UM BOUT
de la consommation. Elle portait donc un regard de désappointement et d'enTie tantôt sur la guînée que Sarah tenait de reccToir, tantôt sur la bourse que Tétranger tenait encore à la main.
— Eh bien ! honnête hôtesse ! fit le marin, actuel- .lement que vous avez touché le prix de votre dîner, TOUS plaira-t-il de le servir ?
— Certainement, monseigneur... si j'avais su que monseigneur. . . monseigneur. . .
— Êtes-vous folle avec vos monseigneur ? Je suis soldat, je suis marin ; entendez-vous ! — Monseigneur maintenant! parce que j*ai montré de l'or; tout à rheure vagabond et vaurien, parce que j'avais Tair pauvre. C'est dans Tordre...
L'hôtesse essaya de balbutier quelques excuses. Le marin lui coupa la parole.
— Sacredieu! finirez-vous de me casser la tète? J'ai besoin de manger, et non d'entendre vos sots discours! A voire cuisine, vieille sorcière!
-~ Vieille sorcière ! grommela l'honorable Mysie; vieille sorcière ! Il n'a que ces mots à la bouche ; au fait, j'ai tort de le prendre pour un homme bien élevé, pour un grand seigneur... C'est quelque mauvais siyet, quelque voleur de profession; il aura dérobé cet argent dans la poche d'un pauvre fermier qui revenait de vendre ses bestiaux... IU'aura assassiné peut-être... Que sait-on!
Et, tout en faisant cet à-parte, elle allait, venait,
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donnait ses ordres, et laissait parfois tomber tout le poids de sa mauvaise humeur sur Sarah, dout le principal tort, à ses yeux, était d'avoir été traitée si généreusement par le maudit étranger.
Miss Molly ne partageait pas sans doute, è Tégard du marin, les sentiments de la vieille Mysie. Gepen-^ dant elle avait peine à se défendre d'un peu de mé- . fiance. Elle ne cooiprenait pas cette alliance con« tradictoire du ton trivial et des belles manières, de la richesse et de la pénurie ; alliance dont le marin offrait un exemple frappant. Brusque, emporté, vulgaire avec l'hôtesse, il s'était montré près d'elle honnête, poli, plein de franchise et de dignité. Vêtu comme un homme du peuple, comme un soldat, il avait, pécuniairement, déployé les ressources d'un lord.
Bien qu'elle ne se repentit pas d'avoir agréé ses offi*es de services , miss Molly résolut pourtant de se tenir sur ses gardes , et de n'agir qu'avec la plus grande circonspection. Durant l'intervalle qui précéda le dîner , le marin , attentif et respectueux , s'efforça , par une conversation agréable et enjouée^ de la distraire de ses chagrins; il parlait comme un homme qui avait vu beaucoup de choses , et parcouru beaucoup de pays ; ses opinions , exprimées en termes élégants , portaient je ne sais quel cachet d'élévation et de noblesse , bien différent du ton qu'il avait pris en entrant dans l'aubei^e. Mtss
15S UIM HOLLY.
Molly ne put 8*empècber de laisser lire dans ses regards Fétonnement que lui causaient tant de connaissances et de savoir.
— Vous êtes surprise , miss , de trouver sous cet habit de matelot un peu d'intelligence et de sens commun, dit le marin en souriant. Que voulez^ vous? cela m'a coûté trente années de travaux, de fatigues et de dangers de toute espèce ; bien des gens n'eussent pas consenti à payer aussi cher un si mince avantage.
— Je crois que ces trente années de dangers vous ont rapporté mieux que de l'intelligence et du sens commun , répliqua miss Molly.
— Faites-vous allusion , miss , à quelques pièces d'or qui garnissent ma pauvre escarcelle? L'or, je vous assure , ne m'a jamais séduit ; je ne l'estime qu'autant qu'il peut me fournir l'occasion d'être utile ; au reste , mon costume doit vous prouver qu'il me serait difficile de thésauriser.
La jeune fille hocha la tête d'un air incrédule; ce mouvement signifiait qu'à ses yeux le vêtement de ^étranger n'avait point d'analogie avec sa position.
Pendant tout le cours de ce dialogue intime , le marin s'abstint religieusement de faire allusion à des objets capables de raviver dans l'âme de miss Iffolly le souvenir de ses chagrins ; aucun mot ne fut pro* nonce, aucune question tie fût hasardée touchant
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les embarras de sa situation actuelle. L'étranger semblait uniquement occupé du soin de mériter des confidences et non de les provoquer. Sa discrétion avait à la fois pour but et de distraire miss Molly de sa tristesse et de la disposer insensiblement à plus d'abandon et de sécurité.
