‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 10 sur 49 · LB SALON DB H&SA.UE NBCKEB · texte numérisé non relu

LB SALON DB H&SA.UE NBCKEB

temps, l'abseEca et l'habitude d'une vie nouvelle gu^ rirent ma biessui'e. Ma gué^soQ fut accélérée par un rapport Adèle de la tranquillilé et de la gaieté de la demoiselle elle-mâme, et mon amour se convertit peu à peu en estime et en amitié.

A en croire le récit de Gibbon, c'est de son côté qu'auraient été tous les troubles de la passion, et Suzanne Curchod n'aurait ressenti que la légère impression d'un cœur vertueuat. Dès son retour en Angleterre, l'obéissance à la volonté paternelle aurait dénoué son engagement, et, tandis qu'il soupiroU en amant, la demoiselle prenait tranquillement et gaiement son parti d'une rupture dont il aurait été seul à souffrir. On verra, d'après les lettres que j'ai entre les mains, que le trouble apporté par cet engagement dans la vie de Suzanne Curchod fut bien plus profond qu'il ne convient à Gibbon de le dire, et que le lieu ne fut déânîtlvement rompu entre eux que lors d'un second séjour de Gibbon à Lausanne. Malheureusement les lettres échangées entre Gibbon et Suzanne Curchod ne portent pas toutes leur date, et j'en suis réduit à les ranger dans l'ordre où leur texte même me fait supposer qu'elles ont dû être écrites. Je commencerai par la publication de trois lettres de Gibbon, écrites manifestement pendant les premières années de leurs relations; celle qu'on va

lire marc|U6 même le commencement de leur correspondance.

Mademoiselle,

~ Eh bien, que ne commencez-vous votre lettre ft mademoiselle CurcUod ? 11 y a use grande heure que je te vois devant ton pupitre, quelquefois levant les yeux au ciel avec un sentiment de plaisir, un moment après faisant de grands éclats do rire. Qu'as-tu ! Ne sais-tu pas que lui dire 1 — Arrête; tu n'y entends rien (c'est & mon génie familier que je réponds). Tu vas voir qu'avec un ot^etaussi charmant (vous n'étiez pas présente, mademoiselle, ainsi cette louange ne doit pas choquer votre modestie), tu vas voir queje sais jaser comme un perroquet. Mais trouves-tu, butor que tues, unoheure, qu'il te plaît d'appeler grande, nn t«mps bien considérable lorsqu'il est question de goûter, d'avaler à longs traits un bonheur comme celui de pouvoir réparer en quelque sorte les malheurs de l'absence et depouvoirm'entreteoiràmonaiseaveo une personne dont les appâta suffisent pour charmer l'esprit, pour éclairer le cœur et ponr rendre heureux l'onivers entier ? Je me rétracte cependant qnant au dernier article. Ce cœur, ce magasin de tendresse et de sentiment ne pourra faire le bonheur que d'un seul, mais aussi que ce mortel fortuné seroib ingrat s'il portoit envie aux plus grands rois !

Je ne sais cependant si je vous dois des remerclments pour la permis^oo que vous m'avez accordée de voua éerii'e. Elle me fait sentir trop vivement ce que j'ai

40 LE SALON DE UADAME NEOKBR

pordu en m'éloignant de vou9'. La doueeur que cette occupation me procure est -infinimeat supérietffa à tout ce qu'on nomme si faussement plaisirs. Quelle est la compagnie la plus aimable que je ne quitte avec plaisir lorsqu'il est question de pensera toub et àplua , forte raison lorsque je puis espérer que mes pensées irontjusqu'àvous?Mais jesens toujours quelle est la difTérence entre tracée de froides lignes dans la poussière de mon cabinet et épanctier toute mon âme à vos pieds, entre vous avoir présente aux yeux et & l'imagination. Je ne l'ai pas (cette imagination) des plus engourdies, mon cœur m'aide pniBsammeot, et cependant je n'^ jamais pu réussir non & vous peindre tout entière, mais & me représenter un seul de vos regards. Encore si un seul sentiment régaoit dans ces beaux yeux, h force de s'y opinifttrer, on pouipit peutêtre faire quelque chose; mais 1» tranquillité de votre ftme y laisse paroître mille sentiments divera qui {tftroissent et qui s'évanouissent dans le mSme instant. Le moyen de vous peindre %

