LES AMIS — MOULTOU
« L'amitié, ciiez les femmes, est peut-être plus rare, disait un écrivain du siècle dernier ; mais il faut convenir que lorsqu'elle s'y trouve, elle doit être aussi plus délicate et plus tendre. Les hommes en général ont plus les procédés que les grâces de lamitié. Quelquefois en soulageant ils blessent, et leurs sentiments les plus tendres ne sont pas fort éclairés sur les petites choses. Les femmes, au contraire, ont une sensibilité de détail qui leur rend compte de tout. Rien ne leur échappe: elles devinent l'amitiéqui se tait; elles encouragent l'amitié timide ; elles consolent doucement l'amitié qui souffre. Avec des instruments plus fins, elle manient plus aisément un cœur malade; elles le reposent et l'em-
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pèchent de sentir ses agitations. Elles savent surtout donner (lu prix à mille choses qui n'en auraient pas. 11 faudrait donc peut-être désirer un homme pour ami dans les grandes occasions, mais pour le bonheur de tous les jours, il faut désirer l'amitié d'une femme. »
Celui qui, dans un Essai sur les Femmes, écrivait ces lignes, dictées par un sentiment si fin et si noble, avait dû à madame Necker de connaître et il lui avait fait goûter en échange ce bonheur de tous les jours. Cependant ce n'est point en parlant de Thomas que je commencerai une étude destinée à nous faire pénétrer un peu plus avant dans lintimité de madame Necker, car l'ordre qui doit nous guider est un peu celui de ses préférences, et, si Thomas a été pour elle un ami fidèle et passionné, si BuffonTa environnée d'une adoration respectueuse qu'elle a payée de retour en tendresse filiale, tous deux n'en passaient pas moins dans ses affections bien après celui dont le nom est déjà revenu plus d'une fois dans ces pages, bien après Moultou. On na pas oublié ce jeune ministre, beau-frère d'une amie d'enfance de madame Necker, qui avait été mêlé aux circonstances les plus difficiles de sa vie de jeune fille. Madame Necker avait avec lui une de ces intimités précieuses dont rien ne réparc la perte, où deux âmes ont à peine
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besoin de s'expliquer et de se raconter l'une à l'autre, parce que de tout temps elles se sont connues et devinées. Lorsqu'un rare concours de circonslances a fait naître cette iutiiuité entre un homme et une femme, et lorsque chacun peut s'j' livrer avec la sécurité que des sentiments plus orageux n'en viendront pas troubler le calme, c'est une exquise jouissance qui est connue seulement des natures unes, et qui, sans avoir les ivresses de l'amour, en fait goûter du moins toutes les plus délicates douceurs. Tel fut le lion qui unit madame Necker et Moultou, lien étroit autant que solide, et que vingt-trois années d'une séparation presque complète ne parvinrent jamais à relâcher. Durant ces vingttrois années, une correspondance active fut entretenue entre eux, et cette correspondance, dont le recueil forme un gros volume, m'a été* singulièrement précieuse pour l'étude ducaractère de madame Necker. C'est en quelque sorte un miroir où se reflètent, dans toute leur sincérité et leur vivacité première, les impressions successives qu'elle a ressenties aucoursd'uneexistence si remplie et si variée. Le premier échange de lettres remonte à l'époque où elle était encore aux prises avec les difficultés croissantes de sa situation chez madame de Verraenoux :
Que vous êtes injuste, mon cher ami! hii écrivait-
elle ù cette date. Moi, me défier de vous ! moi, vous cacher le fond de mon âme ! Ce seroit être à la fois ingratte et injuste. S'il y a eu un moment où j'ai voulu vous voiler mes senlimens, c'étoibien plus par dégoût de moi' même que par injustice pour vous. Je croyois vous être devenue indirterente, et dès lors il me sembloit que je ne valois plus la peine d'interresser personne; c'étoit par excès d'amitié que je semblois y manquer; mais ce moment est passé; s'il revenoit, à quoi me serviroit la vie? .. C'est la jalousie qui m'a dicté ces expressions que vous avez si mal interprétées; et j'en suis bien punie; je n'ai jamais pu supporter qu'on m'eût enlevé mes premiers droits à votre amitié et mon cœur s'est révolté contre tous les efforts que j'ai faits pour détruire ce sentiment blâmable; pardonnez-moi, je vous en conjure, mais je ne me pardonnerai jamais.
