U. BERNARD
Fi donc, monsieur I vous parlez comme un proiîuie et vous oublia que vous êtes dans le sanctuaire.
La conversation s'arrête ici et il ne nous reste plus qu'à faire notre choix panni les convives de ce dîner. Commençons par Marmontel, l'auteur des Contes moraux (et aussi de la Neuvaine de Cythèré), qui fut un moment si fêlé au xviii^ siècle, mais dont la sagacité de madame Du Deffant pénétrait déjà la pauvreté littéraire lorsqu'elle disait de lui si vertement : « Ce n'est
1% LE 6AL0N DE UADAUE NKCKEB
qu'uD gueux revêtu de guenilles. » Marmoniel' futeneSbtundes premiers et un des plus assidus parmi les commensaux de madame Necker dont le nom revient souvent dans les Mémoires curieux et pleins de détails peu èdiâaDts qu'il a laissés, dit-iJ, pour l'instruction de ses enfants. On va voir que la manière dont il en parle, en réalité, ne laisse pas de contraster singulièrement avec celle dont il lui parlait. Écoutons d'abord l'auteur des Mémoires :
C'eBtdansun bal bourgeois (circonstance assez slngallëre) i^ue j'avais fitit crjnnaissance avec madame Necker; Jeune alors, assez belle, d'une IVaîcbeur éclatante, dansant iaai, mais de tout son cœur. A peine m'eut-elle entendu nommer, qu'elle vint à moi avec l'air naïf de la joie : < En arrivant & Paris, me ditelle, l'im de mes désirs a été de connaître l'auteur des Contes muraux. Je ne croyais pas faire au bal une si heureuse rencontre... Necker, dit-elle a son mari en l'appelant, venez* vous joindre a moi pour engager M. Marmontel, l'auteur des Contes moraine, à nous Mre l'honneur de venir nous voir. > M. Necker fut très (dvil dans son invitation, et je m'y rendis.
Suivent alors deux pages où Marraontél exprime son opinion sur madame et sur M. Necker. Âpres avoir accordé à la femme quelques éloges
1. Jeab Fraaçoia Marmontel, né à Bort daaa le Limousia, en 1723, mort à Paris, en 1799,
MAKMONTBL 131
qu'il était diffloile de lui refuser, la liécence, la candeur, la bonté, il se répand en critiquée, dont quelques-unes ne sont peut-être pas sans justesse, mais qu'une malTeilIanoe soutenue paraît lui avoir inspirées. Sansgoûtdanssaparure, sans aisance dans son maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa contenance, était trop ajusté pour avoir de la grâse. Son expression s'enSait tellement, que l'emphass en eût été risible si l'on n'eût su qu'elle était Ingé* nue. Les amusements mêmes qu'elle semblait vouloir se procurer avaient leur raison, leur méthode. Tout chea elle était prémédité ; rien ne faisait illusion, rien ne coulait de source. Ce n'était point pour Ses amis, ce n'était point pour elle qu'elle prenait tous ces soins ; c'était pour son marii II fallait que son saloil, son dîner fussent pour lui un délassement, un spectacle.
Aussi les attentions de madameNecker et toutson désir de plaire n'auraient pu vaincre le dégoût d'être à ces dîners pour amuser son mari, s'il n'en eût été là, comme de beaucoup d'autre?
endroits où ia société, Jouissant d'ellft-niême, dispense l'hôte d'être aimable, pourVu qu'il la dispense de s'occuper de lui. Quant À M. Nâkcer, jamais, disent les Mémoires, il n'avait donné lieu & Marmontel de croire qu'il fût son ami ; aussi Marmontel n'était^il pas le sien, et sa femme
132 LE SALON DB UADAME NBOKBR
avait même pour M. Necker une aversion insurmontable.
Quine croirait, en liaantcejugement.queMarmontel ne dût être, h la table de madame Necker, un convive d'assez mauvaise grâce, ayant peine à surmonter le dégoût que ces dinars lui inspiraient ï Qui ne croirait surtout qu'il ait toujours conservé vis-à-vis de M. Necker une attitude flère et indépendante, n'ayant jamais ni reçu ni sollicité un service ? Quelques fragments de sa correspondance vont noua montrer ce qu'il en était. Les lettres écrites par Marmontel à madame Necker, qui ne sont dénuées ni de ânesse ni d'agréments, et qui contiennent d'intéressants détails sur le mouvement littéraire et les commérages académiques du temps , se distinguent surtout par un ton de constante ajlulation dont il serait difficile de mieux soutenir et varier les ressources. S'il met « madame » en tête de ses lettres, c'est qu'on a profané le terme de « mon ange », qui aurait dû être réservé pour elle ; car il ne connut rien de plus céleste que le caractère de son âme. Madame Necker va-t-alle passer quelques mois en Angleterre, il la menace de passer le détroit à la nage pour la rejoindre : « Pourquoi l'amitié n'aurait - elle point son Léandre , comme l'amour î » Il pardonne à Marie-Antoinette sa partialité eu faveur de
HA.RUONTBL 133
Glnok * (Marmontel était un picciniste forcené), parce qu'il apprend qu'ayant rencontré au bois de Boulogne, « aventure assez rare, la bonté, la sagesse, la vérité, la vertu même, elle leur avait fait le plus aimable accueil *■. Les quinze premiers jours de son mariage lui ont paru longs, parce que, pendant ce temps, il a été forcément géparé de madame Necker. Passe-t-il en voiture devant l'avenue de Saint^Ouen, il soupire profondément et dit à sa femme : « Toilà, ma chère enfant, la retraite de l'amitié, de la sagesse et de la vertu. C'est là que les plaisirs de l'esprit et de l'âme sont purs comme on nous ditqu'its le sont dans le ciel.» Et tout de suite sa femme devine que c'est la maison de campagne de madame Necker. Si la nécessité d'assister aux répétitions d'une de ses pièces te force à manquer à un des dîners du mardi (on voit qu'il était de l'intimité), ce dîner qu'il se promet toutes les semaines comme récompense de huit jours de travail, il avouera que c'est une assez pauvre raison pour se priver'd'un honneur que Socrate et Marc-Aurële lui envieraient. Pour
1. Christoptie Otuck. aé dans le haut Palatinat en 1713, mort & Vienne en 17S7, Sur la célèbre querelle des gtuchittes et des piceinisles, lire l'ouTrage de M. Ouatave Desuoiiesterres. <Ua volume in-fi>, Didier.)
