‹ Le salon de Madame TruphotChapitre 3 sur 8 · HONVED · texte numérisé non relu

HONVED

I\ S. — Les épîtres en langue brabançonne de M. Siemans seront, je dois vous en informer, fidèlement rendues au facteur et il me faudra, hélas ! me priver aussi de vos autographes.

Nil immundiiis hoc, nihiloque immundiusilliid...

La réplique à cette épistole ne se fit guère attendre. Bien que Boutorgne et Siemans eussent promis à la vieille de ne point user de représailles, Honved mesura, sans délai, l'étendue de leur crédit. Sa femme fut, dès le lendemain, arrêtée pour racolage par les deux agents des mœurs déguisés, Tun en tondeur de chiens, l'autre en marchand d'habits, qui la poursuivaient depuis l'histoire de Suresnes. La chose eut lieu comme la malheureuse se préparait à pénétrer dans la Bibliothèque Nationale, afin d'y faire quelques recherches et d'y draguer le document pour le compte de son marL L'auteur dramatique, après une nuit d'indicibles angoisses et d'affres assassines passées à courir Paris à sa recherche, ne fut avisé qu'au matin, par un bref de la Préfecture. Il pensa devenir fou et ne put jamais s'expliquer par suite de quel inconcevable phénomène il n'avait pas, sur l'heure, strangulé le Commissaire divisionnaire chargé de lui présenter, pour cette gaffe déplorable, les excuses de M. le Préfet. Sans doute la chose fut imputable à sa prostration. Une campagne de presse fut amorcée qui demandait la révocation de M. Lépine, bien plus qualifié pour commander la garde Albanaise à Ildiz-Kiosk que la police à Paris, mais ce dernier, reprenant les aveux et les excuses de son sous-ordre, mentit avec son impu-

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deiice coutiiluière, comme il (levait le renouveler plus tard, du reste, pour TafTaire Forissier. Ce n'est ([u'après quinze jours qu'il consentit enfin à avouer sa méprise. Mais il se vengea. A l'occasion de l'arrivée d'un roi à Paris, une perquisition fut pratiquée au domicile de Honved, anarchiste malthusien disait la cote de la préfecture. Ses papiers furent saisis et ses manuscrits à jamais raptés par les argousins du Boulevard du Palais. Il n'évita qu'à grand'peine les compas, les appareils photographiques et les immondes attouchements du kustchique Bertillon.

L'auteur dramatique, trop intelligent pour user ses forces à lutter ainsi sans espoir de réussite, dut se résigner. Il connut enfin qu'on ne s'attaque jamais impunément au mouchard et au souteneur, rois de la rue et rois de Paris.

Les jours qui suivirent furent sans agrément à Suresnes. La veuve, terrifiée par l'idée que Honved pouvait reprendre l'offensive, et consciente qu'il avait cette fois acquis le droit de la trucider, se barricadait dans sa villa transformée en citadelle. Des cadenas dignes de l'ancienne Bastille et une chaîne transversale, pour le moins aussi grosse que celle coupant jadis l'entrée des Dardanelles, rendaient maintenant sa porte inexpugnable. Boutorgne, muni de fonds à cet effet, avait ràflé la moitié de la devanture de Gastinne Renette. Il veillait, mieux armé que le Klepte à l'œil noir. Une demi-douzaine de revolvers obstruant ses poches, un Hammerless toujours à la portée de sa main, le rendaient plus redoutable qu'une tourelle de cuirassé. Mais l'ennemi ne vint point. Et le prosifère dut renoncer à l'emploi des arquebuses et des proses laborieuse-

ment composées, des proses vitupérantes qu'il avait préparées pour le recevoir en beauté.

Le Belge s'était rendu invisible car le combat n'était décidément pas dans sa manière. Sans doute avait il décidé de profiter de la chose pour s^offrir des vacances. Sa présence auprès de la Truphot n'était plus indispensable puisque le gendelettre s'était délégué lui-même à sa besogne accoutumée. Embossé à Montmartre, il ne sortait que le soir pour vaquer à ses besognes d'amour et à ses besognes d'affaires. Car Siemans avait le génie des entreprises. Il avait installé dans une arrière-cour un fond de revendeuse à la toilette qu'il administrait dans ses heures de loisir. Avec l'argent de sa maî- Iresse, il avait acquis à l'hôtel des Ventes, en s'affiliant à la bande noire, ce qu'il avait pu trouver de meubles fracassants et de mauvais goût, de dentelles chichiteuses, de fourrures affichantes et de bijoux pour Caraïbes, tout ce qui compose, en un mot, le luxe des filles galantes. Et, au fur et à mesure des besoins de ces dernières, gîtées dans son rayonnement, il les leur cédait au prix fort. Il tenait ses assises à la Nouvelle- Athènes.