Cette délicatesse de procédés ne pouvait échapper à la jeune personne ; elle en fut touchée au point de se reprocher intérieurement la défiance qu'elle avait manifestée d'abord. Cet homme, pensait-elle, n'est pas assurément ce qu'il voudrait paraître ; mais ai-je bien le droit de lui soupçonner de mauvaises intentions , à lui, dont la conduite à mon égard a été jusqu'ici si affectueuse et si convenable?
Ce fut dans de telles dispositions d'esprit qu'elle s'approcha de la modeste table que Sarah venait de dresser auprès de la cheminée. La vieille Mysie avait, malgré sa mauvaise humeur, présidé en personne aux préparatifs culinaires. Le poulet bouilli représentait à lui seul le premier et le second service. Maintenant que le volatile apparaissait dépourvu de plumes et réduit à sa plus simple expression, on pouvait juger mieux que jamais de son excessive maigreur. Son squelette était une véritable merveille d'ostéologie. Quoi qu'il en soit, le marin dépeça le sujet avec autant d'ardeur que s'il fût descendu en ligne directe des fameux cha-
IdO JIISB MOLLT.
pons du Maine... Pour miss Molly, elle se contenta, après les instances réitérées de son compagnon, de tremper une tartine dans une tasse de thé.
Le repas tirait à sa fin, lorsqu'un noiiyel arrivant parut sur la scène ; son costume était celui d'un fermier, ou d'un conducteur de bestiaux. En entrant, il salua la compagnie, puisse fit servir une tranche de lard et une pinte d'ale. Du rejste, il semblait fort avare de ses paroles , et le bavardage de la vieille Mysie n'obtint de lui que des signes de tète affirmatife ou négatifs.
L'attention de miss MoUy s'était portée machiualement sur le silencieux voyageur ; elle ne tarda ^s à surprendre certains regards d'intelligence entre le marin et lui. Evidemment ces deux hommes se connaissaient; pourquoi donc en faire mystère?
Si la jeune fille eût pu croire un instant ses soupçons mal fondés , une circonstance décisive l'aurait tirée de son erreur. Lorsque le marin eut dévoré avec un incroyable appétit les derniers débris du poulet , il se leva , fit quelques pas vers l'autre voyageur et lui dit à haute voix : Comment va l'appétit? — Assez bien , reprit le nouveau venu.
Entre la question et la réponse, le marin avait trouvé moyen de glisser tout bas plusieurs mois qui n'arrivèrent pas jusqu'à miss Molly.
Aussitôt après , faisant une pirouette sur sçs la^
MISS HOLLT. 101
ions , le marin se rapprocha de la jeune personne et lui demanda si elle jugeait à propos de partir.
— Dans ce cas , ajouta-t-il, j'aurai l'honneur de TOUS servir de^fuide et d'escorte.
Miss MoUy s'était trop avancée pour refuser.
Elle avait accepté formellement les offres de son compagnon , une heure auparavant ; comment lui dire à présent qu'elle avait changé d'avis, sans laisser deviner les craintes auxquelles elle était en proie? craintes absurdes et chimériques peut^tre; mais offensantes, à coup sûr, pour celui qui en était l'objet. — Si j'ai commis une faute, pensait-elle, je me trouve condamnée à en subir les conséquences. Et d'ailleurs, suis-je libre de prendre un autre parti? Puis-je rester dans cette înaison? et si je quitte , cet homme ne saurait-il m-accompagner malgré moi? ne vaut-il pas mieux. feindre une confiance qui peut , en définitive , n'être pas trompée?
Miss MoUy fit signe au marin qu'elle était prête. En voyant la pâleur qui s'était de nouveau répandue sur ses joues, celui-ci l'interrogea sur sa santé avec un intérêt si affectueux et si vrai , que la jeune fille sentit se dissiper quelques unes de ses terreurs.
— Où dois-je vous conduire , miss ?
— ABury, monsieur , dit-elle en laissant échapper une larme.
10) MISS «OLLT.
-— Â Bury... au château de Bury ? chez le duc de Fyden?
— Ouï , monsieur,
Le marin fit un geste de surprise.
— Gonnattriez-Yous le duc , monsieur?
— TJn peu , repi^it l'autre en souriant ; je puis même dire que nous sommes amis...
