LA COMTESSE D'HOUDETOT
Madame Necker devait trouver plus de constance et de douceur dans ses relations avec une femme dont le nom seul a le privilège d'évoquer les souvenirs les plus poétiques du xviii® siècle, avec la comtesse d'Houdetot. Qui n'a lu, en effet dans le neuvième livre des Confessions, le récit de ces longues promenades, dans un pays enchanté, où l'imprudente Sophie ^parlait à Rousseau de Saint-Lambert^ en amante passionnée et
1. Sophie de Lalive de Bellegarde,néeeal731,sœur du mari de madame d'Épinay, avait épousé en 1748 Claude- César-Constant, comte d'Houdetot, d'une famille de Nor mandie. Elle vécut jusqu'en 1813.
2. Jean-François, marquis de Saint-Lambert, né à Nancy en 1716, mort en 1803, auteur du poème des Saisons.
lui faisait avaler à longs traits la coupe em poisonnée dont il ne sentait encore que la douceur? Qui n'a présent à la mémoire l'entretien dans les bosquets d'Eaubonne, dont la scène des bosquets de Clarens n'a fait que reproduire le trouble et les périls? Il a suffi de quelques pages brûlantes pour jeter un reflet d'immortalité sur cette femme, à la fois faible et fidèle, qui puisa dans l'amour la force de résister à l'amour. Et cependant, dans ce portrait tracé par un écrivain de génie, peut-être nous apparaît-elle moins attraj^ante que dans ces vers célèbres où elle s'est peinte elle-même dans toute l'ingénuité de son incessant besoin d'aimer :
Jeune, j'aimai: ce temps de mon bel âge, Ce temps si court l'amour seul le remplit. Quand j'atteignis la saison d'être sage, Encor j'aimai, la raison me le dit.
Mais l'âge vient et le plaisir s'envole ; Mais mon bonheur ne s'envole aujourd'hui : Carj'aime encore, et l'amour me console. Rien n'aurait pu me consoler de lui ;
et dans ceux-ci, d'un sentiment si touchant, que, malgré les glaces de la vieillesse, elle adressait à son dernier ami, M. de Sommariva * :
1. Jean-Baptiste Sommariva, né à Milan en 1760, mort eu 1828, fut en 1799 directeur de la République Cisalpine. Après la destruction de cette république, il vint se tixer à Paris; ce fut alors qu'il connut madame d'Houdelot.
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Je touche aux bornes de ma vie; Vous avez embelli les derniers de mes jours. Qu'un si cher souvenir se conserve toujours,
Vivez heureux pour votre amie.
Si quelque sentiment occupe encor votre âme. Ne vous refusez pas un bien si précieux: Seulement, en goûtant le charme de sa flamme. Dites-vous quelquefois: «Elle m'aimait bien mieux 1 »
Ces souvenirs sont assurément bien différents de ceux qu'éveille le nom de madame rsecker. Quelle créature accomplie n'aurait pas faite celle qui aurait joint la grâce de l'une à la vertu de l'autre ! Ces différences n'empêchèrent cependant pas une intimité rapide de s'établir entre les deux jeunes femmes Cette intimité naquit, je le présume, d'un voisinage de campagne. La Chevrette, où madame d'Houdetot venait fréquemment chez sa belle-sœur, madame d'Épinay, Sannois et Eaubonrie, où elle passait une partie de l'année, étaient dans le voisinage de Saint- Ouen. Nous allons voir que la première lettre adressée par madame d'Houdetot à madame Necker avait pour objet de l'inviter aux représentations de la Chevrette :
Il y a un grand changement, madame, dans les spectacles de la Chevrette. Premièrement on ne joue pas la pièce du chevalier (de Cliastellux) mercredy, il n'y aura pas de spectacle ce jour la. On ne le jouera
pas certainement avant samedy, si même on le joue ce qui commence à devenir fort incertain. On jouera demain mardy Dupuis et Bcsronais ' et le Muet de Bagdad, pièce nouvelle d'un auteur qui ne se nomme pas; on en dit du bien. Je desirerois fort piquer votre curiosité pour cette pièce et qu elle vous déterminât à exécuter mardy la partie projetée pour mercredy. Je me recommande à vous pour ne pas perdre le plaisir dontje me suis flattée de vous avoir ici encore une journée. M, de Saint-Lambert se joint à moi pour vous assurer que le Muet de Bagdad sera la plus jolie chose du monde. Ce qu'il y a de bien sur, c'est que je délire fort ne rien perdre par ce changement de spectacle et que je perdrois bien au de la du plaisir qu'il peut me faire si vous ne veniez pas. Je retourne toujours jeudy aux Ternes, et sens toute la joye possible de me rapprocher de vous.
