. Donc, tournant la 'âMleullé, ^le fit «emblant de n'avoir pas «ompria.

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— Oh! non père, ne tous emportée. pas , ditelle d'un air d'ingénuilié admirable ; nous n'auront pas, j'espère, de querelle là-dessus. l'aiinerai mon cousin jdbsolumeiit e<Hnme vous voudrez.

Puis , «fin de «ieux rompre la convei*satlon :

— Me permettez-vous d'aller m'habiller, aoB père ? ajouta-t^le. J'ai proum à ma tante de l'ae cempagner oe matiii à une exbtbitîon d'aquarelles eii la conduit M. Fitz-GérakI.

€e nom de Fitz-Gérald , si mal à propos pro* nonce, acheva de jeter M. Forster hors de ses gonds.

-^Que la fièvre jaune étouflfe votre M. Fitz- Gérald, plus jaune qu'elle! puisse^t-^l lui et tous ses méchants vers s^en retonmer au plus profond du chaos ténébreux d'où ils viennent!

^enny savait par expérience qu'il étaÀt souverainement impolitique de contrarier 1« premier gauchement des accès de spleen de «on père.

*^ Je n'irai point à cette exhibition , puisque vous paraissez ne le point trouver bon, dit^Ue d'un ton soumis. Je vais «le faire excuser».

— Non pas, non pas, cria M. Forster, allez à ^^^ exhibition où votre sublime barde vous ei^hikra sans doute prmcipaleœent sa siiblinte per- ^Qoe; allez et restez tant qu'il vous plaira en eon.templntien devant sa resplendissante inage.

Et le furieux gentleman sortit brusquement, poussant «krrièm loi la porte avec viofettee*

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Jenny , laissée â elle-même , n'avait plus un moment songé à se rendre chez sa tante. Elle arait trop compris que l'autorisation de M. Forster était une défense formelle. Elle envoya dire qu'on ne l'attendit point. Aussi bien elle avait besoin de solitude. Elle était encore étourdie du coup dont l'avait frappée la demi-confidence imprévue des projets de son père sur elle* Elle fut donc s'enfermer en sa chambre , et elle y considéra longuement la nouvelle position délicate et difficile où elle était placée.

Voici le résumé des questions principales sur lesquelles roula son examen :

Deux choses d^abord étaient certaines , son involontaire orgueil féminin ne lui permettait pas de le révoquer^en doute , c'est que deux prétendants l'adoraient concurremment , et qu'elle adorait assurément l'un des deux.

Ces deux certitudes établies; la seconde se subdivisait , et il en résultait un doute.

Lequel des deux soupirants aimait-elle décidément?

Elle ne se lé dissimulait pas , Mortimer avait bien quelques titres. Il était si bien fait et de si belle mine, puis il était brave et spirituel : en outre il lui avait à peu près sauvé la vie ; c'était là , à vrai dire, le surémiment mérite de ce premier prétendant. Un libérateur! cela était touchant et poétique! Il

LA PRÉCISCSS. dS

n'y avait point de po€me , point de roman , où le libérateur ne fût l'amant aimé! D'un autre c6té, Mortimer avait contre lui plus d'un désavantage : il ne faisait point de vers et il se moquait sans pitié des poètes azurés. Il avait bien l'air un peu d'aimer; elle avait deviné cela de longue main ; mais il n'avait pas l'air d'aimer démesurément; il ne semblait pas dévasté par sa, passion. Le pire, c'est qu'il était son cousin , et qu'il avait le consentement et l'appui de M. Forster. Aimer un cousin , et un cousin appuyé de la recommandation des parents ! rien n'était plus vulgaire; pareille chose ne se voyait jamais dans les romans ni dans les poèmes de l'école moderne.

H. Fitz-Gérald, au contraire, M. Fitz-Gérald! ab ! celui-là ! réunissait tous les droits ou presque tous ! Quel rare génie ! quel poète ! On avait été déjà chantée par lui dans des strophes magnifiques, et on serait encore chantée dans bien d'autres! Quelle gloire ! Grâce à lui , peut-être , on serait immortelle! — Oui mais si l'on eût eu que lui. pour écuyer le jour de la promenade , peut-être on serait morte ! Fallait-il cependant lui en vouloir si en cette occasion il n'avait pas joué le rôle dévoué de Mortimer. Hélas ! ces êtres à l'âme puissante et vigoureuse étaient si frêles et si débiles de corps! La préoccupation de la pensée dominait tellement chez eux la matière ! Ce pauvre Fitz-Gérald surtout était

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si ehétif et si ruiné t N'était-ce pas un âébiis dlkomme plutôt qu'un homme, Tombre d'un virant plutôt qu'un YÎTant? Et néanmoins quelle force, quelle violence noyait pas l'amour de ces créatures privilégiées ! S'il n'avait pas préservé tes jours de celte qu*il adorait, comme il avait rêvé d'elle et de son danger! £t enfin, ce qui le rendait plus întéi^ssant encore, n'était-il pa& l'amant défendu, l*^ mant repoussé par un père injuste?

En dépit de ces délibérations, et quoiqa'eâe vouMt se persuader qu'elle penchait déciclément en faveur de Fitz-GéraM, Jenny était au (fond indécise. En touchant son front brûlant , il lui sem^ blait que toutes les voix de son imagination lui criaient : Tu aimes le poète. Si elle mettait la main sur son cœur , je ne sais quel timide battement lui criait tout bas : Tu aimes celui qui est brave , celui qui t'a sauvé la vie.

La balance paraissait-elle alors s'incliner du côté du brave et beau cousin , mille petites rumeurs s'élevaient dans la tète de la pauvre jeune fille, déjà si perplexe , et ce n'était rien moins que les cris divers et confus du club azuré qui présentaient à l'envi leurs objections.

On ne se mariait pas alers par reconnaissance, disait un fausset qui était presque celui de MM. Ap> pleby; eôt-on ce goût grossier qui jNréfère «o homme de belle apparence , cm ne se mariait pas

LA FRiCIEUSE. 06

uniquement pour soi, on se mariait ayant tout pour le monde , et le monde ne pardonnait pas à ceux que les yeux seuls déterminaient, et qui n'épousaient que des dehors. Le joli mari! exclamait toute l'Académie à la fois ; le joli mari que celui qui n'a ni réputation , ni talent littéraire , qui n'a de sa rie écrit un sonnet sur un album !

Ce dernier anathème était accablant. En levant la séance, Jenny ne prononça pas toutefois l'exclusion irrévocable de son cousin , mais elle ne put se dé* fendre d'avouer qu'il était impossible d'épouser un homme qni n'avait, en effet, pas un sonnet sur un seul des innombrables albums d'Edimbourg,

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