‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 42 sur 49 · Jean-François de la Harpe, né à Paris en 1739, mort en · texte numérisé non relu

Jean-François de la Harpe, né à Paris en 1739, mort en

1803.Le3 archives de Coppet contiennent un certain nombre

de lettresl adressées par La Harpe à madame Necker,

mais ces lettres oA-ent peu d'intérêt.

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le monde, on les Tait attendra près d'une heure et demie toutes seules î »

Malgré tous les efforts de madame Necker, la querelle s'envenima au point que les deux amies en vinrent à une rupture absolue, et que madame de Marchais renvoya ses lettres à madame Necker. Le petit tort de société dont madame Necker avait pu se rendre Involontairement coupable vis-à-vis de son amie était trop léger pour donner naissance à. un ressentiment d'une vivacité pareille. Aussi madame de Marchais laissait-elle échapper son véritable grief lorsque, dans les lettres échangées avec madame Necker, elle lui disait « que les grandes dames l'avaient dégoûtée de l'amitié ». La vanité de madame de Marchais avait été blessée de ce que ces grandes dames, qui n'étaient point de sa société, avaient fini par admettre familièrement madame Necker dans la leur. Avec toute son habileté, son esprit; sa souplesse, elle n'avait pu s'élever au-dessus de ce rang un peu subalterne où la plaçait ma- ' dame de la Ferté-Imbault, tandis que, par l'estime qu'elle inspirait, par la dignité de sa conduite, madameNecker avait su peu à peu s'ouvrir l'accès de la meilleure compagnie dont la porte n'avait fmt que s'entre-bâiller pour madame de Marchais. Il n'en avait pas fallu davantage pour amasser dans cette âme mesquine des flots de

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rancune qu'une goutte d'eau fit déborder; mais ce petit incident rendit à madame Necker le servicedeladébarrasserd'uneamie quiavait au début trompé sa candeur et qui n'était point faite pour elle.

La comtesse d'houdetot.

Madame Necker devait trouver plus de conatance et de douceur dans ses relations avec une femmedont le nom seul a Le privilège d'évoquer les souvenirs les plus poétiques du xviii* siècle, avec la comtesse d'Houdetot. Qui n'a lu, en effet dans te neuvième livre des Confessions, le récit de ces lojigues promenades, dans un pays enchanté, ob l'imprudente Sophie 'parlait à Rousseau de Saint-Lambert' en amantepassionnéeet

1. Sophie de Lalive de Bellegarde, née en 1731, sœur da mari de nutdame d'Ëpinay, avait épousé en 1748 Claude- César-ConstaDt, comte d'Houdetot, d'iue bmilledeNor*

mandie. EUe vécut jusqu'en 1813.

2. Jean-François, marquis de Saint-Lambert, né & Maaoj eolTlC, mort en 1803, auteur dupoéme ûei Saisons.

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lui faisait avaler à longs traits la coupe empoisonnée dont il ne sentaitencore que la douceur? Qui n'a présent àlamémoirerentretîen dans les bosquets d'Eaubonne, dont la scène des bosquets de Clarens n'a fait que reproduire le trouble et les périlat II a suffi de quelques pages brûlantes pour jeter un reflet d'immortalité sur cette femme, à la fois faible et fldète, qui puisa dans l'amour la force de résister à l'amour. Et cependant, dans ce portrait tracé par un écri- TMn de génie, peut-être nous apparjùt-elle moins attrayante que dans ces vers célèbres où elle s'est peinte elle-même dans toute l'ingénuité de 80Q incessant besoin d'aimer :

Jenne, j'aimai: ca temps de mon be) ftge,

Ce temps si court ramonr seul le ronplit.

QDand j'atteignis la s^MQ d'être sage,

Encor j'Mm^, la r^son me le dit.

Mais l'âge vient et le plaisir s'envole;

Mais mou bonheor ne s'envoie anjoard'hui :

Car j'aime encore et Vamoarme console.

Rien n'aurait pu me consoler de lui ;

et dans ceus-ci, d'un sentiment si touchant, que, malgré les glaces de la vieillesse, elle adressait à son dernier ami, M. de Sommariva * :

1. Jean-BapUste Sommariva, né àMilanenl760, mort en 1828, Tut en 1799 directeur delà République Cisalpine. Après la destruction de cette république, il vint se user à Paris ; ce fut alors qu'il connnt madame dlloudetot.

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Je touche anx bornes de ma vie ; Vous avez embelli lea derniers de mes jours.

