Mademoiselle de Lespioasse, fille adultérine de la
d'ai.embekt 179
que fût leur relation, d'Alembert ne pénétra jamiiis dans la familiarité de madame Neclier aussi avant que Marmontel ou Biderot, Nature pauvre et assez froide (bien qu'il ne fût cependant pas incapable d'un sentiment profond), d'Alembert appartenait trop exclusivement à celle qui, à son insu et sous ses yeux, partageait cependant son coeur entre M. de Mora > et M. de Guibert ^, pour qu'U lui restât grand'cliose à donner de son temps et de son affection. Ce reste (pour ce qu'il pouvait être) appartenait, d'ailleurs, à madame Geofiï'in,etmadameNecker ne venait qu'en troisièmeligne. Aussi les lettres échangées entre d'Alembertet madame Necker montrent-elles qu'Us n'ont guère dépassé l'un vis-à-vis de l'autre les bornes d'une indifférence courtoise. Tantôt d'Alembert accompagne de quelques phrases modestes l'envoi du manuscrit de ses Éloges, et il s'excuse de « se présenter ainsi en robe de
marquise d'Alboa, naquit en Bourgogne eu 1733 et mourut à Paria en 1776.
1. Le marquii de Mora, que mademoiselle de Lespina-^^c abandonna pour M. de Ouibert, était Ola du comte de Fuentôs ambassadeur d'Eapagae à Paria.
2. Jacquea-Antoiue-Hippolyte, comte de Quibert, ni-, ù Montauban en 1748, mort à Pai-is eu 1786, publia pluaieui'a ouvfagea qui excitèrent de son vivant un grand enthousiasme, entre autres un Essai gëtiéral de taetigue et une tragédie le Connétable de Bourbon.
180 LB SALON DB UADAUE NBOKEK
chambre et en robe de chambre trouée et déchirée ». Tantôt il entretient madame Necker da quelque événement du jour, par exemple de la première représentation d'un opéra de Gluck, dont il dit, comme M. Jourdain, qu'il y a trop de tintamarre dedans, ou bien, plus simplement, il lui recommande un maître d'écriture pour sa flUe. Parmi ces lettres, il y en a cependant trois dont l'intérêt tient aux circonstances qui les ont dictées. Madame Necker, ayant appris la mort de M. de Mora, avait cru devoir adresser à mademoiselle de Lespinasse ses compliments de condoléance ; d'Alembert lui répond au nom de son amie et prend part avec une bonhomie touchante à la douleur dont il est témoin, sans se douter que, dans cette douleur, les remords entraient pour beaucoup plus que les regrets :
A Paria, ce samedi 4 Juiiu
3'ai lu, madame, votre lettre à mademoiselle de Lespinasse ; elle en a été pénétrée da la plus sensible et la plus tendre reconnoissance, elle est hors d'état de vous exprimer elle-même le prix qu'elle met aux marques de votre intérêt ; sa santé est très altérée, elle est dans un abattement qui ne lui permet pas de jouir des consolations de l'amitié. Celle que j'ai pour elle me fait partager tout ce qu'elle sent, et c'est vous dire, madame, quo je suis mnUnjême bien souffrant et biea
d'alembert 181
malheureux. Je regrette pour moi l'homme qni avoit l'âme la plus sensible, la plus vertueuse et la, plus élevée; son souvenir et les l'e^reta qu'il me cause seront à jamais gravés dans mon âme ; la bonté, la vertu de la votre me persuadent que c'eat vous donner une preuve démon attachement et daiuon respect, que de vous parler de ce qui m'affecte si douloureusement. Permettez que cette lettre soit commune entre vous et M. Necker,queje prie d'agréer les assurances de mon respect.
: Deux ans après, mademoiselle de Lespinjsse succombait à son tour, et, sous le coup du seul ■ cbagria profond qu'il ait éprouvé de sa Tie, d'Alembert trouve en s'adressant à madame Necker des expressions émues et affectueuses qui contrastent avec le ton ordinaire de ses lettres ; ■ ■
Ce mercredi au eoir.
