‹ Le Salon de Madame Necker d'aprés des documents tirés des archives de CoppetChapitre 6 sur 49 · VERS A MADEMOISELLE S · texte numérisé non relu

VERS A MADEMOISELLE S

Tôt ou tard il faut aimer,

C'est en vain qu'on façonne ;

Tout fléchit sous l'amour

11 n'exempte personne,

Car Gib... a succombé en ce jour

Aux attraits d'une beauté Qui parmy les douceurs d'un tranquil silence Régnoit sur un fauteuil une heureuse indolence (?)

Implacable pudeur, règne sur mes désirs, Intimide ma voix, mes yeux et mes soupirs, Puisque de mon teint abattu la sensible pâleur Vous dira mon amour sans blesser ma pudeur. Car je pâlis, je frémis, quand ma douleur mortelle Me reproche en secret que j'aime une cruelle.

Je fais grâce à mes lecteurs des autres couplets (il n'y en a pas moins de huit), qui sont tous aussi élégants et aussi corrects, et je ne crois

1. Dans cette pièce de vers, Gibbou ne fait en réalité (jue coudre ensemble, sans on respecter la mesure, des vers de Benserade, de Boileau, et d'autres encore.

pas qu'ils trouvent dans ces vers un accent beaucoup plus passionné que dans les lettres. Sur quel ton Suzanne Curchod répondait-elle aux épîtres et aux vers de ce singulier amoureux ? Les archives de Coppet ne contiennent aucune trace des lettres qu'elle dut nécessairement adresser à Gibbon durant cette première période de leurs relations. Bien que, d'après les lettres mêmes de Gibbon, elle paraisse lui avoir répondu sur un ton enjoué et plutôt railleur, il n'est cependant pas douteux qu'elle né fût disposée à payer de retour des sentiments dont elle s'exagérait singulièrement l'ardeur. Gibbon n'a pas cédé à l'illusion d'une aveugle fatuité en croyant qu'il avait produit « une légère impression sur un cœur vertueux ». D'ailleurs, quel cœur de vingt ans, vertueux ou non, peut écouter longtemps le langage de l'amour (lors même que ce langage ne sonnerait pas tout à l'ait juste) et y demeurer insensible ? Aussi, vers la fin du séjour de Gibbon à Lausanne, son engagement avec Suzanne Curchod était-il sinon publiquement avoué parla jeune fille, du moins à demi agréé par ses parents, et pleinement accepté par elle. Cependant, dès cette première période, qui est généralement celle de l'illusion, Suzanne Curchod paraît avoir éprouvé une sorte de pressentiment de la destinée qui l'attendait.

A peine leur engagemsnt était-il conclu, qu'elle avait déjà lieu de mettre en doute la solidité des sentiments de Gibbon, et qu'elle lui adressait une lettre dont je n'ai malheureusement pas l'original, mais dont les termes se laissent facilement deviner par la réponse de Gibbon.

Mademoiselle,

Je suis parti avec quelques amis, le 4 janvier, pour aller voir la fête des rois à Fribourg. Nous y sommes restés quelque temps, eux pour un bal, moi par complaisance. Nous avons poussé .jusqu'à Berne, où nous sommes restés jusqu'à la fin du mois, toujours comptant partir le lendemain et toujours retenus par des amis officieux. J'arrive ici le 3 de ce mois, je trouve une de vos lettres d'une date bien reculée. Je me prépare à vous répondre lorsq.ie je reçois de votre part une nouvelle lettre où je me vois traité comme le plus lâclie des hommes. Car, à travers de la modération de vos expressions, j'entrevois votre façon de penser ; je ne la blâme point. Elle seroit juste si vos soupçons étoient fondés. Voilà ma justification. Je n'y ai point mis d'art parce qu'elle n'en a pas besoin, et parce que, quoique vous en pensiez, il n'est pas de mon caractère. Mais il mon tour, mademoiselle, que dois-je penser de la dernière phrase de votre lettre ? Un naturel plus soupçonneux que le mien pourroit presque conclure que l'on attend avec impatience l'aveu de mon indifférence et qu'on sera fâché de ne le pas recevoir. Je crains que ce soupçon ne vous otTense et j'ai tenté de

l'effacer; mais vous me demandez de la sincérité et je n'ai pas voulu quitter le ton de la nature pour celui de l'aftectation.

Comment avez-vcus pu douter un instant de mon amour et de ma fidélité ? IS'avez-vous pas lu cent fois dans le fond de mon âme? N'y avez- vous pas vu une passion aussi pure qu'elle étoit vive? N'avez- vous pas senti que votre image tiendroit à jamais la première place dans ce cœur que vous méprisez aujourd'hui et qu'au milieu des plaisirs, des honneurs et des richesses, sans vous je ne jouirois de rien ?

Pendant que vous donniez une libre carrière à vos soupçons, la fortune travailloit pour moi, je n'ose dire pour nous. J'ai trouvé une lettre de mon père qui m'attendoit depuis quinze jours, il me permet de retourner en Angleterre. J'y cours dès que j'entends les zéphirs. Il est vrai que, par un destin qui n'est qu'à moi, je vois naître l'orage du milieu du calme. La lettre de mon père est si tendre, si affectionnée. Il fait paroître tant d'empressement de me revoir. Il s'étend avec tant de faste sur les projets qu'il a conçu pour moi, que je vois naître une foule d'obstacles à mon bonheur d'une toute autre nature et d'une toute autre sorte que ceux de l'inégalité de fortune qui se présentoient seuls à mon esprit auparavant.

La condition que le principe le plus noble vous a engagé d'exiger et que le motif le plus tendre m'a porté à accepter avec plaisir, celle d'établir ma demeure dans ce pays, sera ditïïcilement écoutée d'un père dont il choquera également la tendresse et l'ambition. Cependant je ne désespère pas de la vaincre. L'amour

me rendra éloquent. Il voudra mou bonheur, et s'il le veut il ne songera pas à m'ékigner de vous. Ma phi- Icsopliie, disons mieux, mon tempérament me rend insensible aux richesses. Les honneurs ne sont rien pour qui n'est pas ambitieux. Si je me connois, je n'ai jamais ressenti les atteintes de cette passion funeste. L'amour des études faisoit ma seule passion jusqu'au temps où vous m'avez fait sentir que le coeur avoitses besoins aussi bien que l'esprit, qu'ils consistoient dans un amour réciproque. J'ai appris à aimer, v'ous ne m'avez pas interdit l'espérance. Quel sort plus heureux pour moi que de pouvoir voir arriver ce temps où je pourrois vous répéter à chaque instant combien je vous aime et vous entendre dire quelquefois que je n'aimois pas une ingrate.

Il me reste encore quelque espace : j'ai essayé de le remplir par quelque chose d'un peu moins sérieux, mais mon cœur est trop serré. Je ne puis que vous répéter que je suis et serai toujours avec une considération toute particulière,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

E. GiBBO-V.

Lausanne, 9 février.

