‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 24 sur 49 · Denis Diderot, ne à Langrea en ITIS, mort en · texte numérisé non relu

Denis Diderot, ne à Langrea en ITIS, mort en

2. Sophie VoKand, née vers 1726, mort* vers 1778, doit (Qute sa célébrité ans lettres que lui adressait Diderot et dont il est difficile d'interpréter à son honieur tous les

es, malgré les efforta de comni';<'aiteurs bienveil-

sance se fit et comment il interpréta d'abord l'empressement de madame Necker.

Savez-Tou8 quil ne tiendrait qu'à moi d'âtre vain ? 11 y a ici uoe madame Necker, joUe femme et bel esprit qui raffole de moi, Ceat une persécution pour m'avoir chez elle... C'est une Genevoise sans fortune h laquelle le banquier Nocker vient de &ire un très bel état. On disait : « Croyez- vous qu'une Temme qui doit tout a son mari osât lui manquer! * On répondit : < Rien de plus ingrat en ce monde. > Le polisson qui &t cette réponse, c'est moi. Il s'agissait d'une femme...

Et Diderot termine par une deces plaisanteries de mauvais goût dont sa correspondance avec mademoiselle Voland est émaillée. Ainsi peu s'en fallut, que, dans sa fatuitë étourdie, Diderot ne se méprit aux marques d'un empressement qui, dans la pensée de madame Necker était un hommnge rendu à l'écrivain. Hâtons-nous de dire que Diderot ne tarda pas à mieux comprendre et respecter la personne avec laquelle il venait d'entrer en relations, et qu'en écrivant assez peu de temps après le Paradoxe du comédien.

il l'appelle : « une femme qui possède tout ce que la pureté d'une âme angélique ajoute à la finesse du goût ». Aussi ne tarda-t-il pas (et, quoi qu'il en dise, sans trop de persécution) à devenir un des habitués du salon de madame Necker, où il représentait avec éclat et avec

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bruit la coterie des encyclopédistes. Bien que . ceux-ci fussent assurément raoins à l'aise chez madame Necker que chez Helvêtius, ou chez le baron d'Holbach, cependant sa maison ne tarda pas à être comptée au nombre de celles où ils ^trônaient. On s'en émut à Genève, et Moultou se 'faisait auprès de madame Necker l'interprète des inquiétudes éprouvées par les amis de sa jeunesse à la pensée que la société philosophique où elle vivait avait peut-être ébranlé sa foi chrétienne. Mais madame Necker le rassurait par cette protestation chaleureuse :

Uon cher ami, Pouvez- vous me soupçooner un instant ! J'ai reçu mes sâutimsDS avec l'existence et vous voudriez que je les abaniloanasse dans le lâmps où mon bonheur en est le fruit î Vous pouvez me taxer d'enthousiasme ; mais esl-ce vous qui devez vous plaindre de ce que j'ar dore toutes qui est bien We vois quelques gens de lettres ; mais, comme je me suis bfttée de leur montrer mes principes, ou ne touche jamais à cet article chez moi. A mon ftge, avec une maison agréable, rien n'est si aisé que de donner le ton... Je vis, il est vrai, au milieu d'un grand nombre d'athées ; mats leurs argumena n'ont jamais mdme effleuré mon esprit, et, s'ils ont été jusqu'à mon cœur, ce n'a été que pour lo ftiire frémir d'horreur.

A ces reproches qui lui étaient souvent adres-

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séa au sujet de la êociété qu'elle fréquentait, madame Necker trouvait ub autre jour une heureuse et charitable réponse : « J'ai des amis athées, disait-elle, pourquoi non î Ce sont des amis malheureux, »

Madame Necker ne se contentait pas, comme elle l'écrivait à Moultou, de donner le ton à sa société, ou de tempérer de temps à autre, comme le faisait madame Geoffrin, par un « Voilà qui est bien ! » les hardiesses de ses amis les philosophes. Plus courageuse ou plus éloquente, elle provoquait elle-même la discussion, et, s'il faut en croire son propre témoignage, elle ne demeurait pas Ji court d'arguments. Je trouve, en effet, dans ses papiers le récit d'une discussion qui s'engagea un soir entre elle, Diderot et Naigeon, l'humble et enthousiaste ami de Diderot, quin'intervient, au reste, dans la conversation que par des interjections dont la vivacité justifie le surnom que lui donnait Diderot : « le petit ouragan Naigeon ' ». Malheureusement, un des feuillets du registre oh cette -conversation a été transcrite se trouvant déchiré, le commencement fait défaut, et le dialogue s'ouvre par une série

1. JEicques-André Nmgeon, né à Paris ea 1T3S, mort ea ' 1810, disciple et admirateur faaaticjne de Diderot, a laissé lui-mémequelquesécrita philosophiques et des Mémoires sur Diderot.