134 LE 3AL0N DE MADAUE NBCKBR
montrer que ces fragments, choisis en quelque sorte au hasard, ne donnent point une idée esagérée de l'enthousiasme de Marmontel pour celle qu'il devait dénigrer plus tard dans ses Mémoires, je publierai en entier une de ses lettres qui présente, en outre, l'intérêt de donner une Idée assez exacte du caractère de madame Necker.
Nous apprenons, madame, avec la plus seasible joie que votre santé se rétablit. L'air de votre patrie a sans doute beaucoup de part à ce changement salutaire ; la nature y doit être flère de vous avoir produite et attenLiveà vous conaervop'. Mais, madame, je crois encore que c'est par les causes morales que votre afTaiblissemdntacommencé;et, d'après le principe cowfmnacoreftwtiscwrantMr, ce sera des causes morales que viendra principalement la réparation de vos forces. De continuelles émotions, des affections trop profondes, une (njp vive agitation, enfin les taitigues de l'Ame et d'une &me beaucoup trop sensible, ont mis à de trop longues et trop rudes épreuves des organes trop délicats. Que faut-il donc pour remède à tous ces frop multipliés î autant de moins qui les tempèrent. Je sais bien que le naturel ne se corrige pas, et, s'il estenvousd'dtre susceptible à l'excès des impressions du mal qui arrive à vos semblables, si votre bonté impatiente ne peut voua laisser en repos,
1. Madame Necker voyageait à ce moment sur lea bords du lac de Genève.
HASMONTBL 135
cet excès de vertu est un vioe dont il sera difflcfle de vous guérir. Mais il en est de oetui-l& comme'de tous les autres ; quand on n'a pas la force de les combattre et de les vaincre, il faut se dérober aux occasions d'y Bucoomber. Votre Ame a pfis ici, depuis quelques années, trop de liens de conunisération et d'aSection qui la détrnisent ; je ne vous demande pas de les rompre, mais de les relâcher. Vous auriez besoin de vivre quelque temps an moins dans un pays où il n'y eût point de malheureux. loi, je vois qu'au lieu de ménager votre sensibiUté, on l'excite ; et, comme on aime à voir l'effet du pathétique sur une &me qui s'en pénètre, dès qu'il arrive quelque chose de bien triste et de bien touchant, on va bien vite vous le conter. C'est un plaisir cruel que vos amis se donnent (moi peut-être tout le premier) sans s'apercevoir que c'est un doux poison qu'ils vous font avaler sans cesse. Non, madame, je ne veux pas vons entretenir que de choses réjouissantes, et je prends le manteau de Démocrite pour être, votre médecin.
Marmontel entre ici dans quelques détails des plus intimes sur la santé de sa femme et de son en&uit, puis il continue:
Le matin, je m'occupe, et, l'après-dîner, je végète et m'amuse de tout ; en cela j'oserai, madame, vous inviter à suivre mon exemple ; rien n'est plus sain que cette indolence et cet abandon de soi-même; et, s'il vous est possible de voua mettre a ce régime, je réponds de votre santé. M. Thomas désireroit que vous
allassiez passer l'hiver dans les provinces du midi, il en parle bien à son aise, lai qni doit y être avec vous . Je suis généreux, et, quoique retenu & Paris, je pensa comme lui, et vous exhorte à me priver cette année de l'un des plus grands charmes de ma vie. J'en serai bien dédommagé si, comme je le pense, la douceur do climat et surtout le calme d'une vie plus isolée achèvent de vous rétablir.
Pardon, madame, je liiia le médecin, et je ne le fais paa gaîment, mais que j'apprenne que votre santé va mieux, je vous promets d'être joyeux jusqu'à la folie.' Pour être gai, il iïiut ôtre beureux et je ne puis l'être qu'autant que je n'aurai plus rien à désirer pour vous.
Quant aux rapports de Marmontel avec M. Necker * qui ne lui avait jamais donné lieu de croire qu'il fût SCO ami », jamais solliciteur plus intrépide ne lassa plus souvent la patience d'un contrôleur général. Qu'il s'agisse de lui-même,' et d'une pension sur la cassette royale qu'il vou-' drait obtenir par l'intermédiaire de M. Necker ; d'un oncle de sa femme (nièce de l'abbé Morellet) qui sollicite une place à la caisse de Poissy ; d'un beau-ftère du susdit abbé qui voudrait conserver son Uard dans les octrois de Lyon, ou de tout autre parent ou allié, Marmontel ne met pas au service de ses demandes incessantes moins de souplesse d'arçuments et de variété d'intonations qu'il n'en apporte dans les compli-
UARHOHTSL 137
ments adressés à madame Necker. Tantôt il se pose en personnage désintéressé. Il ne se mêle pas souvent de sollicitations, etil est trop reconnaissant des bontés de M. et de madame Necker pour en abuser par des demandes importunes. Tantôt il se prosterne dans des effusions de gratitude : « les paroles lui manquent ; vox faucibus fiœsit, ■ et le souvenir de la bonté qu'on a eue pour lui, lui sera plus précieux que le service rendu.
Parfois, au contraire, il prend le ton de l'aigreur; s'il ne peut obtenirde M, Kecker ce qu'il obtiendrait d'un ministre juste, il sera obligé de dire à la famille de sa femme (dont il me semble que l'aversion n'était pas si insurmontable) qu'il est décidément sans influence et de l'engager à employer des protections plus puissantes. Mais, lorsqu'il a obtenu ce qu'il demande, il ne pense pas un instant à méconnaître les obligations qu'il a contractées vis-à-vis de M.Necker. Ce n'est pas à un homme comme lui que la reconnaissance est pénible ; il se fait gloire d'en devoir à M. Necker et il est âer de ses bontés.
