Denis Diderot, ué à Laugres en 1712, mort en
2. Sophie Vollaud, née vers 1726, morte vers 1778, doit toute sa célébrité aux lettres que lui adressait Diderot et dont il est difficile d'interpréter à son honneur tous les passages, malgré les efforts de commentateurs bienveillants.
sance se fit et comment il interpréta d'abord l'empressement de madame Necker.
Savez- vous qu'il ne tiendrait qu'à mai d'être vain ? 11 y a ici une madame Necker, jolie femme et bel espri t qui raffole de moi. C'est une persécution pour m'avoir chez elle... C'est une Genevoise sans fortune à laquelle le banquier Necker vient de faire un très bel état. On disait : « Croyez-vous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui manquer? » On répondit : « Rien déplus ingrat en ce monde. » Le polisson qui fit cette réponse, c'est moi. Il s'agissait d'une femme...
Et Diderot termine par une de ces plaisanteries de mauvais goût dont sa correspondance avec mademoiselle Yoland est émaillée. Ainsi peu s'en fallut, que, dans sa fatuité étourdie, Diderot ne se méprît aux marques d'un empressement qui, dans la pensée de madame Necker était un hommage rendu à l'écrivain. Hâtons-nous de dire que Diderot ne tarda pas à mieux comprendre et respecter la personne avec laquelle il venait d'entrer en relations, et qu'en écrivant assez peu de temps après le Paradoxe du comédien, il l'appelle : « une femme qui possède tout ce que la pureté d'une âme angélique ajoute à la finesse du goût ». Aussi ne tarda-t-il pas (et, quoi qu'il en dise, sans trop de persécution) à devenir un des habitués du salon de madame Necker, où il représentait avec éclat et avec
bruit la coterie des encyclopédistes. Bien que ceux-ci fussent assurément moins à l'aise chez madame Necker que chez Helvétius, ou chez le baron d'Holbach, cependant sa maison ne tarda pas à être comptée au nombre de celles où ils trônaient. On s'en émut à Genève, etMoultou se faisait auprès de madame Necker l'interprète des inquiétudes éprouvées par les amis de sa jeunesse à la pensée que la société philosophique où elle vivait avait peut-être ébranlé sa foi chrétienne. Mais madame Necker le rassurait par cette protestation chaleureuse :
Mon cher ami,
Pouvez- vous me soupçonner un instant ? J'ai reçu mes sentimens avec l'existence et vous voudriez que je les abandonnasse dans le temps où mon bonheur en est le fruit ? Vous pouvez me taxer d'enthousiasme ; mais est-ce vous qui devez vous plaindre de ce que j'adore tout ce qui est bien ? Je vois quelques gens de lettres ; mais, comme je me suis hâtée de leur montrer mes principes, on ne touche jamais à cet article chez moi. A mon âge, avec une maison agréable, rien n'est si aisé que de donner le ton... Je vis, il est vrai, au milieu d'un grand nombre d'athées ; mais leurs argumens n'ont jamais même effleuré mon esprit, et, s'ils ont été jusqu'à mon cœur, ce n'a été que pour le faire frémir d'horreur.
A ces reproches qui lui étaient souvent adres-
ses au sujet de la société qu'elle fréquentait, madame Necker trouvait un autre jour une heureuse et charitable réponse : « J'ai des amis athées, disait-elle, pourquoi non ? Ce sont des amis malheureux. »
Madame Necker ne se contentait pas, comme elle récrivait à Moultou, de donner le ton à sa société, ou de tempérer de temps à autre, comme le faisait madame Geofifrin, par un « Voilà qui est bien ! » les hardiesses de ses amis les philosophes. Plus courageuse ou plus éloquente, elle provoquait elle-même la discussion, et, s'il faut en croire son propre témoignage, elle ne demeurait pas à court d'arguments. Je trouve, en effet, dans ses papiers le récit d'une discussion qui s'engagea un soir entre elle, Diderot et Naigeon, l'humble et enthousiaste ami de Diderot, qui n'intervient, au reste, dans la conversation que par des interjections dont la vivacité justifie le surnom que lui donnait Diderot : « le petit ouragan Naigeon ^ ». Malheureusement, un des feuillets du registre où cette conversation a été transcrite se trouvant déchiré, le commencement fait défaut, et le dialogue s'ouvre par une série
1. Jacques- Audi'é Xaigeoa, né à Paris ea 1738, mort ea 1810, disciple et admirateur laaatique de Diderot, a laissé lui-même quelques écrits ptiilo^ophiques et des Mémoires sur Diderot.
d'exclamations de Naigeon qui font suite à quelques propos précédents.