LA DUCHESSE DE L.VUZUN
vers le bjnheiir à travers les eircjusta.ices les i)lus difficiles et les plus cruelles. Qui connut jamais cette femme charmante sans éprouver en même temps les plus douces émotions de l'amour et de l'amitié ? Ses grâces naïves pourroient inspirer des sentiments trop passionnés s'ils n'étoient réprimés par la noble décence de ses regards et par l'expression céleste de sa physionomie; c'est ainsi qu'Emilie en impose sans le savoir et qu'elle ne fit jamais naître que des sentiments dignes d'elle.
Mais peut-être trouvera-t-on plus d'intérêt encore à entendre parler la duchesse de Lauzun elle-même dans quelques-unes de ses lettres. Celle qu'on va lire est adressée à M. Necker, qui avait envoyé à la duchesse de Lauzun son livre sur l'administration des finances. Dans cette lettre, nous allons la retrouver telle que madame Necker nous la dépeint, aimable, enjouée, modeste, tout étonnée qu'on s'occupe d'elle et que son jugement compte pour quelque chose, mais l'exprimant avec aisance et bonne grâce :
Ce6 jaQvier 1785.
Je ne puis exprimer, monsieur, à quel point je suis sensible h la llatteuse marque de souvenir que je reçois de vous ; je suis bien ai?e que la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à madame Necker se soit croisée avec la vôtre et vous ait prouvé que mon admiration étoit à un tel degré, qu'elle ne p)uvoit être a-.igmeatée
par ma reconiioissance; vous aurez vu aussi qu'elle n'eu étolt pas moins vive, quoique je ne me crusse pas du nombre des personnes que vous aviez bien voulu distinguer; mais, en lisant un ouvrage si admirable, il est impossible qu'un sentiment d'amour-propre ou de personnalité se joigne à tous ceux qu'il fait éprouver; on se sent meilleur qu'on n'étoit avant de commencer cette lecture et l'on est transporté en voyant tant d'amour du bien public, tant de moyens de satisfaire cette passion et un désintéressement si peu commun accompagné d'un courage et d'une élévation si extraordinaires. Quoique je sois bien ignorante, monsieur, et bien ridicule, si j'osois juger et louer plusieurs morceaux de votre ouvrage qui traite des sujets au-dessus de mesconnoissances,jesuis au moins en état, comme tous ceux que l'avidité et l'intérêt n'ont point armés contre vous, de sentir le prix de ce qu'il contient de meilleur ; je crois, monsieur, que je puis m'exprimer ainsi et que vous ne me blâmerez pas de mettre les vertus encore au-dessus des talons.
Je vous suis infiniment obligée de m'avoir donné des nouvelles de madame Necker ; je vois avec peine qu'elle est toujours foible et soulfrante, mais les assurances que son médecin vous donne, que son état n'est point inquiétant, me font un extrême plaisir; parlezlui, je vous prie, de mon tendre attacbemcnt pour elle et de toute ma reconnoissance de ce qu'elle a bien voulu s'occuper de moi; je suisbonteuse cependant de penser que par ses obligeantes inquiétudes sur l'exactitude de celui qui s'est cbargé de votre commission, elle vous ait privé de l'exemplaire qui vous restoit.