Que vous avez de bonté, madame, vous et M. Necker, de vouloir bien vous occuper de ma situation et de ma douleur ! J'ai perdu la douoeur et l'intérêt de ma vie, je n'y tiens plus que par la triste et chère occupation d'exécut«r les dernières volontés de ma malheureuse amie; quand j'aurai rempli ce devoir dou- [ ■ loureux, mais sacré pour mon cœur, je ne sentira» plus que l'abandon et le vide, et je ne pourrai supporter l'exiatence que par l'intérêt que voudront bien y prendre encore quelques âmes honnête» et sensibles; la vùtre, madame, est de ce nombre, ainsi que 1. ■ U
UjL.:a..ïG00gle
1B3 LE SALON DE MADAME NECKElt'
celle de M. Necker, et c'est & eô titre que je vous de-mandelacontinuationde vos bontés àl'un et à l'autre; elles me sont plus nécessaires et plus chères que jamais, elles me feront sentir plus vivement encore que par le passé toute la recontioissance que je vous dois et tous les sentiments de respect et d'attachement que vous m'avez inspirés.
Quelques mois après la mort de mademoiselle de Lespinasse, madame Geoffrin tombait à son tour dans un état d'affaissement, avant-coureur de la fin, dont sa fille profitait pour fermer sa porte aux philosophes ses amis. C'était madame Necker que d'Alembert choisissait encore comme confidente de ses regrets :
Quoique j'aie pris le parti, madame, de me remets tre à mon ancienne manière do vivre, qui, toute triste qu'elle est, convient mieux qu'aucune autre à ma santé et & ma situation, je me proposois pourtant d'avoir aujourd'hui l'honneur de vous voir, dont je n'ai pas joui depuis longtemps. Mais le triste état de madame Geoffrin ne me permet pas de m'occuper d'autre chose, et m'interdit en ce moment le plaisir même de votre société. Suis-je donc condamné, madame, à tout perdre à la fois ? Je pourrai dire comme Oreste: Grâce au ciel, mon mallteur passe mon espérance ! Je la voyois hier au soir dans un état d'affaissement qui me faisoit désirer d'éire à sa place, sans que j'osaste lui souhaiter d'être à la mienne. Je ne prendrgiâ pas ta liberté de vous parler do cette nou'
MADEMOISELLE DE LESPINA.SSE lUi
Telle peine, si je na savoia combien votre amitié pour madame Geoffrin vous la fera partager. Recevez mea excuses, mes regrets, et les assurances de mon tendre respect.
Bien que ces lettres de d'Alembert ne soient pas exemptes d'une certaine déclamation, il me semble cependant que la vérité de leur accent est de nature à réconcilier quelque peu avec cet honorable mais peu sympathique personnage.
Puisque le nom de d'Alembert a tout naturellement amené celui de mademoiselle de Lespinasse, peut-être Ura-1>K)n avec intérêt ce billet enjoué (cependant avec une teinte de mélancolie), où elle remercie M. Necker de l'envoi de son opuscule sur le Bonhmir des sots :
Ce mardi, aix heures du aotr.
Voué prêchez, monsieur, la neuvième béatitude, mieux que l'ÉvangUe ne fait les huit autres ; mais vous avez beau prêcher, votre écrit vous condamne à un malheur éternel ; jamais je n'ai vit tant de bonnes plaisanteries et de saine raison à la fois, cela est aussi pbilosophe et aussi gai que Candide ; je eroyoiï l'espèce humaine bien malheureuse, vous me faites voir bien des heureux sur la terre, mais à la vérité, sans m'attacher davantage à la vie ; ce qui me la feroit trouver bien douce, bien piquante et bien agréable, coseroit que vous voulussiez bien en remplir quelques momens. Il n'y a pas plus de dix minutes que je
184 LE BALON DE UADAUE NECKEB
poasèile votre paquet, je l'ai lu avec avidité, je vaia recommencer. J'attends M. d'Alenlbert et je suis bien s&re qu'il p&rt&ger& mon plaisir. ' '
Le salon de madame Necker était devenu également un lieu de rendez-^ous fréquenté par les étrangers qu'attirait l'éclat de Paris, et par les représentants des différents souverains de l'Europe que leurs fonctions diplomatiques y retenaient habituellement. C'est ainsi qu'on rencon-
' traitauxvendredis: l'ambassadeur d'Angleterre, milord Stormont (comme on disait alors), qu'on appelait dans la société le bel Anglais ; l'ambassadeur de Suède, le comte de Creutz ', qui fut le premier objet de cet engouement dont, à la suite du voyage de Gustave III, la société française se prit pour la noblesse suédoise ; l'ambassadeur d£ Naples, le gros et aimable marquis CaraccioU *, qui, nommé vice-roi dô Sicile,
■quitta Paris avec tant de regrets et répondait aux compliments dont il était assailli sur l'éclat de sa nouvelle pleure : « Je suis obligé de quitter
1. Gustave -Pbilippe comte de Creutz, né en 1726, mort en 1785, (ut ambassadeur de Suède â Paris de 1772 à 1Î84. Il a laissé une certaine réputation en Suède comme poète.