Il faut, pour être tout à fait équitable, reconnaître que Marmontel payait en monnaie d'auteur les services d'argent que lui rendait M. Nec-^ ker. A sa qualité d'historiographe du roi on peut dire qu'il joignait celle de poète attitré delà familleNecker.Nous leverrons plus tard rimerdes
couplets pour mademoiselle Necker. Maia, avant de célébrer les charmes de la 1111e, il avait commencé par chanter ceux de la mère. La Sainte- Suzanne lui inspirait une pièce de vers dans le goût du temps, où 11 représente chaque dieu et chaque déesse de l'Olympe voulant faire quelque don à une mortelle: Apollon la poésie, Minerve ta sagesse, Vénus la grâce, et chargeant la Vérité du choix.
Qui fut chargé du messaget
Ce fut l'aimable Vérité.
De ces doua le juate partage
Fat remis à son équité.
A les placer elle a'empresse.
Mais, bieatât, ayant deviné
Qu'ils avaieat tous la même adresse,
A Suzanne elle a tout donné.
Un autre jour, il envoyait à madame Neckei son propre buste, avec ces vers gravés au bas;
A l'âme la plus pure, au plus sublime cœur Que ces traits après moi rappellent ma mémoire, 1 Son amitié fit mon bonheur.
Bon souvenir fera ma gloire.
Et madame Necker luirépondaittout aussitôt
Lea sou^a, tu le vois, se troublent pcûnt son cœvx,
1\ se laisse adorer des flllea de Mémoire, H donneà ses amisle soin de son bonheur Et l'onivers prend celni de sa gloire*
l'abbâ uorrllht 130
La gloire de Marmontel 1 C'était bien là une deces expressions enflées dont l'emphase paraissait si lisible à Marmontel lui-même. Mais c'était l'amitié qui dictait le langage de madame Necker, et, puisque ce même sentiment n'a pas dicté dans ses Mémoires celui de Marmontel, il était juste que des documents sans réplique vinssent le replacer dans son attitude véritable d'obséquieuse importunité.
L'abbé Moreltet S dont la famille besogneuse faisait si fréquemment appel à la protection de M. Necker, avait été arec Marmont«l un des premiers habitués du vendredi. Madame Necker l'avait connu avant son mariage ; car il ft^uentait le petit salon de madame de Vermenoux, et elle portait sur lui un jugement assez juste et spirituel lorsqu'elle écrivait à Moultou :
L'abbé Morellet vous aura remis une lettre de ma part ; c'est un bel esprit de Paris qui n'est pas môme capable de sentir tout le vôtre ; en revanche, il a des connaissances, des talents, de la philosophie et de la méthode ; d'ailleurs, c'est un oura mal léché qui ne se doute pas qu'il y ait un usage du inonda et que cet univers soit composé de grands et de petits, d'hommes
1. L'abbé André Morellet, né & Lson en 1727, mort A Paris en 1819, malgré son titre ecclésiastique, vivait fort avant dans l'intimité des philosophes. Il écrirait dana l'Encyclopédie et a laissé deus volume'; de Mâmoiree.
et de femmes ; il a de la candeur, de la probité, mille qualités uonnStea et assez de religion pour soup^nner qu'il peut y avoir un Dieu et pour l'avouer quelquefois à ses amis, lorsqu'il les coUD^t discrets et d'un commerce aùr; je l'aime cepeadant et je crois que Dieu lui pardonnera son incrédulité qui ne part pas du cœur.
S'il faut en croire l'abbé Morellet dans ses Mémoires, madame Necker se serait adressée à lui, en même temps qu'à Marmoutel et à l'abbé Ra]'nal, pour « jeter les fondements de sa société littéraire >, et ce serait lui qui aurait conseillé le clioiz du vendredi. L'abbà convient que, chez madame Necker, on causait agréablement de littérature et qu'elle-même en parlait fort bien, tout en se plaignant que, sur d'autres sujets, la conversation fût contrainte par lasévér té de la mMtresse de la maison, « qui souffroit surtout de la liberté des opinions religieuses ». Quant à ses relations avec M. Necker, elles furent d'une natare plus délicate. L'abbé Morellet se trouva en contradiction directe avec lui lorsqu'il attaqua le privilège de la compagnie des Indes, que M. Necker s'était chargé de défendre. A tort ou à raison, l'abbé Morellet fut soupçonné de n'avoir pas joué dans cette affaiite un rôle tout à fait désintéressé; Grimm l'accuse formellement d'avoir porté sous le manteau de
l'abbA morbllbt 141
la philosophie la livrée d'un financier ; M. Boatin ' et Diderot, de s'être vendu pour une pension. Aussi M. Necker avait-il vertement relevé les imputations de l'abbé Morellet dans un mémoire en réplique; ce qui n'empêcha pas l'abbé, pendant tout le temps que dura la controverse, de venir s'asseoir chaque vendredi à la table de M. Necker, comme si aucun nuage ne s'était élevé entre eux... « Etétûentles bonnes âmes singulièrement édifiées , dit Grimm dans sa Correspondance littéraire, de l'âme sans fiel de ce digne ecclésiastique, lequel s'asseyait une fois par semaine àlatabledeM. Necker, comme si de rien n'était, après en avoir reçu cinquante coups d'étrivîères, bien appliqués, au milieu des acclamations du public. »
Le souvenir des cinquante coups d'étrivières, et même une brouille passagère survenue au moment de la discussion que souleva entre M. Necker et Turgot * la question du commerce des grains, n'empêchèrent pas l'abbé Morellet de mettre à profit, sinon pour lui, du moins pour sa famille, la protection de M. Nec-
1. BoutiD s'éttùt rendu célèbre an siècle dernier par les Jardins qu'il avait créés k TiTOli et qu'on appelait aussi la Folie Boulin.