L'amitié que vous voulez bien me montrer, madame, et tous les charmes de votre société me consoleront de quitter ma retraite qui ne peut m' empêcher de sentir la distance qu'elle met entre nous, surtout dans cette saison.
Sannois, ce dimaache 4 novembre.
A cette même période de prévenances et de politesse plutôt que d'intimité, se rattache cette lettre, que madame d'Houdetot adressait à madame
1. Dupiiis et Besronais, comédie ea trois actes, en vers libres, de Collé, fut représeutée pour la première fois sur la scène du Théàtre-Franoais en 17G3.
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Necker, du château de Novient, près de Pont-à- Mousson :
Vous m'avés promis, madame, de me donner de vos nouvelles et cette promesse est trop flateuse pour ne pas vous la rappeller. Au milieu des plaisirs et de la société aimable dont vous jouisses, n'oubliés pas une personne qui a senti si vivement le prix de la vostreet qui a tant d'empressement de la cultiver. Le pays que j'habite n'a rien d'assés piquant pour vous en entretenir, la vie y est douce sans estre fort animée. Cependant vostre belle âme pourroit s'intéresser au spectacle de gens heureux par des goûts simples et honnestes et par tous les plaisirs domestiques et champestres. J'apuyerois davantage sur les derniers s'ils étoient plus à vostre usage. Mais vous connoissés et vous jouisses bien des autres. Je me trouverois fort heureuse, madame, de vous en voir jouir longtemps. Je n'ay pu vous connoître sans m'intéresser à votre bonheur et sans faire une partie du mien d'obtenir quelque part dans vostre amitié. Voulés vous bien dire mille choses de ma part à M. Necker ; je sens le sacrifice que j'ay fait en m'éloignant de vous deux pour si longtemps. Ne m'oublies pas l'un et l'autre et recevés, madame, l'assurance de tous les sentimens que je vous ay voués pour ma vie et avec lesquels j'ay l'honneur d'estre votre très humble et très obéissante servante.
LALIVE d'hOUDETOT.
M. de Saint-Lambert me charge de mille hommages.
Il se flate du plaisir de vous les offrir lui-même, mais il ne veut pas perdre une occasion devons assurer de son respect et de son attachement.
