Pierre-Marc-Qaston, duo de Lévia, nâ eu 1765, mort
en 1830, Hit l'ait bous la Restauration lieutenant général et pair de France. Il est l'auteur d'un petit recueil de Petuéea et Maatimes qui parut en 1S08, et d'un volume de Soueenir» et Portraits. Il fut membre de l'Académie - Crangaise. ^
LA HARfiCHALE DE T.UXEHBOUaO S30
lajeunessa des deux sexes était absolu ; elle cootfrnalt rétoarderie des jeunes femmes, les forçait & nae coquetterie générale, obligeait les Jeunes gens & la retenue et ans égards ; enfla elle entretenait le feu sacré de l'urbanité ftan^ise ; c'était chez elle que se conservait intacte la tradition des manières nobles et aisées que l'Europe entière venait admirer & Pans et tâchait en vain d'imiter.
Puisque l'Europe entière venait admirer chez la maréchale de Luxembourg les manières nobles et aisées dont elle gardait la tradition, il était difficile à madame Necker de ne pas solliciter l'honneur d'être présentée chez elle et de ne pas lui rendre cet hommage banal que toute jeune lemmedoit à celles qui l'ont précédée dans le monde. Ce qui rendait d'alUeuracetterelatioa en quelque sorte inévitable pour madame Necker, c'est qu'elle était voisine de campagne de la maréchale. Saint-Ouen n'est qu'& deux lieues de Montmorency, et, comme dans cette vie des environs de Parisau xviii* siècle, on se rendait de château à château de fréquentes visites, il était Impossible que Saint-Ouen ne se transportât pas fréquemment h Montmorency, et Montmoreacy & Saiut-Ouen. Je ne vois point trace en effet que la maréchale de Luxembourg ait jamais paru aux vendredis, ni aux -réunions plus intimes du mardi. La grande dame qui,
230 LE SALON DE UADA^ME NECKBR
tout en connaissant fort peu les Choiseul, allait passer huit jours à Chanteloup au moment de leur disgrâce, parce que déjà il était de mode de se ranger dans l'opposiiion, no se serait peut^ être pas volontiers dérangée pour aller rue de Cléry, et tout le monde acceptait qu'elle ne rendît pas de visites. En revanche, elle venait souvent pendant l'été souper à Saint-Ouen. Ces jours-là madame Necker n'invitait pas ses amis les gensdelettres, car, à l'exception de Rousseau, la maréchale ne faisait guère cas de cette engeance ; mais elle choisissait, dans le cercle, chaquejour plus étendn, de ses connaissances, des convivesquiappartinssentpar leur rang au même monde que la maréchale, entre autres : comme femmes, la comtesse de Boufflers' (la célèbre amie du prince de Gonil), la vicomtesse de Cambise*,
1. Uarie-Oiarlotte-Hippoljrte da Campetde Saujon, née %D. 17S5, avait éponsé en 1746 Is comte da Boufllers- Roaverel. Elle eut une lonf^iâ liaison avec ta prince da Conti, dont elle tenait en quelque sorte le salon au Temple et à riale-Adam. De là boq aurnom : l'Idole du Temple. Elle Burvécut à la Révolution et mourut, à ce qu'on croit, en 1800, Voir sur la comtesse da BoufQers, Sainte-Beuve: Nouveaux Lundis, T. 111.
2. La vicomtesse de Cambise était nièce de la comtesse de Boufilers. Elle émigra en Angleterre au moment de la Révolution et mourut à Richmond en 1809. Noua retrouverons plus tard la princesse d'Héain. Quant à la comtesse de Broglie, elle était nâe Montmorâncy(de la branche da
La duchesse db laozdn S31
la princesse d"Hénin, la comtesse de Broglie, et un peu plus tard madame du DefTand. La conversation était gaie, libre, brillante, moins ambitieuse et moins philosophique peut-être que celle des vendredis, et, le souper fini, la maréchale faisait atteler son carrosse pour s'en retourner coucher à Montmorency.