£. Dominique, iflarquis CaraccioU, né eu 1715, mort en 17S9, d'une iUnstre famiUe Napolitaine, s'était acquis dans la société une grande réputation d'esprit. Ciorat a composé un livre qu'il a intitulé : L'esprit de CaraccioU.
l'abbé gauani 1&5
pour m'> rendre la plus belle place du monde, la place Vendôme, » Mais de tous ces étrangers, celui qui faisait la plus brillante figure dans le salon de madame Necker, c'était l'abbé Galiani *.
Durant les dix brillantes années da son séjour à Paris, les seules, disait-il, où ij eût vécu d'une Traie vie, de 1759 à 1769, le folâtre abbé, dont le gouvernement napolitain avait eu la singulière Idée de faire un secrétaire d'ambassade, charma toute la société par ses saillies, et, dès que le salon de madame Necker fut ouvert, il en devint un des hôtes les plus assidus. Là, il ne se trouvait pas exposé, comme chez le baron d'Holbach, à tenir tête, lui chétif, à toute une réunion d'athé»s, et à leur démontrer l'existence de Diea par le célèbre argument des dés pipés. Dans une discussion de cette nature, la maîtresse de la maison aurait pris parti pour lui, et il devait se sentir en sécurité. Mais ces abbés du xviir siècle étaient si exigeants, que.chacun ayait ses griefs. ' L'abbé Morellet reprochait à madame Necker la contrainte qu'elle imposait à ses hôtes sur les
1. L'abbé Galiaai, ai à Chieti (Abnizze Citérieure) en J7S8,mort â Naples en 17S7. Lea Dialogues sur le Commerce des blés, qu'il publia peoilaiil; son sjjour à Paris, eurent un grand succès de ïogue et furent ui toutes les tables.
186 t.R SALON DB MADAME HECSBR
■ questions religieuses. L'abbé Galiani lui reprochait « d'avoir de la vertu et d'dbserver le froid jmaintien de la décence >. Sans doute, à ce point Ide vue, il se trouvait plus à l'aise à la Chevrette, tphoz madame d'Épinay. Mais, une fois qu"i! a iquitté Paris, « le seul endroit, s'écrie-f^il avec jtlésespoir, où l'on m'écoutait I » pour retourner k Naples, d'où il ne reviendra pas, comme les griefs s'évanouissent ! comme les regrets dominent ! Oq en jugera par quelques extraits de ses litres aussi folles et aussi spirituelles que lui jet que leur longueur seule m'empêche de publier tout entières. A peine est-il arrivé à Gènes, la première étape de son retour, qu'il écrit à . madame Necker pour épancher sa douleur :
Gânea, ce S8 août 1169.
Peste soit des sentiments ! Si j'en ai, que Dieu me ■ pardonne, ce n'eat pas ce que j'ai de mieux, en vérité. J'en ai pourtant bien psu; mais vous, madame, vous en avez un diable chargé. Votre charmante lettre du S9 n'a que ce défaut-lfi. Vous me parlez encore de sentimenta! Que ne me parlez-vous de pantoufles!... que riaquez-vous ? Je suis à Gènes et vous à Paria. Savez-vous que, si vous continuez sur ce ton-là, je pourrai bien penser à voua le jour, maia je n'en rêv»rai paa la nuit.
Vous voyez comme je suis gai. N'en croiez rien. Je suis triste et malheureux, et je auia bien fâché de voua
t'ABB* ^At.IAWI 187
l'apprendre. Je tâche de me distraire et je donne dans ■ l'excès opposé d'uofl gaieté folle. J'amuse ici toul lo monde hwa moi-même. Un instant que je rcfoiiib-î ,. sur l'idée de Paris et de mes amis, me voilà pcrJn. Jo n'y suis pas etvous y étea. Voilà les deux points de ma h-iste et désolante méditation. € Mais vous y reviendrez»,- me dit-on. Qu'en sais-jeî< Mais vous mourrez' hors de Paria? » C'est sûr et ce a'est pas coosolant.t Mais voM n'Stes pas encore mort? t C'est encore très vrai. < Vous vous y ferez donc comme les dialiles au feu de l'enfep? » C'est pénible, et enfin c'est la seulo ressource de l'enfer et la seule consolation des damnés. Mais quelle maudite lettre lamentable je vous écris, grand Dieu ! Revenons à nos pantoufles... L'abbé Morellet a donc été mordu de jalousie, Suard en a et* piqué, et Thomas en a-t-il été égratigné ? Ah 1 il' est coriace, celui-là, Nouveau Démosthèno dans sa lanterne à Madrid ', qui vaudra un jour celle d'Athènes, il est tranquille, sûr et d'une confiance qui m'impa^tionte. Si je revenais pourtant, je serais homme à le faire trembler, mais je ne reviendrai pas. Ab fl ! le vilain que jo suis t quel maudit tic j'ai pris là !'Je nefais que répéter ce doute dans ma tête, et ce doute me désespère, il me tue. Allons, parlons d'autre chose. ... Mademoiselle Clairon ' est-elle de retour ? C'est