Qu'un ai cher souvenir ae conserve toiùeurs.

Vivez heureux pour votre amie.

Si quelque sentiment occupe encor votre âme, Ne vous refusez pas unbiea ai précieux:

Seulement, en goûtant le charme de sa flamme. Dites-vous quelqneroia : * Elle m'aimait bien mieux I >

Ces souvenirs sont assurément bien différents de ceux qu'éveille le nom de madame Necker.

Quelle créature accomplie n'aurait pas faite celle qui aurait joint la grâce do l'une à la vertu de l'autre I Ces différences n'empêclièrent cependant pas une intimité rapide de s'établir entre les deux jeunes femmes. Cette intimité naquit, je le présume, d'un voisinage de campagne. La Chevrette, où madame d'Houdetot venait firéquemment chez sa belle-sœur, madame d'Épinay, Sannois et Eaubonne, où elle passait une partie de l'année, étaient dans le voisinage de Saint- Ouen. Nous allons voir que la première lettre adressée par madame d'Houdetot à madame Necker avait pour objet de l'inviter aux représentations de la Chevrette:

n 7 a un grand changement, madame, dans les flpecfaclea de la Chevrette. Premièrement on ne joue pas la pièce du chevalier (de ChasteUux) mercredy, il D'y aura pas de spectacle ca jour la. Ou ne le jouera

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pas certainement avant samedy, si mâme on le jone ce qui commence à devcDir fort incerlain. Oa jouera demain mardy Dupuù et Desronais ' et le Muet de Bagdad, pièce nouvelle d'un auteur qui ne se nomme pas ; on en dit du bien. Je desirerois fort piquer votre curiosité pour cette pièce et qu'elle vous déterminât & exécuter mardy la partie projetée pour mercred; . Je me recommande à vous pour ne pas perdre le plaisir dont je me suis flattée de vous avoir ici encore une journée. M. de SaintrLambert se joint à moi pour vous assurer que le Muet de Bagdad sera la plus jolie chose du monde. Ce qu'ily a de bien sur, c'est que je désire fort ne rien perdre par ce changement de spectacle et que je perdrois bien au de la du plaisir qu'il peut me fïdre si vous ne veniez pas. Je retourne toujours jeudy aux Ternes, et sens toute la joye possible de me rapprocher de vous.

L'amitié que vous voulez bien me montrer, madame, et tous les charmes de votre société me consoleront de quitter ma retraite qui ne peut m'empdcher de sentir la distance qu'elle met entre nous, surtout dans cette saison.

Saoaois, ce dimanche 4 novembre.

A cette même période de prévenances et de politesse plutôt que d'intimité, se rattache cette lettre, que madame d'Houdetot adressait à madame

1. Dupuis et Desronais, comédie en trois actea, ea vers libres, de Collé, fut représentée pour la première fois sur la Bcèue du Théfttre-Françaia en 1763.

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Necker, du diâteau do Novieût, près de Pont-à- Mousson:

Vous m'avéa promis, madame, de me donner de vos nouvelles etcette promesse est trop flateuse pour ne pas TOUS la rappeller. Au milieu des plaisirs et de la société aimable dont vous jouisses, n'oubliés pas une personne qui a senti si vivement le prix delà vostreet qui a tant d'empressement delacultiver.Lâ pays que J'habite n'a rien d'assés piquant pour vous en entretenir, la vie y est douce sans estre fort animée. Cependant vostre belle ftme poarroit s'intéresser au spectacle de gens heureux par des goûts simples et honnestes et par tous les plaisirs domestiques et champestrea. J'apuyerois davantage sur les derniers s'ils étoient plus k vostre usage. Mais vous connoissés et vous jouisses bien des autres. Je me trouverois fort heureuse, madame, de TOUS en voir jouir longtemps. Je n'ay pu vous conaoître sans m'intéresser à votre bonheur et sans &ire une partie du mien d'obtenir quelque part dans vostre amitié. Voulés ^oas bien dire mille choses de ma part à M. Necker ; je sens le sacridce que j'ay &it en m'éloignaut de vous deux pour si longtemps. Ne m'oublies pas l'un et l'autre et receTés, madame, l'assurance de tous les sentimons queje tous ay voués pour ma vie et avec lesquels j'ay l'honneur d'estre votre très humble et très obéissante servante.

LAUVB d'hOUDETOT.

