‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 23 sur 49 · NAIGEON · texte numérisé non relu

NAIGEON

Chimère ! erreurs ! préjugés !

MADAME NECKER, sûfis écouter M. Naigeon.

Monsieur Diderot, reprenons une conversation qui m'intéresse, et qui me rend l'existence plus supportable ^ Ne me disiez-vous pas qu'il était possible d'expliquer la pensée par la suite des sensations ?

NAIGETON.

Oui, certainement; avec la plus grande clarté; ah ! sans doute !

Toute la nature n'est qu'une série de sensations graduées; la pierre sent, mais très faiblement; la plante sent plus que la pierre, l'huître plus que la plante, et c'est ainsi que je m'élève jusqu'à l'homme. De faibles sensations ne laissent aucun souvenir d'elles-mêmes. L'empreinte légère de mon doigt sur un corps dur ne saurait se conserver; mais des sensations plus fortes produisent enfin le souvenir; souvenir qui n'est autre chose que la pensée, ou, si vous l'aimez mieux, qu'une empreinte durable. La seule matière suffît donc à l'explication de tous ces phénomènes et, si elle est susceptible de sensations, elle est aussi susceptible de pensée.

L Madame Necker était sujette à des souffrances et à des asitatious uervcuscs auxquelles elle cherchait uue distractiou dans la conversatioa.

« Je yeux que les idées nous viennent des sens, reprend madame Necker. Qu'en concluronsnous? » Et elle réfute vigoureusement l'argument de Diderot, en opposant à la variété de nos sensations Tunité de l'être qui reçoit le tribut de nos sens. « Je me juge toujours une, ajouta-t-elle, et le foyer de ces idées, quel qu'il soit, est certainement indivisible.

C'est un sens collectif de tous les autres sens.

Quelle est donc la nature de ce sens qui contient des choses abstraites, qui est tourmenté par des raisons métaphysiques, pour qui le néant est quelque chose, puisqu'il le distingue de l'existence ; ce sens qui réagit sur lui-même, qui se forme de nouvelles pensées et qui, malgré les millions d'objets qu'il représente, qu'il renferme et sur lesquels il s'exerce, demeure toujours un et indivisible? Quelles sont les opérations de la matière qui ressemble h ces actes miraculeux de notre âme ? Ah ! monsieur Diderot, avouons notre ignorance; plus nos idées se multiplient sur ces objets, plus je me persuade que Dieu a traité les métaphysiciens comme les architectes de Babel qui voulaient monter au ciel malgré leur petitesse. Il ne leur accorda le don des langues que pour les confondre par la multiplicité des mots et les empêcher de s'entendre.

La conversation s'arrête ici, soit (ce qui est

à la vérité peu probable) que Diderot ait été ébranlé, soit que la chaleur déployée par la maîtresse de la maison dans la discussion lui ait fait juger plus prudent de laisser tomber le sujet. Mais on voit que, n'en déplaise à Grimm, Hypatie-Necker se rendait compte des choses, et qu'elle n'était pas en peine de donner une forme heureuse à ses idées.

Quelque ménagement que Diderot pût déployer pour ne pas blesser les convictions religieuses de madame Necker, de quelque respect qu'il l'environnât, ce n'en était pas moins une relation étrange que celle de Tamant de madame de Puisieux ^ et de mademoiselle Voland, de l'auteur de la Religieuse avec la femme austère et pure que l'ombre même d'une médisance n'a jamais effleurée et sous la plume de laquelle ne se trouve jamais un mot qui blesse les convenances. Chose singulière ! il semble que Diderot fût seul à en avoir le sentiment. Les lettres qu'il adresse à madame Necker ne sont pas seulement exemptes de ces polissonneries

1. Madame de Puisieux était une sorte d'aventurière avec laquelle Diderot se lia l'aunée qui suivit son mariage. Ce l'ut pour satisfaire eux incessantes demandes d'argent de madame de Puisieux que Diderot publia plusieurs de ses ouvrages, entre autres, les Bijoux indiscrets et les Lettres sur les Sourds et les Aveugles.

qui souillent toutes ses œuvres, mais elles sont écrites sur un ton de respectueuse humilité qui ne lui est pas ordinaire. On en jugera par celleci, où il s'excuse de ne pouvoir répondre à une demande de madame Necker, en lui envoyant ses Salons j encore inédits :

