‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 25 sur 49 · LB SALON DS MA.D&UB HECKER · texte numérisé non relu

LB SALON DS MA.D&UB HECKER

los demande à genonx, t^outez & cela tont l'appareil d'une amande (sic) honorable, et puia ftottez vos jreui ot n'y pensez plus.

Lorsque Diderot parti t avec Grimm pour la Russie, madame Necker comptait sans doute qu'il lui écrirait de Saint-Pétersbourg quelques-unes de ces lettres brillantes qu'on aimait tant à montrer dans les salons du xviii' siècle. Mais son espoir fut déçu. Il la laissa sans aucunes nouvelles de ]ui(commeau reste sa femme etsa fille) etil fallut que Grimm excusât son ami : « Que voulez-vous faire, madame? Jamais sa conduite dans les choses les plus ordinaires comme dans les autres ne ressemblera à la conduite ordinaire et convenue. Il inventera plutôt le menuet de nouveau que de le danser comme les autres. > Diderotdevaittoutefois dédommager madame Necker par une longue lettre qu'il lui écrivit de la Haye ^ et dont je citerai quelques fragments. Après lui avoir confessé tout bas qu'il ne sait rien de la Russie et que les philosophes qui parlent du des- ^ potisme ne l'ont vu que par le goulot d'une bouteille ; « Quelle difiTérence, jyoute-t-il, du tigre | peint par Oudry ' ou du tigre dans sa forêt ! » ' Puis il trace de Catherine II un portrait auquel

1. Jean-Baptiste Ondry.né à Paris en 1636,mort au 1735 oâlèl re peintre d'animaux.

DIDEROT 17f

OC aurait peine à reconnaître cette femme dissolue et sans scrupules, si Tonne savait combien, au xviir siècle, il était facile k une souveraine d'éblouir un philosophe :

Je n'ai guère vu que la souveraine, et j'ai tout fait pour qu'en vous parlant d'elle, vous n'entendissiez pas la voix toujours suspecte delà reconnoissance; il m'en coûte ma fortune peut-être,, ou celle do mes enfants, pour en êtreeru lorsque je vous dirais qu'on n'a paa plus de noblesse et d'affabilité que l'impératrice, que je ne sais quelle est la matière qui lui soit assez étrangère pour l'appliquer en conversation ; qu'elle réunit a un grand j ugement une pénétration vive ; que, si l'on s'aperçoit d'abord qu'on s'aproche d'une majesté, il est impossible de ne pas l'oublierdans le moment suivant; que vous ne connoisaez pas mieux votre maison et vos enÊins qu'elle son empire et ses sujets ; qu'elle permet qu'on l'interroge et qu'elle ne trouve pas mauvois qu'on l'interrompe, comiae j'en ai fait souvent la sottise ; que son ame est forte et douce ; qu'elle aime la gloire passionnément, et qu'elle sait y renoncer lorsque le succès, plus facile ou plus prompt, en exige le sacrifice ; qu'elle a, quand il faut, le ton leste d'une Francise qui a bien de la ânesse ; que c'est comme une grande et belle statue dont les formes précieuses n'ont point été altérées, mais qui a contracté une teinte légère de ce vernis que les cheft-d'œuvre de l'antiquité ont pris dans la vase où ils ont été précipités par les mains barbares ; qu'un talent qui ne suppose pas séuleiROut de la bonté, mais qui demande

174 LE SALON DE MADA.HB NBCKBR

bien de l'esprit, celui de tous dissimuler et de Tons fitire entendre la chose qui vons désobligeroit, personne no le possédée un plus haut point; qu'elle abien l'art d'écarter la question à laquelle il ne lui plwt pas de répondre, art facile avec moi, très dlfScile avec un autre; qu'elle a revêtu de toutes les séductions d'une femme aimahle la Berté d'une Romaine ; que l'on peut l'en croire, parce qu'elle en a fiiit une longue épreuve, lorsqu'elle dit que les circonstances hasardeuses lui laissent le aang-flroid ; en un mot que, simple particulière à Paris, elle y auroit aussi son Saint-Ouen, où elle seroit entourée de femmes aimables etd'hommes instruits. Je vous achèverai quelque jour cette ébauche d'après ses propos, que j'a vois l'intention dejetter sur le papier tout en la quittant, de peur qu'en séjournant dans ma tête, ils ne dégénérassent en prenant un goût de terroir.

Diderot entre ici dans d'assez longs détails sur l'effet que le climat de la Russie, et en particulier les eaux de la Neva, ont produit sur sa santé, puis il retombe dans son enthousiasme :

Jel'aijuré et je lejure encore, s'il arrivoit que, par

un do ces caprices du vieillard qui dispose, de dessous la noire pelisse qui l'enveloppe, de tous les événemens do ce monde, qui nous voit aller et qui rit, cette grande et digne souveraine fiit renversée du trône, je ne balancerois pas à retourner en Russie et à lui porter au fond d'une prison un hommage plus flatteur que celui que je lui ai rendu sur le trône.