Les relations entre Saint-Ouen et Montmorency n'auraient peut-être pas été aussi fréquentes si madame Nacker n'avait trouvé un charme et un attrait irrésistibles dans la liaison qui se noua bientôt entre elle et la petite-âUe de la maréchale (par son premier mariage), Amélie de Boufflers, duchesse de Lauzun. Par quelle protection mystérieuse ce pur et beau lis a-t-il pu pousser surun sol aussi malsain î À onze ans, la maréchale trouvait que sa petite-fille était trop timide et elle chargeait Rousseau de la dér niaiser en l'embrassant. A seize ans, elle lui faisait épouser le duc de Lauzun, qui n'en avait pas dix-neuf et qui, « élevé, disait^îl lui-même, par un laquais de feu sa mère que l'on décora du titre de valet de chambre pour lui donner de la considération », annonçait déjà (comme si les noms portaient en eux-mêmes une fatalité) devoir se montrera la hauteur de la réputation
Flandre) et femme de ce comte de Broglie qui futle piincipal agent du Secret du Roi.
832 tB SAI-ON DE MADAME NECKBR
laissée.par le premidr duc de Lauzun, dont cependaiït'il ne descendait point >. Trahie la veille même de son mariage par un âancé qui offrait en cachette à mademoiselle de Beauvau (depuis princesse de Poix) de rompre son engagement afin de pouvoir l'épouser, délaissée dès le lendemain par un époux qui l'avait prisa en horreurparunespritdecontradiction, àla fois veuve et mariée, sans autre appui, sans autre exemple sous les yeux que la maréchale sa grand'mëre, la duchesse de Lauzun n'en demeura pas moins foute sa vie un joli petltoiseauà l'air effarouché, nomme l'appelait madame du Deffand, et elle conserva jusqu'au jour où elle monta bravement sur l'échafaud, l'air dedouceur et de timidité vii^nale qui charmait Rousseau. « Elle avait, a dit d'elle la vicomtesse de Noailles, la faiblesse d'adorer son mari, mais la dignité de le cacher à tout le monde >,et, comme madame de Bonneval ' (une Biron aussi celle-là, mais par le
1. Le premier duc de Lauzun était Nompar de Caumout; le second, Annaad-Louis de Oontaut-Biron, n& en 1745, devint doc de Biroa eu 17S8 et plus tord génâral des armées de la République, n mourut sur l'échafaud la 31 décembre 1793. — Sa femme, fille du duc de Bonfflers et d'une Montmorency de la branche de Flandre, naquit en 17S0 et mourut également sur l'échafaud en 1794.
2. Judith de Biron, l'un des vingt-six enfants du dnc de BiroQ, épousa en 1717 son conain le comte Claude-
lA BTJCHBSSB DE LAUZUN 233
sang), elle offre à l'imagination le plus séduisant modèle de ces exquises et nobles femmes qui, unies à un être indigne d'elles, apportent la passion dans le devoir, le roman dans la fidélité, et mourraient, s'il en était besoin, aux pieds de leur idole.
Madame Necker s'était sentie entraînée rers la duchesse de Lauzun par un sentiment que madame Geoffrin aurait peut-être encore taxé d'engouement, mais qui était assurément bien justifié. Pour la première fois peut-être depuis qu'elle avait quitté son pays natal, elle se trouvait en relation intime avec une personne dont l'âme pure et tendre exhalait ce parfum d'honnêteté qui, chez une femme, demeurera toujours, quoi qu'on en dise, la première des séductions. Lorsqu'elle voulait donner une idée des perlections deson amie : « Les portraits d'imagination, disait-elle, sont les seuls qui lui ressemblent. » Ce portrait, madame Necker essaya cependant un jour de l'écrire, et, bien qu'il ait été déjà publié, mes lecteurs me pardonneront d'en rassembler les principaux traits et de les retenir quelques instants de plus en si charmante compagnie.
lu sous le nom doBonneval-
&3i LR SALON DE MADAME NECKER
PORTRAIT d'Emilie.