C'est là que la chanteuse, la grue de Montmartre, allait le trouver quand le prurit du meuble venait à la travailler et lorsque l'amant sérieux, enfin déniché, lui permettait d'espérer le somptiiaire et le harnais grâce auxquels elle pourrait hausser désormais le tarif de ses culbutes. Mais Siemans, homme d'ordre et d'économie, ne consentait à entrer en pourparlers qu'avec les femmes en qui il débusquait les mêmes qualités. A celles-ci, il faisait l'avance d'un mobilier complet et disparate, prêtait à la petite semaine. Sa prescience, sa sagacité étaient telles

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qu'il 110 perdait jamais (Variçent. Il laut dire ([u'il avait soudoyé trois employés du contentieux, du service des renseignements de Dufayel, qui faisaient le quartier. Il possédait grâce à eux tout un jeu de liclies, soigneusement rangées dans deux grands classeurs, qui ne le laissaient prêter qu'à coup sûr. Les femmes du quartier Bréda, pour la plupart, s'adressaient au successeur de Crépin, achetaient chez lui à tempérament les indispensables frusques et quand les payements avaient été elfectués régulièrement pendant plusieurs années, chaque mois, il n'y avait rien à craindre : on pouvait consentir le crédit. On avait alors affaire à des filles qui eussent été d'admirables ménagères, d'exemplaires épouses quant à la bonne administration du foyer. Lui, Siemans, leur fournissait le luxe hurleur, le mousseux, le clinquant, 1' « objet d'art », tout ce qu'elles ne trouvaient point chez le Sardanapale du boulevard Barbes, chez le Poulpe qui suce le sang des pauvres, chez celui qui prit la main après le petit crétin réalisé par Madame du Gast en si peu de jours. Le Belge avait aussi mis des fonds dans un hôtel de passes merveilleusement situé près de quatre grands cafés de nuit et de deux petits théâtres. C'était une atfaire hors ligne, ses capitaux lui rapportaient là, depuis vingt-quatre mois, plus de deux cent cinquante pour cent. Il fallait bien compenser de quelque manière que ce fût les manies de gaspillage de la Truphot. Et Siemans se gardait; il n'intervenait que dans les transaclions de tout repos : jamais il n'avait consenti, à l'instar de tous ses collègues, à pratiquer le recel, comme on l'en avait sollicité maintes fois. Il tenait par dessus tout à rester un garçon propre.

Piéseiitement il avait des ennuis. Une de ses clientes, une fille d'avenir qu'il avait meublée à crédit,venait d'être assassinée rue de la Rochelbucauld. Celle-là ne paraissait pas avoir été victime de l'assassin classique, de celui qui chourine l'hétaïre pour la voler. Elle ne faisait d'ordinaire ni les cafés, ni les music halls, ni la rue, mais se contentait de passer deux fois par semaine, à la quatrième page du journal de M. Letellier, une annonce ainsi libellée : 11), rue de la Rochefoucauld, de 8 à 11, gymnastique h/ygiéniqiie pour çieillards. Elle recevait beaucoup de monde : des officiers en bourgeois, des magistrats et, disait-on, jusqu'à des évêques en civil, de passage à Paris. Un matin on l'avait trouvée sur son lit dans une pose qui paraissait naturelle étant donné son métier : à genoux sur les courtines et la figure enfouie dans l'oreiller, sans aucune trace de sang. A y regarder de près, elle avait une balle de revolver de petit calibre à la base de la nuque, dans le cervelet. Rien n'avait été dérangé en la chambre; les bijoux et la recette de la journée, des réserves d'argent sous des piles de linge de l'armoire à glace, étaient intacts. Le meurtrier avait écarté soigneusement les cheveux — on voyait encore le sillon laissé par son doigt — pour trouver la profitable place où il devait appuyer le canon de l'arme à feu, et la femme avait dû croire à une caresse qui était dans le prix convenu. La malheureuse n'avait évidemment point souffert, avait dû seulement s'étonner, quand la mort pénétra dans son encéphale, de goûter une sensation aussi inédite, une secousse pareillement térébrante comme elle n'en éprouvait point d'ordinaire dans l'exercice de sa profession. Sans doute, c^était la première fois qu'elle ressentait

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quelque chose. La justice enquêtait sans pouvoir suivre aucune piste sérieuse. On se trouvait là devant l'œuvre d'un maître, devant le travail d'un artiste, d'un cérébral.

