LA SOCIÉTÉ DE LAUSANNE
nières. Tantôt on y délibérait sur le projet d'établir un droit des gens entre femmes, « en considérant le cœur des hommes, ainsi que le nouveau monde, comme une terre inculte et sauvage », et on démontrait la nécessité de rédiger ce nouveau code « par les désordres que cause la non-existence du droit de propriété entre les femmes quant à leurs principaux biens, qui sont les cœurs des hommes ». Tantôt on cherchait ensemble la réponse à quelques questions subtiles, dont il semble que, sous la présidence d'une jeune fille, la discussion seule devait être assez délicate : « Le mystère rend-il réellement par lui-même l'amour plus doux ? » ^< Peut-il y avoir une amitié du même genre entre un homme et une femme qu'entre deux hommes ou deux femmes? » « Quel est le plaisir le plus délicat? » Il est vrai qu'à cette question l'Académie de la Poudrière répondait à l'unanimité : « Celui de rendre parfaitement heureuse une personne très malheureuse, sans y être obligé par aucune raison ? »
Il me semble que ces documents, soigneusement classés depuis un siècle dans des cartons dont ils n'étaient pas sortis, nous font apercevoir une personne assez différente de celle que nous croyions connaître ; un peu pédante et bel esprit peut-être, mais vive, enjouée, séduisante.
et, s'il faut tout dire, assez coquette. Je me ferais cependant scrupule de charger cette respectable mémoire d'une imputation aussi grave: un peu de coquetterie à vingt ans, si elle-même à cette époque n'avait souffert de bonne grâce qu'on lui adressât ce reproche. Un ami plus âgé qu'elle, qui s'était chargé du rôle toujours délicat de l'informer des critiques que sa conduite pouvait soulever, se croyait obligé de lui écrire : « Les hommes mêmes trouvent que vous affichez trop clairement l'envie de leur plaire. Ils sont bien persuadés, il est vrai, que toutes les femmes ont les mêmes prétentions ; mais ils aiment qu'on leur fasse perdre de vue cette vérité par des façons et des propos qui aient l'air de ne pas y toucher. » Elle-même avouait avec ingénuité « que la louange qui partait des hommes était celle qui la touchoit le plus », et malgré les dires de son austère censeur, il ne me semble pas que les hommes eussent beaucoup de peine à lui pardonner ce crime.
Le nombre est grand en effet des pièces de vers français ou latins où ses attraits sont célébrés sous les noms variés de Sapho, de Thémire, de Suzanne, de Suzetle, ainsi que des déclarations et des lettres qui se terminaient par une olfre de mariage. Je n'aurai pas l'indiscrétion inutile de publier la liste de ces prétendants écon-
duits ; mais, parmi ces prétendants, il en est un cependant dont la liaison romanesque avec Suzanne Curcliod a jeté quelque éclat. Je veux parler de Gibbon. Il n'est en effet pas une vie de l'historien anglais, si sommaire qu'elle soit, où l'on ne voie rapporté qu'il tomba amoureux de Suzanne Curchod, pendant son premier séjour à Lausanne, et que, après l'avoir demandée en mariage, il se vit contraint de céder devant l'opposition formelle de son père. C'est ainsi que Gibbon lui-même raconte l'histoire dans ses Mémoires. Mais des documents curieux me permettent de compléter cette histoire en rectifiant sur plusieurs points le récit de Gibbon, et je serais étonné si l'on trouvait que sa conduite gagne à être présentée sous son véritable jour.