— Amis?
— Oiii , amis assez intimes.
Ce fut au tour de miss MoUy d'être étonnée. Le marin fit semblant de ne pas voir TefFet qu'avaient produit ses paroles»
La pluie avait cessé depuis longtemps , lorsque miss Molly et son compagnon se mirent en route , mais les chemins étaient peu praticables. La jeune fille , mal remise de ses fatigues et de ses émotions, marchait péniblement sur une terre inégale, glissante et délayée. Nonobstant sa répugnance , elle fut, à différentes reprises, obligée de s'appuyer sur le bras du marin. — Ils cheminèrent ainsi pendant près d un quart d'heure sans prononcer une parole : Molly rêvant à l'accueil qui l'attendait au château de Bury ; l'autre n'osant , par discrétion , interrompre les pensées de sa jeune compagne.
A la fin , touchée de la sollicitude de son guide ,
164 USS MOLLT.
de SCS soins attentifs â la garantir des mauFais pas , à la soutenir quand son pied portait à faux , miss HoUy se reprocha tacitement quelques unes de ses préyentions. Elle fut la première à rompre le silence :
— Vous m'ayez dit , monsieur , que vous connaissiez le duc de Fyden?
— Je le connais beaucoup, reprit le marin.
— Sayez-Tous, monsieur, s'il est aussi dur, aussi séyère qu'on le prétend?
— Lui , dur et sévère ! s'écria l'autre ayec surprise ; c*est la première fois que j'entends.... Et qui donc prétend cela, miss?...
— Hais, yraiment, je ne sais... je croyais Tayoir ouï-dire?... balbutia la jeune fille avec embarras.
— Dur et séyère ! répétait le marin avec afi^tation; dur et sévère I Sacredieu! Voilà bien les hommes 1... Sévère pour le méchants, dur pour les fripons , c'eat vrai... mais , hors de là...
— Je ne soutiens pas précisément reprit
HoUy embarrassée et surprise de la chaleur que mettait son compagnon à défendre le duc; je n'ai pas l'avantage... c*est votre opinion, monsieur, que je demande...
— Et mon opinion, miss, c'est qu'on vous a trompée sur le compte du duc : qu'il soit vif, bourru parfois , c'est possible ; mais il est juste et compa-
MISS HOLLY. 165
tissant, je le soutiendrai envers et contre tous. Sacredieu! oui, je le soutiendrai, quoi qu*on en dise.
-- Vous croyez donc qu'il ne repousserait pas les instances d'une... 7>ersonne malheureuse?
— Sans doute, sans doute, je le crois! si cette personne était digne de sa protection... comme ▼ous, par exemple, miss, ajouta le marin, en fixant sur la jeune fille un regard qui la fit rougir.
— Tenez, s'écria-t-il après une pause, votre question m'a dévoilé un secret dont je m'étais douté déjà... Pardonnez-moi ma franchise; vous allez réclamer du duc un acte de justice... de réparation?...
— Monsieur, fit MoUy confuse... qui vous porte à penser?...
— Écoutez, miss, pour peu que ma curiosité vous semble indiscrète, je me tairai... mais si je savais ce dont il s'agit , peut-être serais-je à même de plaider votre cause avec succès ?
— Vous? monsieur.
— Moi-même, miss; j'ose me flatter de jouir de quelque influence auprès du duc.
— Et qui donc êtes-vous , monsieur , pour?...
— Permettez , miss ! j'ai aussi mes secrets , reprit son compagnon d'un air malicieux ; la confiance appelle la confiance...
IM HI68 MOLLT.
— C'est juste, monsieur, reprit la jeune fille
avec dépit, j'ai eu tort.
— Après tout, dit le marin d'un ton dégagé , avant d'accepter mes services, il est à propos que vous sachiez si je puis vraiment vous les rendre ; ainsi, je ne vois pas d'inconvénient à vous dire que je suis un vieux compagnon d'armes de l'amiral de Fyden; j'ai combattu avec lui dans vingt affaires , et depuift l'instant où il a mis le pied , pour la première fois, sur les planches d'un navire, jusqu^à celui où il s'est retiré dans son château de Bury , je ne l'ai pas plus quitté que son ombre*
— Et vous habitez sous le même toit que le duc? s'écria miss Molly, enchantée de ce qu'elle venait d'entendre.
— Gomme vous dites, miss; il n'a jamais passé de nuit nulle part, sans que je fusse à ses c6tés...