Peut-être le ton de cette apologie ne suffit- il pas à détruire les soupçons de Suzanne Curchod, car elle crut prudent de conserver copie de la réponse qu'elle adressa à Gibbon. C'est ainsi que je puis en donner le texte.

Vous assurer quej'ai receu votre lettre sans plaisir, ce seroit sans doute donner des marques d'une pruderie presque aussi ridicule qu'aft'ectëe. Il est vrai que j'avois imaginé que, soit caprice, soit raison de votre part, vous aviés changé les sentiments que je vous connoissois contre des idées peut-être aussi convenables à votre fortune que funestes à votre bonheur. Ce dernier trait m'étoit moins suggéré par un amourpropre excessif que par le juste sentiment du prix d'un cœur dont vous vous sériés privé par votre propre faute; je dis par votre propre faute, car si vous l'abandonnés en faveur de votre devoir, je ne crois pas absolument que vous devés le regretter, puisque moimême je vous mépriserois presque autant que je vous estime si vous étiés capable de rien faire, je ne dis l)as contre les ordres d'un père si tendre (car je ne m'y prêterois jamais), mais seulement, si vous vous contentiés d'arracher une permission qui nelaisseroit pas de réi)andre l'amertume sur ses vieux jours et peutêtre de faire descendre ses cheveux blancs avec douleur dans le sépulchre. Et d'ailleurs que deviendroisje si de justes remords venoient à vous tourmenter et h vous faire repentir cruellement du parti que vous auriés pris. Mon Dieu! que je ne me trouve jamais dans des circonstances aussi cruelles !

Tant que j'aurois cru qu'il ne s'agissoit que d'abandonner en ma faveur des vi;es d'ambition peut-être contraire à vos idées ou une augmentation de fortune qui vous est si peu nécessaire, la confiance avec laquelle je me repose sur les soins d'une Providence tendre et bienfaisante, bien plus que mon amour-

propre, auroit dû me faire espérer que vous ne regretteriés jamais la perte de ces avantages. Mais vous avés touché sensiblement un sentiment qui m'est connu, et je ne ma sens point en état de vous faire oublier que vous auriés violé en ma faveur les droits de la nature et de la tendresse, en un mot ceux du devoir. Je ne vois pas comment, si vous ne trouvés quelque espèce de palliatif, vous oseriés proposer à un pore tendre et affectionné, et à qui vous devés tant, soit par ce qu'il a fait pour vous précédemment, soit par ce qu'il se propose de faire à l'avenir, je ne vois pas comment, dis-je, vous oseriés avouer que votre dessein est de le quitter, à l'âge où il est, pour vivre avec une étrangère dont la supériorité sur tant d'autres femmes que vous pourries épouser n'existe peut-être que dans votre imagination et à qui vous ne devés aucune espèce de reconnoissance.

Je n'avois pas cru un moment que vous imaginiés que j'attendisse avec impatience l'aveu de votre indifférence. Cette idée apparemment étoit trop loin de mon cœur pour qu'elle se présentât à mon esprit.

Adieu, monsieur.

Ainsi, par un juste sentiment de sa dignité, la jeune fille repoussait d'avance l'idée d'un mariage qui aurait lieu malgré la volonté du père de Gibbon ou même sans son entier consentement. Mais, en même temps, elle ne paraissait pas admettre que cette soumission de Gibbon à la volonté paternelle put rompre le lien qui

unissait leurs deux cœurs, et elle mettait sa confiance dans quelque espèce de palliatif, pensant avec raison qu'un obstacle de cette nature (le père de Gibbon était en effet très âgé) ne pouvait pas être éternel. Quelques mois après cet échange de lettres, c'est-à-dire au printemps de 1758, Gibbon partait pour retourner en Angleterre. Si nous nous en tenions maintenant au récit des Mémoires de Gibbon, ce récit nous donnerait à croire que, dès son retour en Angleterre, il aurait, par obéissance filiale, rompu le lien qui l'attachait à Suzanne Curchod, et que, après avoir vécu quelque temps dans la douleur, il se serait consolé en apprenant que la « demoiselle » avait pris son parti assez légèrement de cette infidélité. On va voir combien ce récit est contraire à la réalité des faits et combien Gibbon a sciemment calomnié celle qu'il avait abandonnée.

Pendant les quatre premières années qui suivirent son retour en Angleterre, je ne trouve d'autre signe de vie donné par Gibbon à sa fiancée que l'envoi de son premier ouvrage, YEssai sur l'étude de la littérature, avec une épître dédicatoire que je ne publierai pas à cause de son peu d'intérêt, et dont le ton froid et embarrassé aurait dû, ce semble, commencer à ouvrir les yeux de la jeune fille. Pen-

dant ces quatre années, bien qu'il eût déjà tourné ses desseins d'un tout autre côté (ainsi que cela résulte de ses Mémoires), il accepta d'elle une fidélité dont son cœur n'était déjà plus digne. Ce ne fut qu'au milieu de Tannée 176^ qu'il se dégagea par une lettre, au désespoir affecté de laquelle je ne crois pas qu'on puisse beaucoup se tromper.

Mademoiselle,

Je ne puis commencer ! Cependant il le faut. Je prends la plume, je la quitte, je la reprends. Vous sentez à ce début ce que je vais dire. Épargnez-moi le reste. Oui, mademoiselle, je dois renoncer à vous pour jamais! L'arrêt est porté, mon cœur en gémit, mais devant mon devoir, tout doit se taire.

Arrivé en Angleterre, mon goût et mon intérêt me conseilloieat également de travailler à m'acquérir la tendresse de mon père et à dissiper tous les nuages qui me l'avoient dérobé pendant quelque temps. Je me flatte d'avoir réussi : toute sa conduite, les attestions ^es plus délicates, les bienfaits les plus solides m'en ont convaincu. J'ai saisi le moment où il m'assuroit que toutes ses idées alloient me rendre heureux pour lui demander la permission de m'offrir à cette femme avec qui tous les pays, tous les Écats me seroient d'un bonheur igal, et sans qui ils me seroient tous à charge. Voici sa réponse : iÉpousiz votre étrangère, vous êtes indépendant. Mais souvenez-vous avant de le faireque vous êtes fils et citoyen. » Il s'étendit ensuite sur la

cruauté de l'abandonner et de le mettre avant son temps dans le tombeau, sur la lâcheté qu'il y auroitde fouler aux pieds tout ce que je devois à ma patrie. Je me retirai à ma chambre, y demeurai deux heures ; je n'essaierai pas de vous peindre mon état ; j'en sortis pour dire à mon père que je lui sacrifiois tout le bonheur de ma vie.