Lorsque madame d'Houdedot écrivait cette lettre, un intervalle de dix années la séparait à peine de sa liaison passagère avec Rousseau. Ne sent-on pas dans ces lignes comme un souffle de la Nouvelle Héloïse, et ces plaisirs champêtres que madame d'Houdetot reprochait indirectement à madame Necker de ne pas connaître, ellemême y aurait-elle été aussi sensible si Rousseau ne lui eîit appris à les goûter? Cette même influence se laisse encore apercevoir dans certains morceaux philosophiques que contiennent parfois les lettres de madame d'Houdetot; mais, ne pouvant les citer toutes, j'aime mieux choisir celles où cette femme séduisante se peint telle que la nature l'avait faite, ardente et sensible, douce et passionnée, gaie et triste à la fois, mais toujours aimante et gracieuse. Quelle plus charmante expression de tendresse que ce petit billet qui accompagnait l'envoi d'une corbeille de fruits :
Je vous envoyé, ma charmante, l'article Spartiate ',
1. Il s'agit proliablemeut d'im article pour le supplément de y Encyclopédie. Eu effet, la première édition de YEncy-
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lie M. de Saint-Lambert et les dernières groseilles de mon jardin. L'un plaira à vostre belle âme ; je voudrois vous rappeler par l'autre à votre beau corps que vous oubliés trop souvent et je vous avoue grossièrement que j'aime assez à m'en occuper et que j'ai quelque plaisir à vous donner quand je puis des sensations comme des sentimens agréables. Vous avés mes dernières fleurs, vous aurez mes derniers fruits et vous estes bien sure d'avoir jusqu'au dernier moment de ma vie tous les sentimens de mon cœur. — Nous avons été hier bien désagréablement interrompues ; je me reproche d'avoir trop occupé les derniers momens de nostre diné de mes tristes affaires. Aimés moi; avec vostre cœur et celuy de nostre amy je ne puis être malheureuse. Vous savés que le seul être malheureux est celuy qui ne peut ny aimer, ny agir, ny mourir, et je suis bien loin de cette situation. Recevés les hommages de M. de Saint-Lambert et toutes les assurances de nostre tendre amitié.
« Le seul être malhetireux est celui qui ne peut ni aimer, ni agir, ni mourir. » Jamais définition du malheur plus profonde et plus tendre s'est-elle trouvée sous la plume d'une femme, et n'est-ce pas là un de ces traits qui peignent une âme ? Cette àme aimante s'exliale encore dans cette lettre, où elle témoigne la crainte
clopédie, qui parut eu 1772, ue couteoait point de noms propres.
d'avoir causé (luelque chagrin à madame ±\ecker.
Je viens dire un mot à ma ctiarmante amie, causer avec elle pour l'unique plaisir de luy dire que je l'aime, pour soulager mon cœur affligé d'avoir pu lui donner un instant de peine, sans attendre de réponse, sans en vouloir: elle ne saura seulement pas mon adresse. J'aime à lui donner des preuves désintéressées du sentiment qui m'attache à elle.
Ma charmante amie, votre billet qui répond à celui que je vous écrivis en partant m'a fait verser bien des larmes. Soutenés la faiblesse de votre délicate macliine par la force de vostre âme usée par vostre trop grande activité ; jouisses du bonheur d'estre parfaitement aimé de tout ce qui vous est cher et de l'espérance de vivre et de leur conserver ce qui est devenu si nécessaire à leur félicité. Tout ce qui me fait vivre, tout ce qui embellit pour moi la nature et toute chose, c'est l'espérance de conserver les objets de mon amour. Sans eux, quels plaisirs pourroit m'ofifrir la vie qui soit digne de l'âme ardente et sensible que le ciel m'a donnée ? Puissay-je seulement ne les jamais affliger, car c'est une des plus grandes peines que je puisse éprouver. Mais pardonnez à des mysères dont vous devés aimer la cause et qu'il vous est si facile de guérir. Mon aimable amie, la moindre de vos attentions, le moindre de vos sentimens aimables se fait sentir à mon coeur et ce qui a le moindre air de négligence et d'indifférence a pu aisément m'affecter, mais un mot de vostre b3ucli3 suftit pour tout réparer.
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Vous savés que je crois les autels moins sacrés qu'une simple parole; ma charmante amie, qui mieux que moi sait sentir ce que vous valés; ce sont toutes ces vertus, cette aimable sensibilité qui les accuse, enfin c'est votre amitié dont je ne puis, dont je ne veux jamais douter qui forme le lien qui m'attache à vous pour le reste de ma vie. Je vous embrasse mi lie fois, je vous presse contre mon cœur.
Il faut s'arrêter, mais je ne puis résister au désir de citer encore cette lettre, où se peint dans leurs contrastes la nature des deux amies : Tune agitée, inquiète, se dévorant au sein du bonheur; l'autre paisible, enjouée, et glissant avec une mélancolie insouciante sur les peines de la vie. Madame Necker était en ce moment aux eaux du Mon\-Dore avec son mari et Thomas.