Heureuses les femmes qui ont su cacher longtemps leurs mérites par la simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret aux autres avant de le savoir elles-mêmes ! Heureuses celles qui ont su se faire aimer avant de faire naître l'envie et qui ont jugé de banne heure que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous ! La grande considération dont jouit Emilie dans un âge encore tendre n'est pas dne à la seule vertu ; car on trouve des femmes très honnêtes et qni remplissent mâme des devoirs austères, sans qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Emilie. C'est dono à une pureté intérieure, c'est au caractère de ses pensées qui se peint dans tous ses discours, dans tous ses monvements et dont sa physionomie est l'image, qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Cette &me douce et tendre, qni vit au milieu du monde et comme le monde, semble transformer en actions vertueuses toutes les actions indifférentes. Aussi se trouble- t-elle delà moindre omission; aussi rougit>-elle encore de s'âtre aperçue qu'on la regardoit. Emilie connoît donc mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de ses devoirs et rien de ce qni peut contribuer an bonheur des autres, ou augmenter leur affection ne lui paroît à dédaigner. C'est par un enchaînement de moyens très délicats, connus ou plutôt devinés par les Ames sensibles et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que d'exprimer, c'est par une constance à toute épreuve qu'Emilie s'est frayé une routa
vers le bonheur à travers Ie3 circoustances les plos difficiles et les plus cruelles. Qui connnt jamfùs cette femme charmante sans éprouver en même temps les plus douces émotions de l'amoup et de l'amitié ? Ses grâces naïves pourroient inspirer des sentiments trop passioQnéa s'ils n'étoieut réprimés par la noble décence de ses regards et par l'expression céleste de sa physionomie; c'est ainsi qu'Emilie eo impose sans le savoir et qu'elle ne fit jamais naître qaa des sentiments dignes d'elle.
Mais peut-être trouvera-t-on plus d'intérêt encore à entendre parler la duchesse de Lauzun elle-même dans quelques-unes de ses lettres^ Celle qu'on va lire est adressée à M. Neeker, qui avait envoyé à la duchesse de Lauzun son livre sur l'administration des finances. Dans cette lettre, nous allons la retrouver telle que madame Neeker nous la dépeint, aimable, enioués, modeste, tout étonnée qu'on s'occupe d'elle et que son jugement compte pour quelque chose, m^s l'exprimant avecalsance et bonne grâce ;
Ce6janvierl785.
Je ne puis exprimer, monsieur, à quel point je suis sensible à la flatteuse marque de souvenir que je reçois de vous ; je suis biea ai?e que la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à madame Neeker se soit croisée avec la vôtre et vous ait prouvé que mon admiration étoit à un tel degré, qu'elle ne pouvoit être augmentée
'230 LE SALON DB HADAHK HBCSKB
par ma reconnoissaacfl ; tods aarez vu acs3i qn'elle n'en étoit pas moins vive, qnoiqne je ne tne crnsso pas do nconbre des persconea que tous a'^CE lâen voulu distiogaer; mais, en lisant mioanage si admirable, il eet impossible qn'nn sentiment d'amonF~{at>pre on de personnalité se joigne & tons ceux ^'il Ibit épronver; on se sent meUlear qu'on n'éttdt «vaut de commencer cette lectnre et l'on est transporté en voyant tant d'amooT du bien pnblic, tantdenK^ens de satisfaire cette passion et nn désiatéresseminit si pen commun accompagné d'aa courage et d'une âévatioa si extraordinaires. Qnoîqneje sois lûen ignorante, monsieur, et bien ridicule, si j'osoJs jnger et louer plnsieurs morceaux de votre ouvrago qui traite des sujetsau-dessusdemeaconnoissanceSjjesuisaa moins en état, comme tous ceux que l'avidité et TintérSt n'ont point armés contre vous, de sentir le prix da ce qu'il contient de meilleur; je croia, monsieur, que je puis m'exprimerainai et que vous na me bltoieiez pas de mettre les vertutt encore au-dessus des talons.