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d'exclamations de Naigeoii qui font suite à quelques propos précédents.

NAIOEON.

ChimâTe t erreurs ! préjugea I MADAUE vscKER, sans éôouter M. Naig^m.

Monsieur Diderot, reprenons une conrersation qui m'intéresse, et qui me rend l'existence plus supportable *. Ne me disiez-voua pas qu'il était possilile d'expliquer la pensée par la suite des sensations)

MAIOBON.

Oui, certainement; avec la plus grande clarté; ahl sans doute t

Tonte la nature n'est qu'une sério do sensations graduées; la pierre, sent, mais très faiblement; la plante sent plus que la pierre, l'huître plus que la plante, et c'est ainsi que je m'élève jusqu'à l'homme. De lïiiblâs sensations ne Ifùssent aucun sourenir d'elles-mêmes. L'empreinte légère de mon doigt sur un corps dur ne saurait se conserver; mais des sensations plus fortes produisent enfla le souvenir; souvenir qui n'est autre chose que la pensée, ou, si vous l'aimez mieux, qu'une empreinte durable. La seule matière suffit donc à l'explication de tous ces phénomènes et, si elle est susceptible de sensations, elle est aussi susceptible de pensée.

1. Madame Neckerétalt sujette à dea sonfl^ances et & dea agitations nerveuses auxquelles elle cherchait une distractioa dans la conversation.

DIDEROT ICT

« Je veux que les idées nous Tiennent des sens, reprend madame Necker, Qu'en conclurons-nous î » Et elle réfuté vigoureusement l'argument de Diderot, en opposant à la variété de nos sensations l'unité de l'être qui reçoit le tribut de nos sens. « Je me juge toujours une, î^outa-t-elle, et le foyer de ces idées, quel qu'il soit, est certainement indivisible.

DIDSROT.

C'est on sens collectif de tous les autres sens.

HADAMB NBCEBR.

Quelle est doue la nature de ce sens qui contient descboses abstraitos, qui est tourmenté par desrai- S08S métaphysiques, pour qui le néant est quelque chose, puisqu'il le dislângue de l'existence ; ce sens. qui réagit sur lai-méme, qui se forme de nouvellea pensées et qui, malgré les millions d'objets qu'il représente, qu'il renferme et sur lesquels il s'exerce, demeure totgours un et IndiTisibleï Quelles sont les opérations de la matière qui ressemble & ces actes miraculeux de notre &met Ahl monsieur Diderot, avouons notre ignorance; plus nos idées se multiplient sur ces otijets, plus je me persuade que Dieu a traité les métaphysiciens comme les architectes de Babel qui voulaient monter au ciel malgré leur petitesse. Il ne leur accorda le don des langues quepour les confond» par la multiplicité des mots et les empdcber de s'entendre.

La conversation s'arrête ici, soit (ce qui est

à la vérité peu probable) que Diderot ait été ébranlé, soit que la chaleur déployée par la maîtresse de la maison dans la discussion lui ait Tait juger plus prudent de laisser tomber le sujet. Mais on voit que, n'en déplaise à Grimm, Hypatie-Necker se rendait compte des choses, et qu'elle n'était pas en peine de donner^ ane forme heureuse à ses idées.

Quelque ménagement que Diderot pût déployer pour ne pas blesser les convictions religieuses de madame Necker, de quelque respect qu'il l'environnât, ce n'en était pas moins une relation étrange que celle de l'amant de madame de Puisieuz * et de mademoiselle Voland, .de l'auteur de la Religieuse avec la femme austère et pure que l'ombre même d'une médisance n'a jamais effleurée et sous la plume de laquelle ne se trouve jamais un mot qui blesse les convenances. Chose singulière I il semble que Diderot fût seul à en avoir le sentiment. Les lettres qu'il adresse à madame Necker ne sont pas seulement exemptes de ces polissonneries

1. Madame de Puisieus ëtaitune sorte d'aventurière avec laquelle Diderot se lia l'année qui suivit son mariage. Ce fat pour satisfaire ^ux iacessaDtea detnaDdes d'argent de madame de Puisieus Que Diderot publia plusieurs de sea suvrages, entre autres, les Bijoux indiscrets et les Lettres aur les Souriis et les Aveugles.

qui soaillent toutes ses œuvres, mais elles sont écrites sur un ton de respectueuse humilité qui ne lui est pas ordinaire. On en jugera par celleà, où il s'excuse de ne pouvoir répondre à une demande de madame Necker, en' lui envoyant ses Salons, encore inédits :