Le mariage de madame Necker ne devait rien changer ni au fond, ni à l'expression d'une relation si tendre. « Un sentiment, lui écrivaitelle, loin d'en détruire un autre, ne fait que le ranimer. >■> Aussi contiinia-t-elle toujours de s'adresser à lui avec le même abandon ; c'était surtout dans ses moments de tristesse qu'elle le prenait pour confident, soit qu'elle sentît son âme ployer sous le fardeau de la vie, qui est parfois si lourd, même pour les heureux, soit que l'état incertain de sa santé offrît à son imagination de sombres perspectives.
Mon cher Moultou me justifie au fond de son cœur ; c'est à lui que j'en appelle. Il doit scavoir que rien ne peut l'etfacerde mon souvenir et que la mort même, en changeant la uaoUi-eilemDuècre, ne pDurra jamais rien sur celle de mes seutimens. Car si en perdant la vie nous devons acquérir un nouveau degré de perfection, un attachement fondé sur la reconnoissance, sur l'admiration, sur toutes les vertus doit prendre encore de nouvelles forces. Depuis un mois ma grossesse est devenue insupportable et j'en attcns le terme avec impatience, dat-il ê^re celui de ma vie. 11 l'est quelquefois, mon cher ami, et cette réflexion me fait prendre la plume malgré la douleur qui me poursuit ; je n'ai pu attendre une époque toujours dangereuse sans vous répéter ici avec cette candeur qui ne m'a point abandonnée, que mon àme est tout entière dans vos mains ; que le charme de votre caractère bien plus encore qu3 la sublimité de votre génie m'ont attachée à vous pour jamais. Assurez votre chère et délicieuse femme que le souvenir de ses bontés est gravé dans ma mémoire d'une manière ineffaçable qui ne se réveille jamais sans faire couler mes larmes. Si je meurs, regrettez-moi quelques fois l'un et l'autre comme la plus tendre de vos amies, et si Dieu me conserve la vie, pensez quelques fois que votre atl'ection me la rend précieuse. Adieu, mon cher ami, je n'ai pas la force de continuer. Je serai longtemps sans vous écrire; je ne s-irai pa> ui mjme.icsans vous aimer.
Cette lettre causait à Moultoti une vive éino-
lion, et il s'empressait, pour dissiper la tristesse de son amie, de lui rappeler tout ce qui devait la rendre heureuse. « Tronchin m'écrit, lui disait-il, que votre mari vousadore. Cela est nécessaire : qui vous connoît doit plus que vous aimer. Qui vit avec vous ne doit vivre que pour vous. » Mais ce n'était pas fréquemment qu'il répondait avec autant d'empressement aux lettres de madame Necker. Souvent elle était obligée de lui écrire deux ou trois fois pour obtenir une réponse, et sa correspondance est pleine de plaintes affectueuses, mais incessantes, sur les trop longs silences de son ami. « Si vous pouviez imaginer, lui écrivait-elle, avec quel plaisir j'ai aperceu des caractères que votre main avoit tracés, vous auriez des remords de m'en avoir privée aussi longtemps. Votre amitié est une des bases essentielles de mon bonheur. Comment avez-vous pu m'en ravir si longtemps les marques ? » A ces tendres reproches, Moultou répondait en s'excusant sur ses occupations, sur l'ardeur qui l'emportait tantôt à se consacrer à la défense de son ami Rousseau, tantôt k intervenir dans les querelles des bourgeois et des natifs ^ Mais il y avait dans ces longs
1. Ou appelait dans la langue politique de Genève, bourgeois ceux qui, en vertu de leur naissance, étaient investis du droit exclusif de participer au gouvernement de
silences quelque chose de systématique. Nature sensible et fière,Moultou portait à ses amis un intérêt passionné, lorsqu'il pouvait ({uelque chose pour adoucir leurs peines : au contraire, lorsqu'illes sentait heureux, un instinct que comprendront certaines natures le poussait à se retirer en quelque sorte de leur bonheur et à ne rien leur demander pour lui-même. Il finissait cependant par confesser à madame Necker les motifs secrets de sa réserve, ce qui lui valait de nouveaux et tendres reproches :
Vous scavez si bien réparer vos fautes qu'on seroit tenté de vous les pardonner, mais, mon cher Moultou je i.e puis les oublier. L'instant que vous avez paru cesser dem'aimer a laissé dans mon cœur de profondes traces. Quoi, vous abandonnez vos amis quand ils sont tranquilles! Voilà C3 que j'ai toujours craint! Quelle est-celte bienfaisance cruelle qui ne vit que dans les douleurs, et qui, loin de partager le bonheur de ses amis, le diminue autant qu'd ilépenJ de lui ! Oui, je vous trouve dur, barbare même dans les raisons que vousm'allé„'uez. Voulez- vous me contraindre à ne considérer mes plaisirs qu'accompagnés de votre indifférence, vous scavez, mon cher ami, que
ia République et natifs, ceux qui, uéi sur le territoire do Genève (le parente étraQ^^er^, étaieat au coatraire exclus (le ce droit et même de l'exercice de certaines professious.