— Oh ! s'il en est ainsi, pardonnez-^noi mes soup- (;okis... c'est que le malheur rend défiant, et je suis si malheureuse!
L'esprit de miss Molly se trouvait allégé d'un grand poids ; le ciel lui avait donc envoyé un protecteur, un ami! Elle en rendit intérieurement grâce à Dieu. Mais, le premier moment de joie passé , le souvenir d'un père qui la maudissait , d'un amant qui l'avait abandonnée , vint se retracer à son imagination , plus poignant et plus douloureux que jamais. Aucun sentiment étranger ne
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faisant plus diversion à ses remords , elle sentit son âme fléchir sous leur poids. Deux ruisseaux de larmes inondèrent ses joues. Son compagnon usa , pour la consoler , de tant de soins affectueux , de tant de paroles bienveillantes , il montra tant de sympathie pour ses chagrins, qu'entraînée parle besoin d*épancher son cœur , elle lui fit un aveu sincère et de son amour , et de son désespoir , et de sa fuite.
Quand elle prononça le nom de Williams , le marin fronça le sourcil ; quand elle vint à parler de ses serments de fidélité , serments oubliés peutêtre , le marin laissa échapper un sacredieu ! bien articulé; enfin, quand elle exprima cette idée que le silence du neveu était peut-être le résultat du bon plaisir de Fonde , le marin fit résonner une série de jurements tellement ronflants que la jeune fille en tressaillit.
— N'ayez pas peur, mon enfant, n'ayez .pas peur, ce n'est rien! vieille habitude de mer, voyezvous ! £t puis , c^est que la conduite de monsieur Williams est indigne... Tromper une jeune fille , lui ravir son cœur, et la délaisser ensuite , c'est infâme. Vous obtiendrez justice, miss; vous l'obtiendrez !... Ahl monsieur Williams ! vous mettez votre déloyauté sur le compte de votre oncle...! Sacredieu ! nous verrons , nous verrons.
— Mais, monsieur, reprit miss Molly effrayée
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de l'emportement du brave homme , je n*af pas dit que...
— Sans doute, sans doute, je vous entends; mais monsieur Williams vous avait fait d'avance un portrait si peu flatté de son onde, que vous avez cru pouvoir imputer à ce dernier les torts dont vous êtes victime. C'est tout simple; mais vous aurez réparation... Je me charge de la demander moi-même au duc.
—Oh ! je vous en supplie , s'écria MoUy , daignez agir avec prudence; Williams n'est pas coupable peut-être, monsieur? Et puis, si le duc allait s'irriter contre moi ! Il aurait raison ; car enfin je n*ai pas le droit...
— S'irriter! oui. — Contre vous? non. Laissezmoi faire, laissez-moi faire, je serai prudent! Sacredieu ! vous aurez réparation , vous dis-je.
Le marin parlait avec tant d'autorité , que Molly^ n'eut pas la force de le contredire ; elle résolut doue , quoi qu'il pût arriver , de s'abandonner à ses conseils.
Il faisait presque nuit lorsque la jeune fille et son compagnon pénétrèrent sous une longue avenue qui menait au château de Bury ; ils n'étaient plus qu'à une centaine de pas du bâtiment principal , dont la masse imposante se découpait en demiteinte sur un fond obscur et brumeux.
— C'est ici que nous devons nous quitter, dit le
JII8S HOLLY. ICO
marin; il ne contient pas que nous paraissions en-^ semble devant Tamiral-duc. Laissez-moi partir en éclaireur ; la reconnaissance sera bientôt faite. Dans un quart d'heure, je reviendrai vous prendre; vos affaires seront alors en bon train , je vous le promets.
Miss Molly était trop accablée pour hasarder la moindre objection; elle se résigna.
— Mais je ne vous laisserai pas seule ici ; quelqu'un veillera sur yoti'e sûreté. iSTo/à! huppl criat-il d'une voix retentissante.
Un homme sortant tout à coup du milieu des ar* bres , s'avança vers le marin , puis attendit respectueusement et la main au bonnet , que ce dernier lui eût commmunîqué ses ordres.
Le marin lui glissa quelques mots à voix basse ; l'autre s'inclina sans mot dire.
Miss Molly reconnut aisément dans cet homme l'étranger avec qui son conducteur avait échangé , à l'auberge de la vieille Mysie, les signes d'intelligence qui l'avaient si fort inquiétée.