S. Aane^Robert Turgot, baroa de l'Aulne, né & Paria en 17ï7, mort en 1781.
143 LE SALON DB UADAUB NBCKBR
ker durant son passage au contrôle général Aussi était-ce pour l'abbé une tâche assez délicate que de parler dans ses Mémoires de toutes ces vicissitudes. 11 faut lui rendre cette justice qu'il se tire de la difficulté avec assez de tact et de convenance , tout en s'exprimant sur le compte de M. Necker d'un ton plus cavalier, on va le voir, que celui de ses lettres. 11 déclare que ses principales doctrines économiquesne peuvent pas soutenir l'examen, et, dans son langage un peu lourd, il lui refuse, « sur les principes de l'organisation des gouvernements, les connaissances solides et approfondies qui sont nécessaires pour se guider parmi les éoueils ». Mais il est surtout sévère pour le style de M. Necker, « chez lequel on trouve parfois, & la vérité, des expressions heureuses et de beaux mouvements, mais où l'on remarque trop souvent de la recherche, des tournures peu naturelles, des incorrections assez choquantes, et surtout une emphase qui fatigue l'esprit».
L'abbé Morellet n'en jugeait pas toujours
ainsi ; car voici en quels termes il remerciait
madame Necker de l'envoi de l'ouvrage de son
marisar l'Importance des opinions religieuses :
Madame,
Je crois devoir vous adresser plutôt qu'à M. Nedier lui-même les remerciemeota et les éloges que mérite
l'abbé MOaELLET 143
son deroier ouTrage delà part de tous ceux qui aiment l'éloquence et la vertu. Je veux lui épargner pour ma part l'embarras que lui causeront les louanges directes qu'il sera, d'ailleurs, forcé d'essuyer et souvent et long- ' temps ; elles cesseront de l'importuner en passant par votre bouche, et mon hommage particulier gagnera ii être présenté par voua. Je viens d'achever ce gros volume, qui m'a paru conrt. L'auteur y a véritablement épuisé son sujet, il l'a vu sous des faces toutes nouvelles et inconnues avant lui. 11 développe avec une extrême sagacité des idées très composées ; il rend visibles des rapports abstraits. U démêle et analyse une foule de sentiments cachés et délicata et ce qui distingue surfout sa manière de toute autre^ 11 a l'art de changer l'aride métaphysique en une morale touchante. Je regarde son ouvrage comme une des productions les plus précieuses de notre siècle ot qu'on citera constamment quand on voudra comparer nos richesses à celles du beau siècle qui nous a précédés. Je vous parlerois aussi de tout l'esprit que l'auteur y a i-épandu si je ne savois très bien que cet éloge n'est pas celui qui vous touchera le plus. J'admire enftn la modération avec laquelle il parle de ses antagonistes et l'adresse avec laquelle il a évité de blesser les partisans des formes religieuses du pays où il vit. Son livre sera de toutes les communions, je le prie do m'admettre dans la sienne. Noua pouvons avoir encore ensemble quelques disputes théologiques sur les d^ tails ; mais il n'y aura pas de quoi fïiire une hérésie. Les hérétiques serontpour moiceux-lii(3'ilenest)qui ne reconnoitront pas les mérites et les beautés de cet
ouvrage. Je voua supplie de rendre à M. Necker l'opinion que j'en ai prise et d'agréer l'hommage de mon profond respect.
Les hérétigues l'ont emporté, et, depuis longtemps, on ne cite plus l'ouvrage de M. Necker comme un des monuments littéraires qui permettent au XYur siècle de soutenir la comparaison avec le siècle précédent ; mais on pourrait citer la lettre de l'abbé Morellet, comme un modèle élégant de l'art, toujours en honneur, d'adresser à un auteur des compliments qui dépassent peut-être un peu ta mesure de la £rancbise.
GEIMM — DIDEItOT
Si Marmoniel et même l'abbé Morellet ont joué de leur vivant un rôle brillant dans le saloo de madame Necker, leur réputation est aujourd'hui singulièrement effacée par celle d'un homme dont le nom intéressera peut-être davantage le lecteur. Je ne sais si c'est au piquant des Mémoires de madame d'Épinay, ou au mérite de sa Correspondance littéraire que Qrimm * doit le regain de popularité dont il jouit de notre temps. L'attention des curieux a été tout récemment appelée de nouveau sur lui, par la publication simultanée d'une édition complète de sa célèbre correspondance et par celle {trop peu
1. Frédâric-Melehior Grimm, oé à Ratisbonne eu 1783, mort à Gotlia en ISOT.
répandue en France), des lettres qu'il échan^ geait avec Catherine II ». Aussi le moment seraitil singulièrement bien choisi pour une étude qui viendrait fixer les traits de cette physionomie encore indécise. Je n'ai pas à rechercher si cette étude laisserait subsister tout entière la réputation de droiture, de dignité et — s'il est permis d'employer, en parlant d'un homme du xviii* siècle, une expression aussi moderne — de « comme il faut », que Qrimm avait su de son vivant s'acquérir avec beaucoup d'habileté. Il ûtut voir comme, dans ses lettres, Catherine traite cette dignité et comme elle lave la tête à celui qu'elle appelle, tantôt monsieur le philosophe, tantôt Céleste iaron, mais plus souvent et avec plus de raison, monsieur le sou{fre~ douleur, ou Son Excellence souffre-douleurîenne, et qui, dit^elle, n'est jamais plus heureux « que quand il est auprès, proche, & côté, par devant ou par derrière quelque altesse d'Allemagne ». Cette question serait tout à Tait hors de mon sujet; car, dans ses relations avec madame Necker, Grimm ne va se montrer à nous que sous son aspect habituel
1. Les lettres de la grande Catherine à Grimm ont été publiées en Russie, ainsi que celles de Grimm à Catherine. Celles-ci forment un volume à part et sont remarquables par leur insigniâaiice.