Madame,

C'est un éloge trop flatteur que celui que vous daignez faire de mes petits feuillets, pour avoir le courage de s'y refuser. Soyez bien persuadée que c'est avec un véritable regret que je vous renvoyé votre commissionnaire les mains vuides ; mais je n'ai rien, mes amis ont tout pris, et c'est une misère que de leur arracher quelque chose : il y a cependant un copiste en chantier ; mes pauvres guenilles me reviendront, et je vous les confierai sans pudeur. Combien de choses vous y trouverez, qui n'auroient jamais été ni pensées ni écrites, si j'avois eu l'honneur de vous connaître plutôt. J'ose croire que la pureté de votre âme auroit passé dans la mienne, et que je serois aussi devenu une espèce d'ange. Vous avez raison, madame, vous avez raison : un honnête homme, un homme qui veut sortir de ce monde-ci sans remords, un homme qui veut, au dernier pas, revenir par la pensée sur la carrière qu'il .a parcourue, sans rougir, un homme qui connoît le vrai but des lettres, et qui ne veut pas prostituer son talent, ne compose rien que Dieu et vous ne puissiez regarder avec complaisance. S'il existoit des esprits célestes, et qu'ils errassent autour I. 10

de nous, à côté d'une belle ligne à laquelle ils souriroient, ouilss'éloigaeroient, ou il tomberoit de leurs yeux une larme qui effacei'oit les lignes indécentes qui suivroient ; ces intelligences pures n'auraient précisément laissé dans mes ouvrages que ce que vous en approuveriez.

Il faut que cette crainte de scandaliser madame Neckerpar l'indécence de ses ouvrages tînt fort au cœur de Diderot ; car il y revient encore et presque sous la même forme dans une lettre postérieure.

J'allois oublier de vous demander pardon de toutes les impertinences que vous avez lues dans mes Salons. Soyez-en assurée, madame, que je n'ai pas voulu vous manquer en aucune façon ; car j'en use avec mes ouvrages ainsi qu'avec les ouvrages des autres. La ligne bien écrite ou bien pensée, le trait d'imagination, le sentiment honnête est la seule chose dont il me souvienne et la seule que je me sois proposé de mettre sous vos yeux. Dieulisoitun jour la vie d'un homme de bien, c'est-à-dire une vie mêlée de bonnes et de mauvaises actions. Il avait l'ange Gabriel à sa droite et le diable à sa gauche. Satan appuioit du doigt sur toutes les lignes accusatrices et sourioit ; l'ange pleuroit, et chacune de ses larmes, en tombant sur le feuillet, en cffacoit la ligne qui faisoit sourire Satan. Vous auriez trop pleuré si chaque sottise de mon papier vous avoit coûté une larme. Songez, madame, que c'est ma confession que je vous ai confiée; songez

que c'est moi tel que je sais, seul, portes et fenêtres fermées, sans voile et sans pudeur. Songez que je n'ai pas mis la moindre prétention à ce barbouillage ; que je n'ai rien cherché de ce qu'il peut y avoir de passable, ni rien rejette de ce qui se présentoit de mauvais ; que j'ai tout écrit sans loix, sans triage, comme un torrent se précipite, entraînant pêle-mêle des arbres, des plantes, des animaux, quelques choses précieuses couvertes de beaucoup de fange. Lorsque vous en aurez fait transcrire les lambeaux qui ne vous auront pas déplu, ce sera certainement la très petite portion de cette masse informe et la seule quej'oserois publier. Si je ne comptois pas sur votre indulgence, je serois très soucieux démon indiscrétion. Je vous supplie de ne me pas mépriser. Ce ne sont pas les pensées, ce sont les actions qui distinguent spécialement l'homme de bien du méchant. L'humeur secrette des âmes est à peu près la même. C'est une caverne obscure habitée de toutes sortes de bêtes bien et malfaisantés. Le méchant ouvre la porte de la caverne et ne lâche que les dernières. L'honnête homme fait le contraire. Vous avez voulu entrer dans la caverne et j'y ai consenti. M. Grimm a eu l'intrépidité de laisser regarder à travers les barreaux, des hommes, des femmes, du plus haut rang ; mais cela ne me justifie pas. Si une bonne chose ne pèse pas plus dans votre balance que cent mauvaises, je suis perdu.

Quand ce manuscript vous sera devenu inutile ou fastidieux, je vous prie de le renvoyer chez moi sous enveloppe cachetée.

Mille pardons, madame, et mille excuses, je vous

les demande à genoux, ajoutez à cela tout l'appareil d'une amande {sic) honorable, et puis frottez vos yeux et n'y pensez plus.