Madame, C'est on éloge trop flatteur que celui que vous daignez faire de mes petits feuilleta, pour avoir le courage de s'y refuser. Soyez bien persuadée que c'est avec UQ véritable regret que je voua renvoyé votre commissionnaire les mains vuides ; mais je n'ai rien, mes amis ont tout pris, et c'est une misëre que de leur arracher quelque chose : il y a cependant un copiste en chantier ; mes pauvres guenilles me reviendront, et je vous les confierai sans pudeur. Combien de choses vous y trouverez, qui n'auroient jamais été ni pensées ni écrites, si j'avois eu l'honneur de vous connaître plutdt. J'ose croire que la pureté de votre âme auroit passé dans la mienne, et que je serois aussi devenu une espèce d'ange. Vous avez raison, madame, vous avez raison: uQ honnÂte hoihme, un homme qui veut sortir de ce moad&-ci sans remords, un homme qui Teut, au dernier pas, revenir par la pensée sur la carrière qu'il a parcourue, sans rougir, un homme qui connoït le vrai but des lettres, et qui ne veut pas prostituer son talent, ne compose rien que Dieu et vous ne puissiez regarder avec complaisance. S'il' existoit des esprits célestes, et qu'ils errassent autour h 10

de nous, ft côté d'une b3lle ligne à laquelle ils souriroient, ouilss'éloigueroient, ou il tomberoit deleura, yeux une larme qui effacerait les lignes indécentes qui suivroient ; ces intelligences pures n'auraient précisément laissé daos mes ouvrages que ce que vous en approuveriez.

i 1 fôut que cette crainte de scandaliser madame Neckerpar l'indécence de ses ouvrages tînt fort au cœur de Diderot ; car il y revient encore et presque sous la même forme dans une lettre postérieure.

J'allois oubliei* de vous demander pardon de toutes les impertinences que voua avez lues dans mes Salons. Soyez-en assurée, madame, que je n'ai pasvoula vous manquer en aucune ta/qoa ; car j'en use avec mes ouvrages ainsi qu'avec les ouvrages des autres. La ligne bien écrite ou bien pensée, le trait d'imagination, le sentiment bonnâte est la seule chose dont il me souvienne et la seule que je me sois proposé de mettre sous vos yeux. Dieu lisoit un jour la vie d'un homme de bien, c'est-à-dice une vie mêlée de bonnes et de mauvaises actions. II avait l'ange Oabriel ft sa droite et le diable & sa gauche. Satan appuioit du doigt sur toutes les lignes accusatrices et sourioit ; l'ange pleuroit, et chacune de ses larmes, en tombant sur le feuillet, en effîtcoit la ligne qui faisoit sourire Satan. Vous auriez trop pleuré si chaque sottise de mon pa- ■ pier vous avolt coûté une larme. Songez, madame, que c'est ma confession que je vous ai conâée ; songez

que c'est moi tel que je suis, seul, portes et feûétres fermées, sans voile et sans pudeur. Songez que jen'ai pas mi9 la moindre prétention & ce barbouillage ; que je n'ai rien cherché de ce qu'il peut y avoir de passable, ni rien rtgetté de ce qui se présentoit de mauvais ; que j'ai tout écrit sans loi:, sans triage, comme un torrent se précipite, entraînant pêle-mêle des arbres, des plantes, des animaux, quelques choses précieuses couvertes de beaucoup defïinge. Lorsque vous en aurez fait transcrire les lambeaux qui ne vous auront pas déplu, ce sera cerlainement la très petite portion de cette masse informe et la seule que j'oserois publier. Si je necomptois pas sur votre indulgence, je serois très soucieux démon indiscrétion. Je vous sup< plie de ne me pas mépriser. Ce ne sont pa^ les pensées, ce sont les actions qui distinguent spécialement l'homme de bien du méchant. L'humeur secrette des Amesest&peu près la même. C'fstune caverne obscure habitée de toutes aortes de bêtes bien et malfaisantes. Le méchant ouvre la porte de la caverne et ne lâche que les dernières. L'honnête homme fait le contraire. Voua avez voulu entrer dans la caverne et j'y ai consenti. M. Grimm a eu l'intrépidité de laisser ' regarder à travers les barreaux, des hommes, des femmes, du plus haut rang ; mais cela ne me justifie paa. Si une bonne chose ne pèse pas plus dans votre balance que cent mauvaises, Je suis perdu.

Quand ce manuscript vous sera devenu inutile ou festidieuï, je vous prie de le renvoyer chez moi sous enveloppe cachetée.

Mille pardons, madame, et mille excuses, je vous

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