«IBBON
Gibbon avait seize ans (il était né en 1737, la même année que Suzanne Curchocl) lorsque son père renvoya en pension à Lausanne, chez le révérend ministre Pavilliard, spécialement chargé de lui faire abjurer les erreurs du papisme, auxquelles le jeune Gibbon s'était laissé entraîner durant son séjour à Oxford, et de le ramener dans le sein de l'Égiise protestante. Soumis pendant les premières années de son séjour à une surveillance sévère, Gibbon, auquel le révérend Pavilliard ne servait chaque mois qu'une pension exiguë, se plaignait fort d'occuper, « dans une rue étroite et sombre, la moins fréquentée d'une ville qui n'est pas belle, et, dans une maison vieille et incommode, une petite chambre mal
bâtie, mal meublée, qui, aux approches de Thiver. au lieu d'un feu qui fait société, était destinée à recevoir la chaleur invisible d'un poêle ». Ce ne fut qu'au bout de deux années, et après avoir abjuré le catholicisme entre les mains du pasteur Pavilliard avec autant de docilité qu'il avait abjuré le^^rotestantisme entre les mains du « father Lewis », que Gibbon, ayant conquis un peu de liberté, fut introduit par la famille Pavilliard dans le cercle de la société de Lausanne. Il avait alors dix-huit ans et l'on a quelque peine à se figurer ce que pouvait être, à cet âge de la jeunesse et de la grâce, ce petit homme qu'une silhouette bien connue nous représente gras, replet, avec des jambes courtes, et dont le nez se perdait si singulièrement au milieu de deux énormes joues que madame du Daffand, en lui tàtant le visage avec les mains, se croj^ait victime d'une mystification de mauvais goût. Un portraitde lui à cet âge, que je suis heureux de pouvoir donner, nous aidera cependant à comprendre quels agréments pouvaient compenser sa laideur :
Je coulerai légèrement sur la figure de M. G... Il a de beaux cheveux, la main jolie, et l'air d'une personne de conditioa. Sa physionomie est si spirituelle et singulière, que je ne connois personne qui lui ressemble. Elle a tant d'expression, qu'on y découvre
presque toujours quelque chose de nouveau. Ses gestes sont si à propos, qu'ils ajoutent beaucoup à ce qu'il dit. En un mot, c'est une de ces physionomies, si extraordinaires, qu'on ne se lasse presque point de l'examiner, de le peindre et. de le contrefaire. Il connoît les égards que l'on doit aux femmes. Sa politesse est aisée sans être trop familière. Il danse médiocrement ^ En un mot, je lui connois peu des agréments qui font le mérite d'un petit maître. Son esprit varie prodigieusement...
Ici le portrait s'arrête, comme si le peintre avait ressenti tout à coup quelque trouble. Peutêtre Suzanne Curchod (car cest elle qui est l'auteur de ce portrait) avait-elle craint, en continuant, de s'avouer à elle-même l'intérêt trop grand qu'elle prenait au modèle. Ce fut sans doute dans quelque assemblée de jeunes gens et déjeunes filles, peut-être dans quelque réunion de la société du Printemps dont il parle dans ses Mémoires, que Gibbon rencontra pour la première fois Suzanne Curchod. Laissons-le d'abord raconter lui-même cette rencontre et les conséquences qui en découlèrent. Nous verrons ensuite ce qu'il faut prendre et laisser de son récit.
1. « Quaut aux talents de l'escrime et de la dause, mes succès, il faut bien l'avouer, lureut médiocres, » dit Gibbon dans SCS Méaioires,
GIRBON 37
Les attraits personnels de mademoiselle Suzanne Curcliod étoient embellis par les vertus et par les talents de l'esprit... Dans ses courtes visites à quelques-uns de ses parents de Lausanne, l'esprit, la beauté et l'érudition de mademoiselle Curchod furent le sujet des applaudissements universels. Les récit* d'un tel prodige éveillèrent ma curiosité. Je la vis et j'aimai. Je la trouvai savante sans pédanterie, animée dans la conversation, pure dans ses sentiments et élégante dans les manières. La première et soudaine émotion se fortifia par l'habitude et le rapprochement d'une connoissance plus familière. Elle me permit de lui faire deux ou trois visites chez son père. J'ai passé quelques jours heureux dans les montagnes de la Franche-Comté ^ ; ses parents encouragèrent honorablement ma recherche. Dans le calme de la retraite, les légères vanités de la jeunesse n'agitant plus son cœur distrait, elle prêta l'oreille à la voix de la vérité et de la passion, et je puis me flatter de l'espérance d'avoir fait quelque impression sur un cœur vertueux. A Crassier, à Lausanne, je me livrai à l'illusion du bonheur. Mais, à mon retour en Angleterre, je découvris bientôt que m^n père ne voudroit jamais cjnsentir à cette alliance, et que, sans son consentement, je serois abandonné et saus espérance. Après un combat pénible, je cédai à ma destinée. Je soupirai comme amant, j'obéis comme fils. Insensiblement le
1. Le village de Crassier est situé sur les dernières pentes du Jura, mais non point dans tes montagnes, ni en Franche-Comté .
temps, l'absencewet l'habitude d'une vie nouvelle guérirent ma blessure. Ma guérison fut accélérée par un rapport fidèle de la tranquillité et de la gaieté de la demoiselle elle-même, et mon amour se convertit peu à peu en estime et en amitié.