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d'homme de lettres discret, spirituel et courtois. Grimm paraît, dans les premiers temps, avoir apporté une certaine réserve dans ses relations avec madameNecker.Probablementil se plaisait trop dans l'intimité de madame d'Ëpinay ' pour se laisser volontiers attirer ailleurs, et il n'était pas toujours focile de l'avoir à souper, k en juger par ce petit billet assez agréablement tourné, que madame Necker lui écrivait au début de leurs relations :
M. Tronchia soupe chez moi samedi. M. Orimm ne soupe guère et le lui proposer, c'est assurément faire une iadiscrélion . Cependant je me tiasarde à la commettre. Peut-âtre ma lettre voua trouvera dans un moment qui me sera &varable ; car, quoi qu'on en dise, je ne vous en croirai pas incapable, tant que je sentirai dans mou cœur tant de disposition à voua pardonner. Venez donc, monsieur, si vous êtes à Paris et si ma proposition ne vous gdne pas trop. Vous me ferez un double plaisir.
J'ai annoncé à M . Necker avec tous les ménagements convenables les arrangements que vous avès pris pour vos biUei»; mais je n'ai pas vu sur sa physionomie ce bouleversement auquel je m'attendois, et il &ut vous
1. Louise-Florence-PétroDille Tardieu d'EacIsvelles, née en 1725, épousa son couaia, M. de Lalb'e d'Épinay, fermier général, et mourut eu 1783. Sa longue liaison avec Orimm, ses dâmélâs avec Kousseau et surtout la publlcHtien de ses Mémoires l'ont rendue célèbre.
avouer que, malgré tous vos desseins de lui nuire, je crains que vos convenances ne aeyent toujours les siennes. Adieu, monsieur, vous connoissez toute mon amitié et vous savez mieux que moi combieD elle est fondée.
Il n'était guère commode à Grimm de refuser une invitation faite d'aussi bonne grâce, surtout si, comme cela parait résulter de la lettre de madame Necker, elle lui avait servi d'intermédiaire auprès de son mari dans quelque affaire d'argent. Grimm trouva sans doute dans la société de madame Necli.er plus d'agréments qu'il n'avait supposé ; car il ne tarda pas à se départir de sa froideur; bientôt il va se plaindre d'être logé trop loin de madame Necker, et de ne pouvoir satisfaire assez aisément le désir constant qu'il aurait de la voir ;
D'bomienr, loi écrit-il, je ne peux pas vous trouver d'autre tjDrt que celui de loger daDS la rue de Cléry et de n'être point établie entre la place Vendôme et le Palais-Royal. Ce tort est impardonnable, madame. Je sensquo je vous verrois tous les jours un petit moment, et je sens encore mieux tout ce que je perds à vous voir si peu. Tenez, cela ne convient eu aucune fa^D & une passion pourrons qui ne fait que croître et embellir. Je haÎB Paria que vous aimez, parce qu'on n'y peut accorder ses devoirs avec les plaisirs de l'àme les pliiâ légitimes, et j'enrage d'être chez moi cloué sur
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ma chaise, quand je paurrois être chez vous à causer bien doucement au coin du feu.
A partir de cette entrée en relations, le nom de madame Necker revient souvent dans la correspondance de Grimm, C'est à lui qu'on doit le récit de ce dîner célèbre où dix-sept hommes de lettres, réunis autour de la table de madame Necker, proposèrent d'ériger par .souscription une statue à Voltaire, épisode bien connu de l'histoire littéraire du xvm° siècle, qui devint à la longue pour madame Necker l'occasion de contrariétés sans nombre, à raison de l'entêtement que mit Pigalle ' à représenter Voltaire presque nu, mais qui lui valut en revanche l'hommage de ces vers un peu lestes du patriarche de Ferney :
Ab I si Jamais de ma façon Do ïoa attraits on voit l'imatte, On sait comment PygmaLion Traitait autrefois soo ouvrage,
Grimm estun hommedetrop bonne compagnie pour imiter la sévérité dédaigneuse du langage de Marmontel sur le compte d'une femme chez laquelle il était fréquemment reçu. Cependant
1. Jeau Baptiste Pigalle, nâ à Paris en 1714, mort m 1785. La statue de Voiture par Pigalle est ai^onrd'hui an paioisde l'IasUtut.
il nourrit contre elle un grief: c'est sa prétention à des convictions religieuses dont la solidité lui laisse des doutes. « Hypatie-Necker, écritil un jour à propos du Système de la nature ', passe sa vie avec des systématiques, mais elle est dévote à sa manière. Elle voudrait être sincèrement huguenote ou socinienne, ou déistique ; on plutôt, pour être quelque chose, elle prend le parti de ne se rendre compte sur rien. » Malgré ce dédain, tirimm fut un jour obligé de convenir que, si, au point de vue théologique, les opinions de madame Necker n'étaient pas très solidement assises, elle avait du moins singulièrement à cœur de les faire respecter. Un certain vendredi, comme on allait se mettre à table, la discussion s'engagea sur je ne sais quel point de controverse religieuse. Blessée de quelque opinion mise en avant par Grimm, madame Necker lui répondit d'abord avec vivacité ; puis, comme Grimm tenait bon, elle perdit tout empire sur ses nerfe et fondit en larmes devant tous ses convives un peu décontenancés. Le soir même, madame Necker, honteuse de son emportement, adressait à Grimm une lettre où elle s'excusait
1. Le S]/slème de la nature ou des lois du monde phy^ Sique et moral eat un ouvrage ea deux volumes in-8° que le baron d'Holbach avait publié à Londres eu 1770 eoua le pseudooyme de Mirubaud.
