‹ Le salon de Madame Necker: d'après des documents tirés des archives de Coppet (volume 2)Chapitre 44 sur 49 · LES AMIS · texte numérisé non relu

LES AMIS

besoin de s'expliquer et de se raconter l'une à l'autre, parce que de tout temps elles se sont connues et devinées. Lorsqu'un rare concours de circonstances a fait naître cette intimité entre un homme et une femme, et lorsque chacun peut s'y livrer avec la sécurité que des sentiments plus orageus n'en viendront pas troubler le calme, c'est une exquise jouissance qui est connue seulement des natures Unes, et qui, sans avoir les ivresses de l'amour, en fait goûter du moins toutes les plus délicates douceurs. Tel fut le lien qui unit madame Necker et Moultou, lien étroit autant que solide, et que vingt-trois années d'une séparation presque complète ne parvinrent, jamais à relâcher. Durant ces vingttrois années, une correspondance active fut entretenueentre eux, et cette correspondance, dont le recueil forme un gros volume, m'a été singulièrement précieuse pour l'étude du caractère de madame Necker. C'est en quelque sorte un miroir où se reflètent, dans toute leur sincérité.et leur vivacité première, les impressions successives qu'elle a ressenties au cours d'uneeiistence si remplie et si variée. Le premier échange de lettres remonte à l'époque où elle était encore aux prises avec les difficultés croissantes de sa situation chez madame de Vermenoux :

Que vous êtes injuâto, mon cher amil lui écrivait-

elleàcettedat«. Moi, me défier devons! moi, vona cacher le fond de mon âme ! Ce serait être à la fois ingratte et iDjusl«. S'il 7 a eu un moment où j'ai Tontn vous voiler mes sentimens, c'âtoibien plus par dégoût de moi-même que par injuBtice pour tous. Je croyois Toua être devenue indifférente, et dès lors il me sembloit que je ne valois plus la peine d'inteiresser personne; c'étoit par excès d'amitié que je semblois y otumner; mais ce moment est passé; s'il revenoit, ft quoi me servlroit la vie?... C'est la jalousie qai m'a dictécesexpressions qae voua avez simal interprétées; et j'en snis bien punie; je n'ai jamais pu supporter qu'on m'eftt enlevé mes premiers droits àvotre amitié et mon cœur s'est révolté contre tous les efforts que j'ai faits pour détruire ce sentiment bl&mable; pardonnez-moi, je vous en conjure, mais jene me pardonnerai jamais.

Le mariage de madame Necker ne devait rien changer ni au fond, ni à l'expression d'une relation si tendre. « Un sentiment, lui écrivaitelle, loin d'en détruire un autre, ne fait que le ï^nimer. » Aussi continua-t-elle toujours de s'adresser à lui avec le même abandon ; c'était surtout dans ses moments de tristesse qu'elle le prenait pour confident, soit qu'elle senHt son âme ployer sous le fardeau de la vie, qui est parfois si lourd, même pour les heureux, soit que l'état incertain de sa santé offrît à son imagination de sombres perspectives.

Mon cher Monltou me justifie au tond de son cœur ; c'est à lui que j'en appelle. Il doit scavoir que rien ne peut l'effacer de mon souvenir et que la mort mêtoe, en changeant lanaturedemouétro, ns pourra jamais rien sur celle de mes sentimens. Car si en perdant la vie noua devons acquérir un nouveau degté de perfection, un attachement fondé sur la reconnoissance, sur l'admiration, aur toutes les vertus doit ppegdro es. Depuis un mois ma ^a- ■ jinsupportable et j'en attena le terme avec impatience, dut-il être celui de ma vie. 11 t'est quelquefois, mon cher ami, et cette réflexion me fait prendre la plume malgré la douleur qui me poursuit ; je n'ai pu attendre une époque toujours dangereuse sans vous répéterici avec cette candeur qui ne m'a point abandonnée, que mon tme est tout entière dans vos mains; que le charme de votre caractère- bien plus encore que la sublimité de votre génie m'ont attachée à vous pourjamaia. Assurez votre chère et délicieuse femme que le souvenir de ses bontés est gravé dans ma mémoire d'une manière ineffaçable qui ne seréveillejamais sans faire couler mes larmes. Si je meurs, regrettez-moi quelques fois l'un et l'autro comme la plus tendre de vos amies, et si Dieu me conserve la vie, pensez quelques fois que votre afFee- " tion me la rend précieuse. Adieu, mon cher ami, je n'ai pas la force de continuer. Je serai longtemps sans vous écrire ; je ne serai pas un moment sans vous aimer.

