‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 44 sur 49 · LA MARQUISE DE LA FERTÉ-IMB AULT · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE LA FERTÉ-IMB AULT

tureUis, en voici la preuve. J'ai trouvé hier mardi M. Troncliin chez madame la première présidente Mole \ je l'aipri en particulier, je lui ai montré l'intérest que vous m'aviés inspiré et voici toutes les idées qui me sonts venus pour le bien général.

Madame de la Ferté-Imbault, qui connaissait le ménage Taboureau, donne ici quelques conseils à M. et à madame Necker sur la manière dont ils devront s'y prendre pour s'emparer de l'esprit du mari et de la femme en flattant leur vanité, puis elle continue :

Vous scavé, madame, que m'ayant mise fort à mon aise avec vous dès la première fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, je vous ai parlé franchement du danger de vos sociétés pour le bonheur et même pour acquérir une véritable considération. Rien n'est plus décrié avec raison parmi tout les ordres de l'État, que nos beaux esprits et les femmes qui courent après. A votre arrivé icy, madame, l'hôtel d'Enville a du vous faire beaucDup d'illusioiis, mais j'ai vu avec plaisir que tout ce que vous en avez vu de folies vous a très fort frappé, ainsi que les perfidies que vous et M. Neckre aves epprouvé de plusieurspersonnes àqui vous n'a vies fait l'un et l'autre que rendre des services. Toutes ces

1. Bonne-Félicité Bernard, fille du fameux financier Samuel Bernard, avait épousé Mathieu-François MoIé, premier président dû parlement de Paris, grand-père du comte Mole,

personnes sont des engoués et les petits roquets de nos charlatans philosophes. Vous en este revenu, madame, heureusement pour vous et pour M. votre mari, mais il n'en résulte pas moins que ces liaisons sonts si éloignées de celés de madame Tabourean, qu'il seroit possible qu'elle eut une crainte machinale de vous connoîstre, par humilité et puis parce que votre liaison avec de certainnes femmes très décrié par les mœurs sont toujours une raison très forte pour que les honestes femmes et leurs amies craignent infiniment le commerce des personnes qui ayant la réputation d'avoir beaucoup d'esprit prouvent par leur sociétés qu'elles en fonts tant de cas, qu'elles ne sonts plus difficile ni en vertu ni en moeurs.

Voilà madame, les réflexions d'intérêt que vous m'aves inspiré ; je vous les écrit avec la plus grande confiance parce que je suis assé heureusement et assé raisonnablement née, pour ne jamais tenir ni aux succès de mes idées ni de mes conseilles vis à vis de mes amis. De plus j'ai tant vécu depuis quarante ans avec des personnages tenant à l'État, que j'ai vu de près, que toutes les réflexions du coin du feu qui paraissent les plus justes ne sont souvent pas à propos parce que l'homme d'État qui voit de près tous les ressorts de la machine voit des impossibilités ou des hors de propos, que la personne échaufée par l'amitié et par des vraissemblances ne voit pas.

Ma lettre peut n'avoir d'autre mérite pour vous, madame, et pour M. Neckre, que celui de vous prouver mon amitié, et que vous m'occupes beaucoup. Je vous l'écris sans la relire, je suis dans la chambrede ma mère qui

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dore, et je n'ai rien de mieux à l'aire que de soulager mon imagination avec les deux personnes qui l'écliaufent.

Point de réponse, madame, nous en causerons lundi au soir, je vous présente mon tendre hommage ,

Rien n'ayant témoigné que madame Necker eût reçu avec déplaisir cette lettre singulière, madame de la Ferté-Imbault reprit la plume le lendemain et recommença sur le même ton :

AParis, ce 20 février 1777, à neuf heur du matin.

Je vous ai mandé hier, madame, que mon peti volume avoit soulagé mon coeur et mon imagination. Je me sens l'envie ce matin de vous écrire le second volumes, pour nous mettre parfaitement à l'aise ensemble de cœur et d'esprit. Voici ma confession des diferents effets que vous m'aves fait depuis votre mariage et depuis le jour ou la duchesse d'Enville me donna à souper avec vous, madame, peut de tems après votre mariage, parcequ'elle scavoit que je conuoissois M. votre mari d'est sa jeunesse, et que je l'aimois et estimois beaucoup.