ce seroit les empoisonner et que je n'en connus jamais de réels que ceux qui prennent leur source dans un cœur sensible. Mais vous scavez aussi que toutes mes peines ont eu la même origine et vous me le rappeleriez bien cruellement si vous cessiez de m'aimer, je dirai même de me regretter, car quelque illusion que puisse vous faire votre ardente imagination, jamais vous ne me remplacerez. J'ai la conscience de cette vérité parce que mon cœur a celle d'un attachement indélinissable qui a résisté à tout et même aux injustices que cette imagination vous a fait commettre; mon amour-propre auroit dû en être blessé, mais mon cœup affligé ne m'enlaissoit pas le temps.
Bien que l'absence fût, au dire de madame Necker, « un burin qui gravait plus profondément dans son cœur les traits de ses amis », cependant elle ne prenait pas aisément son parti de cette séparation habituelle du compagnon de sa jeunesse, et elle caressait avec ardeur le projet de l'attirer à Paris. Lorsque M. Necker, en arrivant à la Direction du Trésor, dut résigner les fonctions de ministre de la république de Genève à Paris, madame Necker conçut à l'instant la pensée de lui faire donner Moultou pour successeur par le Magnifique Petit Conseil, et elle s'adressait à Moultou pour lui demander quels étaient les meilleurs moyens à employer. « Souvenez-vous, lui disait-elle, que c'est mon bon-
heur que je mets entre vos mains, que c'est pour moi pour qui vous traitez et que cette obligation sera une des plus grandes parmi toutes celles dont j'aime tant à me rappeler. /> Mais, soit que Moultou n'eut pas beaucoup secondé le zèle de madame Necker, soit que sa qualité de fils d'an réfugié français ne lui conciliât pas la faveur de ces anciennes familles de l'aristocratie genevoise, qui, depuis Calvin, se partageaient un peu étroitement entre elles le pouvoir et les honneurs, la négociation échoua, et madame Necker dut se rabattre sur l'espérance d'attirer au moins Moultou à Paris pour quelque temps. Il y avait onze ans qu'ils ne s'étaient vus lorsque Moultou lui annonça qu'il se rendait enfin à ses instances, et elle lui répondait sur-lechamp :
Est-il bien vrai, monsieur, vous viendrez auprès de nous ? Je pourrai montrer à l'ami de mon enfance combien tous les sentiments qu'il ni'inspiroit alors se sont accrus dans mon cœur. .levais recommencer à vivre. Tous les objets que j'observerai avec vous reprendront pour moi le piquant de la nouveauté. Votre appartetement est tout prêt au contrôle général. Vous y logerez, vous et M votre îils; vous y serez libre ou esclave, car sj vous le désirez je m'emparerai de votre volonté; je vous mènerai partout; je serai votre ombre aux spectacles, aux bibliothèques, en société, à la
campagMie. Je déterminerai l'emploi (le toutes les heures de votre journée. Si cet esclavage ne vous plaît pas, vous entrerez, vous sortirez, vous verrez une société différente, vous dînerez ou vous souperez dehors sans m'en prévenir, et j'ignorerai que vous êtes chez moi, à moins qu'un sentiment confus du bonheur ne m'en avertisse quelquefois.