A en croire le récit de Gibbon, c'est de son côté qu'auraient été tous les troubles de la passion, et Suzanne Curcliod n'aurait ressenti que la légère impression cVun cœur vertueux. Dès son retour en Angleterre, l'obéissance à la volonté paternelle aurait dénoué son engagement, et, tandis qu'il soupiroit en amant, la demoiselle prenait tranquillement et gaiement son parti d'une rupture dont il aurait été seul à souffrir. On verra, d'après les lettres que j'ai entre les mains, que le trouble apporté par cet engagement dans la vie de Suzanne Curcliod fut bien plus profond ([u'il ne convient à Gibbon de le dire, et que le lien ne fut définitivement rompu entre eux que lors d'un second séjour de Gibbon à Lausanne. Malheureusement les lettres échangées entre Gibbon et Suzanne Curchod ne portent pas toutes leur date, et j'en suis réduit à les ranger dans l'ordre où leur texte même me fait supposer qu'elles ont dû être écrites. Je commencerai par la publication de trois lettres de Gibbon, écrites manifestement pendant les premières années de leurs relations; celle qu'on va
lire marque même le commencement de leur correspondance.
Mademoiselle,
— Eh bien, que ne commencez-vous votre lettre à mademoiselle Curchod ? Il y a une grande heure que je te vois devant ton pupitre, quelquefois levant les yeux au ciel avec uu sentiment de plaisir, un moment après faisant de grands éclats de rire. Qu as-tu ? Ne sais-tu pas que lui dire?— Arrête ; tu n'y entends rien (c'est à mon génie familier que je réponds). Tu vas voir qu'avec un objetaussi charmant (vous n'étiez pas présente, mademoiselle, ainsi cette louange ne doit pas choquer votre modestie), tu vas voir queje sais jaser comme un perroquet. Mais trouves-tu, butor que tu es, une heure, qu'il te plaît d'appeler grande, un temps bien considérable lorsqu'il est question do goûter, d'avaler à longs traits un bonheur comme celui de pouvoir réparer en quelque sorte les malheurs de l'absence et depouvoirm'entretenirà mon aise avec une personne dont les appâts suffisent pour charmer l'esprit, pour éclairer le cœur et pour rendre heureux l'univers entier? Je me rétracte cependant quant au dernier article. Ce cœur, ce magasin de tendresse et de sentiment ne pourra faire le bonheur que d'un seul, mais aussi que ce mortel fortuné seroit ingrat s'il portoit envie aux plus grands rois !
Je ne sais cependant si je vous dois des remercîments pour la permission que vous m'avez accordée de vous écrire. Elle me fait sentir trop vivement ce que j'ai
perdu en m'éloignant de vous. La douceur que cette occupation me procure est infiniment supérieure à tout ce qu'on nomme si faussement plaisirs. Quelle est la compagnie la plus aimable que je ne quitte avec plaisir lorsqu'il est question de pensera vous et àplus forte raison lorsque je puis espérer que mes pensées iront jusqu'àvous? Mais je sens toujours quelle est la différence entré tracer de froides lignes dans la poussière de mon cabinet et épancher toute mon âme à vos pieds, entre vous avoir présente aux yeux et à l'imagination. Je ne l'ai pas (cette imagination) des plus engourdies, mon cœur m'aide puissamment, et cependant je n'ai jamais pu réussir non à vous peindre tout entière, mais à me représenter un seul de vos regards. Encore si un seul sentiment régnoit dans ces beaux yeux, à force de s'y opiniâtrer, on pourrait peutêtre faire quelque chose; mais la tranquillité de votre âme y laisse paroître mille sentiments divers qui paroissent et qui s'évanouissent dans le même instant. Le moyen de vous peindre ?