Nos amis communs de Genève, m'avoient données bonne opinion de votre caractère, de vos mœurs et de votre érudition, en me disant cependant que vous courries peut-être à Paris après l'esprit à la mode. Cela me fut une raison pour ne vous point faire d'avance et pour me priver même du plaisir de voir M. votre mari chés moi. Je voulu voir qu'elles seroient

VOS liaisons et je vous avoue, madame, qu'elles me firent une impression dans le temps si forte contre votre raison, que j'avois parier que je n'en reviendrois jamais.

La maréchale, madame du Déffant, madame de Bouflers et madame Marchais (dans un genre subalterne) sonts quatres femmes si dégriés par les mœurs, et les deux premières son t si dangereuses, qu'elles sonts depuis plus de trente ans l'horreur des honnestes gens. Ensuitte votre liaison intime avec ce vilain abbé Morlai (Morellet) vous flt tant de tors dans le temps de l'histoire de la Compagnie des Indes, ou M. votre mari joua un si grand roUe et l'abbé un si vilain, que si nous n'avions pas eu, madame, des amis communs qui vous justiflere comme ils purent, j'aurois pri aussi mauvaise opinion de votre ame que de votre raison.

Mais comme votre conduite à été très bonne et très sage après ce qui c'est passé sous le peti règne effémere de M. Turgot, et que depuis que M. votre mari est devenu un homme d'État vous ne vous este pas attiré la moindre condamnation du public ni le plus peti ridicule, que de plus, madame, toute les fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, vous m'aves marqué amitié estime et confiance, en voilà bien sufisament pour avoir efiacée en moi les mauvaise impressions que votre trop d'amour pour l'esprit dépouillé déraison et de vertus m'avcit donnée. Je me donne donc à vous, madame, de cœur et d'esprit, vous pouvez disposer de moi dans ma retraite, je vous verai chez vous le matin avec plaisir quand cela vous convien'

(Ira et dans les aprédinées (ou je reste toujours chez ma mare ou chez moi) ma porte vous sera toujours ouverte.

Vous voies, madame, par cette confession que je suis de bonne foy, que j'aime la franchise, et que je suis digne de votre amitié, parce que je la désire ; cette lettre ne demande pas de réponse, mais elle sera un ambassadeur qui nous metera encore plus à laise ensemble lundi ; vous feray de mes ouvertures de cœur, madame, l'usage que vous voudré vis à vis de nos amis communs, quant à moi je n'en parleray à personne.

Je vous présente mon tendre hommage .

Assurément, il y a quelque ehoseà rabattre du jugement sévère porté par madame de la Ferté- Imbault sur les femmes dont elle cite les noms dans cette lettre. Il n'est point exact qu'elles fussent Vhorreur des honnêtes gens, ni que madame Necker se fût fait du tort par des relations qui lui étaient communes avec toute la société. Cependant il est assez curieux de constater qu'en ce temps de morale relâchée des termes aussi durs fussent déjà employés en parlant de femmes dont quelques-unes rencontrent chez nous des juges plus indulgents. Parmi ces femmes se trouve une amie de madame Necker, dont le nom revient assez souvent dans les Mémoires du temps, bien qu'il soit loin d'avoir la célébrité des trois autres : c'est madame de Mar-

chais. Madame de Marchais, de son nom Julie de Laborde, était femme de l'un des premiers valets de chambre du roi, situation qui n'impliquait pas, alors comme aujourd'hui, la domesticité et qui était une sorte de charge de cour. Elle est parfois désignée dans les lettres que j'ai sous les yeux sous le titre de gouvernante du Louvre, où elle avait en effet un logement. Elle était très petite et pas jolie, mais elle avait de magnifiques cheveux blond cendré qui, lorsqu'elle les défaisait pour les faire voir, tombaient jusqu'à ses pieds, et sa physionomie mobile, animée, reflétait toute la vivacité de son esprit et de son caractère. Madame de Marchais, qui était un peu parente de madame de Pompadour, et qui avait chanté dans ses petits soupers, s'était servie de la faveur dont elle jouissait auprès de la favorite pour se pousser dans le monde, et elle avait peu à peu rassemblé autour d'elle une petite société dont Quesnay \ le médecin de madame de Pompadour, et les économistes avaient formé le premier noyau ; à cette société étaient venus se joindre quelques gens de lettres, puis quelques grands seigneurs dont les voyages à Marly ou à

1. François Quesnay, né à Méry près Moutfort l'Amaury en 1694, mort eu 1774, fut le chef de l'école des physiocrates dont le marquis de Mirabeau, l'ami des hommes,

était l'un des plus ardents disciples.