1. Oq se rappelle qu'avant d'avoir acheta Saial^Ouea, M.Nec.ker avait loué le château de Madrid.
3. Claire-Joséphine Legris de laTudecoaauesouslenoni de ; inii'on, aée à Salât- Wanon deCoadâea 17^3, morte à Paris, en 1803. Elle s'âtait retirée du théâtre en 1TS5, maia
138 LB SALON DE UADAUB NBCK^Cl
'un châtia de moins que son absence tle Parts m'a valu à mon départ. Je n'ai pas besoin de vous demander si elle se souvient de moi. Je suis blAn sûr qusoui. Mademoiselle de Lespiuasse s'en sonviendra aussi, car elle est '^Ife, honnête, a une mémoire très heureuse, beaucoup de lecture, beaucoup de connaissances, et je suis pour elle no livre qu'elle a lu autrefois sans -ennui. Madame GeoÉFrin... Non, je n'en parlerai pas. Je n'en ai pas encore la force. Pour madame d% la Ferté- Imbault (la fill^ de madame Oeoffrin), on peut en parler, elle m'aime et je l'aime comme lestages s'aiment, à ce que dit notre saint Thomas, qui n'est pas votre Tbomas, mais qui était bien meilleui- tbéolo^n et . qui avait découvert que les anges s'aiment touttius^i bien de loin que de près, sans se voir, sans se parler. Ils Sont bien heureux s'ils y trouvent du plaisir.
Vous Hfavife i»^mis de m'écrire-souvenl, Hendrez- Tous parole? Éerlvez-moi par la poste en droiture Ici, mais chargez quelqu'un de &ire les enveloppes. Vos lettres ressemblent à Socrate, la plus belle Ame dans le corps le plus laid. Vos lettres sont aussi belles jjue l'ftnveloppe en est affreuse. Je dis cela pour ftUra plaisir à l'abW Morellet et oon pas pour vous humilier. Il ne vousconviendraitpas de bien iiûre les enveloppes. Cette matérialité ne sied pas bien au sublime do .votre ineffable spiritualité. Voilft le papier quicom-
madame Necker,quiravait encore eutendae la premiàre anaée de son séjour à Paria, avait conaervé une grande admiration pour elle et la faisait jouer parfois dans sua
L*A.1I1É OALIA.NI . 139
menc« & me manquer. N'oubliez pas mes compliments • à voire pliia cher ami, à M. Neclier. Je l'aime infiniment, et ce n'est pas pour vous faire ma cour. C'est pour mon plaisir tout pnr. On me reproctupn que je n'ai pas encore envoyé rien dire à l'incomparable Marmonteletfctant d'autres; mais leursouvenir cause mon ' malheur, et il ne faudrait pasdtre malheureux. Ah! cette pantoufle I Heureux le cordonnier!