— Adieu ! dit le marin en lui pressant les mains avec effusion ; dans un quart d'heure votre sort sera changé.
Et il disparut dans l'ombre.
Nous laisserons quelques instans miss Molly et son protecteur , l'une plongée dans l'amertume de ses réflexions , l'autre accomplissant la mission
170 MISS «OLLT.
^ontU$*était chargé, pour nous occuper un peu de Famiral-duc de Fydeo.
Le duc portait au plushautpoiat la bizarrerie de caractère; issu d'une famille obscure , il ne devait son élévation et ses titres qu'à son mérite personnel. Il était arrivé de matelot au grade d'amiral; fils de fermier, il avait transformé en duché là cabane paternelle. Comme tous les hommes dont les idées sont grandes et nobles, loin de rougir de
.sa pauvreté première, il en tirait vanité; il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il racontait sa preinièçe campagne sur le Terrible , en qualité de pilote. Retiré depuis trois ans dans son château de Bury , il était loin d'y mener la vie d'un grand sei-
* gneur indolent et fastueux. Au contraire , l'activité semblait son élément. Yétu d'une façon plus que modeste , il allait et venait , sans mettre personne dans le secret de sçs excursions , si ce n'est pourtant un vieux matelot qui , depuis l'enfance , avait suivi sa fortune'bonne ou mauvaise. Leduc s'absentait souvent des semaines entières. Que faisait-il? Ses domestiques l'ignoraient, jusqu'à ce que les actes de bienfaisance que leur maître semait sur ses pas, fissent connaître l'emploi de son temps. Le plus souvent, il revenait à Bury à l'insu de tout le monde , rentrait dans son appartement , sonnait et donnait des ordres, comme s'il n'avait point quitté sa chambre* Célibataire et possesseur d'une fortune immense ,
MISS atOLLT. 171
il avait adopté un de ses neveux , Williams, à qui 11 comptait laisser la majeure partie de ses biens.
Williams était âgé de vingt-cinq ans. Ses qualités aimables , son cœur généreux , et la vivacité de son esprit^ lui avaient concilié tout d'abord l'aifeciion de son oncle; mais, libre de ses actions, maître de dépenser autant d'argent que bon lui semblait, il n'avait pas tardé à imiter la conduite de plusieurs étourdis de son ège , dont la vie dissipée fîrisait de près les dér^Iements et la débauche. ïïn de ses amis Payant présenté au père de miss MoUy , il se prit d'amour pour die , et parvint à lui faire partager sa passion. Toutefois , craignant la colère de son oncle , dont il connaissait les projets pour son établissement, il résolut, mal^é ses serments, de^ ne plus voir miss Molly , espérant que l'absence les guérirait l'un et l'autre. Vaine illusion! Williams n'avait pas plus oublié Molly, que Molly n'»* Tait oublié Williams , et pendant que la jeune fille tentait une démardie si fatale à sa réputation et A son repos, le jeune homme, enfermé dans sa chambre , soupirait et se désolait; Vingt fois il avait été sur le point d'aller se jeter aux pieds de miss Molly et de lui offirir sa main ; l'idée de former une union qui irriterait son onde l'avait seule retenu.
Revenons à miss Mollir, qui attendait assise au pied d'un arbre , en compagnie de son silencieux protecteur, rarrivée du marin. Eti proie à l'an-
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xieté la plus vire , ses yeux se mouillaient de larmes, son pouls battait avec force, un frisson glacial parcourait tousses membres; accablée, rendue, elle pencha la tète et perdit connaissance.
Elle ne sut pas combien de temps arait duré cet évanouissement. Quand elle reriut à elle, elle était couchée dans un bon lit autour duquel se pressaient plusieurs femmes dont les regards pleins d'intérêt lui rendirent un peu de calme. L'une d'elles lui apprit que le vieux John, c'était sans doute le nom de l'homme préposé à sa garde, l'avait apportée dans ses bras, à demi mourante, et qu'elles avaient reçu l'ordre de lui prodiguer les soins les plus attentif.
On servit alors à miss Molly un léger repas dont elle goûta à peine; n'osant s'informer si l'amiral était au château et si son généreux guide lui ayait parlé , elle garda le silence.
Williams se promenait à grands pas dans son appartement , réfléchissant aux moyens de tenir ses serments sans s'attirer la colère de son oncle , lorsque ce dernier, ouvrant la porte, parut brusquement devant lui.