Cette lettre causait à Moultou une vive émo-

tion, et il s'empressait, pour dissiper la tristesse de son amie, de lui rappeler tont ce qui devait la reudre heureuse. « Tronchin m'écrit, lui disait-il, que votre mari vousadore. Cela est nécessaire : qui vous connoît doit plus que vous aimer. Qui vit avec vous ne doit vivre que pour vous, » Mais ce n'était pas fréquemment qu'il répondait avec autant d'empressement aux lettres de madame Necker. Souvent elle était obligée de lui écrire deus ou trois fois pour obtenir une réponse, et sa correspondance est pleine de plaintes affectueuses, mais incessantes, sur les trop longs silences de son ami, « Si vous pouviez imaginer, lui écrivait-elle, avec quel plaisir j'ai aperceu des caractères que votre main avoit tracés, vous auriez des remords do m'en avoir privée aussi longtemps. Votre amitié est une des bases essentielles de mon bonheur. Comment avez-vous pu m'en ravir si longtemps les marques ?» A ces tendres reproches, Moultou répondait en s'excusant sur ses occupations, sur l'ardeur qui l'emportait tantôt à se consacrer à la défense de son ami Rousseau, tantôt à intervenir ,dans les querelles des bourgeois et des natifs *. Mais il y avait dans ces longs

1. On appelait dans la langue politique de Oeoève, iHiurgeoU ceux qui, en vertu de leur naiasaace, étaient investis du droit exclusif de partidper au gouvemenMntda

silences quelque chose de systématique. Na-ture sensible et fière.Moultou portait à ses amis un intérêt passionné, lorsqu'il pouvait quelque chose pour adoucir leurs peines ; au contraire, lorsqu'il les sentait heureux, un instinct que comprendront certaines natures le poussait à se retirer en quelque sorte de leur bonheur et à ne rien leur demander pour lui-m3me. 11 finissait cependant par confesser à madame Necker les motifs seci-ets de sa réserve, ce qui lui valait de nouveaux et tendres reproches :

Vous scavez si bien réparer vos fautea qu'on serolt tenté de vous les pardonner, mais, mon cher Moultou jenepuis tesoublier. L'instant quo voua avez paru cesser de m'aimera-Iaissé dans mon cœurda profondes traces. Quoi, vous abandonnez vos amis quand ils sont tranquilles! Voilà ce que j'ai toujours craint! Quelle est cette bienftùsance cruelle qui ne vit que dans les douleurs, et qui, loin de partager le bonheur de ses amis, le diminue autant qu'il dépend de lui I Oui, je vous trouve dur, barbare môme dans les raisons que vous m'alléguez. Voulez-vous me contraintlre à ne considérer mes plaisirs qu'accompagnés de votre indifférence, vous scavez, mon cher ami, que

la République et natifîs, ceux qui, nés sur le territoire de Geaëve de paroats étrangers, étaient au contraire exclus de ce droit et même de l'eiercice de certaines proreaaioos.

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ce seroit les cmpdsonnâr et que je n'en oocnns jamaia de réels qne ceax qoi prennent lenr sonrce dans nn cœur sensible. Hais vons scavez aussi qne tontes mes peines ont en la même origine et vons me le rappeleriez bien cmeUement si toqs cessiez de m'aimer, je dirai même de me regretter, car quelque illnsion que puisse vous lïûre votre ardente imagination, jamais TOUS ne me remplacerez. J'ai la conscience de cette Téritô parce que mon cœur a celle d'nn attachement indéânissable qui a rteist^ à iont et même anx injustices qne cette imagination toos a fait commettre ; mon amour-propre anroit dû en être blessé, mais mon cœur aiHigé ne m'enlaissoit pas le temps.

