‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 31 sur 49 · MADAME GEOFFRIN S · texte numérisé non relu

MADAME GEOFFRIN S

Aussi no sont-ce, à vrai ûii-e, quo des billets plus ou moins longs, mais d'un tour assez agréable. On verra par ceiul-ci que madame Geotfï'in flit d'abord un peu en défense contre l'enthousiasme dont madame Necker faisait profession pour elle :

Ma chère et aimable amie, je m'est mon cœur au rc({i'ïiâ pour avoir le droit d'y mètre le vôtre.

Je n'ay pas voulue répondre snr le champ a vôtre tendre billet pour laisser apaiser les sûntimona qu'il avaitréveillé en moi. J'ay eu des enthousiasmes aussi. J'enay Bentieetéprouvéeles inconvénient, c'est pour quoijemireAise. 11 y auroitdequoi fEkireungros volume.

J'yrai vous embrasser le plutôt qu'il me sera possible.

Si les peauvres gens que j'ay econduit vous conaois- Eoient, votre argent ne les dédomageroient pas de la perte qu'ils fout.

Ce mercredy matin. ;'

Le sentiment de la mesure, qui était le trait caractéristique de l'esprit de madame Geoffrin et qu'elle ne perdait jamais, lors même que sa propre personne se trouvait en jeu, devait avoir peine à s'accommoder de cette forme un peu excessive que madame Necker donnait assez facilement au fond toujours sincère desessentiments. Car, après plusieurs annéesd'une intimité crois-

santé, elle la reprenait encore sur ses engouemenis.

Ouy assurément, je aérai tougoura très contante de mes bons amis quant ils seront en bonne santé. L'espérance du rétablissement de ceUe de mon bon ami m'est une nouvelle bien agréable. Je remercie de tout mon cœur ma belle amie de me l'avoir donnée. Mais comme je suis destinée à la gronder sans en avoir le projet, forcée seulement par les airconsiances, je vais remplir ma vocation en iuy reprochant qu'elle est incorigible; toujours de Vengottement, jamais ne rien voir de sang froid.

Savez vons bien, ma très chère belle, qne les éloges outrée que vous me donnée me confondent au lieu de me toucher et de me flater. Je suis toujours dans la crainte que votre yvresse ne passe; pour lors voua me vériés si différentes de se que vons me croiez que vous me puniriez de vôtre illusion en me refusant tout.

J'ay des qualités et des vertus, mais j'ay beaucoup de défante que je voie et conoit et sur lesquels je trarvaille tous les jours.

Ma chère amie, je voua conjure de diminuer de votre prévention favorablement outrée; pensée que voua m'humîliée et sûrement se n'est pas vôtre intention. .

Les anges font fort peu de cas de moi, et je ne me ■ soucie point d'eux ; leurs éloges ou teor blâme me sont i indifférent, je n'aurai pointde société arec eux, mais se que je désire beaucoup, c'est que vous m'aimiée biea eu me voiant telle que je suis.

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Vons ne me dites pas un mot de votre retonr.

LorsquemadameOeoffrin entreprit, pouraller TOir Stanislas PoniatowslLi, ce célèbre voyage en Pologne au cours duquel elle recueillit autant d'hommages qu'une princesse, elle reçut à Varsovie une lettre de madame Necker qui la toucha par les sentiments d'aSectueuse sollicitude dont elle contenait l'expression et à laquelle elle répondit sur-le-champ :

A Warsovie, ce 15 août 1766.

Votre petit billet, ma belle, sentait le sentiment de façon qu'an le lisant j'en ay étée embaumée.

Mon cceur s'est remplie avec délices de cette bonne odeur.

Voua dtes un ménage qui m'êtes bien agréables. Il y a peu de temps que je voua conois, et je vous ay ' d^à mis au rang de mes plus anciens amis.

J'ay vu vos inquiétudes sur mon voiage, j'en ay été touchée et j'en serai reconnoiasante toute ma vie. La fa^n dont je l'ay soutenue, en venant ici, doit tranquiliser mes amis sur mon retour.

Je vous assure que l'on me trouvera charmante ; le cuite continuel que je rend a l'amitié, et celuy que j'en reçois me fait trouver ce sentiment bien précieux, et bien nécessaire au soutien de la vie.

Tout ceux qui me l'ont inspirée, me seront bien cbers.

Soies donc sur, heureux époux, du plaisir que j'orai de vous revoir.