Cependant, d'étape en étape, Vàbhé est arrivé k Naples. Ce n'est paslui qui comprendra jamais qu'on s'écrie : Veder Napoli, poî moré!Au pied / "^ du Vésuve, ce sont 1g9 souvenirs de Paris qui le hantent, et il ne peut se tenir d'en faire confidence à madame Mecker. Après avoir « tobt bonnement et platement » commencé par lui demander de ses nouvelles, et s'il est vrai qu'elle soit grosse, il se laisse aller à la vivacité de ses regrets et trace ce tableau animé, où il peint au vif le saloQ de madame Necker et lui-même :
Un'y a point de vendredi queje n'aille chez vous en esprit. J'arrive, je vous trouve tantôt achevant votre parure, tantôt prolongée sur cette duchesse. Je m'a^ sieds à vos pieds. Thomas en souffre tout bas, Morellet 6D enrage tout haut, Orimm, Suard en rient de bon cœur, etmoncber comte de Creutzne s'enaper^oit pas. Marmontel trouve l'exemple digne d'être imité, et vous, madame, vous faJtes combattre deux de vos plus belles vertus, la pudeur et la polite^jse, et dans cette
souffrance vous trouvez que je suis un petit monstre plus embarrasaantqu'odieux. On annoneequ'on a servi. Nous sortons. Les autres font gras; moi, je fais maigre et mang^beaucoup de cette morue verte d'Éeoase que j'aime fort, je me donne une indigestion tout en admirant l'ardeur de l'abbé Morellet à couper un dindouneau. On sort de table, on est au café ; tous parleat ii la' fois. L'abbé Raynal convient avec moi que Boston et l'Amérique anglaise est à jamais séparée d'avec l'Augletcrre, et dans le même moment Creutz et Marmontel conviennent que Grétri *st le Pergolèse de la Fiance; M. Necker trouve tout cela bon, baisse la tête et s'en va. Voilà mes vendredis. Me voyez-vous chez vous comme je vous vois? avez-vous autant d'imagi- ^tion que moi? Si vous me voyez et si vous me ton- ^ ' dias, vous sentirez qu'à pràsent je tous baise tendrement la main. Mais vous souriez? Adieu donc, je suis content.
Cependant il n'a pas tout à ùit pardonné à madame Necker d'avoir gardé vis-à-vis de lui « le froid maintien de la décence », et, après deux années écoulées, il lui cherche encore querelle .frxe sujet:
Naplea, ce 6 juillet ITïl.
UHl divinité I
Enfin une lettre de voua est venue me trouver. SI
cela continue, je n'en demande pas davantage à la
déesse de l'amitié. Vous êtes toujours dans les mômes
principes, i. ce que dit TOtre lettre; tant mieux pour
L'ABBé'GALlAKI 191
M. Necker, tantpispourlesauti'es.Celamefetitplaisiv ft moi pourtant, puisque cela prouve que j'étaisTHector de cette Troie et que
Si Pergama dextra
Defenili posseut, etiam liac defenaa fiiissent. ; Si ia cbose eût été faisable, je l'aurois faite. Réjouiasons-nous donc et triomphons dans la déroute gêné-, raie. ;
Vous me dites qus tous vos plaisirs se réduisent à la conTorsation. Je vous plaius bien, elle est mourante à Paria et sera bientôt morte. Curce levés loquuntur, ingénies stupent. Les Français parlent st chantent quand on les pince; ils se taisent, comme déraison, lorsqu'on les assomme. Pour mol, Toil& bientôt deux ans que j'ignore ce que c'est qu'une conversation. Faute d'ajitres animaux raisonnables, jefaissociétéavecuaehat. Il est à présent malade. Si voua oonnoissez la force des chagrins domestiques, voua pouvez juger de Inon afiîiction. J'ai appris la langue chatte depuis mon départ de Paria; je la parle assez couramment pour un homme, et je crois que, ai vous veniez me trouver, au lieu de voua dire: « Je voua adore, je langui , je me meurs », et cent autres fadaises de la langue humaine je vous dirais : Miaôu! et tout serait dit, et môme très énergiquement. Savoir ce quevous répondriez. Répondriez-vous à demi-voix comme une jolie chatte : affe.wiïew.wiioù.ïouBouffleriez-vouscomn» une chatte feuve et farouche? Allons, voua ne risquez rien à me le diro à deux cents lieues de distance. Ni vos griffes ni les miennes ne sont pas ci longues. Mais revenons à nos
!92 LE SALON DE UA.DA.MB NECKBÎt
J'ai fait de votre charmante lettre tout l'usage que je pouTois. Je l'ai montrée au baron de Gleichen. U a dit comme la Pontaiae en apprenant le choix de la sépulture lie Racine, que voua ne m'en auriez jamais tant dit de mon vivant è. Paris. Enfla nous noua sommes attendris jusques aux larmes, et, en faisant Totre éloge, mon refrain était : « C'est dommage qu'elle ai t tant de principes dans la tête et aucune inconséquence dans son cceur. > Je me suis souvenu de cette soirée affreuse et à jamais mémorable où je fus un monstrepnrce quej'osois dire ce que tout le monde pensoit. Je disois que je n'aimois les hommes que pour l'argent, et M. Necker en a ; que je n'aimoia les femmes qu9 pour la beauté, et vous en. avez ; je disois donc que j'aimais le maître et la maîtresse de la m^son et j'^tois un monstre après cela. Vous en fûtes scandalisée, madame Suard étonnée et madame la goilvernantê du Louvre indignée *. La ville en retentit, les ' faubourg s'en plaignirent, le royaume en étoit en combustion et tout le monde me pardonna : ainsi Dieu me le pardonne d'avoir convoité l'argent et la femme. de mon prochain alors, car nous ne le sommes plus & présent. Les Alpes noua séparent. Mais ni le temps ni Mb Alpes effacent le souvenir de journées délicieuses qo» j'ai passées chez vous. Voilà la tristesse et le spleen qui me gagnent. Changeons de discours.