Bien que l'absence fût, an dire de madame Necker, « un burin qui gravait plus profondément dans son c<eur les traits de ses amis », cependant elle ne prenait pas aisément son parti de cette séparation habituelle du compagnon de sa jeunesse, et elle caressait avec ardeur le projet de l'attirer à Paris. Lorsque M. Necker, en arrivant k la Direction du Trésor, dut résigner les fonctions de ministre de ta république deOenève à Paris, madame Necker conçut à l'instant la pensée de lui feire donner Moultou pour successeur par le MagniSque Petit Conseil, et elle s'adressait à Moultou pour lui demander quels étaient les meilleurs moyens à employer. « Souvenez-vous, lui disait-elle, que c'est mon bon-

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heur que je mets entre vos mains, que c'est pour moi pour qui vous traitez et que cette obligation sera une des plus grandes parmi toutes celles dont j'aime tant à me rappeler. » Mais, soit que Moultou n'eût pas beaucoup secondé le . zèle de madame Necker, soit que sa qualité de fils d'un réfugié français ne lui conciliât pas la faveur de ces anciennes familles de l'aristocratie genevoise» qui, depuis Calvin, se partageaientun peil étroitement entre elles le pouvoir et les honneurs, la négociation échoua, et madame Necker dut se rabattre sur l'espérance d'attirer au moins Moultou à Paris pour quelque temps.

Il y avait onze ans qu'ils ne s'étaient vus lorsque Moultou lui annonça qu'il se rendait enfin à ses instances, et elle lui répondait sur-lechamp :

Est-il bien vrai, monsieur, vous viendrez auprès de nous î Je pourrai montrer à l'ami de mon enfance combien tons les sentiments qu'il m'inapiroit alors se sont accrus dans mon cœur. Je vais recommencer A vivre. Tous les objets que j'observerai avec vous reprendront pour moi le piquant de la nouveauté. Votre appartetement est tout prât au contrôle général. Vous y logerez, vous et M. votre fils; vous y serez libre ou esclave, car si vous le désirez je m'emparerai de votre voloDtâ; je vous mènerai partout ; je serai votre ombre aux spectacles, aux bibliothëques, en société, à la

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campagne.Jedéterminerai l'emploi de toutes les heures de votre journée. Si cet esclavage ne vous plaît pas, voua entrerez, vous sortirez, vons verrez une société différente, vous dînerez ou vous aouperez dehors sans m'en prévenir, et j'ignorerai que vous êtes chez moi, & moins qu'un sentiment confus du bonheur ne m'en avertisse quelquefois.

Ils sont rares et courts ces Instants dans la yie oîi le bonheur est si complet et si doux que l'âme n'en est plus avertie que par un sentiment confus, et ce bonheur-là ne saurait être la récompense que d'une conscience pure et d'une vie sans reproche. Après un séjour de quelques mois à Paris durant lequel Moultou (s'il faut en croire les lettres adressées par madame Neckor à sa femme) obtint le plus grand succès dans la meilleure compagnie et « enchanta tout le monde par son esprit, ses lumières et sa politesse », il dut enlin retourner à Genève. Madame Necker s'était si bien habituée à jouir de la présence du meilleur ami de sa jeunesse, que M. Necker, dans son affectueuse sollicitude pour une santé facile à ébranler, redouta pour elle l'émotion des adieux, et que, d'accord avec Moultou, il lui cacha le jour âxé pour le départ. Quand madame Necker apprit la vérité, elle écrivit à Moultou une lettre où se peint toute l'amertume de ses regrets:

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Je n'essayerai pas de voas peindre l'état où je Jne suis trouvée quand, après avoir demandé plusieurs fois pourquoi tous ne veniez point, M. Necker a prononcé enfin que vous étiez parti. Je suis sortie immédiatenent et je me suis livrée h toute l'amertume de ma douleur. Les idées les plus noires se sont présentées h mon cœurdésolé, et des torrena de larmes ne pouvoient diminuer le poids qui me suffoquoit. 11 est donc bion vrai, mon aimable ami.jevousai revu après cette longue mort que les âmes indifférentes osent nommer l'absence ; je vous ai revu pour vous reperdre encore. Où étes-vous î Dana quel cœur puis-je ftprésent reposer les pensées qui m'agitent? Ma société n'a plus d'attrait pour moi depuis qu'elle a perdu un si cher omement. A présent, mon aimable ami, me voilà de nouveau seule dans ce désert que vous étjez venu peupler. Ah ! ai quelque chose peut adoucir l'horreur de votre éloignement, c'est de vous scavoir entouré d'une iïtmille qui vous adore, de vous voir dans les bras d'une femme digne de vous par son caractère, par sa raison, par ses agrémens, par mille vertus, et surtout par cette sensibilité exquise que Je n'ai jamais vue qu'à elle. Vous m'avez écrit une lettre comme vousméme ; j'ai cru vous entendre parler. Hélas ! que cette illusion a été courte I On vous a laissé partir. Votre retour n'est plus qu'une espérance vague, car qui peut prévoir les évéuemens, à cet intervalle de tâmps et de lieulMaisréunis ou séparés, songez que jamais on ne rendit un hommage plus teudre, plus sensible, plus déchirant que dans ce moment-cy h toutes les qualités qui vous distinguent et que nous idolâtrons, M. Necker

D.3l.za..ïGopgle

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et moi. Il parle et sent avec moi quand je Tons écris; je ne crois pas qne tous ayez au monde un ami plus tendre.

Lorsque M. Necker eut acheté Coppet en 1784 et lorsqu'il eut pris l'habitude d'y faire d'assez longs séjours, madame Necker jouit beaucoup de ce rapprochement avec les ami3 de jeunesse, qu'elle retrouTait au bord du lac de ■Genève, Mais elle jie devait pas en jouir longtemps. Moultou, qui aTait à peine quelques années de plus que madame Necker, Ait emporté en 1188 par une maladie aiguë, et on peut penser si ce coup fut vivement ressenti par elle : « L'étatde mon âme, écrivait-elle au jeune Moultou, me fait sentir encore avec plus d'effroi ce que vous devez éprouver. Ah t vous m'aviez dit qu'il étoit sans danger, je vivols tranquille, et la mort est entrée dans mon cœur, sans y être attendue. »

Lorsque la mort est entrée dans nn cœur, suivant la forte expression de madame Necker, le vide qu'elle y a feit ne peut plus être rempli que par le souvenir de l'être aimé, et, de tous ces souvenirs, les plus vivants et les plus chers sont les êtres qu'il a aimés lui-même. Aussi, durant les quelques années qu'elle survécut à Moultou, madame Necker partagea-t-elle entre sa femme, son ÛIs et ses filles tous les sentiments qu'elle avait eus pour lui, et elle pouvait avec vérité

écrire k madame Moultou que tout la rattachait

à elle, « l'estime, la reconnoissance, le souvenir, et tous les tendres et mélancoliques pensera », ces pensers qui deviennent, lorsque commence [a lente destruction des années, la loi et l'amëre douceur de la seconde moitié de la vie.

BUFFON — SA CORRESPONDANCE ATBC UADAUE MECSER — SES DERNIERS UO- UENT8

LarelatioD de madame Necker ayecBuffon n'est pas un des traits les moins curieux de la vie de cet homme illustre, auquel on s'était plu, sur la foi de documents hostiles, trop facilement acceptés, à faire une réputation de dureté et de sécheresse jusqu'au jour où la publication entreprise par son arrière-petit-neveu, M. Nadault de BulToii ', estTenne rétablir la vérité sur bien des points méconnus. Lorsque Buffon connut madame Necker, il avait soixante-sept ans.

1. Ceorgea-Louia Leclerc, comte de Bnffon, était né & Monlbard en 1707; il mourut ea 1T88.

3. Correspondance inédite de Bu/Jbn, publiée par son «rriéie-petit-neveu, M. Nadault de Bnffou, 2 vol. in-6", HacbeUe.

Dgl.iec.ïGoO'^li:

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