Fontainebleau, qu'elle faisait à la suite de son mari, lui avaient permis de faire la connaissance et à la fin quelques femmes de qualité que sa bonne grâce et sa réputation d'agrément avaient attirées.

Sa société, dit Marmontel dans ses Mémoires, était composée de tout ce que la cour avait de plus aimable et de ce que qu'il y avait parmi les gens de lettres de plus estimable du côté des mœurs, de plus distingué du côté des talens. Avec les gens de cour, elle était un modèle de la politesse la plus délicate et la plus noble; les jeunes femmes venaient chez elle en étudier l'air et le ton. Avec les gens de lettres, elle était au pair des plus ingénieux et au niveau des plus instruits. Personne ne causait avec plus d'aisance, de précision et de méthode. Son silence était animé par le feu d'un regard spirituellement attentif ; elle devinait la pensée, et ses répliques étaient des flèches qui ne manquaient jamais le but.

Mais laissons madame Necker, dans un récit qu'elle fut amenée à écrire de ses relations avec madame de Marchais, nous raconter elle-même quelle fascination avait, au premier abord, exercée sur elle cette nouvelle amie :

J'ai eu (dit-elle dans ce récit) pour madamede Marchais une affection passionnée. Quand elle se présenta à mes yeux, toutes les facultés de mon âme furent captivées. Je crus voir une de ces fées enchan-

teresses qui réunissent à la fois tous les dons de la nature et de la magie. Je l'aimai donc ou plutôt je ridolàtrai. Je la suivis en tous lieux, et, quand j'en obtins quelque retour, je pensai que rien ne manquoit plus à ma félicité.

C'étoit au commencement de mon mariage. J'aimois et j'étois aimée ; elle seule fut la dépositaire de tous les mouvemeus de mon cœur. Je croyois jouir doublement quand elle partageoit mes plaisirs et mes douces peines. Je m'apperceus, dès le commencement de notre liaison, qu'elle avoit un attachement. Nous allions dans tous les lieux où nous pouvions rencontrer l'homme qui lui étoit cher. Il s'y trouvoit à point nommé. Je n'eus pas été en liaison quatre mois avec ma nouvelle amie qu'un concert où elle me mena à l'extrémité de Paris où il a'y avoit que de la bourgeoisie, m'ouvrit absolument les yeux. Nous passâmes la soirée toute entière dans une chambre reculée avec l'objet de toute sa tendresse. Trop sévère pour approuver ce penchant, j'étois cependant trop tendre pour ne pas être indulgente, je sentois qu'on n'étois pas maître des mouvemens de son cœur, et je n'ai jamais cru que celle qui fut l'idole du mien fut capable d'une foiblesse. Tout me contirmoit qu'elle allioit la vertu à la passion et si je soupirois quelque fois, c'étoit de ne pouvoir m'attribuer entièrement son empressement à se trouver avec moi et de voir que je le devois souvent aux occasions de se rencontrer avec ce qu'elle aimoit.

Madame Necker nourrissait quelques illusions lorsqu'elle croyait son amie incapable d'une fai-

blesse. Cet objet de la tendresse de madame de Marchais, avec lequel elle cherchait en tous lieux l'occasion de se retrouver, était M. d'Angeviller, menin du dauphin ', directeur général des bâtiments du roi, que la beauté de ses traits avait fait surnommer l'ange Gabriel. Il s'était formé, en effet, depuis longtemps entre madame de Marchais et M. d'Angaviller, une de ces liaisons fréquentes au xviir siècle, qui n'étaient un secret pour personne et dont un mariage venait souvent (comme ce fut le cas) couronner la constance . Après la mort de son mari, madame de Marchais devint en effet madame d'Angeviller, et c'est sous ce nom que quelques personnes de notre temps l'ont encore connue pendant les premières années de la Restauration. Mais, depuis longtemps, elle vivait avec M. d'Angeviller sur un pied d'intimité qui n'altérait point ses bons rapports avec son mari. La faveur dont M. d'Angeviller jouissait auprès de madame de Marchais n'enlevait rien au respect extérieur dont il l'environnait ; tous les Mémoires du temps sont d'accord pour