— Vous êtes un ingrat indigne de ma tendresse, monsieur mon neveu ! vous avez failli à la délicatesse, à l'honneur! s'écria l'amiral enflammé de cblère.
-^ Von oncle , mon cher oncle , je ne sais...
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— Ah! yous ne savez, tous ne savez, monsieur! eh bien! je vais vous mettre sur la voie. Que pensez-vous d'un homme qui manque à sa parole jd'un homme qui calomnie son bienfaiteur, d'un homme qui se joue de tout ce qu'il y a de plus sacré au monde? qu'en pensez-vous? dites, parlez, monsieur. • •
*- Je pense que cet homme est un infâme , mon oncle, reprit le neveu attéré par cette violente sortie, et comprenant mal encore où tendaient ces ' apostrophes jetées coup sur coup.
— Infâme! vous l'avez dit ! eh bien! vous êtes un infâme, monsieur; car vous avez manqué à votre parole; car vous vous êtes joué des sentiments les plus sacrés; car vous m'avez calomnié! monsieur.
—Vous calomnier, vous ! mon oncle ! mon bienfaiteur ! oh ! vous ne le croyez pas ; on m'a calomnié moi-même à vos yeux , mon bon oncle ; il y a mal entendu, reprit Williams avec chaleur; vous ne croyez pas un mot de ce que vous dîtes.
— Ah! l'on vous a calomnié, il y a malentendu! sacredieu ! la réponse est bien trouvée. •• Alors disculpez vous, monsieur, ou je vous retire ma protection , ou je vous chasse de ma présence...
-r Mon oncle permettez.. .
— Taisez-vous, monsieur, laissez-moi parlera N'est-il pas vrai que ^ vous introduisant au sein
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d'une famille honnête , tous lui avez dérobé son plus cher trésor, le cœur d'une âUe pleine d'innocence et de candeur? Tous a-t-on calomnié, mon» sieur? répondez...
— Mon oncle! mon cher oncle! dit le Jeune homme qui saisissait alors la pensée du duc.
— Taisez-vous ! laissez-moi parler , cria le brave amiral, trop furieux pour s'apercevoir qu'il donnait à son neveu Tordre contradictoire de se taire et de répondre en même temps. — N'est-il pas vrai que vous avez fait à cette jeune fille des serments que vous avez lâchement trahis ? y a-t-il mal entendu y monsieur?
Williams, confus , anéanti , se couvrit le visage de ses deux mains.
— Enfin , n'est-il pas vrai, monsieur, que vous m'avez dépeint à cette jeiïne fille comme un homme dur, injuste, égoïste, vain de mon titre et de ma fortune? Allez, monsieur! vous n'êtes plus mon neveu , mon cœur vous désavoue.
— Grâce , mon oncle ! je suis bien coupable , s'écria Williams d'un ton suppliant; accablez-moi de votre colère , condamnez-moi au châtiment le plus dur , mais laissez moi , je vous en prie , réparer ma faute !
Le duc fit semblant de ne pas l'entendre; il sonna; un domestique vint.
•— James , {Hréparez le cheval- de monsieuf •
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Puis se tournant vers son ner^u :
. -r- Il ne convient plus que vous habitiez cette maison ; mais je veux qu'avant de sortir vous pa^ raissiez devant votre accusateur.
Et sonnant de nouveau , il donna un ordre à voix basse.
L'agitation et Tinquiétude de Williams dans cet instant seraient impossibles à décrire. Ses traits étaient bouleversés; un voile couvrait ses yeux, li'amiral , lui , arpentait de long en large l'appartement. Mais quelles ne furent pas la surprise, l'émotion et la joie du jeune homme, quand miss Molly vint à paraître. Il voulut courir à sa rencontre , se précipiter à* ses pieds , mais son oncle l'arrêta ; et d'une voix sévère qui fit trembler la pauvre MoUy : ^
— Restez , monsieur! Allez-vous maintenant implorer Je pardon de votre victime et la prier d'intercéder pour vous? ce serait un peu fort ! Serezvous assez lâche pour déchirer un cœur dont le seul tort est de s'être donné a un homme sans foi? Je ne le souffrirai pas. Vous avez forfait à l'honneur, vous avez perdu tous vos droits à mes bontés; partez, monsieur, partez, et que je ne vous revoie jamais.
Cette scène terrible, à laquelle miss Molly n'était pas préparée, l'avait frappée de stupeur ; elle se figurait trouver Williams seul, et elle était en présence du duc de Fyden. L'amiral, enveloppé de la