Lorsque Diderot partit avec Grimm pour la Russie, madame Necker comptait sans doute qu'il lui écrirait de Saint-Pétersbourg quelques-unes de ces lettres brillantes qu'on aimait tant à montrer dans les salons du xviii'' siècle. Mais son espoir fut déçu. Il la laissa sans aucunes nouvelles de lui (comme au reste sa femme et sa fille) et il fallut que Grimm excusât son ami : « Que voulez-vous faire, madame? Jamais sa conduite dans les choses les plus ordinaires comme dans les autres ne ressemblera à la conduite ordinaire et convenue. Il inventera plutôt le menuet de nouveau que de le danser comme les autres. » Diderot devait toutefois dédommager madame Necker par une longue lettre qu'il lui écrivit de la Haye et dont je citerai quelques fragments. Après lui avoir confessé tout bas qu'il ne sait rien de la Russie et que les philosophes qui parlent du despotisme ne l'ont vu que parle goulot d'une bouteille : « Quelle différence, ajoute-t-il, du tigre peint par Oudry ^ ou du tigre dans sa forêt ! » Puis il trace de Catherine II un portrait auquel

1. Jean-Baptiste Oudry, né à Paris en 1686, mort en 1755, célèbre peintre d'animaux.

on aurait peine à reconnaître cette femme dissolue et sans scrupules, si l'on ne savait com bien , au xviir siècle, il était facile à une souveraine d'éblouir un philosophe :

Je n'ai guère vu que la souveraine, et j'ai tout fait pour qu'en vous parlant d'elle, vous n'entendissiez pas la voix toujours suspecte de la reconnoissance; il m'en coûte ma fortune peut-être, ou celle de mes enfants, pour en être cru lorsque je vous dirois qu'on n'a pas plus de noblesse et d'aflabilité que l'impératrice, que je ne sais quelle est la matière qui lui soit assez étrangère pour l'appliquer en conversation ; qu'elle réunit à un grand jugement une pénétration vive ; que, si l'on s'aperçoit d'abord qu'on s'aproche d'une majesté, il est impossible de ne pas l'oublier dans le moment suivant; que vous ne connoissez pas mieux votre maison et vos enfans qu'elle son empire et ses sujets ; qu'elle permet qu'on l'interroge et qu'elle ne trouve pas mauvois qu'on l'interrompe, comme j'en ai fait souvent la sottise ; que son ame est forte et douce ; qu'elle aime la gloire passionnément, et qu'elle vSait y renoncer lorsque le succès, plus facile ou plus prompt, eu exige le sacriflce; qu'elle a, quand il faut, le ton leste d'une Françoise qui a bien de la finesse ; que c'est comme une grande et belle statue dont les formes précieuses n'ont point été altérées, mais qui a contracté une teinte légère de ce vernis que les chefs-d'œuvre de l'antiquité ont pris dans la vase où ils ont été précipités par les mains barbares ; qu'un talent qui ne suppose pas seulement de la bonté, mais qui demande

bien de l'esprit, celui de vous dissimuler et de vous faire entendre la chose qui vous désobligeroit, personne ne le possède à un plus haut point ; qu'elle a bien l'art d'écarter la question à laquelle il ne lui plait pas de répondre, art facile avec moi, très difficile avec un autre ; qu'elle a revêtu de toutes les séductions d'une femme aimable la fierté d'une Romaine ; que l'on peut l'en croire, parce qu'elle en a fait une longue épreuve, lorsqu'elle dit que les circonstances hasardeuses lui laissent le sang-froid ; en un mot que,- simple particulière à Paris, elle y auroit aussi son Saint-Ouen, où elle seroit entourée de femmes aimables et d'hommes instruits. Je vous achèverai quelque jour cette ébauche d'après ses propos, que j'avois l'intention dejetter sur le papier tout en la quittant, de peur qu'en séjournant dans ma tê(e, ils ne dégénérassent en prenant un goût de terroir.

Diderot entre ici dans d'assez longs détails sur l'effet que le climat de la Russie, et en particulier les eaux de la Neva, ont produit sur sa santé, puis il retombe dans son enthousiasme :

Je l'ai juré et je le jure encore, s'il arrivoit que, par un de ces caprices du vieillard qui dispose, de dessous la noire pelisse qui l'enveloppe, de tous les événemens de ce monde, qui nous voit aller et qui rit, cette grande et digne souveraine fut renversée du trône, je ne balancerois pas à retourner en Russie et h lui porter au fond d'une prison un hommage plus llatteur que celui que je lui ai rendu sur le trône.