Il y a dans ce moment cent une heures dix-huit minutes et trente-trois secondes depuis le commencement de mon exil. Vous m'entendez assez. La chaise part ; Crassy se confond avec les nuages. Quel fut mon état ! Figurez-vous un prince oriental qu'un revers imprévu a fait passer dans un moment. du trône au cachot; qu'il se voit privé à la fois de son sceptre, de sa liberté et de sa vue, environné d'esclaves impitoyables qui ignorent ce doux langage qu'il faut parler aux malheureux. Ou faites mieux (car aussi bien cette comparaison ne me plaît point), réalisez la description que
fait Miltou de l'état d"A<lam lorsqu'il fat chassé du Paradis et que le monde entier ne lui offroit plus qu'un vide affreux. Encore Adam étoit-il bien moins h plaindre que moi. La compagnie d'un objet chéri pour qui il avoit tout sacritié lui tenoit lieu de tout. Avec une pareille cansolation onne sent plus guère ses malheurs. Tout ce qui me consoloit dans mes sombres rêveries étoit l'espérance de vous revoir à RoUe-* je me livrois tout entier à cette douce espérance. J'étois à vos genoux, je vous parlois d'amour et vous ne vous courrouciez point. C'étoit mon imagination qui m'a fourni ce dernier trait ; mais ne la grondez pas, ma raison lu i en a fait sur-le-champ une verte censure. Mon domestique voulut me faire sortir de ma rêverie en me demandant à quelle auberge je voulois aller. « Oui, lui répondis-je, au moins je la verrai avec moins de gêne qu'à Genève. On ne me fermera pas la porte à six heures du soir. » Je doute qu'à présent mon valet fît les éloges de ma douceur. Je ne lui ai pas encore pardonné d'avoir interrompu cette agréable rêverie. Réalisez-la, mademoiselle, si vous voulez sa grâce, c'est le seul moyen de l'obtenir.
J'aurois mille choses à vous dire du reste de mon voyage, des originaux qui m'excédèrent à Rolle, de mes occupations à Lausanne (qui sont telles, par parenthèse, que l'on me croit généralement fou) ; mais on
1. Rolle, petite ville du caiitoa de Vaud, située au bord du lac, eutre Genève et Lausanne; patrie du colouel Laharpe, le précepteur de l'empereur Alexandre, auquel elle a élevé une statue.
a mauvaise grâce de vouloir pai-ler toujours de soimême. Voilà uue lettre telle, que je serai bien content si elle vous paroît aussi courte qu'à moi. Je comprends, au reste, qu'il y a peu d'ordre, et autant de vérités que de ratures.
Adieu, mademoiselle; assurez, s'il vous plaît, M. et madame Curcliod de tout mon dévouement et faites bien mes compliments à tous nos amis à Borex *.
J'ai l'honneur d'être, avec une considération toute particulière,
Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
E. Gibbon.
Les deux lettres suivantes (sans date également) paraissent se rapporter à une période d'intimité plus grande. Gibbon a fait ouvertement l'aveu de ses sentiments, et cet aveu n'a point été pris en mauvaise part. On verra que ces deux lettres se suivent à peu de jours d'intervalle.
INIademoiselle,
Vous dire que la semaine que j'ai passé sans vous voir m'a paru un siècle seroit vrai, mais seroit trop usé. Je me distingue trop avantageusement des autres amants par mes sentiments pour vouloir me
1. Borex (pronoucez Borey) est uu petit village du canton de Vaud. Dans la Suisse romande, on écrit en ex les noms qu'on prononce en ey. C'est ainsi qu'on écrit Fernex, et qu'on prononce comme en France Ferney.
confondre avec eux par mon langage. D'ailleurs, vous m'avez toujours dit que j'étois un grand original, un être unique dans mon espèce, etc., etc. Le moyen de , renoncer à des titres aussi glorieux ? Cependant que faire et comment vous faire sentir la maussaderie de mon existence, depuis que je vous ai quitté à Borex ? Voici ce qui peut vous en donner une foible idée. J'étuis une fois à la campagne pendant trois semaines avec une dévote des plus rébarbatives, qui m'excommunioit vingt fois par jour à cause de mon peu de foi et surtout parce qu'il m'arriva malheureusement de bâiller à une explication d'un endroit de l'Apocalypse où il étoit question, si je ne me trompe, de la bataille sanglante qui devoit avoir lieu entre Gog et Magog et l'Antichriste. D'un autre côté, il y avoit deux gentilshommes campagnards qui s'étoient ruinés par des procès et qui, faute d'autre occupation, s'employoient à réconcilier les puissances et à partager l'Allemagne. Malheureusement, l'un étoit Prussien et l'autre Autrichien, de façon que les disputes ne flnissoient point, sinon pendant quelques moments qu'ils se réconcilioient pour me quereller sur mon indifférence et ma nonchalance. Un vieillard alité auprès de qui je me réfugiois ache voit de me régaler par des détails tout à fait intéressants de ses maux. Il plut pendant tout ce temps-là, et la bibliotèque du seigneur du lieu étoit composée du coutumier du pays de Vaud et de deux vieux livres de religion très propres à inspirer la dévotion, si elle est la même chose que le sommeil. Devois-je m' amuser pendant ces trois semaines? répondez-moi en conscience, mademoi-
selle. Eh bien, ces trois semaines m'ont paru environ la moitié du temps que j'ai passe éloigné de vous.