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de la vivacité qu'ella avait montrée, et Grimm lui répondait avec empressement :
Votre lettre, madame, m'a causé l'émotion la plus inattendue. Elle m'a pénétré, confondu; elle m'a fait tondre en larmes comme un enfant, et rais dans l'impnssibilité de tenir la plume dans le premier moment. A propos de ç[uoi venez-vous doûc exercer cet empire sur moi? Vous me demandez pardon, de quoi, de quelle offense ? Je voua le jure, avectoute la sincérité et la vérité qui me sont natureUea, que l'idée d'un reproche à vous faire n'a paa approché de moi et ne se seroit jamais présentée à mon esprit sans votre lettre. Trois sentiments m'ont occupé en un clin d'œil. Le premier étoit de me reprocher d'avoir touché étourdiment h une corde que l'importance du moment rendoit si délicate; le second d'aimer et d'admirer le feu avec lequel vous m'aviez arrêté an premier mot ; le troisième de me blâmer de l'émotion que je venoia de vous causer involontairement; et qui pou voit nuire à votre santé au moment surtout où voua vous mettiez à table. Jugea vous-même, madame, ai j'ai pu me méprendre aux motiâ de cette émotion et si l'idée d'une offense de votre part a pu approcher de moi.
Le seul regret que j'ai éprouvé, c'est de n'avoir pu m'expliquer assez pour établir que, quoi que notre religion nous ordonne de croire sur sa nécessité, elle avait une horreur invincible pour l'intolérance et la persécution, et qu'un de nos principes les plus invariables était de laisser chacun le maître de sa croyance et de sa conscience. La chaleur avec laquelle vous
D.3l.za..ïG0"0gle
m'avez réprimé ne m'a fait sentir que riQCOQTénien( d'une proposition mal expliquée pour le moment. Daignez m'estimer assez, madame, pour être sûre que i'atta«li9 à ce moment la môme importance que tous, et surtout daignez vous désabuser sur ce que vous appelez l'ascendant de mon opinion. Quoique j'aie sur tous les olyeta des opinions très arrôtées, je n'ai pas souvent occasion de les montrer, et je vous avoue en toute huroilité que, toutes les fois que je les laisse entrevoir, elles éprouvent dans la société la plus grande inattention et la plus complète indifférence. Cela ne les change pas à la vérité, mais cela m'est infiniment commode. J'irai tantôt me mettre à vos pieds et je me trouverai heureux si je puis vous convaincre que j'attache à vos bontés le prix qu'elles méritent. Cette idée ne peut être rendue que par cette expression commune ; mais il me semble que, depuis votre lettre, je le sens beaucoup plus vivement et plus profondément.
Pendant toute la durée du long voyage en Prusse et en Russie qu'il entreprit de compagnie avec Diderot, Griram fut en correspondance régulière avecmadameNecker. Ses lettres, écrites d'une plume alerte et facile sont curieuses à plus d'un titre. On y voit avec quelle bonne grâce ces fiers philosophes du xynr siècle savaient se prêter au rôle de courtisan. Tantôt il s'habille en berger, avec une houlette et uahabltvertpomme, pour jouer son rôle dans une fête
pastorale que le prince Henri ' donne au château de Rheinsberg, « Voua pensez bien, ajoute-t-il, . qu'il ne siéroit pas à un polisson de philosophe I échappé de la rue Sainte-Anne de vouloir être' excepté de la règle générale. » Tantôt il accompagne, au contraire, le roi de Pru3se aux manœuvres militaires avec un zèle qui, asauret-il, l'a édifié, et il ne se montre pas moins exact aux comédies, opéras et illuminations. Il est singuliërementfier d&ce qu'à son audiencedecongé, Frédéric ait daigné causer avec lui une demiheure entre chien et loup, comme font les bonnes gens et de ce qu'il ait appelé un de ses hussards de chambre pour le faire -éclairer, sans y mettre plus de façons. Il voudrait voir le philosophe de Sans-Souci assis un vendredi auprès de madame Necker, et il le voudrait pour le philosophe comme pour elle ; car il veirait le train de Paris, et elle le verrait faire autant de train qu'en Pologne, quoique d'un genre tout différent. « Jevousjure,ajoute-t^il,qu'onnese douteroit pas d'avoir affaire avec un copartageant. »
I 1. Le prince Henri de Pmase, troisième flls du roi FrÉdérie-Ouillaume, frère de Frédéric le Grand, fut un des plus babiles IleutenanU de sou frère et remporta plusieurs avantages sigualés pendant la guerre de Sept aaa. Il avait, de plus, le goût des lettres et des arts, et menait, dans son château de Rheinsberg, une existence à la Conti, dit Sainte- Beuve. Il y mourut en 1802.
Si Griram avait été déjà fasciné par le copartageant, que sera-ce lorsqu'il approchera de la copartageante 9 A peine eat-il arrivé or Russie eta-t-ilpu, «en adorant ladiTinité de cetempire, remplir le but de son dévot pèlerinage », que l'enthousiasme le saisit. La vie errante qu'il mène depuis quelque temps n'est pas précisément de sou choix, mais le moyen de résister à l'impératrice de Russie 1 Puisque la Porte Ottomane n'a pas trouvé ce secret-là, il n'est pas très étonnant qu'il ne l'ait pas su. A mesure qu'il s'est approché des frontières de son empire, les marques de sa bonté, ou, pour parler en termes propres et plus ridiculement, les attentions de l'amitié la plus délicate se sont multipliées à l'excès. « Comment cela se conserve-t-il sur le trône ï » Il passe sa vie à la cour de Catherine et dans son cabinet à peu près comme il la passerait à Saint- Ouen, et cela lui ôte le courage de penser aux sacrifices qu'il a faits pour jouir de ce rêve singulier. Diderot doit, ainsi que lui, se tenir pour bien heureux ; car, indépendamment des bontés d'une grande et charmante princesse, il aura vu les creusets, les laboratoires et toutes les opérations chimiques moyennant lesquelles on refait une -nation sans qu'elle le sache et sans que cela fasse le moindre bruit. L'attitude des deux amis à la cour de Catherine ressortira au reste
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mieux encore de ce fragment de lettre dont quelques reproches adressés à Grimm par madame Necker sur son silence expliquent le déliut.
' A Pétei-sbonrg, ce 13 novembre 1T73.