Je ne puis ni accepter ni refuser le bien que vous avez la bonté de me dire de moi. Jugez, niadame, de la perplexité de celui qui seroit obligé d'ôter à vos lumières ce qu'il accorderoit à votre véracité. Vous lisez les hommes comme on m'accuse de lire des livres ; c'est vous-même que vous voyez en eux, et vous avez bien raison d'en être satisfaite.

Rarement à courir le monde On devient plus homme de bien.

Je n'ai pas changé d'opinions en changeant de climat. Je continue de marcher sur la surface du globe, comme si personne ne me regardoit ; je me vois, moi, et, lorsque j'ai besoin d'un appui, d'un censeur, d'un panégyriste, ou d'un témoin, je vais chercher mon ami : tandis que vous avez les yeux tournés vers le ciel, je regarde vers la rue Anne * ou j'y cours, mon féti che est sous ma main.

Il entre ensuite dans maints détails sur ses enfants, sur ses occupations, sur ses projets, et, finissant par revenir à cette pensée qui le préoccupe toujours : quelle opinion madame Necker a-t-elle de lui ? il termine ainsi sa lettre :

Madame Necker, madame Necker, prenez garde ! vous me corrompez. Je suis un homme simple à qui

1. Diderot veut parler ici de Griniiu, qui demeurait rue Sainte-Anne. Était-ce déjà par horreur de la superstition qu'il supprimait le mot sainte^

l'on en fait aisément à croire. Je ne rabattrois pas un mot de vos éloges, si j'étois bien sûr de ne jamais vous détromper.

Quand je me rappelle la hardiesse que l'on a eu de vous confier ces Salions, je n'en reviens pas ; c'est comme si j'avois osé me présenter chez vous ou à l'église en robe de chambre et en bonnet de nuit. Mais c'est moi, trait pour trait; je n'ai fait que me copier, sans la moindre rature, il n'y a aucun de mes ouvrages qui me ressemble d'avantage. Le métal est resté brut, tel qu'il est sorti de la mine. Si vous en tirez une paillette d'or, c'est plus votre mérite que le mien.

Il est bien fâcheux pour moi de n'avoir pas eu le bonheur de vous connoitre plutôt. Vous m'auriez certainement inspiré un goût de pureté et de délicatesse qui auroit passé de mon âme dans mes ouvrages. Ces dévergondées qui tourbillonnent dans nos jardins ne sont pas sans attraits. Plus piquantes peut-être pour la jeunesse et pour le vice, c'est la jeune fille grande, belle et modeste qui fixe les regards de l'homme de bien. Il n'y a nulle comparaison à faire des bacchantes de Rubens ou deJordaens*,aux vierges de Raphaël. Je le scais, je le sens, j'en conviens ; mais il est trop tard pour prendre ce stile pur et chaste.

A la Haye, ce 6 septembre 1774.

Je ne connais rien qui fasse plus d'honneur à

1. Jacques Jordaeus, peintre llamaud, ué à Anvers en 1594. moi t en 1678.

madame Necker que le respect d'un homme aussi peu respectueux que l'était Diderot, et rien non plus qui fasse autant d'honneur à Diderot que cet aveu et ce regret sincère de tant d'indécences jetées au hasard dans ses livres. C'est le propice des nobles âmes que d'élever à leur niveau tous ceux qui les approchent. Il y avait dans la nature de Diderot un fond meilleur que ses œuvres; c'est ce fond qu'il laisse apercevoir dans ses lettres à madameNecker,et on y trouve déjà l'accent de l'homme qui, relisant quelques années avant sa fin, certain passage de Sénèque sur le mauvais emploi de la vie, disait: « Je n'ai jamais pu relire ce passage sans rougir. C'est mon histoire. »

D ALEMBERT — MADEMOISELLE DE LESPI- NASSE — l'abbé GALIANI ~ BERNARDIN DE SAINT-PIERRE — DORAT

Diderot n'était pas clans le salon de madame Necker le seul champion de VEncijclopédie. Il avait un second dans la personne de d'Alembert ' . Madame Necker avait probablement connu d'Alembert au temps où il demeurait comme elle dans la rue Micliel-le-Comte, chez sa vieille nourrice madame Rousseau, et avant qu'il se déterminât à venir partager, rue de Bellechasse, l'appartement de mademoiselle de Lespinasse-. Mais, si ancienne

l.P'ils naturel de madame de Tencia et du chevalier Deslouches, d'Alembert, né à Paris eu 1717, avait reçu d'abonl le nom de Jean Lerond, ayant été exposé sur les marclies d'une église, aujourd'hui détruite, qui s'appelait Saiut- Jean-le-Roud, Il mourut eu 1783.

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