Sarinois, ce 11 juillet.
Ma charmante amie a voulu elle-même me donner des preuves de son souvenir. J'espère qu'elle est assé persuadée que je ne pourrois jouir de ce dont j'aurois à craindre quelque mal pour elle, pour ne pas me donner un moment l'inquiétude de luy en causer. Cette seule confiance peut assurer ma tranquillité ; elle m'a promis d'y avoir égard. Je la conjure encore de ne pas l'oublier et de me faire écrire un mot dès qu'il luy en coûtera le moindre effort à le faire elle-même. Je reçois donc avec transport ce que son cœur m'envoye.
Je jouis du plaisir d'estre aimée de vous et de voir que vous songes à moy. Je me fais un tableau bien touchant de votre arrivée au Moiidor (le Mont- Dore) et de la reconnoissante sensibilité des gens a qui vous avés fait tant de biens. Les douces émotions ne sont point à craindre. Puissiés-vous vous y borner ! elles occuperont vûstre âme sans la fatiguer et animeront voslre vie sans l'user. Prenés quelques nuances de la douce quiétude de M. Necker : elle est moins piquante sans doute que la chaleur et l'activité de votre autre compagnon de voyage, mais elle sera plus salutaire. Reposez-vous, je vous le répéterai sans cesse, parce que je crois ce remède le plus nécessaire à votre état.
J'ai fait un voyage agréable depuis voire départ dans des paysages absolument différents des nostres. Des montagnes, des forêts, une vue riche et étendue, le voisinage de plusieurs maisons royalles, très belles à parcourir, mais qu'on quitte avec plaisir pour des lieux plus simples dont ils font mieux sentir le prix (toujours un petit coin de Rousseau), enfin un fays poétique par ses aspects et ses contrastes. Dans le lieu même que j'habitois, je voyois un homme d'esprit honneste, aimable et simple comme les beautés qui ornent son séjour. J'ay senty tout cela, jel'ay peint, je l'ay chanté; c'est encore un plaisir. Je vous envoyé ces vers ; ils vous amuseront un moment ; ils vous diront que j'étois heureuse quand je les ay faits et que je jouissois de quelques sentiments agréables. Mon âme est bien changée depuis que mon meilleur ami est guéry et que ma meilleure amie est, je l'espère, en chemin de l'estre. Toutes les idées agréables sont re-
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vernies ; vous scavez que j'aime à m'y livrer. Ce qui me plait je le chante, et sans m'asservir à aucun travail, je passe mes jours sans contrainte, sans oisiveté et sans ennuy, comme sans prétentions et sans ambition d'aucune espèce, Qu'a-t-oa à désirer quand on peut jouir de l'amitié et de la nature ? on peut glisser sur les autres peines de la vie ?
M. de Saint-Lambert m'a accompagnée; il veut toujours que je dise nous dans tous les sentimens que je vous exprime. Vostre destinée est bien destre aimée. Jouisses de ce bonheur, le premier de tous, et conservés vous pour en jouir longtemps. Vos amis absens ou préseas doivent vous rappeler sans cesse à cette douce idée. Au surplus je ne suis point étonnée de la contenance des deux personnes qui vous accompagnent et que vous me peignés si bien :
On voit souvent, suivant son sort.
L'amour changer de caractère :
Heureux, un amant s'endort, Malheureux, il veille pour jilaire.
Saint-Lambert, on le voit, tenait dans cette relation la même place que M. d'Angeviller dans la relation de madame Necker avec madame de Marchais. C'est ainsi que, dans plusieurs lettres, il s'adresse à madame Necker pour procurer à madame d'Houdetot une consultation du célèbre Tronchin, ou bien il lui fait confidence des efforts qu'il tente pour obtenir que M. d'Houdetot ait désormais de meilleurs
procédés envers sa femme. De son côté, madame d'Houdetot ne perd jamais une occasion d'associer M. de Saint-Lambert aux sentiments qu'elle éprouve pour madame Necker et souvent elle semble les mettre tous deux sur la même ligne dans ses affections :
Nous nous unissons, écrivait-elle à madame Necker, M. de Saint-Lambert et moi, pour vous aimer. C'est bien en cela qu'il me convient encore. La félicité de ma vie est bien de vous avoir rencontré tous deux et d'être aimée de vous.
