LA SOCIÉTÉ DE LAUSANNE
et VOUS proposoit pour notre modèle. Lorsque vous passiés dans les rues, toujours entourée d'un cortège d'admirateurs, j'enlendois le public qui disoit: «Voilà la belle Cureliod ! » et je courois aussitôt sur votre passage, où je demeurois le plus longtemps qu'il m'étoit possible. J'eus même l'honneur de danser avec vous au bal des étudiants, dont vous étiès la reine.
Elle ne tarda pas à faire en effet rorneraent des assemblées, et le maintien qu'elle y gardait nous est ainsi décrit par un de ses adorateurs (on va voir qu'elle en eut beaucoup) dans une lettre qu'il lui adressait :
Vous étiés entourée de cavaliers qui vouloient vous persuader que vous êtes a«imable, tout comme si vous ne l'aviés pas sçu. Là-dessus, mille redites, très inutiles, à ce qu'il m'a paru, et je crus voir, au ton ironique que vous preniés avec eux, que, bien loin de vous amuser, ils avoient le talent de vous ennuyer. Vous vous donniés sur votre siège un petit air penché qui marquoit bien le peu de cas que vous faisiés de cette conversation et que vous méditiés quelque chose de plus intéressant. Vous vous retirâtes enfin de votre distraction, et la matière dont il s'agissoit vous fit faire quelques réflexions que vous communiquâtes à ces messieurs. Je fus enchanté de l'esprit que vous y fîtes paraître. Vous y mêlâtes même un peu d'érudi-
seigneurs ou les giandes dames, et que les jeunes femmes l'ont moins de fautes que leurs mères ou giaud'mères.
tion. Caleclis ! je vis bien alors que vous aviés lu quelque chose.
Ces hommages des jeunes cavaliers n'étaient pas les seuls que Suzanne Curchod dut recueillir durant les fréquents séjours qu'elle fit à Lausanne, et son esj^rit ne lui valut pas moins de succès que sa beauté. Si la société du quartier de Bourg se piquait peu de littérature et de bel esprit, il n'en était pas de même de la société de la Cité. Dans ce monde de professeurs et d'étudiants que réunissaient à Lausanne la célébrité de son antique académie et son collège, l'arrivée d'une jeune fille qui entendait le latin et qui dissertait volontiers sur. les questions les plus ardues de la philosophie ou des sciences, devait assez naturellement surexciter les esprits et piquer les maîtres aussi bien que les élèves d'une généreuse émulation. Sous l'influence de Suzanne Curchod, les étudiants en belles-lettres et les x^'i^'Oposants (c'est ainsi qu'on appelait les étudiants en théologie) fondèrent bientôt une réunion littéraire qui s'intitula : Académie dos Eaux ou de la Poudrière; nom tiré d'une source situéç dans une vallée voisine de Lausanne et autour de laquelle l'Académie tenait le plus souvent ses séances. Elle était composée des beaux esprits du cru, qui recevaient tous des surnoms qu'on dirait tirés de Clélie ou du Grand Ci/rus :
Tliémire, Céladon, Nizance, Svlvandre. Suzanne Curchod avait été nommée présidente de l'Académie sous le nom de Thémire, et quelques prescriptions des statuts rédigés par son ordre rappellent un peu ceux des cours d'amour du moyen âge et de la renaissance. J'y relève en effet les articles suivants :
« Afin de faire régner une douce union parmi nous, les cavaliers porteront les couleurs des dames qui leur plairont le mieux, et les dames de même. Lorsqu'on changera de couleurs, on sera obligé d'exposer devant l'Académie les raisons de ce changement ; elle décidera de leur solidité.
» Il est permis aux dames d'escamoter aux cavaliers leurs couleurs, rubans ou autres choses, et les cavaliers jouiront du même privilège.
» Si l'amour veut occuper les cœurs des membres de l'Académie, on n'exige point qu'ils se fassent de violence pour lui en fermer l'entrée ou l'en chasser. ]SIais, la légèreté étant une qualité aussi utile qu'agréable, elle pourra leur conseiller de ne point se piquer d'une constance trop héroïque. »
Le titre de chevalier de l'Académie des Eaux (c'est ainsi que signaient ses membres) imposait quelques obligations plus sérieuses que de choisir les couleurs d'une dame. C'était d'abord, pour chaque candidat, d'adresser aux académiciens, ses futurs collègues, un véridique por-
trait de lui-même au physique et au moral, après lecture duquel il était procédé au suffrage ; c'était ensuite de défrayer de temps à autre les séances de l'Académie par l'envoi de quelques pièces de vers ou de quelque dissertation en prose. La présidente se conformait la première à cette obligation en adressant à l'Académie des essais dont plus tard elle appréciait assezjustement la valeur en écrivant sur le cahier qui en renfermait la copie: « Il y à des pensées fines et justes, mais beaucoup de tortillage. » Quant aux pièces devers, odes et élégies, il est presque superflu de dire qu'elles étaient toutes invariablement adressées à la présidente Thémire et destinées à célébrer les douceurs que ses sujets goûtaient sous son sceptre et dans son temple. Pour diriger vers ce temple les pas des nouveaux venus, une véritable carte de Tendre avait été dressée. Le temple de Thémire était situé dans une île de peu d'étendue, au milieu de la mer orageuse du Sentiment, près du vaste empire de V Amour, et l'on n'y pouvait arriver que par le sentier escarpé de VEstime sincère^ qui serpente au travers des précipices de VOrgueilleuse Prospéi^ité et de la Brillante Amljition.
Eu plus des travaux qu'elle imposait à ses membres, FAcadémiô tenait des séances plé-