Je me r^rt)che tous* les jours de n'avoir pas encore
t. Ce titre de gouvernante du Louvre désigna une amie de madame Necker, madame de Marahais que noua TetrouverOQS plus lard.
.■XiOOglc
l'abbé galiahi 193
écrit à mademoiselle Clairon. D'est une des personnes qui m'a le plus véritablement aimé au monde. le l'ai toujours senti et je suis bien aise qu'elle le sache. Voudriez- vous bien le lui contarî Je rôve bien souvent d'elle et de ses amis. Je n'en parla pas si souvent. Car avec qui en parlerois-je? Je vis avec des gens qui de temps à autre me demandent ce que fait la reine de France (c'est vrai au pied de la lettre) ; ils ont oublié d'en avoir porté le deuil il y a trois ans. Âb ! madame, quel aSl^ux désert que cinquante mille Napolitains ! M.Necker m'écrivit d'une affaire il y a quatre mois... Je lui répondis une longue et belle lettre. L'a-t-il reçue î Je n'en sais rien. Voudrie^vous me le dire 1
Grimm vit toujours, on le sait. Suard Ëiit des traductions spontanées et donne des nouvelles forcé«3 ■, ' Je l'aime mieux quand il fait à sa guise. Morellet assurément ne soutiendra aucune thèse k présent ni sur l'exportation, ni surles privilèges, ni snr les toiles peintes, ni sur les gènes de la liberté du commerce. Qui est-ce qui se plaint des égratignures au milieu d'une bataille ? Me conseilleriez- vous d'écrire à madame Qeoffrin t J'en aurois bien grande envie. Cependant j'ai peur qu'elle ait peur de mee lettres. Je suis si fou, elle est si prudente. Cependant Ja l'aime, je l'estime, je la vénère, je l'adore, et, si on m'écoutoit, j'en parleroîs toujours. Dites-le-lui au moinsft ditesmoi en quel état sont les mercredis. Je ne puis plus
1. Suard venait de Taire paraître une traductioa de la vie de Charles-Quint, par Robertson, et rédige^U: la Gazelle de France uv%Q l'abbé Arnaud,
.■.G(x>glc
soutenir le tableau émouvant des Gouvcnirs que j'ai. Ma tâte est une taatfirne magique à présent. Je vous quitta et j'embrasse M. Necker, et vous aussi si vous y conflentez.
La correspondance de l'abbé Galiani s'arrête à cette date. J'ignore si les lettres suivantes ont été détruites ou si la correspondance a effectivement cessé. Peut-être madame Necker a-t-elle trouvé que l'abbé poussait trop loûi le badinage. Dans sa jeunesse, elle eût trouvé plaisantes ces déclarations d'au delà des monts ; mais, depuis qu'elle vivait dans une société assez corrompue, 11 y avait certains sujets sur lesquels elle n'entendait pas raillerie. En réalité, madame d'Épinay était une correspondante qui convenait beaucoup mieux à Galiani et il n'est pas étonnant que seule elle ait eu le privilège de continuera recevoir des lettres du pétulant abbé.
Des dîners plus ou moins bons et une conversation brillante dont, avec une habileté parfois un peu trop Eçparente, elle savait diriger 1q cours, n'étaient pas les seuls agrément que mudame Necker se préoccupât d'offrir à ses hôtes. Parfois elle leur faisait entendre mademoiselle Clairon, qui était retirée du théâtre, mais pour laquelle elle avait conservé une admiration passionnée, (m bien elle cherchait à leur procurer un plaisir fort apprécié au xvni' siècle, celui de '
BERNARDIN DF. KAINT-PIBRRB 1!J5
la lecture^ haute voix de quelque oeuvre Douvelle; plaisir toujours dangereux, car il se change parfois en un déplaisir sensible pour celuï qui Ut comme pour ceux qui l'écoutent.