Puissiez-vous, mademoiselle, être plus heureuse que je n'espère d'être jamais ? Ce sera toujours ma prière, ce sera même ma consolation. Que ne puis-je y contribuer que par mes vœux ! Je tremble d'apprendre votre sort, cependant ne me le laissez pas ignorer. Ce sera pour moi un moment bien cruel. Assurez M. et madame Curchod de mon respect, de mon estime et de mesregrets. Adieu, mademoiselle. Je me rappelerai toujours mademoiselle Curchod comme laplus digne et la plus charmante des femmes ; qu'elle n'oublie pas entièrement un homme qui ne méritoit pas le désespoir auquel il est en proie.

Adieu, mademoiselle, cette lettre doit vous paroître étrange à tous égards, elle est l'image de mon âme.

Je vous ai écrit deux fois en route, à un village de Lorraine et deMaëstricht, et une fois de Londres; vous ne les avez pas reçu ; je ne sais pas si je dois espérer que celle-ci vous parvienne. J'ai l'honneur d'être, avec des sentiments qui font le tourment de ma vie et une estime que rien ne peut altérer.

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Gibbon.

Buriton, 24 août 1762.

Quelle réponse Suzanne Curchod fit-elle à cette lettre? Je l'ignore, mais il ne parait pas qu'elle en ait conçu sur-le-champ le ressentiment qu'on pourrait croire. Elle se souvenait sans doute qu'elle-même avait déclaré à Gibbon ne pas vouloir d'un mariage conclu contre la volonté paternelle, et peut-être, trompée par ces protestations, mit-elle son espérance dans la durée d'un amour auquel elle continuait de croire. Elle dut être confirmée dans cette espérance, en apprenant, au printemps de i 763 (c'està-dire quelques mois après avoir reçu cette lettre), que Gibbon venait d'arriver à Lausanne.

Quel avait pu être le dessein de Gibbon en entreprenant ce voyage inutile, qui devait fatalement le remettre en présence de celle qu'il avait abandonnée ? Dans le récit de son second séjour à Lausanne, qui tient plusieurs pages de ses Mémoires, il ne parle pas plus de Suzanne Curchod que si elle eût quitté le pays. Ce silence est d'autant plus singulier que la rupture complète ne date que de cette rencontre, qui acheva d'éclairer la jeune fille aveuglée. J'ignore si elle se trouva par hasard en présence de Gibbon et si l'accueil qu'elle en reçut fit tomber le bandeau qui couvrait ses yeux, ou si elle fut au contraire avertie par le peu d'empressement qu'il mit à rechercher une entrevue ; mais, peu de jours

après l'arrivée de Gibbon à Lausanne, elle lui écrivit une lettre dont Taccent pathétique montre qu'elle était bien du siècle de Julie. Quelques personnes s'étonneront peut-être de me voir publier des lettres aussi intimes et aussi passionnées que celle-ci et d'autres encore ; mais je dirai tout de suite avec franchise qu'à mes yeux ce n'est point faire tort à la mémoire d'une femme que de la montrer capable de passion, lorsque la passion ne l'a jamais entraînée à l'ombre d'une défaillance, et je crois que Suzanne Curchod excitera plus d'intérêt si je parviens à montrer que, loin d'être la personne froide et compassée qu'on se figure, elle était capable de sentir et de souffrir. Voici cette lettre, écrite de Genève, où elle demeurait alors et que Gibbon dut recevoir bien peu de jours après son arrivée à Lausanne.

Monsieur,

Je rougis de la démarclie que je fai3,je voudrois vous la cacher, je voudrois me la cacher A moi-même. EsL- 11 possible, grand Dieu ! qu'un cœur imiocent s'avilisse à ce point? QueUe humilia' ion ! j'ai eu des chagrins plus affreux, mais aucun que j'aye senti plus vivement. IS'importe, je suis emportée malgré moi-même. Je dois cet effort à mon repos ; si je perds l'occasion qui se présente, il n'est plus de calme pour moi : ai-je i)u le goiiter, dès l'instant que mon cœ.ir ingénieux à se

tourmenter n'a cru voir dans les marques de votre froideur que la preuve de votre délicatesse. Depuis cinq ans entiers, je sacrifie à cette chimère par uue conduite unique et inconcevable ; enfin mon esprit, tout romanesque qu'il est, vient d'être convaincu de son erreur ; je vous demande à genoux de dissuader un cœur insensé; signez l'aveu complet de votre indifférence, et mon âme s'arrangera à son éiat, la certitude produira la tranquillité après laquelle je soupire. Vous seriez le plus méprisable de tous les hommes si vous me refusez cet acte de franchise, et ce Dieu qui voit mon cœur, et qui m'aime sans doute, quoiqu'il me fasse souffrir les plus rudes épreuves, ce Dieu, dis-je, vous punira malgré mes prières, s'il y a le moindre déguisement dans votre réponse, ou si par votre silence vous vous faites un jouet de mon repos. Si vous dévoiliez jamais mon indigne démarche à qui que ce soit au monde, fut-ce même au plus cher de mes amis, l'horreur de ma punition fera juger de ma faute, je la regarderai comme un crime affreux dont je n'ai pas connu l'atrocité ; je sens déjà qu'elle est une bassesse qui outrage ma modestie, ma conduite passée et mes sentiments actuels.

Geaève, ce 30™« may.

Lasuscriptiondecettelettreporte: M. GibboUj gentilliomme a.nglais, chez M. de Mezovj, à Lausanne. Le cachet en cire noire en a été rompu , et tout me porte à croire que ce n'est pas un brouillon, mais l'original rendu sans doute par

Gibbon. Ce dut être après l'avoir recouvré que Suzanne Curchod écrivit au bas de la dernière page ces mots pathétiques qui montrent à quel point le souvenir d'avoir écrit cette lettre faisait souffrir son orgueil. A thinking soulispunishment enougli, and every thought draios Uood. (Une âme qui pense est une punition suffisante, et chaque pensée la fait saigner.)

Quelle fut la réponse de Gibbon ? Sans doute cette réponse paraissait à Suzanne Curchod trop cruelle à relire, car elle ne l'a point conservée. Une seconde lettre qu'elle adressait cinq jours après à Gibbon va nous montrer au reste quelle en élait la teneur :