Je ne puia ni Mcepter ni refuser le hiea que voua ^vez la bonté de me dire de luoi. Jugez, madame, de la perplexité de celui qui seroit otiligé d'ôter à voa lumières ce qu'il accorderoit à votre véracité. Vous lisez les hommes comme ou m'accusede lire des livres; c'est vous-même que vous voyez en eux, et vous avez bien raison d'en âtre satisfaite.

Rarement à courir le monde On devient plus homme de bleu.

Je n'ai pas changé d'opinions en changeant de climat. Je continue de marcher sur la surface du globe, comme si personne ne me regardoit ; je me vois, moi, et, lorsque j'ai besoin d'un appui, d'un censeur, d'un panégyriste, ou d'un témoin, je vais chercher mon ami : tandis que vousavez les yeux tournés vers le ciel, je regarde vers la rue Anne ' ou j'y cours, mon féti-i che est bous ma main.

II entre ensuite dans maints détails sur ses enfants, sur ses occupations, sur ses projets, et, finissant par revenir à cette pensée qui le préoccupe toujourH ; quelle opinion madame Necker a-t-elle de lui? il termine ainsi sa lettre :

Madame Necker, madame Necker, prenez garde!

vous me corrompez. Je suis un homme simple à qui

' 1. Diderot veut parier ici de Qrimm, qui demeurât rue Sa in te -A une. Était-ce déjà pai" horreur de la Buperstitiou qu'il supprimait le mot iaintet

176 LF, SALON DE MADAME NBCKER

l'on en fait aisément à, croire. Je ne rabaitrois pas un mot de V03 éloges, si j'étois bien sfir de ne Jamais voua détromper.

Qnand jeme rappelle la hardiesse que l'on a eu de vons confier ces Salions, jo n'en reviens pas ; c'est comme ai j'avois osé me présenter chez vous ou à l'église ea robe de chambre et en bonnet de nuit. Mata c'est moi, trait pour trait; je n'ai fait que me copier, sans la moindre rature, il n'y a aucun de mes ouvrages qui me ressemble d'avantage. Le métal est resté brut, tel qu'il est sorti de la mine. Si vous en tii-ez une paillette d'or, c'est plus votre mérite que le

Il est bien f&cheux pour moi de n'avoir pas eu le bonheur de vous connoitro plutôt. Vous m'auriez certainement inspiré un goût de pureté et de délicatesse qui auroit passé do mon &me dans mes ouvrages. Ces dévergondées qui tourbillonnent dans nos jardins ne sont pas sans attraits. Plus piquantes peut-être poar la jeunesse et pour le vice, c'est la jeune fille grande, belle et modeste qui flse les regards de l'homme de bien. Il n'y a nulle comparaison k faire dés bacchantes de Rtibens ou âeJordaens',auz vierges de Raphaël. Je le scais, je le sens, j'en conviens ; mais il est trop tard pour prendre ce stile pur et chaste.

A la Haye, ce 6 septembre 1774.

Je ne connais rien qui fasse plus d'honneur à

1. Jacques Jordaeas, peintre llamanil, oé à Anvers en lÔ94,morteiiI078.

madame Necker que le respect d'un homme aussi peu respectueux que l'était Diderot, et rien non plus qui ûtsse autant d'honneur à Diderot que cet aveu et ce regret sincère de tant d'indécences jetées au hasard dans ses livres. C'est le propre des nobles âmes que d'élever à leur niveau tous ceux qui les approchent. Il y avait dans la naturede Diderot un fond meilleur que ses œuvres; c'est ce fond qu'il laisse apercevoir dans ses lettresà madameNecker.et on y trouve déjà l'accent de l'homme qui, relisant quelques années avant sa Un, certain passage de Sénëque sur le mauvais emploi de la vie, disait: « Je n'ai jamais pu relire ce passage sans rougir. C'est mon histoire. »

D'ALBMBERT — MADEMOISELLE DE LESPI- NASSE — l'abbé GALIANI — BERNARDIN DÉ SAINT-PIERRE — DORAT

Diderot n'était pas dans le salon de madame Necker le seul champion de l'Encyclopédie. Il avait un second dans la personne de d'Alembert '. Madame Necker avait probablement connu d'Alembertautemps où ildemeuraitcomme elle dans la rue Michel-le-Comte, chez sa vieille nourrice madame Rousseau, etavant qu'il se déterminât à venirpartager, rua deBellechasse, l'appartement demademoiselledeLespinasse^.Mais, si ancienne

l.Fils naturel demadamedeTencio et du chevalier Deatouelies, d'Alembert, né à Paris en 1717, ayait reçu d'abord le nom de Jean Lerond, ayant ét& exposa sur les marches d'uoe éjîliae, aujourd'hui détinaite, qui s'appelait Saintleaa-le-Road. Il mourut en 1733.

Page 1