Il y a dans ce moment cent une heures dix-huit minutes et trente-trois secondes depuis lecommencement de mon exil. Voua m'entendez assez. La chaise part; Crassy se confond avec les nuages. Quel fUt «ion état [ Figurez-vous un prince oriental qu'un revers imprévu a fait passer dans un moment du trAne an- cachot; qu'il se voit privé à la fois de son sceptre, de sa liberté et de sa vue, environné d'esclaves Imfttc^ables qui ignorent ce doux langage qu'il iiiut parief aux ma^ heureux. Ou fiûtes mieux (car anssi bien Dette comparaben ne me ploit point), réalisez la description que

.■.Gowgle

eiBBon 41 ,

tait Mil ton de l'état d'Adam lorsqu'il fut chassé du Paradis et qae le monde entier ne lui oflroit plus qu'un vide afErenx. Bftcoro Adam étoit-11 bien moins & pltùndre que mol. La compagnie d'un objet chéri pour qui il avoit tout sacrlflé lut tenoit lien de tout. Avec une pamlle consolation on ne sent plus gaère ses malheurs. Tout ce qui me consoloit dans mes sombres rêveries ét«it l'eaiiérance de vous revoir à Rotle * je me livrois tout entier & cette douce espérance, rétoie & vos genoux, je vous parlois d'amour et vous ne vous courrouciez point. C'étoit mon imagination qui m'a fourni ce dernier trait ; mais ne la grondez pas, ma raison lui en a ffUt 3ur-I»-cbamp une verte censure. Mon domestique' voulut me foire sortir de ma râverie en me demandant & quelle auberge je vonlois aller. « Oui, lui répondis-je, au moins je la verrai avec moins de gène qu'à Oendve. On ne me fermera pas la porte k six heures du soir. > Je doute qu'& ^^SMt mon valet fît les éloges de ma donceur. Je ne lui al pas encore pardonné d'avoir interrompu cette agréable rdverie. Réalisez-la, mademoiselle, si vous voulez sa gr&oe, c'est le seul moyen de l'obtenir.

J'aurais mille choses & vous dire du reste de mon voyage, des originaux qui m'excédèrent & Rolle, de mes occupations à Lausanne (qui sont telles, par parenthèse, que l'on me croît généralement fou) ; mais on

1. Rolle, peUte ville du amtOB de Vaud, située au bord du lac, entra Genève et Lausanne ; patrie du colonel Laharpe, le prâceptenr de l'empereur Alexandre, auquel elle m élevé une statue.

a mauvaise grâce de vouloir parler toujours de .soimême. Voilà une lettre telle, qne je serai bten contentsi elle vous paroît aussi courte qu'à moi. Je comprends, au reste, qu'il y a peu d'ordre, et autant de vérités que de ratures.

Adieu, mademoiselle; assurez, s'il vous plaît, M. et madame Cupchod de tout mon dévouement et fa-ites bien mes compliments à tous nos amis à Borex '.

J'ai l'honneur d'être, avec une considération toute particulière,

Mademoiselle,

Votre très tiumbte et très obéissant serrit^ur.

E. QiBBON.

Les deux lettres suivantes (sans date également) parussent se rapporter à une période d'iatlmité plus grande. Gibbon a fait ouvertement l'aveu de ses sentiments, et cet aveu n'a point été pris en mauvaise part. On verra qne ces deux lettres se suivent à peu de jours d'intervalle.

Madonoiselle,

Vous dire que la semaine que j'ai passé sftnsvons

voir m'a paru un d&cle seroit vrai, mais seroit trop

usé. Je me distingue trop avantageusement des

autres amants par mes sentiments pour vouloir me

Page 1