Monsieur,

Cinq ans d'absence n'avoientpu produire le changement que je viens d'éprouver; il seroit à souhaiter pour moi que vous m'eussiez écrit plus tôt ou que votre pénultième lettre eût été conçue dans un autre style. Le sentiment exalté et appuïé par l'apparence de la vertu peut faire commettre de grandes folies, vous auriez dû m'en épargner cinq ou six irréparables et qui décident mon sort pour cette vie. Ce propos ne vous semblera ni tendre ni délicat ; je le crois comme vous; depuis longtemps j'avois oublié mon amour-propre, et je sais charmée de m'en, retrouver assez pour sentir vivement ce que je vous reproche ;

pardonnez cependant et no versez aucune larme sur la rigueur de mon sort : mes parents ne sont plus, que m'importe la fortune? d'ailleuis, ce n'est point à vous que je l'ai sacrifiée, mais à un être factice qui n'existera jamais que dans une tête romanesqaement fêlée, telle que la mienne ; car, dès le moment que votre lettre m'a désabusée, vous êtes rentré pour moi dans la classe de tous les autres hommes, et, après avoir été le seul que j'ai jamais pu aimer, vous êtes devenu un de ceux pour qui j'aurois le moins de penchant, parce que vous ressemblez le moins à ma chymère céladonique; enfin il ne tient qu'à vous de me dédommager : Suivez le plan que vous me tracez, joignez votre attachement à celui que mes amis me témoignent, vous me trouverez aussi confiante aussi tendre et en même temps aussi indifférente que je le suis pour eux; croyez-moi, monsieur, ce n'est point le dé[)it qui s'exprime ainsi; et si j'ajoute cette dernière épithèîe (quelque vraye qu'elle soit), c'est uniquement pour vous persuader que mon cœursauvera le vôtre ; ma conduite et mes sentiments ont mérité votre estime et votre amitié, je conte sur l'une et sur l'autre; qu'à l'avenir donc il ne soitplus question de notre ancienne histoire ; je vais la terminer par quelques propos nécessaires. Ce pays m'est devenu cdieux depuis les pertes que j'ai faites; d'ailleurs, les bontés de mes amis m'engagent à le quitter, je ne puis ni les accepter sans basse3se,ni les refuser sans ingratitude; je contoisde passer en Angleterre, l'on m'a fait quelques offres à cet égard, mais l'on peint si diversement la position de demoiselle de compagnie, et les mœurs de votre na-

lion, que je balance encor entre Londres et une cour d'Allemagne ; vous pouvez me décider, monsieur, je conte autant sur votre pénétration que sur votre goût.

Dans le temps que votre ouvrage parut, j'avois couché sur le papier les idées qu'il m'avoit fait naître, je m'hazarde à vous les envoyer comme la première marque de mon amitié ; il ne tiendra pas à moi de vous en donner d'autres, je voudrois vous en assurer de bouche, et que vous vinssiez à Genève justifier l'éloge que j'ai fait de vo:is.

L'on m'écrit que divers Anglois quittent Paris pour se rendre à Môtiers * ; si c'est ce but qui vous amène dans ma patrie et que vous vouliez une lettre pour Rousseau, je vous prie de me l'écrire, mes meilleurs amis soutenant avec lui les relations les plus étroites, en un mot, vous m'obligerez infiniment si vous mettez à quelque épreuve l'estime sincère que j*ai pour vous, et mon admiration pour vcs talents. Genève, ce 4'»6 juin 1763.

Malgré la juste amertume dont cotte lettre est empreinte, on remarquera cependant que Suzanne Curchod évite de prononcer quelqu'une de ces paroles qui brisent à tous jamais les liens. Elle propose à G-ibbon de transformer en une amitié solide leur engagement d'autrefois, et

1. Motiei-s-Travei's, petit village de Suisse, situé daus le Val-de-Travers, à viugt-deux kilomètres do Neufchàtel et célèbre par le séjour qu'y fit Rousseau. C'est de là quil écrivit les Lettres de la Montagne.

elle lui demande conseil pour la conduite de son existence à venir. J'incline à croire qu'à ce moment elle n'avait pas encore perdu toute espérance de reconquérir ce cœur infidèle, et que son espérance se rattachait à cette visite à Rousseau dont elle offrait à Gibbon de lui faciliter les moyens. Un des amis les plus dévoués de Suzanne Curchod , le pasteur Moultou (dont le nom reviendra plus d'une fois dans ces études), qui était en même temps étroitement lié avec Rousseau, avait en effet conçu le dessein d'employer Rousseau à agir sur l'esprit de Gibbon. Voici en quels termes il exposait son plan à Suzanne Curchod :

Lundy.

... R. donc reçut hier une lettre de Paris, de madame la marquise de Vernei, dans laquelle cette dame dit qu'une foule d'Anglais alloit partir de Paris pour Môtiers. Si M. Gibbo7i, ajoute-t-elle, est dit nombre, recevès le bien, car c'est nn homme cCnn très grand mérite et fort instruit. Sur cela (pardonnes le moy, chère Belle) je fls votre histoire à Rousseau et cette histoire l'intéressa fort ; car déjà il vous aimoit, et de plus il aime fort tout ce qui est ua peu romanesque. Il me promit que, si Gibbon venoit, il ne manqueroit pas de lui parler de vous, et de lui en parler d'une manière très avantageuse ; ô si les hommes •étoieat aussi constants que les femmes, mais toutes les femmes ne vous ressemblent pas. Adieu, ma chère mademoiselle. Je vous aime autant que je vous respecte; si

VOUS me répondes, que votre letlresoit simple et bien, queje puisse la montrer à R. Envoyés votrelettre àmon père qui la mettra dans une des siennes etraârancliira.

Suzanne Curchod ne faisait point objection au projet de Moultou, et, quelques jours après, elle recevait encore de lui la lettre suivante:

Mardy.

Chère amie, je vous conjure de ne pas vous tourmenter ; vous me décliirés le cœur. Si cet homme est digne de vous, il reviendra à vous ; si c'est un méchant, laissés le, sa perte ne vaut pas un seul de vos regrets. J'irai à Lausanne et je ne le verrai point. Comme je suis plus de sang- froid que vous, croies que je puis mieux juger de ce qui convient. Mais j'ay parlé très fortement de cela à Rousseau ; je viens de luy eu écrire encore. Il est fort humain, fort prévenu pour vous ; il fera donc beaucoup mieux que moi, et cela n'aura point de conséquence. Voici l'extrait de la lettre queje lui écris * :

« Vous devés avoir reçu deux lettres pour moi de mademoiselle Curchod et de M. Lesage. Mon père m'écrit qu'il vous les a envoyées décachetéss, sans doute pour que vous les lisiés. Que je plains celte pauvre mademoiselle Curchod ! Gibbon qu'elle aime, auquel elle asacritié,je le sais, de très grands partis,

1. Cette lettre, que Moultou écrivit en effet à Rousseau, se trouve au tome I"^"" delà i)ul)licatio:i iutitulée : Rousseau , ses amis et ses ennemis.

est arrivé à Lausanne, mais froid, insensible, aussi guéri de son ancienne passion que mademciselle C. est loin de l'être. Elle m'a écrit une lettre qui m'a déchiré le cœur. Vous qui connoissés les douleurs de l'âme, vous la plaindrés sans doute, mais vous pouvés lui être utile, et vous ne négligerés rien pour cela. Uu Anglois qui se croit amoureux de cette fille charmante et qui n'est même pas capable de connoître l'amour, a clierclié à prévenir contre elle Gibbon, en lui donnant toute sorte de ridicule. Aies dont la bonté de lui parler d'elle comme d'une lîlle célèbre à Genève par son savoir et par son esprit et plus encor par ses vertus. Je vous jure, mon respectable ami, que je ne connois rien d'aussi pur, d'aussi céleste que cette âme, et, puisque je voudroisl'envoier pour toujours en Angleterre, vous devés croire que je la juge sans prévention. Au reste, un tel éloge de votre part ne peut être que d'un très grand poids, et d'ailleurs il est sans conséquence. Vous êtes censé ignorer tout ce qui s'est passé entre elle et M. Gibbon. On m'a dit qu'il partoit incessamment pour vous aller voir. »

Voilà, chère mademoiselle, ce que j'ai écrit à Rousseau. Soyez sûre de lui. Il a de la vertu plus qu'aucun homme. J'ajoute à la fin de ma lettre : « Bonjour, très respectable ami : aimés moi, et n'oubliés pas mademoiselle Curchod. »

Cependant Gibbon, après un silence de trois semaines, adressait à Suzanne Curchod cette missive :

A Lausanne, le 23 juin 1763.