Si TOUS saviez, madame, le plaisir qu'il y a de recevoir et de lire à Pétersbourg une lettre de Saiiit- Oueo, je parie que j'aurois reçu la vôtre quinze jours plutôt. Mais il est décidé que vous ôt«a rancunière, et, parce que mon malheureux sortnem'avait pas permis de vous écrire qu'après avoir endossé l'habit de Irerger àE-heinsberg, vous avez cru qu'il était bon de me laisser tout le temps de reprendre mes habits ordinaires. Je fîkis grand cas de la rancune, j'aime qu'on aoit vindicatif, et je ne m'estime pas, entre autres raisons, parce que je ne sais ni hair ni me venger. Mais vous qui fii«8 la générosité et la justice en personne, comment ne vous a-t-il pas passé par la tête qu'on pauvre diable errant de cour en cour, de bal en bal, de fâtes en tStes, à la suite d'un prince, ne manqueroit pas d'empressement d'avoir de vos no uvelles par vous-même ? Madame Geoffirin en a jugé et m'a traité en conséquence.
Sans reproche je vous avota écrit avant tons mes amis les plus anciens, les plus intimes, tant j'étois pressé d'avoir de vos nouvelles, et toutes les lettres pi'écédentes, tontes celles que j'avois écrites troia mois de suite après mon départ de Paris avoient été des lettres d'affaires indispensables ; car, lorsqu'il s'agit des affaires des autres, je pense qu'il iï^nt étra
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sur le grabat avec fièvre et transport ou s'eiéeuter. Mais je suis enchanté d'avoir cette querelle à voua faire ; premièrement, madame, parce que je suia bien aise de vous trouver un défaut ou plutôt d'avoir & :cit«r une occasion où vous n'avez pas fait au mieux jpossible, car malbeureusemeat c'est à quoi tout se reliait; en second lieu, parce que je suis charmé d'avoir .'quelque chose à vous pardonner pour vous récompenser du généreux pardon que vous avez accordé & M. Diderot. Je savoia bien que voua en viendriez Ift, maisj'aimequecelasoit Mt. Jevous l'ai dit, madame, c'est un homme perdu si on veut juger son allure suivant les principes reçus. Vous me direz : < Tant pis pour son allure s'il lui faut des principes à part ! > Cela peut ^tre ; mais les grandes tètes sont âiites pour saisir et juger l'ensemble d'un homme qui n'est pas dans l'ordre commun. C'est ainsi que le juge l'impératrice et elle en est aussi enchantée qu'étonnée. Elle est même persuadée, quoique je lui dise tant que je peux que nou3 sommes tous de grands hommes, que nous aurions de la peine à lui envoyer de Paris une demi-douzaine de têtes de cette trempe. Il est cependant avec elle tout aussi singulier, tout aussi original, tout aussi Diderot qu'avec vous. Il lui prend la main comme & vous, il lui secoue le bras comme à vous, il s'assied à ses côtés ' comme chez vous ; mais, en ce dernier point, il obéit aux ordres souverains et vous jugez bien qu'on ne s'assied vis-à-vis de Sa Majesté que quand on y est forcé.
Je ne vous parlerai point de ses bontés pour moi, parce que je ne le pourrois sans une extrême
conftislon. Je me tirois d'aflfaire avec le roi de Pmsso parce que nous étions à deux de jeu, lui grand roi, moi petit amateur de sagesse. Mais avec l'impératrice, c'est autre chose. Lorsqu'elle a quitté la représentation du trAue, on ne trouve plus dans son cabinet do souveraioe, on troure une femme qui cause au milieu d'un cercle d'amis. Or, lorsque, en tombant des nues, on se trouve admis dans ce cercle, on compare nécessairement son peu de mérite à un avantage si inattendu, et ce parallèle humilie et décourage. Cequi n'a pas peu ajouté à macoofusion, c'est que l'Académie impériale des sciences m'a élu en même temps que M. Diderot comme associé étranger. N'ayant pas le moindre soupçon de cette niche, je n'ai pu l'esquiver. C'est peut-être la seule occasion où je me soucioispaa d'être associé à M. Diderot, mais c'est un tour que m'a joué M. le comte Orloff ' chef de l'Académie, peut- 6tre au scu de l'impératrice.
Aux nouvelles que Grimm lui adressait de la cour de Catherine, madame Necker répondait par des nouvelles de Paris, et le silence qu'elle gardait sur elle-même, sur sa santé, sur son mari, sur sa fllle lui attirait h son tour de la part de Grimm des reproches affectueux auxquels elle répondait, non sans agrément, par la lettre suivante:
/ 1. Grégoire Vladimir Orloff, oé en 1734, flit l'un des auteurs do la révolution de palais qui fil périr Pierre III et qui mit Catherine II sur le trâne. Il mourut à Moscou
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Je commence, monsieur, par voua répéter aéiiensement que, loin d'avoir été étonnée du retard de votre Mire, je l'ai été,au contraire, devotrediligeDce; que, si je n'y ai pas répondu promptement, ce n'est ni vengeance, ni ingratitude, mais seulement affaires et maladies, et queje n'ai et je ne me crois aucun droit sur votre amitié que ceux de l'amitié mâme, et qu'enfin, si je remarque la conduite des autres, c'est sans vétilleries,etsealementlorsqn'on ne paye ma sensibilité et monzëleque par de mauvais procédés. Ahnit cents lieues on peut se méprendre et condamner ses amis ir^ustement. Je me suis méprise aussi sur ce qui pouvoit vous intéresser ; j'ai crn voiâ plaire en vous donnant des nouvelles detacapitale; je pensois qu'à Pétersbourg on aimoit les vers et les événements. Je ne vous dirai donc 'pas que l'on met des nouvelles entraves ft l'impression, que tout Paris est divisé entre Gretri ' et Gloucb, et que les plus modérés assurent qu'ils ont quelques gouttes de sang A verser pour l'un ou pour l'antre; qu'un jeune homme Ht & lui seul toute une pièce mieux que la meilleure troupe possible, et qu'on emporte les femmes mortes ou mourantes au sortir de ce spectacle ; que nous attendons l'empereur ce printemps; que M. de Buffon ftiit imprimer un ouvrage sur les éléments et uo autre sur les planâtes, où il nous dit au juste la température de chaque astre et presque le caractère de tous les babi-
1. (André-Ernest-Modeste) Oretry, aé à Liège en 1741, moi-t en 1813, auteur de Richard Ceeur-de-Lion et d'autrea o.,jraa célèbres.