Il est assez rare toutefois que l'échec public d'une lecture Unisse par tourner à la confusion, non pas de l'auteur, mais des auditeurs. C'est cependant la mésaventure qui est arrivée à madame Necker. L'impression d'ennui profond que causa dans son salon la première lecture de Paul et Virginie est demeurée une de ces anecdotes classiques dont le souvenir a dû consoler plus d'un auteur incompris. J'ai cherché dans les nombreux documents qui m'ont passé sous les yeux quelque trace de cette anecdote et je n'en £ù découvert aucune. Mais j'ai trouvé deux lettres de Bernardin de Saint-Pierre ', ant^ rieures à la publication de Paul et Virginie, ©t qui datent de ces années de sa vie où, inquiet, besogneux et tourmenté non moins par son caractère que par son génie, il ti'appait à toutes les portes, aussi bien à celle de Rousseau qu'à celle des encyclopédistes. La première de ces lettres, qui est fort courte, accompagna l'envoi de son voyage à l'île de France : « Ce n'est point, dit-il, un hommage qu'il rend h la beauté de ma-
1. BemardiD da Saint-Pierre, aé au Havre, en 1131, mort «nlSU.
dame Necker, ni un tribut qu'il pay^à son esprit, c'est un eœerctce qu'il offre à sa sensibilité. » Je publierai tout entière la seconde, où l'dn ne Terra peut-être pas saus intérêt Eef nardin de Saint-Pierre, clierchant encore sa voie, se proposer d'écrire une Histoire de Guillaume ^ Tell, comparer entre temps madame Necker à Vénus,
Si vous aviés, à la Un de cette semaine ou au çammeiicement de la semaine suivante, an jour où vous n'eussiés ni beaucoup de plaisirs ni beaucoup d'affaires ; si, daos ce jour, il y avoit un quaçt d'heure 'dont vous pusBiés disposer avec M, Necker,je vous prie de me le réserver. J'ai retrouvé dans de vieux papiers un manuscrit sur lequel je voudrais consulter dAB personnes qui eussent des lumières, du goust et surtout de la sincérité. Je ne scaurois mieux m'adresser qu'à voua, madame, qui pensés si noblement et qui écrives si bien. Si je pouvois me fier & mes talents, j'employeroiB mon loisir & écrire quelque hisH toire, et un des plus beaux st(jets h mou avis est celle d'un de vos compatriotes, Guillaume Tell, qui occasionna la révolution de la Suisse. Mais où prendre jdes matériaux, et surtout des connoissances sur les 'mœurs et la nature d'un pays où je n'ai jamais été î Voila où vous et M. Necker pouvés m'aider, en supposant toutefois que j'aye assés de talent pour y réussir et que vous ayés assés d'estime pour moi pour me le dire.
BBRNAIIDIN DE SAINT-PIBBRB 197
Je crois qn vendredy iirocbain tous auréa beau- ■ conp de monde ; il me semble qu'il y a no» partie faite, de dames, de beaux esprits etdegeas aimables. lia ont raison. Certainement Papbos n'avait pas de vues pliV riafites que Saint-Ouea, et Vénus voas ressembloi t beancoup, si ce n'est qu'elle avoit les yeux noiraet que vous les avéa bleus comme Minerve.
On attend ici ta comette pour demain ; il y a des églises dont les confessionnaux ne désemplissent pas; mais le peuple est fort inquiet de çavoir si la terce sera brûlée ou noyée, c'est ce qu'on s^aura demain.
Si M. Necker veut me prdter son Mémoire sur la Compagnie des Indes*, je lui serai très obligé. Je crois que j'aurai le temps de le lire. Du moins je le désire beaucoup, j'en ai oui dire tant de bien et j'ai une si bonne opinion de son goust, que je seralfort sensible & cette marque de conflance.
Agréés, madame, le» sentiments de respect et d'attacbement avec lesquels j'ai l'honneur d'ôtro votre très humble et très obéissant serviteur,
DE SAIHIV-PIEIUIB.
Paris, ce 11 may 1T73 (hôtel de Bourbon, rue da la MagdeluiDe).
Dans les propos qui s'échangeaient aux Tendredls de madame l>]ecker, on peut penser qu'il
1. Bernardin de Saiat-Pierre sollicitait a ce moment dùire envoyé par terre lui Iodes avec une mission d'observation et de découverte.