Mademoiselle,

Faiidroit-il toujours que vous m'offriez un bonheur auquel la raison m'oblige de renoncer ! J'ai perdu votre tendresse, votre arnitié me demeure et elle me fait trop d'honneur pour me permettre de balancer. Je la reçois, mademoiselle, comme un échange précieux de la mienne qui vous est toute acquise, et comme un bien dont Je connois trop le prix pour le perdre jamais. Mais cette correspondance, mademoiselle, j'en sens tous les agréments, mais en même temps j'en ser.s tout le danger. Je le conçois par rapport à moi, je le crains pour tous les deux. Permettez que le silence m'en dérobe. Pardonnez à mes craintes, mademoiselle, elles sont fondées sur l'estime.

Dans toutes les occasions essentielles, vous trouverez toujours en moi un ami qui demande des épreuves comme des grâces. Je voudrois pouvoir vous donner plus de lumières sur la question que vous me faites. L'état de demoiselle de compagnie est en Angleterre, comme partout ailleurs, très incertain. Il varie selon . le caractère des personnes avec lesquelles on vit. Mais vous, mademoiselle, vous en devriez tout espérer. Il leur seroit impossible de vous refuser leur estime et bien diflicile de ne pas vous accorder leur amitié.

L'envie do lire connue il le méritoit lo i)réeieux niurceau dont vous m'avez honoré a retardé ma réponse. Son mérite réel et le plaisir de voir cette marque de

votre souvenir a imposé silence à la tendresse paternelle, et un auteur (peut-être pour la première fois) a trouvé de la satisfaction à lire la critique de son premier ouvrage. J'ai admiré la justesse d'un grand nombre de vos observations , et j'ai remarqué que, toutes les fois que vous avez raison, c'est parce que vous avez beaucoup exercé votre esprit, et que, si vous avez quelquefois tort, c'est pour n'avoir pas assez exercé vos yeux .

J'ai l'honneur d'être, avec une considération très distinguée,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

{Sic) DE Gibbon.

C'est en ces termes que Gibbon répondait à une femme qu'il avait aimée. Tout en l'assurant que, dans toutes les circonstances essentielles, elle trouverait en lui un appui, il se dérobait par le silence à une amitié dans laquelle il affectait de voir un danger pour son propre repos. D'un autre côté, la médiation de Rousseau, que Gribbon n'alla même pas voir, ne réussit pas mieux, et sur le récit que Moultou lui fit de toute l'aventure, il porta sur le héros du roman ce jugement sévère : « "Voas me donnez pour mademoiselle Curchod une commission dont je m'acquitterai mal, précisément à cause de mon estime pour elle. Le refroidissement de M. Gibbon me fait mal penser de

lui ; j'airevuson [\\ve{V Essai sur Vciudcdelalittéraiiire). \\y court après l'esprit : il s'y guindé. M. Gibbon n'est point mon homme ; je ne puis croire qu'il soit celui de mademoiselle Curchod. Qui ne sent pas son prix n'est pas digne d'elle ; mais qui l'a pu sentir et s'en détacher est un homme à mépriser. » C'est vainement que, dans ses Mémoires, Gibbon a essayé de protester contre la dureté de l'arrêt. Ceux qui liront cette dernière lettre ne seront assurément pas disposés à le casser.

Après avoir reçu cette lettre de Gibbon, Suzanne Curchod ne dut assurément conserver aucune illusion. Elle garda cependant le silence jusqu'à certain jour où elle le rencontra par hasard à Ferney, sans doute à l'une de ces représentations théâtrales auxquelles, en dépit du Vénérable Consistoire, Voltaire se plaisait à convier la société de Genève et de Lausanne. A cette soirée, elle fut traitée par lui avec une froideur tellement cruelle qu'à la fin le vase déborda. Le lendemain, elle lui écrivit une dernière lettre, queje publierai tout entière malgré sa longueur, parce qu'elle y met en pleine lumière la conduite de Gibbon et la sienne.

Monsieur, Je dois à ma tranquillité quelques éclaircissements

que mon amour-propre veut en vain me refuser ; cependant si j'eusse pu espérer ou craindre de vous revoir jamais, je me serois contrainte à garder le silence. Mais je pars dans ce moment pour jMontélimart, et peut-être aurez-vous quitté ma patrie avant que je puisse y revenir.

Intimidée et accablée à Fernex par le jeu continuel d'une gayeté forcée et par la dureté de vos réponses, mes lèvres tremblâmes refusèrent absolument de me servir ; vous m'assurâtes en d'autres termes que vous rougissiez pour moi du rôle que je soutenois ; monsieur, je n'ai jamais su confondre les droits de L'honnêteté avec ceux de l'amour-propre. Vous m'avez appris quelquefois à oublier l'un ; quani-à l'autre... vous n'êtes pas un malhonnête homme, et quel seroit même le scélérat qui oscroit m'acciiser de l'avoir jamais blessé. ]\Iais permettez-moi de vous retracer cette conduite si blâmable à vos yeux. Lorsque je vous vis pour la première fois, je faisois le bonheur de ma famille, mon père usoit sa santé pour fournir à ma subsistance; cette seule réflexion altéroit ma tranquillité. J'aurois voulu adoucir sa situation, mais mes parents, aveuglés sur mes qualités personnelles, ne pouvoient se résoudre à écouter des propositions honnêtes sans ê;r3 brillantes, ou à se séparer du seul objet de leur tendresse. Mon cœur les secondoit, il étoit tout à eux avant de vousconnoître; pénétrée de cette vertu que je voyois pratiquer, je m'en étois fait un modèle imaginaire ; je crus que vous l'aviez réalisé ; que ne fîtes-vous point pour me le persuader ? « Mon âme avoit seule votre hommage, comment votre in-

