JUGEMENT SUR PARIS
de l'exquis en tout genre dont il est bien peu d'esprits assez austères pour se défendre, et, dans la sévérité précipitée des jugements quielle avait prétendu porter quinze jours après son arrivée sur les mœurs de Paris et le caractère de ses habitants, elle reconnaissait bientôt, avec bonne grâce, un travers national : « C'est, disait-elle, la maladie de tous les Suisses enchantés d'être dans une grande ville et d'en médire ; nous nous plaçons à une fenêtre d'un quatrième étage, et, avec un crayon et du papier, nous faisons des notes numérotées sur les mœurs des passants qui traversent la rue. » Enfin, après plusieurs années de séjour, elle rendait complètement les armes, et, dans une des lettres à madame de Branles ^ que le comte G-olowkin a publiées, elle portait sur Paris ce jugement fin et un peu recherché d'expression qui traduira, s'ils sont sincères, celui de bien des étrangers :
1. Etiennette Chavaune avait épousé, ea 1754, M. Clayel de Branles, juriscoasulte distingué et versificateur à roccasion. Elle-même faisait des vers et écrivit une tragédie de Caton (sans doute une traduction du Caton d'Addison) que madame Necker s'efforça plus tard, mais sans succès, de faire représenter à Paris. M. et madame de Branles demeuraient à Lausanne. La correspondance de Voltaire, édition Bouchot, contient un assez grand nombre de lettres adressées par lui à M. de Branles.
Venez vivre quelque temps avec nous, madame, et vous serez moins surprise de l'illusion qui nous fait préférer Paris à tout autre séjour; peut-être même la p£trtagerez-vous. 11 est certain qu'on peut et qu'on doit être plus heureux ailleurs ; mais il faut pour cela ne pas connaître un enchantement qui, sans faire le bonheur, empoisonne à jamais tous les autres genres de vie. Nous ressemblons à ces gourmands, dont le palais blasé est dégoûté de tous les aliments et ne peut cependant revenir à des mets simples et salutaires; la finesse du goût est prodigieusement perfectionnée tant pour le corps que pour l'esprit et nous réalisons au moral et au physique l'histoire du sybarite que le pli d'une feuille de rose empêchait de dormir,
i' Lorsque madame Necker s'avouait ainsi vaincue par le charme de Paris, il y avait déjà long- ^' temps que sa maison était devenue le centre d un cercle littéraire dont l'éclat faisait pâlir celui qu'au prix de tant d'efforts et de prudence, avait fini par rassembler madame Geoffrin. Yfrois ou quatre années avaient suffi pour assurer le succès d'une entreprise à laquelle madame Necker s'était consacrée dès le lendemain de son mariage, avec l'ardeur raisonnée qu'elle savait mettre aux choses lorsque sa volonté était d'accord avec sa conscience. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire pour expliquer cette ardeur d'y voir, ainsi que l'ont fait les ennemis de madame Necker, un dessein d'ambition longuement pour-