Jevonssuis infiniment obligéedem'ayiàrdoQDé des nouvelles de madame Necker; je vois avec peâns qu'elle est toujours foible et sonffiïinte, mais les assurances que son médecinvous donne, qna son état n'est point inquiétant, me font un extrême plaisir; parlez^ lui, je vous prie, de mon tendre attachement pour elle et de toute ma reconnaissance de ce qu'elle a bien voulu s'occuperdemoi; je sais honteuse cependant de penser que par ses obligeantes inquiétudes sur Fexaotitude de celui qui s'est chargé de votre commisaon, elle vous ait privé de l'exemplaire qui vous restoiL
L\ DUCHBSSB DS LAIIZUN S37'
J'ai ttkit part à mes amies de tout ce que roua me dites pour elles ; elles ea sont flattées et y sont sensi- : Mes comme elles doivent l'âfre. raTots déjà parlé & madame Necker de madame de Poix etde madame de Bouillon*, mais je n'avols rien dit de madame d'Hénin, qui, ayant été au moment de perdre sa mère, n'avoit pu penser à aucune autre chose et a tu votre introduction plus tard que ces dames; elle en a été transportée et m'a beaucoup grondée de ne l'avoiF pas prévn et de ne pas voua l'avoir dit d'avance. Elle prétend avoir un droit particulier à vous faire recevoir ses éloges et à être rappelée à votre souvenir. Je ne sais si vous m'enteudez, monsieur, inais vous savez peut-être âé)h qu'il a paru une prétendue lettre de vous à madame de Beauvau auasi méchante qu'elle est loin de votre style, où madame d'Hénin est fort maltraitée; on m'a fait aussi l'honneur de m'y placer et je suis très flattée de ce témoignage rendu àmon attachement pour vous; on dit que je ne pourrai vous être d'aucune utilité, que je ne sais parler au public qu'aux Tuileries et que la saison ne permet pas cCy aller *. Vous voyez qu'il n'y en pas beaucoup
I. La duchesae de Bouillon était belle-steur de la pramière femme du marâchal de Beauvau, pare de la princesse de Poix.
s. La duchesse de Lauzun fait ici nlluaion à ranecdote bleu connue de sou altercation dans le Jardta des Tuileries avec un détracteur de M. Necker. On place eouveut cette anecdote aux premiers jours de la Révolution. La data de cette lettre moutrsqu'elle est antérieure.
238 LE EALON DB HADAMB NECKER
d'amartums daQa cette phrase; & la vérité, ceux qui ne me connoiasent pourront ea conclure que je suis ua peu folle quelques fois, mais je m'en consolerai en pensant quejusque là j'espère n'avoir pas attiré l'attention du public, et que l'occasion n'est pas mal choisie pour foire parler de soi.
Adieu, monsieur ; permettez-moi de vons ùdce encore mille r^nerciemens et de vous assurer des sentimens avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très tiumble et très obéissante servante.
BOUFLEKS D. DE LAUZUH.
Maman fïûtmllle tendres complimens à madame Necker; nous sommes bien affligées l'une et l'autre d'être si longtemps éloignées d'elle et de vous.
La lettre suivante, qui est k peu près de ia même date, fut adressée par la duchesse de Lauzun k madame Necker pendant un séjour que celle-ci Ëiisait sur les bords du lac de Genève.
lÔEtOÛt.
La crainte de vous importuner, madame, avait seule empoché madame de Luxembourg et moi de vous prier de nous donner de vos nouvelles, mais noti'e tendre intérêt n'avoit négligé aucune occasion d'en savoir, et nous avions appris avec bien de la peine que vous étiez mécontente de votre santé. Quoique votre lettre n'entre dans aucun détail è. cet égard, elle nous donne cependant stijet d'espérer que vous vous trouvez un peu mieuz,mais cette marque de votre souvenir dont