clination seroit-elle passagère ? Vous ménageriez, vi'us seriez trop lieureux de ménager ma sensibilité, » à laquelle depuis vous avez porté les plus rudes coups ; c'est ainsi que, facile à m'abuser, cette passion travestie n'étoit à mes yeux, que le sentiment le plus tendre, tel que je le trouvoisdans mon cœur; à quelles impressions ne s'ouvrit-il point! Mes parents n'étoient pas immortels ; cette idée jusqu'alors m'avoit fait mourir d'effroi, mais je croyois connoître un objet qui méritoit par ses vertus de réunir tous mes sentiments, et par sa tendresse d'essuier mes larmes, et cependant c'est lui qui les a rendues encor plus amères. Rappelez-vous, monsieur; des offres que vous m'avez faites tant de fois : je pouvois vous épouser sans le consentement de votre père. Je rejetois cette proposition, et je la rejetterois jusqu'à mon dernier soupir. Un chagrin me rongeoit ; vous étiez riche, vous pouviez me soupçonner de sacrifler à la fortune. JNI. de Montplaisir vint me fournir une occasion de vous prouver le contraire, et, dans une conversation que nous eîimes à ce sujet, pénétrée sans doute de l'idée qui m'occupoit, je vous exposois toutes les offres de cet homme, lorsqu'à mon grand étonnement vous m'en fîtes d'équivalentes ; je fus cruellement confondue par cette réponse, et si je n'eusse été absolument aveuglée, une telle méprise m'auroit ouvert les yeux sur la différence de nos sentiments. M. de M. s'insinua dans l'esprit de mon père, il me sollicita sans me contraindre, je le voyois vieux et pauvre, je crus tout devoir sacrilier à l'amour filial. Vous partîtes, votre lettre m'apprit le refus de M. Gibbon, et bientôt

après me mit au bord du tombaau. Mes parents désolés n'apportèrent plus aucun freina mes sentiments. Que ne vous écrivis-je point ? Eiiliii vous me répondîtes, et, dans les mots que j'ai souligné, je ne crus lire que le grand effort de votre délicatesse : vous connoissiez mes arrangements avec Mont... , vous n'osiez me proposer de rester en liberté jusques au moment où vous auriez la vôtre. L'idée que vous sacrifiiez votre bonheur an mien me persuada qu'il n'en étoit aucun loin de vous ; je voulus même calmer vos inquiétudes prétendues sur ma situation future ; je vous écrivis les détails de quelques espérances de fortune qui s'ouvroientà mes cliers parents et qui pouvoient calmer mes scrupules sur des refus obstinés. Votre silence même ne fit qu'accroître mon estime : ainsi j'expliquois tout par cette idée de perfection dont j'étois remplie. J'allai à Lausanne dans ma convalescence ; si l'on vous a dit que j'aie écouté un seul moment M. d'Eyverdun ^, j'ai ses lettres, vous connoissez sa main, un coup d'œil suffit pour me justiller; pendant la vie de mon père, j'entretins encore une exacte correspondance avec ]\I. de Mont... Mais quelle fut ma douleur lorsqu'au moment le plus affreux de ma vie, vous, sur qui seul mon cœur se reposqit, m'abandonnâtes à l'horreur de mon désespoir, pendant que cet homme que j'avois méprisé... pendant que d'autres qui m'étoient presque inconnus...

1. D'EyverduQ (dont le nom revient souvent dans les mémoires de Gibbon) fut par la suite un de ses plus iatimes amis.

Mais laissons cette odieuse comparaison, je suis trop ft 'ible encore pour m'y arrêter longtemps.

Entraînée par toutes les réflexions que votre conduite faisoit naître et par la situation de ma chère et respectable mère, je me soumis à mon sort; tous les arrangements étant pris, je rompis sur un prétexte assez plausible presque au moment de la conclusion, ce que je puis encore prouver par une suite de lettres. Mon cœur, trop ingénieux à vous justifier, m'avoit fait imaginer un genre de vie aussi pénible qu'ennuyeux, mais qui fournissoit abondamment à la subsistance de ma chère mère. Je l'ai mené, ce genre de vie, pendant trois ans entiers; instruite par une personne qui m'étoit dévouée, toute votre conduite me conflrmoit dans mon opinion et m'aidoit à supporter mon état. Si, pendant ces trois ans, je ne me suis pas attirée l'estime de tous les Genevois, si ma mère n'a pas versé des larmes de joye sur les marques de cette estime qu'on me prodiguoit, si je n'ai pas rejeté toutes les propositions de mariage et toutes les assiduités des hommes aimables, j'avouerai alors que j'ai des sujets de rougir.

Je ne puis m'exprimer avec autant de force sur les séjours momentanés e^ de pur délassement que j'ai faits à Lausanne; le plaisir d'être loin des leçons et de Tesclavage, -et surtout le charme inexprimable, et qui m'avoit été inconnu pendant la vie de mon père, d'avoir ma mère pour témoin continuel de mes amusements et pour jouir des légers triomphes de mon amour-propre ; tout, dis-je, m'engageoit à m'attirer la jalousie des femmes et la critique des hommes que

je ne goutois pas. Mais si, parmi ceux qui me plaisoient, on peut eu montrer un seul qui vous ait effacé de mon cœur, j'avouerai encore qiie je dois rougir près de vous. Auriez -vous receu de fausses impressions? Je me flatte que mon caractère vous est trop co'inu pour vous permettre d'ajouter foi à de simples propos. Deux choses cependant peuvent encore m'inquieter: un portrait en miniature fait à mon insçu par un peintre dont j'ignorois même l'existence; cinq ou six quatrains arrachés par une suite de plaisanteries dont je puis faire voir le commencement et qui respirent, malgré cela, le sentiment qui m'occupoit encore; mais non, ces deux choses sont entre les mains d'un homme incapable de bassesse et de fourberie. Eh! pourquoi chercher ailleurs une cause qui m'est trop connue? Que me reste-t-il à présent, que de bénir à genoux cet Être suprême qui m'a arrachée au plus grand de tous les malheurs. Oui, je commence à le croire, vous auriez gémi sur mon existence ; elle pouvoit nuire à vos projets de fortune ou d'ambition, et vos regrets mal déguisés m'auroient conduite au tombeau par la route du désespoir. Rougirois-je de vous avoir écrit, âme dure que je crus autrefois si tendre? Que demandoisje de vous? Votre père vit encore et mes principes sont inébranlables ; que voulois-je donc? M'attacher au seul sentiment qui me restoit. Toute la nature étoit morte pour moi ; faloit-il encore la voir déligurée? Je vous le répète, monsieur, tout cœur qui a pu connoître le mien et cesser de l'aimer un moment n'en étoit pas digne et n'aura jamais mon estime. Si je vous ai tenu un autre language, si ma plume l'a

tracé, j'en rougis à présent : c'éioit l'effet d'un sentiment indéfinissable, d'un calme et d'une indifférence de dépit, et surtout de la répugnance qu'on eut toujours à renverser son idole.

Ma conduite, dites-vous, contredit cette affirmation. En quoi, je vous prie? J'agis avec vous comme avec un honnête homme du monde, incapable de manquer à sa promesse, de séduire ou de trahir, mais qui s'est amusé en échange à déchirer moname parles tortures les mieux préparées et les mieux exécutées: je ne vous menacerai donc plus du courroux céleste, expression qui metoit échappée dans un premier mouvement, mais je puis vous assurer ici, sans esprit prophétique, que vous regretterez un jour la perte irréparable que vous avez faite en aliénant pour jamais le cœur trop tendre et trop franc de S. C.