Ils sont rares et courts ces instants dans la vie où le bonheur est si complet et si doux que l'âme n'en est plus avertie que par un sentiment confus, et ce bonheur-là ne saurait être la récompense que d"une conscience pure et d'une vie sans reproche. Après un séjour de quelques mois à Paris durant lequel Moultou (s'il faut en croire les lettres adressées par madame Necker à sa femme) obtint le plus grand succès dans la meilleure compagnie et « enchanta tout le monde' par son esprit, ses lumières et sa politesse », il dut enfin retourner à Genève. Madame Necker s'était si bien habituée à jouir de la présence du meilleur ami de sa jeunesse, que M Necker, dans son atfectueuse sollicitude pour une santé facile à ébranler, redouta pour elle l'émotion des adieux, et que, d'accord avec Moultou, il lui cacha le jour fixé pour le départ. Quand madame Necker apprit la vérité, elle écrivit-à Moultou une lettre où se peint toute l'amertume de ses regrets :
Je n'essayerai pas de vous peindre l'état où je me suis trouvée quand, après avoir demandé plusieurs fois pourquoi vous ne veniez point, M. Necker a prononcé enfin que vous étiez parti. Je suis sortie immédiatement et je me suis livrée à toute l'amertume de ma douleur. Les idées les plus noires se sont présentées à mon cœur désolé, et des torrens de larme? ne pou voient diminuer le poids qui me sutfoquoit. Il est donc bien vrai, mon aimable ami, je vous ai revu après cette longue mort que les âmes iadifïerentes osent nommer l'absence ; je vous ai revu pour vous reperdre encore. Où êtes-vous ? Dans quel cœur puis-je àprésent reposer les pensées qui m'agitent? Ma société n"a plus d'attrait pour moi depuis qu'elle a perdu un si cher ornement. A présent, mon aimable ami, me voilà de nouveau seule dans ce désert que vous étiez venu peul)ler. Ali ! si quelque chose peut adoucir l'horreur do votre éloignement, c'est de vous scavoir entouré d'une famille qui vous adore, de vous voir dans les bras d'une femme digne de vous par son caractère, par sa raison, par ses agrémens, par mille vertus, et surtout par cette sensibilité exquise que je n'ai jamais vue qu'à elle. Vous m'avez écrit une lettre comme vousmême ; j'ai cru vous entendre parler. Hélas ! que cette illusion a été courte ! On vous a laissé partir. Votre retour n'est plus qu'une espérance vague, car qui peut prévoir les événemens, à cet intervalle de temps et de lieu? Mais réunis ou séparés, songez que jamais on ne rendit un hommage plus tendre, plus sensible, plus déchirant que dans ce moment-cy à toutes les qualités (|ui vous distinguent et que nous idolâtrons, M. 'Necker
et moi. Il parle et sent avec moi quand je vous écris; je ne crois pas que vous ayez au monde un ami plus tendre.
Lorsque M. Necker eut acheté Coppet en 1784 et lors(iu'il eut pris l'habitude d'y faire d'assez longs séjours, madame Necker jouit beaucoup de ce rapprochement avec les amis de jeunesse, (qu'elle retrouvait au bord du lac de Genève. Mais elle ne devait pas en jouir longtemps. Moultou, qui avait à peine quelques années de plus que madame Necker, fut emporté en 1788 par une maladie aiguë, et on peut penser si ce coup fut vivement ressenti par elle : « L'état de mon âme, écrivait-elle au jeune Moultou, me fait sentir encore avec plus d'efifroi ce que vous devez éprouver. Ah! vous m'aviez dit qu'il étoit sans danger, je vivois tranquille, et la mort est entrée dans mon cœur, sans y être attendue. » Lorsque la mort est entrée dans un cœur, suivant la forte expression de madame Necker, le vide qu'elle y a fait ne peut plus être rempli que par le souvenir de l'être aimé, et, de tous ces souvenirs, les plus vivants et les plus chers sont les êtres qu'il a aimés lui-même. Aussi, durant les quelques années qu'elle survécut à Moultou, madame Necker partagea-t-elle entre sa femme, .son (ils et ses filles tous les sentiments qu'elle avait eus pour lui, et elle pouvait avec vérité
écrire à madame Moultou que tout la rattachait à elle, « l'estime, la reconnoissance, le souvenir, et tous les tendres et mélancoliques pensers », ces pensers qui deviennent, lorsque commence la lente destruction des années, la loi et Tamère douceur de la seconde moitié de la vie.