1. Charles-Claude de Flahaut. comte de la Billarderie d'Angeviller ou d'Augiviller, directeur général des bâtiments du roi, jardins, manufactures et académies, exerça ces fonctions jusqu'à la Révolution. A cette époque, il se réfugia en Russie, où il vécut d'une pension que lui faisait Catherine II. Il mourut en 1810.

(lire qu'il n"en conservait pas moins auprès délie Tattitude d'un amant malheureux et timide. Il envoyait fréquemment à madame de Marchais des corbeilles remplies des plus beaux fruits que produisaient les jardins royaux, dont il avait la surintendance, et, comme madame de Marchais partageait avec ses amis le contenu de ces corbeilles, ses largesses lui avaient, dans un temps où les surnoms étaient fort à la mode, fait donner celui de Pomone.

Soit que la candeur de madame Necker continuât de se faire illusion sur la pureté des sentiments de madame de Marchais pour M. d'Angeviller, soit que la situation acceptée par tout le monde eût fini par s'imposer à elle, madame Necker semble avoir pris son parti de cette liaison à trois que lui imposait l'assiduitéde M. d'Angeviller auprès de son amie. Dans les lettres qu'elle adressait à Pomone, il est aussi souvent question de lui que de M. de Marchais, et c'est parfois dans le même jwst-scriptiim qu'elle demande de leurs nouvelles à tous deux. Mais, quand madame de Marchais est malade, c'est à M. d'Angeviller qu'elle s'adresse de préférence pour avoir des renseignements sur l'état de son amie, et les réponses de M. d'Angeviller sont remplies de détails intimes qui devaient pleinement satisfaire le tendre intérêt de madame

Necker. Les deux noms de M. de Marchais et de M. d'Angeviller s'entre-croisent également dans les lettres de madame de Marchais, et il est assez difficile de démêler lequel des deux tient le plus de place, sinon dans son cœur, du moins dans sa vie. Écrivant à madame Necker du fond d'une terre où l'avaient appelée des affaires assez ennuyeuses, elle se loue des bons offices de M. d'Angeviller, qui l'aide à débrouiller des comptes arriérés, et aussitôt elle ajoute : « Voilà le voyage de Fontainebleau : il faut que j'y aille pour le service de M de Marchais. Je ne compte pas pouvoir partir avant le 2 ou le 3, ce qui me dérange fort. Mais il faut se soumettre aux affaires et commencer par faire ce que l'on doit. * Quelques lettres choisies en quelque sorte au hasard dans la volumineuse correspondance de madame Necker et de madame de Marchais, montreront au reste mieux que tout ce que je pourrais dire quel était le ton et le diapason de cette correspondance. Voici d'abord un échantillon du style de madame de Marchais :

11 heures.

Ma charmante amie, c'est moi qui dépéris réellement d'ennuis et de regrets de ne point vous voir, L'impatiejîce me sèche le sang, et n'amène point ces heureux

moments après lesquels la tendre amitié soupire. Si près de vous, toijours pensant à vous, ne respirant que vous, tout me sépare de vous ! Je ne verrai point demain, ni encore sitôt, ce lieu de délices que mon cœur a tant besoin de connoître ! Les derniers arrangemens de ma maison et la sauvagerie de M. de Marchais me tiennent dans une dépendance qui m'enlève à tout. Plaignez moi, aimez moi, et pardonnez moi de griffonner si mal, car je suis dans l'eau où il m'est impossible de former une lettre. Le sentiment me devinera et verra dans chaque mot mal tracé celui qui est gravé si avant dans mon ame ! Mon Dieu ! qu'il y a loin d'ici à mercredi ! pour dîner j'espère ! cela est convenu avec madame d'Houdetot, n'est ce pas? Comment ferai-je pour embrasser M. Necker dans la position où je suis ? Pour cette fois, nous le laisserons là, et je ne tends les bras qu'à sa délicieuse moitié.

