Mademoiselle de Lespinasse, fille adultérine de la
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que fût leur relation, d'Alembert ne pénétra jamais dans la familiarité de madame Necker aussi avant que Marmontel ou Diderot. Nature pauvre et assez froide (bien qu'il ne fut cependant pas incapable d'un sentiment profond), d'Alembert appartenait trop exclusivement à celle qui, à son insu et sous ses yeux, partageait cependant son cœur entre M. de Mora * et M. deGuibert^, pour qu'il lui restât grand'chose à donner de son temps et de son affection. Ce reste (pour ce qu'il pouvait être) appartenait, d'ailleurs, à madame Geoffrin, et madame Necker ne venait qu'en troisième ligne. Aussi les lettres échangées entre d'Alembert et madame Necker montrent-elles qu'ils n'ont gaère dépassé l'un vis-à-vis de l'autre les bornes d'une indifférence courtoise. Tantôt d'Alembert accompagne de quelques phrases modestes l'envoi du manuscrit de ses Éloges, et il s'excuse de « se présenter ainsi en robe de
marquise d'Alboo, naquit en Bourgogne en 1733 et mourut à Paris en 1776.
1. Le marquis de Mora, que mademoiselle de Lespinasse abandonna pour M. de Guibert, était fils du comte de Fuentès ambassadeur d'Espagne à Paris.
2. Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert, né à Montauban en 1748, mort à Paris en 1786, publia plusieurs ouvrages qui excitèrent de son vivant un grand enthousiasme, entre autres un Essai général de tactique et une "tragédie le Connétable de Bourbon.
chambre et en robe de chambre trouée et déchirée ». Tantôt il entretient madame Necker de quelque événement du jour, par exemple de la première représentation d'un opéra de Gluck, dont il dit, comme M. Jourdain, qu'il y a trop de tintamarre dedans, ou bien, plus simplement, il lui recommande un maître d'écriture pour sa fille. Parmi ces lettres, il y en a cependant trois dont l'intérêt tient aux circonstances qui les ont dictées. Madame Necker, aj^ant appris la mort de M. de Mora, avait cru devoir adresser à mademoiselle de Lespinasse ses compliments de condoléance ; d'Alembert lui répond au nom de son amie et prend part avec une bonhomie touchante à la douleur dont il est témoin, sans se douter que, dans cette douleur, les remords entraient pour beaucoup plus que les regrets :
A Paris, ce samedi 4 juin.
J'ai lu, madame, votre lettre à mademoiselle de Lespinasse ; elle en a été pénétrée de la plus sensible et la plus tendre reconnoissance, elle est hors d'état de vous exprimer elle-même le prix qu'elle met aux marques de votre intérêt ; sa santé est très altérée, elle est dans un abattement qui ne lui permet pas de jouir des consolations de Tamitié. Celle que j'ai pour elle me fait partager tout ce qu'elle sent, et c'est vous dire, madame, que je suis moi-même bien souûrant et bien
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malheureux. Je regrette pour moi l'homme qui avoit l'âme la plus sensible, la plus vertueuse et la plus élevée ; son souvenir et les regrets qu'il me cause seront à jamais gravés daus mon âme ; la bonté, la vertu de la vôtre me persuadent que c'est vous donner une preuve de mon attachement et de mon respect, que de vous parler de ce qui m'affecte si douloureusement. Permettez que cette lettre soit commune entre vous et M. Necker, que je prie d'agréer les assurances de mon respect.
Deux ans après, mademoiselle de Lespinasse succombait à son tour, et, sous le coup du seul chagrin profond qu'il ait éprouve de sa vie, d'Alembert trouve en s'adressant à madame Necker des expressions émues et affectueuses qui contrastent avec le ton ordinaire de ses lettres:
Ce mercredi au soir.
Que vous avez de bonté, madame, vous et M. Necker, de vouloir bien vous occuper de ma situation et de ma douleur ! J'ai perdu la douceur et l'intérêt de ma vie, je n'y tiens plus que par la triste et chère occupation d'exécuter les dernières volontés de ma malheureuse amie ; quand j'aurai rempli ce devoir douloureux, mais sacré pour mon cœur, je ne sentirai plus que l'abandon et le vide, et je ne pourrai supporter l'existence que par l'intérêt que voudront bien y prendre encore quelques âmes honnêtes et sensibles; la vôtre, madame, est de ce nombre, ainsi que I. Il
celle de M. Necker, et c'est à ce titre que je vous demande la continuât ion de vos bontés à l'un et à l'autre ; elles me sont plus nécessaires et plus chères que jamais, elles me feront sentir plus vivement encore que par le passé toute la reconnoissance que je vous dois et tous les sentiments de respect et d'attachement que vous m'avez inspirés.
Quelques mois après la mort de mademoiselle .de Lespinasse, madame Geoffrin tombait à son tour dans un état d'affaissement, avant-coureurde la fin, dont sa fille profitait pour fermer sa porte aux philosophes ses amis. C'était madame Necker que d'Alembert choisissait encore comme confidente de ses regrets :
Quoique j'aie pris le parti, madame, de me remettre à mon ancienne manière de vivre, qui, toute triste qu'elle est, convient mieux qu'aucune autre à ma santé et à ma situation, je me proposois pourtant d'avoir aujourd'hui l'honneur de vous voir, dont je n'ai pas joui depuis longtemps. Mais le triste état de madame Geoffrin ne me permet pas de m'occuper d'autre chose, et m'interdit en ce moment le plaisir même de votre société. Suis-je donc condamné, madame, à tout perdre à la fois ? Je pourrai dire comme Oreste: Grâce au ciel, mon malheur passe mon espérance ! Je la voyois hier au soir dans un étal d'affaissement qui me faisoit désirer d'être à sa place, sans que j'osasse lui souhaiter d'être à la mienne. Je ne prendrois pas la liberté de vous parler de cette uou-