A son retour de Pologne, madame Geoffrin mit beaucoup d'aimables soins à cultiver sa relation avec les ïïecker. Ces soins amenaient un échange fréquent de courts mais affectueux petits billets. Tantôt madame Geoffrin écrit à madame Necker pour lui annoncer qu'elle viendra manger du potage au coin de son lit et insiste pour n'avoir d'autre compagnie que celle du charmant ménage. Tantôt elle demande la permission d'envoyer chez madame Necker, comme elle fait chez ses amis les plus intimes, une chaise qui lui est commode, et elle f^oute en parlant de madame Necker :

Mon bien aimé ayant les mêmes goûts que moi Ton- ■ deroit sûrement avoir toujours ma chaise, et me batteroit comme fait sa petite fllle pour m'obliger à la luycéder. Pour entretenir donc la paix do uoa cœurs voilà aussi une chaise pour lui; les deux chaises sont d'une hauteur convenable, et par leur légèreté fiicile à transporter. Elle sont de la matière la pins simple. Elle ont étée achetôe & l'inventaire de Philémon et de

Madame de Staël, toutenfant,battantla vieille .madame Oeoifrin pour la forcer à lui céder sa chaise, n'est-ce pas là une petite scène qui pourrait fournir à un peintre le sujet d'un de ces tableaux anecdotiques qu'on goûte si fort aujour-

dIluitCen'estpasau reste la seule foisquelenom de la fllle de madame Necker se trouve soua la plume de madame Geoffrin. Tantôt elle charge madame Necker de ses amitiés pour Cendrillon, tantôt elle annonce (toujours sévère) que, si elle vient le soir, elle donnera < le fouet à la mère et du bonbon à la petite ». Enfin je terminerai ces citations par une lettre un peu plus longue que les autres où madame Qeoffrin se peint avec le même naturel et la même orthographe dans les deux traits distinctifs de son caractère : l'humeur affectueusement grondeuse qui la poussait à travailler sans relâche au perfectionnement de ses amis, et le coin de vanité bourgeoise qui la faisait se complaire au souvenirde son fameux voyage de Pologne, le grand événement de sa vie, son jour de triomphe et d'ascension au Capitole.

A Paria ce 11 Juillet 1772.

Personne ne coQoit, et ne sent mieux que vous, ma chère et très aimable amie, le charme de l'amitié et ces douceurs et ne les Mt mieux éprouver ft vos amis. Maia vous ne conoiterûi Jamais cette facilité, cette aisance et cette liberté.qu! donne une Jouissance parfaite de la société. J'avais tïùt mes conveutionB avec notre cher ami Thomas qu'il me donneroit de vos nouvelles, simplement, en bultin, tel que les médecins les donne à la porte des malades. Par ce récit simple on

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est inetruil de l'état de la peraoQne et des personnes à' qni l'on s'intéressent et oela ne demande pas de réponse.

Mais comment est>il possible de n'en pas faire & la lettre charmante et tendre, que j'ay reçue de vous. Je Devons y répond sependant que pour vous dire qu'elle' m'a faché.Jevois qu'il est impossible de rien changer dans votre caractaire inquiet et agissant et en même tems foible. Quandj'ay été en Pologne j 'a vois soixantesix ans, je n'étois jamais sortie de mon coin. J'ai foi t un voiage plus long que n'est celny que voua fiiite, j'ay passé par des chemins qui n'en étoient pas et ou il n'y avoit d'autre gite que des etables dont on fesoii sortire les bestiaux en donnant de l'argent, du pain inmangeable et de l'eau détestable. Hé bien, j'avois un objet, et cette objet me foisait oublier chaque jours, celui qui l'avoit précédé; je ne sentoisjamaisque te mal du moment et encore je le sentois peu.

Vous avez pour ottjet votre santé. Celadois vous être assé intéressant pour vous faire supporter les inconvénients de quelques jours de malaise, pour an bien aussi grand que l'est celui de sa santé sans le quel il n'an est point.

Mais comme il est impossible de fortifier vdtre caractaire foible, et de calmer votre agitation, il faut abandonner le projet de vous coriger et vous raètre geuUement en pénitence, comme les enfanta, pour remplira les devoirs de l'éducation. Je vous déclare donc que, si vous m'écrive eucore, que non seullement je ne vous reponderai pas, mais queje ne lirai pas votre lettre, et ma bouderie sere poussée bien par de ta vAtre retour.

Dgl.iec.ïGoO'^li:

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Après m'avoir loué saua mesure, aprûs m'ayoir tlit les choses du monde les plus tendres et les plus touchantes, pour m'exprimer votre amitié vous me dite de ne pas vous répondre.

Cela m'étoit-tril possible.

J'en appelle k M. Necker et à M. Thomas.

Mes cbers amis, voua êtes des personnes raisonnables; coaveuâ qu'elle ne l'est pas.

Et si vous la laissé écrire pendant qu'elle prendra les eaux, elle luy porteront & la tdte.

Adieu, mes chers amis, c'est vous deux que J'embrasse, car pour cette belle dame, je ne [luy dit ni ne luy fais rien.