A ces effusions de tendresse madame Necker répondait sur le même ton et avec le même enthousiasme :

Ma charmante amie aura vu que mon cœur voloit uu-dcvaiit d'cno au moment où sa bonté la ramenoità moi ; que j'ai été touchée de cet aimable billet ; la douce sympathie de nos âmes, mon admiration pour vos vertus, le charme inexprimable attaché à tous vos mouvements, à toutes vos actions, à vos moindres paroles, tout en un mot se réunit pour me pénétrer d'un sen-

timeiit unique dont vous seule pouvez jamais être l'objet ; jugez de ma peine en apprenant vos rechutes, vos accidents continuels, et vous ne voulez pas que je sois auprès devons; que j'aimerois à vous désobéir si je ne craignois de vous déplaire; enfin le tems s'avance, et je suis condamnée encor à regarder votre séjour à Versailles comme indispensable ; mais en vous dérobant à mille importunités, vous serez livrée à l'amitié; elle trouvera des ailes pour vous atteindre, et je parcours déjà d'un coup d'œil l'espace qui sépare Paris de Versailles. Adieu, ma charmante, ma belle, ma délicieuse amie; je vous embrasse; je vous serre contre mon sein ou plus tôt contre mon âme, car il me semble qu'aucun intervalle ne sépare la votre de la mienne.

Permettez vous, ma belle amie, que je me rappelle au souvenir de M. d'Angeviller ?

Paris, ce 4 novembre 1774.

Pendant les voyages que madame de Marchais faisait à la suite de la cour, madame Necker la tenait au courant des nouvelles de Paris. Peutêtre ne lira-t-on pas sans intérêt cette lettre où il est question des représentations que madame d'Épinay avait organisées sur le théâtre de la Chevrette :

Vous m'avez ordonné, ma charmante et belle amie, de vous donner de mes nouvelles à Fontainebleau ;

j'aime à supposer que vous y prenez quoique intérêt, mais vous le scavez bien, votre ascendant est si grand que votre haine même ne pourroit le détruire; toute occupée à vous aimer, je cherche rarement à démêler vos sentiments pour moi; mais j'ai cependant au fond du cœur cette douce certitude qu'un attachement si tendre doit s'attirer quelque retour de la plus belle ame du monde.

Notre vie est tellement uniforme que je n'ai rien d'intéressant à vous apprendre. M. Thomas vit avec nous, mais beaucoup plus avec le csar et les Russes ^ ; il semble oublier, au milieu de cette nation sauvage, tous les torts qu'il trouve aux peuples civilisés; il est content et presque gay, tant il est vrai que la pensée est un remède souverain contre les maux qui affectent l'imagination. On a joué une seconde fois, à la Chevrette : les Prétentions^ du chevalier de Chastellux ^; elles ont eu le plus grand succès; onapplaudissoit à chaque phrase; en effet, il est impossible de déguiser avec plus d'esprit le manque d'action théâtrale ; les actrices se sont aussi distinguées et semblent acquérir tous les jours un nouveau degré de perfection. Depuis que j'ai vu des femmes honnêtes et aimables représenter des scènes si naturelles, les acteurs de la

1. Thomas préparait alors un poème dont Pierre le Grand était le héros et qui devait avoir pour titre : la Pétréïde.

2. Frau(,-ois- Jeau, ilabord chevalier, puis marquis de Chastellux, né à Paris eu 1734, mort en 1788, auteur d'un livre sur la Félicité publique, qui obtint quelque vo^ue. 11 était de l'Académie française.