Et dans une autre lettre :
Je vous l'avourés et vous l'ay dit dans les commencements de notre liaison, un peu de passion se mêle à mes attachements, mais qui m'en reprochera pour le petit nombre auquel mon cœur s'est livré? Quand je vous aime tous deux, quand j'aime mon digne amy Saint-Lambert, on peut douter si c'est la vertu qui me fait aimer de tels amis, ou si ce sont eux qui me donne le goût de la vertu. J'ose le dire danslaconfianced'une ancienne amitié, je n'ay rien aimé, rien goûté même qui ne m'oflfrit quelqu'un 'de ses traits. J'espère que vous me connoissés assés pour ne pas attacher l'idée de vanité à cet aveu. Ma charmante amie, ce sont mes titres auprès de vous, permettes moi de les faire valoir pour me croire digne des mots touchants que vous employés pour m'exprimer vos sentiments. Si j'ay jamais goûté un bonheur pur, c'est quand je me suis
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vue estimée et aimée de ce que j'aime et estime si véritablement moy même.
Femmes d "autrefois, si charmantes et si nobles même dans vos erreurs, méritez-vous ces jugements rigoureux qu'au nom de notre morale plus ferme, de nos principes plus sévères, nous sommes parfois tentés de porter contre vous, et ne faut-il pas tenir compte des circonstances étranges où vous viviez ? Lorsque, après tant de siècles d'existence, une société tout entière s'était prise tout à coup à- douter d'elle-même et mettait son honneur à se détruire au lieu de se réformer, lorsque l'antique religion sur la foi de laquelle cette société avait vécu semblait à la veille de succomber sous les coups d'une philosophie dont le langage retentissait des mots de tolérance et de liberté faits pour séduire les âmes généreuses, lorsque tout s'écroulait et se renouvelait à la fois, faut-il s'étonner que vous vous soyez élancées vous-mêmes avec ardeur dans ces voies inconnues et que, sans guide, sans soutien, plus dun faux pas ait marqué votre route ? Dans cet enthousiasme pour l'amour et la vertu dont votre langage offre si souvent le mélange singulier, tout était-il déclamation, hypocinsie, mensonge, et ne cherchiez-vous pas au contraire, jusque dans vos faiblesses, à retrouver et à atteindre un certain idéal dont 1. 17
VOS yeux entrevoyaient l'image confuse ! On vous avait appris à ne plus croire, et l'étroit sentier du devoir, dépouillé de tout ce ^qui pouvait en adoucir les aspérités, vous paraissait bien rude à parcourir ; mais vous aviez le culte des idées nobles, des sentiments élevés, et c'était sincèrement que vous aviez cru pouvoir remplacer la morale par la sensibilité. N'oublions pas, d'ailleurs, qu'il y en eut beaucoup parmi vous qui montèrent sur les échafauds de la Terreur avec un courage élégant, et que les autres, après avoir traversé avec vaillance et bonne humeur les épreuves de l'émigration, ont offert à la génération nouvelle le spectacle d'une vieillesse aimable et digne. Gardons-nous donc, si nous voulons demeurer dans la justice et dans la vérité, aussi bien des sévérités brutales sous lesquelles des censeurs grossiers accablent aujourd'hui vos grâces délicates, que des illusions complaisantes qui cherchent en vouslemodèle devertus oubliées, et goûtons, non pas sans réserve, mais sans pédanterie, le charme qui s'attache à ces vieilles lettres échappées au hasard de votre plume gracieuse et facile :
J'aime à vous voirdaus vos cadres ovales, Portraits fanés des belles du vieux temps, Tenant eu main des roses un peu pâles, Comme ii convient à des fleurs de cent ans.