Genève, ce 21« septembre.

Certes, lorsque sa main traçait cette lettre hautaine et passionnée, Suzanne Curchod ne doutait pas qu'elle n'écrivît à Gibbon pour la dernière fois de sa vie. Mais le temps, qui se rit de toutes les durées, n'accorde pas plus le privilège de l'éternité à certains ressentiments qu'à certaines amotirs. Il faut, d'ailleurs, reconnaître que ce terrible destructeur apporte parfois avec lui ses consolations et ses douceurs. C'est parfois au moment où l'on se résigne à demander moins à la vie qu'elle commence à vous accorder davantage. On va voir que la suite de cette relation

ne rappela en rien les orages du début. Deux ans après, Gibbon, traversant Paris, y trouvait Suzanne Curchod mariée, et il allait lui-même audevant d'une entrevue qui ne dut pas laisser que d'être assez embarrassante pour tous deux. Racontant cette entrevue dans une de ses lettres à lord Sheffleld, Gibbon se plaint, avec une fatuité d'assez mauvais goût, de l'impertinente sécurité de M. Necker, qui, après l'avoir retenu à souper, alla tranquillement se coucher et le laissa en tête-à-tête avec sa femme. « C'est regarder, dit-il , un ancien amant comme de bien peu de conséquence. » D'un autre côté, madame Necker, dans une lettre adressée à une de ses amies de Suisse *, avoue que jamais «sa vanité féminine n'a eu un triomphe plus complet et plus honnête qu'en voyant celui qui l'avait dédaignée devenu

1. On trouvera cette lettre dans un petit rolume publié par le comte Fédor Golowkin sous ce titre : Lettres diverses recueillies en Suisse, auquel je ferai quelques emprunts. Le comte Fédor Golowkin était un grand seigneur russe qui, exilé sous le règne de la czarine Elisabeth, était venu se réfugier dans le pays de Vaud où il possédait un domaine. Libre de rentrer eu Russie sous le règne de Catherine II, il préféra sou pays d'adoption à son pays natal, Gibbon le rencontra plus tard à Lausanne. « On lui reconnaît généralement de l'esprit, dit-il dans des Mémoires. Il peut en avoir parmi ses amis. » Le comte Golowkin vécut très tard.

auprès d'elle doux, souple, humble, décent jusqu'à la pudeur, témoin perpétuel de latendresse de son mari, et admirateur zélé de l'opulence. » Il y avait bien encore, comme on le voit, de part et d'autre une certaine aigreur, et la rupture était trop récente pour qu'il en fût autrement. Mais le temps accomplit ici son office bienfaisant. Un voyage que M. et madame Necker firent à Londres, où ils rencontrèrent de nouveau Gibbon; un long séjour que Gibbon fit à Paris, où il goûta fort le plaisir d'être présenté à tous les beaux esprits, comme un ami de M. et de madame Necker, transformèrent en une relation cordiale la relation passionnée d'autrefois. Une correspondance assez fréquente et affectueuse (sans arriver cependant jamais au ton de l'intimité) remplissait les intervalles de ces entrevues. Cette correspondance a été en grande partie publiée après la mort de Gibbon K Dans les lettres amicales qu'elle adressait à son ancien adorateur, madame Necker se laissait aller au plaisir de rappeler de temps à autre, par une allusion discrète, le souvenir d'un passé qui se faisait de plus en plus lointain. C'est ainsi qu'elle répondait à l'envoi du premier volume de la célèbre Histoire de Gibbon: «Vous comp-

1. Ou la trouvera dans la publication intitulée GibhorCs Miscellaneous PForA^, édition de 1814.

terez, malgré vous dans le nombre de vos lecteurs,, autant de femmes que d'hommes; je dis malgré vous, car vous les avez maltraitées. A vous entendre, toutes leurs vertus sont factices. Était-ce bien vous, monsieur, qui deviez en parler ainsi? » Cependant, même après un ^i long temps écoulé, la malice féminine ne désarmait pas tout à fait, et sachant que G-ibbon avait eu quelque velléité de mai'iage: « Gardez-vous, monsieur, lui écrivait-elle, de former un de ces liens tardifs ; le mariage qui rend heureux dans rage mûr, c'est celui qui fut contracté dans la jeunesse; alors seulement la réunion est parfaite, les goûts se communiquent, les sentiments se répondent, les idées deviennent communes, les facultés intellectuelles se modèlent l'une sur l'autre, toute la vie est double et toute la vie est une prolongation de la jeunesse.» N'était-ce pas lui dire un peu durement : « C'est moi qu'il fallait épouser quand j'étais jeune. Aujourd'hui, il n'est plus temps pour vous d'être heureux. »

Quant aux lettres de Gibbon, je les trouve toujours un peu lourdes, comme s'il ne se sentait pas très à l'aise, ou comme s'il éprouvait quelque difficulté à descendre du ton grave de l'historien au badinage épistolaire. J'en possède quelques-unes qui sont demeurées inédites et parmi

lesquelles je choisirai la suivante, qui accompagnait l'envoi du second et du troisième volume de V Histoire de Gibbon :

Après un silence de trois ans, j'ose vous envoyer, madame, une lettre de treize cents pages, le second et le troisième volume de mon histoire que vous recevrez adressés par la poste à M. Necker: — Mais ce silence si long, si étrange, si indigne! Je crains vos reproches, mais je crains bien plus une indilférence froide ei polie qui pardonne aisément les fautes d'an coupable qu'elle aoublié îCecoupable est bien éloigné d'excuser sa conduite; il ne sauroit même l'expliquer et, s'il lui étoit permis ^e se placer dans la situation d'un spectateur instruit mais impartial, il rechercheroit vainement les causes d'un phénomène moral dont il douteroit encore s'il n'était que trop assuré de sa réalité. La paresse? Cet homme qui n'a pas su écrire une lettre de deux pages, que le sentiment lui auroit dicté sans efforts, a achevé deux gros volumes inquarto, et l'assemblage des matériaux, l'échafaudage, les souterrains lui ont coûté encore plus de temps et, de travail que l'édiflce même. Le to^irhillandcs xjïaisirs ou desaffaires ? Triste et misérable excuse. L'homme qui seroit en même temps un ministre d'État et un petit maître recherché auroit toujours des moments à lui, et moi qui. Dieu merci, ne suis ni l'un ni l'autre, je me rappelle assez combien de fois j'ai perdu dans les regrets, les remords et les irrésolutions, l'heure qui m'auroit suffi pour solliciter et obtenir ma grâce. Vonhli et V indifférence ? Je prononce ces mots avec