Comédie française me sont devenus insupportables. Eafin on va nous donner dimanche Roméo et Juliette, la pièce la plus tragique du tragique Shakespear ; c'est le chevalier qui l'a traduite en prose et arrangée à sa manière; le succès est, je crois, douteux; je ne l'ai pas lue, mais il me semble que c'est un tour de force pour l'auteur et les acteurs. ]SI. Wattelet a travaillé aussi sur le même sujet ; voilà, je pense, toutes nos nouvelles littéraires. J'aime à m'occuper des objets qui pourront vous amuser ; l'expérience et l'amitié m'ont appris que les connoissances abstraites et solitaires sont bien peu de chose pour le bonheur; il faut tâcher de lier toutes ses idées à ses sentiments ; c'est ce que je fais habituellement en ne cessant de penser à ma charmante amie que j'embrasse un million de fois puisqu'elle me le permet ainsi.

Saiût-Ouen, ce 16 octobre.

Qui n'aurait cru que deux femmes qui s'écrivaient sur ce ton ne dussent rester unies par les liens d'une amitié éternelle? II suffit cependant pour rompre cette amitié d'une querelle frivole, tellement frivole même qu'il est impossible de prendre au sérieux le motif allégué par madame de Marchais. Celle-ci avait convié un jour la maréchale de Luxemborg, le comte et la comtesse de Broglie (ce qui était un peu hardi pour la femme d'un Yalet de chambre du roi) à la lecture de vers que devait faire entendre chez elle un

obscur poète du nom de Rocher. Madame Necker devait naturellement être de la partie ; mais, comme elle se trouvait également invitée chez madame Saurin * à une lecture de La Harpe -, et comme elle avait déjà entendu les vers de Rocher, elle crut qu'elle pouvait arriver en retard d'une heure. Malheureusement Rocher, qu'elle rencontra chez madame Saurin, crut pouvoir n'arriver qu'avec elle, ce qui fît attendre fort longtemps les nobles invitées de madame de Marchais, à son grand déplaisir. Aussi, quand madame Necker entra dans son salon, elle lui tourna le dos, et, le lendemain, à une lettre que madame Necker lui écrivit pour lui témoigner ses regrets, elle répondit avec beaucoup d'acrimonie : « Ces grandes dames ne sont point de notre société; on les assemble dans le dessein de leur plaire en les amusant. L'objet est-il rempli quand, ayant bien voulu devancer l'heure convenue par tout

1. Madame Saurin était femme du poète dramatique Bernard-Joseph Saurin, né à Paris en 1706, mort en 1781, qui fut de rAcadémie française. Il est l'auteur du fameux vers écrit sur le socle du buste de Molière, qui devait être placé dans la salle de l'Académie françai.^e :

Rien ne manque à sa gloire ; il manquait à la nôtre.

2. Jean-François de la Harpe, né à Paris eu 1739, mort eu 18C3. Les archives de Coppet contiennent un certain nombre de lettres adressées par La Harpe à madame Necker, mais ces lettres offrent peu d'intérêt.

le monde, on les fait attendre près d'une heure et demie toutes seules ? »

Malgré tous les efforts de madame Necker, la querelle s'envenima au point que les deux amies en vinrent à une rupture absolue, et que madame de Marchais renvoj-a ses lettres à madame Necker. Le petit tort de société dont madame Necker avait pu se rendre involontairement coupable vis-à-vis de son amie était trop léger pour donner naissance à un ressentiment d'une vivacité pareille. Aussi madame de Marchais laissait-elle échapper son véritable grief lorsque, dans les lettres échangées avec madame Necker, elle lui disait « que les grandes dames l'avaient dégoûtée de l'amitié ». La vanité de madame de Marchais avait été blessée de ce que ces grandes dames, qui n'étaient point de sa société, avaient fini par admettre familièrement madame Necker dans la leur. Avec toute son habileté, son esprit, sa souplesse, elle n'avait pu s'élever au-dessus de ce rang un peu subalterne où la plaçait madame de la Ferté-Imbault, tandis que, par l'estime qu'elle inspirait, par la dignité de sa conduite, madame Necker avait su peu à peu s'ouvrir l'accès de la meilleure compagnie dont la porte n'avait fait que s'entre-bâiller pour madame de Marchais. Il n'en avait pas fallu davantage pour amasser dans cette âme mesquine des flots de

rancune qu'une goutte d'eau fit déborder; mais ce petit incident rendit à madame Necker le servicede la débarrasser d'une amie qui avait au début trompé sa candeur et qui n'était point faite pour elle.

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