Je ne sais guère si je suis plus mal à mon aise seul ou en compagnie; mais, quoi qu'il en soit, je change perpétuellement de place. Quand je suis seul, je m'abîme dans mes réflexions, j'essaie de travailler, je prends des livres, je les ouvre, mais je ne vois rien. Je sors à la grande hâte, pour me fuir ou plutôt pour vous fuir. Mais vous ne me quittez pas si facilement. Je cherche les femmes qu'on me dit être les plus aimables. Peut-être le sont-elles, mais par malheur je les compare toujours avec vous. Me parle-t-on? on veut que je réponde, que je parle à mon tour, et on oublie le seul sujet capable de me desserrer les dents. Se taiton? on insulte à ma tristesse, on veut jouir du spectacle d'un philosophe atterré, ou plutôt du cadavre d'un sage.
Ma seule consolation, mais elle en vaut bien d'autres, c'est de me rappeler à mon esprit les moments agréables que j'ai passé avec la plus charmante des femmes ; ce mot m'est échappé, je ne vous destinois pas une éloge ; mais, puisqu'il est lâché, je suis bien loin de me dédire. Vous êtes belle ; si j'endoutois encore, je viens d'en avoir une preuve convaincante. J'allai l'autre jour chez un peintre étranger qui est parmi nous depuis quelque temps. J'y vis un portrait que j'aurois juré être lait pour vous. J'y revois quand le peintre me dit : « Voilà un effort de mon imagination, un portrait de fantaisie. J'ai parcouru toute l'Europe, je n'ai jamais trouvé une femme qui osât s'attribuer tant de charmes, et pour moi je suis persuadé depuis longtemps
qu'on la chercheroit toujours. » La force de la prévention de cet homme résista à tous les etforts que je fis pour le tirer de son erreur.
Or cà, raisonnons. Tant de charmes vous donnoient plein droit d'être frivole, haute, capricieuse, médisante, farcie de ridicules. A peine voi; admirateurs auroient-ils vu tous ces défauts, ou du moins ils les auroient oubliés en vous regardant. Cependant vous êtes tout l'opposé de ce que vous pourriez être. On applaudiroit quoi que vous disiez, et vous êtes spirituelle. On admireroit vos bizarreries et vous êtes sensée. Voilà proprement la situation où l'on peut tirer vanité de ses bonnes qualités. Un monarque absolu et une jolie femme à qui la tête ne tourne point doivent avoir l'âme bien forte. Voulez- vous, mademoiselle, que je vous parle naturellement? Je vous ai toujours infiniment estimé, mais l'heureuse semaine que j'ai passé à Crassy vous a donné un relief dans mon esprit, que vous n'aviez point auparavant. J'ai vu tous les trésors de la plus belle âme que je connois. L'esprit et l'humeur toujours égale est toujours la preuve d'une âme contente d'elle-même. De la dignité jusque dans le badinage, des agréments dans le sérieux même. Je vous ai vu faire et dire les choses les plus grandes sans vous en apercevoir au delà de ce qui étoit nécessaire pour les dire et pour les faire avec connoissance de cause. Votre passion dominante, on le voit assez, c'est la plus vive tendresse pour les meilleurs des parents; elle éclate partout et fait voir à tous ceux qui vous approchent combien vous avez le cœur susceptible des plus nobles sentiments. Toutes les fois que cette ré-
flexion s'est présentée à mon esprit, elle m'a toujours emporté bien loin des objets qui l'avoient fait naître. Je réfléchis dans ce moment même au bonheur d'un homme qui, possesseur d'un tel cœur, vous trouvât sensible à sa tendresse, qui pût vous assurermille fois le jour combien il vous aimoit et qui ne cessa de vous en asssurer qu'en cessant de vivre. Je bâtis alors des systèmes de félicité, chimériques peut-être, mais que je n'échangerois jamais contre tout ce que le commun des hommes estime de plus grand et de plus réel.