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tansre3pectif^;quel'éloge de Colbert*oontintie Savoir le plus grand succès. Mais je tous dirai, en revanche, que les raûtrea de ma ftlle sont très contents d'elle et queM. Necker engraisse que c'est une bénédiction. Ah ç&, convenez, monsieur, que voua aviez un peu d'tiumeur quand vous m'avez écrit; j'en suis charmée: c'est le premier tort que vous aurez eu de votre vie, et l'on pent dire de vous ce que madame Oeoffrin dit d'ellemême : < Faites des vœux pour que j'aye un tort, afin queje le répare. > Je compte donc que vous m'aimerez un lieu plus, et c'est dans cette douoe confiance que je reprends l'air serein de l'amitié.
Notre société est toujours la même. On y parle souvent de vous et l'on maudit votreabsence tout en convenant qu'elle est nùsonnable. madame Geoflfrin continue ft me gronder, à sa grande satisfaction et à la mienne. L'abbé Raynal exprime les étrangers jusqu'& la dernière goutte ; l'ambassadeur (de Naples) rit et fait encore plus rire les autres; moi, j'écoute toujours avec quelque distinction. M. Necker ne parle ni n'écoute et se nourrit assez bien en su^nt ses pâtes. M. Snard prend dos mouches avec une dextérité charmante. Tout le monde vous attend et se forge des félicités des récits que vous allez nous faire : nous vous entendrons parler du laboratoire, des opérations chymlques et TOUS serez obligé de convenir, monsieur, que, si l'on peut fkira des hommes dans un alambic, c'est encore & unefenune que ce talent étoit réservé.
I. L'éloge de i'olbert par M. Necker veasît d'être couroutiû pur l'Acadéiuic française.
Le retour de Grimm à Paris mit fln à sa .correspondance habituelle avec madame Kecker, mais non point k son enthousiasme philosophique pour Catherine. Après pius de dix ans, il établissait entre les procédés de gouvernement de l'impératrice de Russie et ceux de M. Neckerun parallèle singulier dont l'impératrice n'aurait peut-être pas accepté tous les termes :
Vous &it6s, madame, en parlant de mou héroïne (il
s'agit toujours de Catherine), un éloge absolument neuf du despotisme; mais cet éloge ne le lui fera paâ aimer davantage. Il n'y a peut-être que moi au monde qui sache distinctement le secret de son règne, employé tout entier à miner les hases du despotisme eià donner, avec le temps, à ses peuples te sentiment delà liberté; je disavec le temps, parce qu'il n'est pas pins poBstbledeh&terce fVuit précieux qu'aucun autre. Que son projet réussisse ou qu'il soit interrompu et anéanti après elle, il n'en sera pas moins connu lorsqu'elle ne aéra plus, et il viendra un temps où quelque bon esprit nesera pas peuftappe de l'extrême ressemblance de son système de gouvernement avec celui de M. Necker.
Le plan de partager l'empire en vtngtHleux gouvernements qu'elle a conçu il y a douze ans, qu'elle a pousuivi, exécuté, perfectionné successivement avec une constance et une sagesse saua pareilles, indépendamment de l'avantage d'attacber les hommes de tous les ordres par leurs fonctions à la chose publique
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et de iWre des sujets, des citoyens, n'a eu d'aiitrtibut que celui que M. Necker se proposoit d'opérer par l'établissement des assemblées proviEciales. Son prqjet réalisé c'a eu aucun éclat, parce qu'il est exécuté au milieu d'uue nation qui n'est pas encore exercée à calculer les conséquences morales d'une opération politique; mais il viendra un temps où ce rapprochement entre deux têtes quise mêlaient d'administration dans deux points ai éloignés, frappera d'étonnement.
Puisqn'à en croire Grimm, il est le seul au monde qui ait su distinctement le secret du règne de Catherine.ilauraittiiendûnousexpliquer certains épisodes de ce règne qui ne sont guère k l'iionneur de son héroïne. Quant au dessein qu'il lui prête de miner les bases du despotisme et de donner, avec le temps, à ses peuples le sentiment de la liberté, j'imagine qu'il dut en rabattre un peu lorsque, dès les débuts de la révolution iï-ançaise, Catherine semitdans ses lettres à lui parler « de ces savetiers et de ces cordonniers qu'il fondrait renvoyer à leur métier après en avoir fait pendre quelquesuns pour l'exemple » et, lorsqu'elle ajoutait cette phrase significative : « Ils ont beau faire et beau dire, le monde ne manquera jamais d'un maître, et encore vaut-il mieux le déraisonnement momentané d'un seul que le déraisonnement de beaucoup qui met une vingtaine de millions
d'hommes en fureur pour le mot de liberté dont ils n'ont pas même l'ombre et après lequel ces insensés courent sans jamais l'obtenir. » Il est vrai que ûrimm ne tarda pas à être à peu près aussi désenchanté qu'elle des «savetiers et des cordonniers », et qu'en exprimant, quelques années plus tard, le regret « d'avoir manqué l'occasion de se faire enterrer », il pleurait la perte de bien des illusions moins tenaces que celles qu'il conserva jusqu'à la fin sur Catherine II.
Puisque le nom de Diderot ' revient ai souvent sous la plume de Grlmm, il est temps de faire entrer en scène cet illustre convive des vendredis. Il ue fallait pas moins que l'espèce de fascination exercée sur madame Necker par tout ce qui jetait quelque éclat dans les lettres pour qu'elle se fût déterminée non pas seulement à recevoir, mais à rechercher un écrÎTain dont les œuvres licencieuses et les hardiesses philosophiques auraient dû, ce semble, lui inspirer quelque éloignement. Laissons Diderot nous raconter lui-même dans une de ses lettres à mademoiselle Voland ', comment la connais-