M. de Saint-Lambert me charge de mille hommages.

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11 se flate dn plaisir de tous les offrir lui-mâme, maia il ne veut pas perdre une occasion de tous assurer de son respect et de eoii attacbemeat

Lorsque madame d'Hondedot écrivait cette lettre, ua intervalle de dix années la séparait à peine de sa liaison passagère avec Rousseau. Ne sent-on pas dans ces lignes comme un souffle de la Nouvelle Eêlozse, et ces plaisirs champêtres que madame d'Houdetot reprochait indirectement à madame Necker de ne pas connaître, ellemême y aurait-elle été aussi sensible si Rousseau ne lui eût appris à les goûter? Cettemêmein- Ûuence se laisse encore apercevoir dans certains morceaux philosophiques que contiennent parfois les lettres de madame d'Houdetot; mais, ne pouvant les citer toutes, j'aime mieux choisir celles où cette femme séduisante se peint telle que la nature l'avait faite, ardente et sensible, douce et passionnée, gaie et triste à la fois, mais toujours aimante et gracieuse. Quelle plus charmante expression de tendresse que ce petit billet qui accompagnait l'envoi d'une corbeille de fruits:

Je vous envoyé, ma charmante, l'article Spartiate ',

1. Il s'agit probablement d'un article ponrlerappItoeDt de l'Encyclopédie ^ elTet, la première éilllioa de VEncg-

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<1eM.de SaiDt'Lambert et les dernières groseilles de mon jardin. L'un plaira & vostro belle ftme ; je voadrois TOUS rappeler par l'autre h votre beau corps qae vous oubliés trop souvent et je vous avoue grossiôrement que j'aime assez & m'en occuper et que j'ai quelque plaisir & vons donner quand je puis des sensations comme des sentimens agréables. Vous avés mes dernières fleurs, vons aurez mes derniers fruits et TOUS estes bien sure d'avoir jusqu'au dernier moment de ma vie tous les aeotimens de mon cœur. — Nous avons été hier bien désagréablement interrompues ; je me reprocbe d'avoir trop occupé les derniers momena de nostre diné de mes tristes affaires. Aimés moi ; avec vostre cœur et celuy de nostro amy je no puis être malheureuse. Voua savéa que le seul être malheureux est celuy qui ne peut ny aimer, ny agir, ny mourir, et je suis bien loin de cette situation. Recevés les hommages de M. de Saint^Lambert et toutes tes assurances de nostre tendre amitié.

« Le seul être malheureux est celai qui ne peut ni aimer, ni agir, ni mourir. » Jamais déflnition du malheur plus profonde et plus tendre s'est-elle trouvée sous la plume d'une femme, et n'est-ce pas là un dé ces traits qui peignent une âme t Cette âme aimante s'exhale encore dans cette lettre, où elle témoigne la craint*

etopédie, qui parut eu 177S, ne contenait point de noms propres.

d'avoir causé quelque chagrin à madame Necker.

Je Tiens dire on mot & ma cbannante amie, causer avec elle pour l'unique plaisir de iuy dire que je l'aime, pour soulager mon cœur affligé d'avoir pu lui donner □n instant de peine, sans attendre de réponse, sans en vouloir: elle ne saura seulement pas mon adresse. J'aime à lui donner des preuves désintéressées du sentiment qui m'attache à elle.

Ma charmante amie, votre billet qui répond & celui que je vous écrivis en partant m'a îaik verser bien des larmes. Souteoés la faiblesse de votre délicate ma^ chine par là force de vostre &me usée par vostre trop grande activité ; jouisses du bonheur d'esire parfaitement aimé de tout ce qui vous est cher et de l'espérance de vivre et de leur conserver ce qui est devenu tà nécessaire à leur félicité. Tout ce qui me tbii vivre, tout ce qui embellit pour moi la nature et toute chose, c'est l'espérance de conserver les objets de mon amour. Sans eux, quels plaisirs pourrolt m'offrir la vie qui soit digne de l'&me ardente et sensible que le ciel m'a donnée ^ Puissajr-je seulement ne les jamais affliger, car c'est une des plus grandes peines que je puisse éprouver. Mais pardonnez & des mjrsères dont vous devés aimer la cause et qu'il vous est si facile de guérir. Mon aimable amie, la moindre de vos attela tiens, le moindre de vos sentjmens aimables se ùit sentir & mon cœur et ce qui a le moindre air de négligence et d'indifférence a pu aisément m'affectâr, mais ou mot da vostre boucbQ suffit pour toutrépftrer.

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