Assurez, s'il vous plait, mademoiselle, vos dignes parents, M. et madame Curchod, que je me ferai toujours un devoir de conserver les sentiments de reconnoissance et d'estime qu'ils m'ont inspirés.
Que je serois malheureux, mademoiselle, si vous pouviez douter de la considération toute particulière avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Gibbon.
Mademoiselle,
Je réfléchis souvent sur moi-même, non que je me regarde comme l'objet le plus important de l'univers; mais, enfin, c'est une matière de contemplation qui m'intéresse beaucoup que de considérer ce que je suis, ce que j'ai été, ce que je vais devenir. Autrefois mon sort étoit plutôt ennuyeux qu'affligeant. Une fortune honnête, quelques amis, une certaine réputation, voilà peut-être à quoi je dois m'attendre ; mais tous ces
biens réels sans doute ii'étoient point accompagnés du pouvoir d'en jouir. Je perdois un cœur capable de beaucoup de sentiments ; je n'en avois éprouvé aucun, et tout me faisoit ressentir que les sensations les plus douloureuses ne sont pas aussi fâcheuses à l'âme que ce vide, cette inaction totale où elle languit isolée dans l'univers, à charge aux autres et prête à se détester elle-même. Voilà, mademoiselle, un affreux tableau. Cependant voilà une idée de l'état que j'ai souvent éprouvé, état d'autant plus pénible qu'on n'a pas même la consolation de se répandre au dehors. On craint de se plaindre de maux qui n'ont jias d'objet sensible, qui paroissent partis plutôt d'une humeur fantasque que d'un cœur affaissé sous son propre poids. On n'a pas de ressource même avec ses meilleurs amis. Il y a plus de gens qui pensent qu'il n'y en a qui sentent, et ceux-là n'entendroient point le langage de vos malheurs.
Je vous ai connu, mademoiselle, tout est changé pour moi. Une félicité au-dessus de l'empire, au-dessus même de la philosophie, peut m'attendre. Mais aussi, un supplice réitéré chaque jour et aggravé toujours par la réflexion de ce que j'ai perdu peut me tomber en partage. Cependant Socrate remercioit les dieux de l'avoir fait naître Grec ; je les remercierai toujours de m'avoir fait naître dans un siècle, de m'avoir placé dans un pays où j'ai connu une femme que mon esprit me fera respecter comme la plus estimable de son sexe pendant que mon cœur me fera sentir qu'elle en est la plus charmante. «Voilà, direz- vous, du sérieux, du lugubre, du tragique même. L'ennuyeux person-
liage ! Peut-on s'empêcher de bailler en le lisant ! > Bâillez, mademoiselle, je sens que je l'ai mérité, maia j'ai mérité que vous ajoutiez : « Il seroit cependant à souhaiter que tous les prédicateurs fussent aussi convaincus le ce qu'ils disent que celui qui vient de m'ennuyer et de m'édifler. »
J'ai l'honneur d'être, avec une considération et un attachement tout particuliers,
Mademoiselle,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Le fils du roi Moabdar.
Je ne sais si mes lecteurs partageront mon impression, mais je ne peux trouver dans ces lettres aucun accent sincère et passionné. Je n'y vois que l'œuvre d'un bel esprit qui écrit des lettres d'amour comme on écrirait un exercice de français, et qui appelle à son aide les figures dont l'usage est recommandé parles manuels de rhétorique. Gibbon ne se contentait pas d'écrire à Suzanne Curchod les lettres que l'on vient de lire et dont j'ai respecté les incorrections de tout genre. Jaloux, sans doute, des madrigaux vaudois qu'elle recevait, il s'adressait également à elle en vers. Je dois dire que la pièce dont je vais citer quelques fragments ne porte aucune signature. Mais il est impossible de ne pas la lui attribuer, d'abord parce qu'il prend soin de se désigner lui-même, dès la première strophe,
ensuite parce que cette pièce est manifestement l'œuvre d'un étranger qui connaissait les règles de la langue française, sans connaître celles de la versification, et qui prenait pour des vers un certain nombre de syllabes terminées par des rimes approximatives K