Le Belge était bien eml)(^té. Depuis deux jours qu'il avait quitté Suresnes, il courait du Commissaire de Police au Parquet et rebondissait chez le propriétaire pour exhiber ses titres de propriété, des traites qui représentaient au moins dix fois la valeur de ce qu'il avait livré jadis à la tille galante. Il s'efforçait de récupérer les meubles le plus tôt possible, mais tout était sous scellés. Il n'était pas au bout de ses démarches et se répandait en anathèmes contre l'assassin. Gela le déroutait; il croyait avoir tout préAU pour éviter les désagréments. Et voilà qu'un scélérat anonyme compliquait ses affaires. C'était une leçon ; désormais, à l'instar des négociants qui amortissent leur matériel en dix années, il majorerait ses prix du cinquième pour être garanti contre les risques d'assassinat encourus par ses clientes.

La Truphot inquiète sur le sort du Belge le réquisitionnait par dépêches mais il ne répondait point. Médéric Boutorgne, maintenant qu'il se croyait en droit de ne plus le redouter, puisqu'il avait mené si loin ses affaires, aurait eu bien besoin d'être relayé dans sa besogne, pourtant. Comme il pensait avoir interverti les rôles à jamais, il aurait volontiers, à son tour, accepté Siemans comme coadjuteur. Le camarade était vraiment mufle qui le laissait ainsi succomber à la tâche. Certes s'il avait été marié légitimement à la Truphot, il ne se serait pas fait faute de la servir à sa guise, dans la certitude de n'avoir plus rien à redouter. Mais il lui fallait présentement témoigner d'une continuelle effervescence

amoureuse, conculquer des madrigaux et avoir toujours les lèvres en avant. Les dernières et récentes émotions de la vieille avaient fait lever en elle des appétits sans retenue. La prébende d'un ancien fermier-général n'eût pas rétribué la chose à sa valeur.

Un tempérament comme celui de la Trupliot aurait été honoré dans la Grèce antique. Des foules en pèlerinage, des théories pérégrinantes d'artistes, seraient venues de loin pour accoster le miracle et s'ébaubir du phénomène. Bien que sa vénusté fût toujours relative et que ses grimaces de sexagénaire satyriaque eussent été pour décourager ceux qui placèrent l'éjouissement de la rétine au-dessus de tous les autres bienfaits de la vie, des poëtes sans nombre se seraient efforcés de trouver à la chose des explications ingénieuses. Eros et Cupido et Cotyto auraient été sommés sur l'heure de fournir le pourquoi d une bienveillance et d'une protection si longanimes. Certes, les aëdes en gésine d'hexamètres n'auraient pas hésité à se porter garants, dans des odes infinies et en citant tout l'Olympe, que la Truphot, en sa jeunesse, avait été l'héroïne d'une aventure amoureuse ayant réussi à toucher les dieux. Et ceux-ci, par reconnaissance, lui continuaient le privilège de volupté bien après que la fonction eût été abolie. A Rome, sans doute, sa notoriété n'aurait pas été moindre, mais le changement des mœurs et la rareté de l'atticisme auraient bien pu l'y faire condamner, par un quelconque des derniers Césars, à gratitier le cirque de ses ébats, dans le ballet de Pasiphaë, dont parle Suétone. Il est vrai que, peutêtre, le taureau n'aurait pas témoigné d'un bon vouloir équivalent à celui de Médéric Boutorgne.