198 Lr. SALON DB MADAMB NBCKER
'Hait souvent question de l'Académie française. Presqua tous les habitués de son salon en faisaient partie et ils devaient profiter de ces fréquentes rencontres pour s'entretenir ensemble des prix qu'ils avaient à distribuer (prix dont M. Necker fut honoré deux fois), ou des discours qu'ils avaient entendus. Ce n'était pas tine mince affaire qu'une réception académique dans un temps où le moindre événement littéraire avait autant sinon plus de retentissement qu'une bataille. Ce jour-là, bien des har-diesses, qui aujourd'hui nous sembleraient des banalités, se débitaient, aux applaudissements du public, sous cette forme élégante et un peu solennelle qu'on aurait grand tort de supprimer de notre littérature moderne, car elle représente seule aujourd'hui ce que nos pères appelaient autrefois le genre noble. Mais une élection était chose bien plus importante encore. L'Académie française, qui a eu, comme .toute puissance en ce monde, ses moments de popularité ou de défaveur, était alors à son apogée. Dans la lutte engagée par les philosophes et les gens de lettres contre les formes surannées d'une société dont Ils ne croyaient pas la chnte aussi prochetine, un fauteuil académique était comme un trépied du haut duquel il était plus commode et plus sûr de lancer les foudres
" CANDIDATVU'IS ACADÉlIlIOr EB 199
et de rendre des oracles. Aussi les compétitions étaient-elles des plus vives, dûs qu'un de ces postes de gloire et de combat devenait vacant, et madame Necker se trouvait tout naturellemeat in formée des préliminaires et des péripéties de ces batailles littéraires. Marmontel la tenait au courant de ses efforts pour faire triompher la candidature de l'abbé Maury sur celle de Target s et Buffon la prenait pour confidente de la colère que lui causait l'obstination de Baiily » à voter pour Sedaine ^.
De l'information à l'influence il n'y a souventpas loin et ir était inévitable qu'on finît par lui attribuer sur les élections académiques elles-mêmes une action sinon égale, au moins comparable à celle autrefois exercée par madame de Lambert *, dont le marquis
1. Target, né à Paris en 1733, mort à Paris en 1806, s'était acquis une gruade célébrité au barreau, li Cut nommé de l'Âcadémiâ O'aaçaiae en 1TS5 et devint sons l'Empire membre de la cour de Cassation.
2. Baiily (Sylvain), né à Paria en 1736, membre de l'Académie des aciences, maire de Paris en 1789, mort sur l'échafand, te 11 novembre 1793.
3. SedtLÎLie (Michel- Je an), né à Paria en 1719, mort en 1797, auteur de la Gageure imprévue et du Philosophe
4. Anne-Thérésd de Margueuat (ou Le Marguenat) de Courcelles, née à Paris en 1647, morte en 1733. Elle
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d'Argensoii ' disait qu'on n'était gahrç reçu à l'Acadéjnie qu'on ne fût présenté chez elle ou par elle. Plus d'un candidat inquiet dut égalenieet se demander s'il avait pour lui le salon do inadaineNecker,et,parquelquedémarclieauprès de la maîtresse de la maison, s'efforcer d'obtenir cet indispensable appui. Ce fut le cas de Dorât, le fécond et malheureux Dorat^ dont cinq comédies, six tragédies, cinq poèmes, cinq romans et une quantité innombrable de pièces plus que
avait épouaé le marquis de Lambert, officieç de mérit» qui devint plus tard lieutenunt général, et tint jusqu'à aa mort un salon, Mïi bureau d'e*prî(, disait-on, où se rencontraient Fontenelle, La Motte, d'Argenson. C'est elle qui donnait à son fila ce conseil assezspirîtuel: «Mon 111a, ne commettez jamais que les sottises qui tous feront plaisir. Les Lettres d'ane mère à son fils, qu'elle a publiées, contiennent cependant des pi'ëceptes d'une morale plus élevée,
1. René-Loui9 Voyer, marquis d'Argenson, né en !1694, mort en 1757, ministre des aflaires écraugèreiii de 1TJ4 â
. 1T4T. Il a laissé, en plus de ses Mr^moi>-e«, publié#enl835, 1 les Leçons d'un Ministre d'État. Où l'appelaiL à la com ' d'Argenson la bête pçur le distinguer de son frète, le ' comte d'Argenson, auquel il n'était nnllemeirt inférieur, mais qui passait pour plus aimable.
2 . Dorât (Claude-Joseph) né à Paris eii 1734, mort en 178). 11 est fort heureux pour lui et pour la durée de son nom que certaine édition de ses Baisers, ornée de gravures, ait une grande ïaleur aux yeux des biUiopbiles.