Passer du salon de madame OeofiVin dans ce-, lui de la maréchale de Luxembourg, c'Ast comme de nos Jours se transporter d'un entre-sol du Marais dans un vieil hôtel du faubourg Saint- Oermain. La suprématie incontestée que la maréchale de Luxembourg a exercée sur la meilleure compagnie de Paris pendant les quinze ou vingt années qui ont précédé la révolution irançaîse, est un de ces traits qui peignent un temps et une société. Ce qu'avait été sa Jeunesse alors qu'elle portait encore ce DoMde Boufflers* .

1. Madeleine- ADgélique de NeuftHle-VillerOf, petitefille dn maréchal, était née en 1707 et avut épousé en 1721 le duo de Boufflera. Veuve en 1747, elle épousa eu 1750 Charles-Frédéric de Moutmorency, maréchal et duc dej

(jue sous le règne de Louis XIV vieilli, le courage et les vertus du vieux maréchal avalent rendu si glorieux, tout le monde le sait par le célèbre couplet de M, de Tressan :

i Quand Boufilers parut à U cour,

( De l'Amour on crut TOir la mère ;

Chacun s'empressait à lui plaire,

Et chacun...

Je n'achève pas le dernier vers, dont la brutalité valait bien le vigoureux soufflet que la maréchale appliqua à M. de Tressan lui-même, le Jour où, tombant dans un piège qu'elle lui tendait, il eut l'impertinence de s'en déclarer l'auteur. Mais, si M. de Tressan méritait le soufflet, il faut convenir que la maréchale avait bien mérité les vers. Les Mémoires du temps, et en particulier ceux de Besenval ', sont remplis d'anecdotes sur son compte, et, à supposer même q|ue le médisant colonel des Suisses lui

Luxembourg, aê en 1703, mort en 1764. Elle mourut en 1787. llest longuement question du maréchal et delamaréchals de LuxemlMurg dans les Confessions de J.-J. Rousseau, 1. Pierre-Victor, baron de Besenval, né àSoleuraenlTÏS, mort à Paris 'en 1794, lieutenant-colonel des Oardes Suisses, dont le comte d'Artois était colonel général, Ait un moment en grande faveur auprès de Marie- Antoinette. Il a laissé deux volumes de Mémoires qui ont été publiés en 1S05 et conlienneat de curieux détails sur la cour de Louis XV].

L)ji.:e..ïG00'^li:

MARÉnnALE DE LUXEMBOITRfl 237

en ait prêté quelques-unes (comme on prête aux riches), il en resterait assez pour expliquer que, témoin des hommages dont la Tieille maréchale était entourée, Besenval ait écrit ces lignes d'une éternelle vérité : « En France, pourvu qu'on soit opulent et qu'on porte un beau nom, non seulement tout s'oublie, mais même on peut jouir d'une vieillesse considérée après une Jeunesse des plus misérables. »

C'est qu'entre quarante et cinquante ans, la maréchale de Luxembourg avait compris que, passé un certain âge, la galanterie chez une femme devient un ridicule et qu'elle avait tourné non pas à la dévotion, car pareille conversion n'était pas nécessaire au sviu' siècle ; non pas même K l'esprit, car, précisénient parce qu'elle en avait beaucoup, elle n'avait pas besoin d'en tenir bureau, mais à la bienséance. Dans son hôtel de Paris comme dans sa maison de campagne de Montmorency (qui n'était point le château féodal des anciens barons <), elle n'a-

1. Ledom^ne patrimonial desMontmorancy avt^t passa aux mains des Condés. Le maréchat et la tnarâchale de Lùiembourgoccupaieiit,ditRoiis8eau,daiisseaCon/î»ïîon*, 4à Enghien on Montmorency une maison particulière, bfttie par Croisât, dit le pauvre (sans doute un desdeuxfrâres Crozat), laquelle, ayant la magoiâceuce dea plus superbes cbfttsaox, en mérite et en porte le nom >,

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Tait point de peine à réunir la meilleure compagnie qui venait lui demander des leçons d'élégance et de savoir-viyr©. Cest là que jeunes femmes et jennes gens faisaient leur début et que l'abbé de Périgord (le futur prince de Talleyrand) attirait pour la première lois l'attentioii sur lui par une de ces réparties heureuses dont il devait plus tard se montrer si prodigue. Sa connaissance des usages, sa pénétration des personnes, son esprit prompt à saisir les ridicules, donnaient du poids à ses moindres Jugements. Aussi un homme qui connaissait le monde aussi bien que le duc de Lévis ' a-t-il pu dire d'elle :

Jamais censeur romadn n'a ét^ plus niiie ajaj. mesura de la république que la maréchale de Luxembourg l'a ét^ à l'agrément de la société pendant les dernières années qui ont précédé la Révolution. A l'aide d'un grand nom, de beaucoup d'audace et surtout d'une bonne maison, elle était parrenue & faire oublier une conduite pins que légère et & s'établir arbitre souveraine des bienséances, du bon ton et de ces formes qui composent le fond de la politesse ; son empire sur

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