douleur, mais je suis assez nuni par la réflexion que ma conduite a pu m'exposer à un reproche, que mon cœur seul peut démentir. Non, madame, je n'oublierai jamais les moments les plus cliers de ma jeunesse, et ce souvenirs pur mais indélébile se confond avec l'amitié la plus vraie et la plus inaltérable. Après une longue séparation, j'ai eu le bonheur de passer six mois dans votre société : chaque jour a ajouté aux sentiments d'estime et de reconnaissance que vous m'inspiriez, et je suis parti de Paris dans la résolution ferme mais inutile de cultiver assiduemeat une correspondance qui pouvait seule me dédomma ger de mes pertes . . . Je me souviens, madame, que vous me demandiez un jour s'il y avoit, dans ce volume, des femmes illustre;. 11 en est une qui m'a vivement intéressé (vol. III, p. 318) par une sorte de ressembla':ce qui n'échappera qu'à vous seule. Dans le xvui* siècle comme dans le v", la fortune peut choisir dans l'obscurité un rare mélange de beauté, de vertus et de talents pour le placer sur le trône ou sur les marches du trône, mais elle a peu d'empire sur les âmes qu'elle n'a jamais pu vaincre dans le malheur ni corrompre par la prospérité. Elle seroit bien la maîtresse de reléguer l'Athénaïs * de nos jours dans la solitude de Jérusalem ou de Coppet, mais je la défle de ternir sa gloire ou de troubler son repos...

Si l'on daigne encore se souvenir de moi à Paris,

1. Atheuaïs Eudoxie, née eu 421, était fille du sophiste Athénien Léontius. Elle épousa l'empereur Théodore II et mourut à Jérusalem eu 460.

VOUS voudrez bien, madame, assurer les personnes dont j'ai éprouvé les bontés qu'elles n'ont point accueilli un ingrat... Si mademoiselle Necker n'est pas une personne accomplie, la nature, l'exemple sont sans force. J'ai l'honneur d'être avec le dévoûment le plus respectueux.

Madame, Votre très humble et très obéissant serviteur,

E. Gibbon.

En lisant celte lettre, madame Necker dut se dire que les regrets témoignés par Gibbon réalisaient la prédiction par laquelle elle avait terminé sa dernière lettre déjeune fille, si toutefois elle ne l'avait pas oubli ée. Malgré les protestations de Gibbon, j'ai peine à croire cependant qu il attachât beaucoup de prix à une relation dans laquelle il laissait s'introduire d'aussi longs silences. Aussi cette relation eût-elle fini peut-être par se relâcher, si le hasard de la destinée n'avait réuni de nouveau Gibbon et madame Necker dans des lieux voisins de leur première rencontre. Tout le monde sait que Gibbon fit à plusieurs reprises de longs séjours à Lausanne et que ce fut là qu'il écrivit le dernier chapitre de son Histoire. D'un autre côté, M. et madame Necker venaient souvent visiter les bords du lac de Genève, où les attiraient des affections et des souvenirs. Déjà une première fois ils s'étaient rencontrés à

Genève avec Gibbon, et de ce séjour commun madame Necker avait gardé un souvenir dont elle ne cherchait pas à lui cacher la douceur :

J'ai éprouvé, lui écrivait-elle plus tard de Coppet, pendant cette époque un sentiment nouveau pour moi et peut-être pour beaucoup de gens. Je réunissois dans un même lieu, et par une faveur bien rare de la Providence, une des douces et pures affections de ma jeunesse avec celle qui fait mon sort sur la terre et le rend si digne d'envie. Cette singularité, jointe aux agréments d'une conversation sans modèle, composoit pour moi une sorte d'enchantement et la connexion du passé et du présent rendoit mes jours semblables à un songe sorti par la porte d'ivoire pour consoler les mortels. Ne voudrez-vous pas nous le faire continuer encore ?

Un si affectueux appel ne pouvait trouver Gibbon insensible. Il fit en effet plusieurs séjours à Coppet, dont l'un au mois d'octobre 1790, aussitôt après la seconde retraite de M. Necker. Il y avait plus de trente ans qu'à deux lieues de là le jardin d'un presbytère avait été témoin des premières entrevues entre l'obscur étudiant de Lausanne et la fille du pasteur de Crassier. La vie qui les avait séparés les avait de nouveau réunis, après avoir apporté à Tun la gloire, à l'autre l'éclat et les épreuves d'une haute situation sociale ; mais, quelque brillants que soient les

reflets dont le prisme de la jeunesse colore les souvenirs, je ne crois pas que le passé leur inspirât des regrets. Tout en se promenant avec Gibbon sous les arbres du parc de Coppet déjà rougis par les premières atteintes d'octobre, madame Necker dut se dire qu'il y a certains jours d'automne dont la tiédeur et la sérénité sont plus douces que les chaudes et inégales bouffées du printemps.

MORT DE M. ET DE MADA:ME CURCHOD MOULTOU — MADAME DE YERMENOUX DÉPART POUR PARIS — M. NECKER MARIAGE

Revenons maintenant de quelques pas en arrière, au temps où la jeunesse de Suzanne Curchod, d'abord si heureuse, fut traversée par de si cruelles épreuves. Pendant les années d'anxieuse attente que les hésitations et l'infidélité de Gibbon lui avaient imposées, tous les malheurs étaient venus fondre sur elle. Au mois de janvier 1760, son père était mort brusquement. Elle ne perdait pas seulement en lui le docte précepteur de sa jeunesse ; les modestes émoluments que M. Curchod touchait comme pasteur de Crassier étaient à peu près la seule ressource de la famille. Sa mort réduisait sa femme et sa lîUe à une condition voisine de l'indigence. 11 fallait quitter le presbytère de Cras-

sier, dont un nouvel occupant allait venir s'emparer, et pourvoir désormais à leur entretien sur la modeste pension attribuée à la veuve de l'ancien pasteur. Cette situation pénible inspira à Suzanne Curchod un parti énergique : ce fut de demander un gagne-pain à ces ressources d'une instruction solide qui ne lui avaient guère servi jusque-là qu'à captiver les suffrages des hommes. La présidente de l'académie de la Poudrière se résolut à donner des leçons. D'après une tradition qui a cours encore dans le pays de Vaud, mais dont je ne trouve aucune trace dans les papiers de Coppet, ce serait, montée sur un petit âne (j'incline à croire qu'en tout cas, c'était plutôt le vieux cheval Grisou) qu'elle se rendait chez ses élèves lorsqu'elles habitaient les environs de Lausanne.

Suzanne Curchod était flère et susceptible. Peut-être les familles du quartier de Bourg ne ménageaient-elles pas assez l'amour-propre de l'institutrice qu'elles avaient reçue autrefois comme amie; peut-être ce nouveau genre de vie qu'elle avait adopté sous le coup d'une impérieuse nécessité lui paraissait-il plus ditlicile à supporter qu'elle ne se l'était imaginé à l'avance; mais, s'il faut en croire son propre témoignage, l'influence de ces épreuves répétées n'aurait pas laissé que d'altérer sensiblement son caractère et la dou-

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