Après tout, cette femme était enviable qui connais-

sait la pérennité du désir, et notre morale fausse incline seule à la hlànier. Le monde et la conscience abusive dont il se réclame valent ils qu'on se prive d'une joie ou d'un agréable frisson? Un reste d'éducation imbécile, un substrat de préjugés tenaces et de niaises conventions nous font seuls blâmer ces choses. Si la Nature a décidé que certaines libres, dans un individu en décrépitude, vibreraient jusqu'à l'anéantissement final, n'est-ce pas aller contre la Nature — le pire égarement d'après la Société — que de se soustraire aux dites vibrations ? Et la Truphot n'eût-elle pas mis à jour une l)eauté héroïque si, au lieu de se cacher de son mieux, dédaignant à l'improviste l'hypocrisie bourgeoise, elle se fût tout à coup et sans contrainte offerte avec cynisme dans tout l'emportement de sa salacité déchaînée et splendissime ? Elle était une force qui ne voulait point céder à la déchéance immuable des êtres, une révolte admirable de la Vie contre la Mort. Mais elle n'avait pas idée de cela, non plus que Siemans, Boutorgne et les autres qui, de leur mieux, sans l'assouvir jamais, lui notifiaient le plaisir d'amour. Ceux-là, après tout, étaient-ils excusables aussi. Il y a de si sales métiers dans la Société, qu'on ne peut pas dire que celui d'homme entretenu soit le plus abject. Ces derniers vivent de leur corps, mais donnent de la joie au moins à des individus de sexe contraire et parfois pareil. Parmi les hommes que révèrent leurs semblables, parmi ceux qui s'en vont munis de tous les profits ou de tous les honneurs civilisés, combien y en a-t-il dont la vie n'ait pas été vouée exclusivement à la pire malfaisance ? Combien y en a-t-il qui exploitent autrui dans son corps ou dans son âme tout en lui faisant pleurer des

larmes de sang, sans jamais lui valoir une consolation ou un apaisement quelconque ? Oui combien sont-ils, parmi les enrichis, les parvenus, les glorioleux, les respectés, les puissants, ceux dont les comportements à Tarrière des décentes surfaces ne réhabiliteraient pas par comparaison les marions de tout ordre ? Avez-vous pensé déjà à ce que les façades muettes et sévères des maisons de Paris pouvaient receler d'horrifiantes infamies, de crimes invisibles en une seule heure du jour ou de la nuit ? Ah oui ! si toute la ténèbre empoisonnée qui s'extravase, tous les pensers démoniaques, qui grouillent sous la calotte crânienne des meilleures bipèdes, des plus honnêtes gens, pouvaient être mis à jour, d'un seul coup, il y aurait de quoi suffoquer la Lumière et convaincre le Soleil de l'inanité de son effort, quand la Terre fait un pareil usage de la chaleur et de la vie qu'il lui dispense. Aussi lorsqu'on voit les Augures, les Oracles, les autocrates de tout acabit, les archevêques, les grands politiques, les « hommes du jour » et les philanthropes s'en aller les mains rouges de sang, ou la bouche poissée de purulents mensonges, astreints, pour conserver leur prestige, aux plus immondes turpitudes ou à la quotidienne prostitution, on n'a plus le courage d'en vouloir aux pauvres petits entretenus. Et nul, après avoir seulement un peu réfléchi, n'aurait le droit de haïr le Maquerellat, si celui-ci consentait à se tenir tranquille et n'estimait pas profitable à sa cause de promulguer une morale sous laquelle succombent les quelques gens de cœur qui s'obstinent bien inutilement à déambuler encore dans l'actuelle civilisation.

Maintenant, la veuve déclarait que toutes les avaries, tous les malheurs qu'elle venait d'endurer la

rendaient lycantlirope. On n'était jamais rétribué (jue d'ingratitude ici-bas. Sa faiblesse, qu'elle payait cher, était de n'avoir pu traverser la vie toute seule. Mais était-ce une raison ]>our (fu'on la fît soudrir ainsi? La méchanceté des houiines, leur bassesse d'àme lui avaient gâté tout son talent. D'abord son mari n'avait jamais consenti à ce qu'elle se livrât à la littérature. Et, désormais, alors qu'elle aurait pu proliter de ses dons, elle se sentait finie. Cependant, elle aurait pu écrire tout aussi bien qu'une autre, avoir du succès, si on n'avait pas empoisonné son àme. Ce n'était pas si difficile après tout de faire une œuvre intéressante. Elle était née pour chanter l'amour en des accents jusque-là inconnus. N'étaitelle pas un Tibulle féminin, comme le lui avait assuré l^éladan ? Mais, présentement, elle commençait à apercevoir la misère et l'inutilité de tout effort. Ah ! oui, elle avait bien besoin de consolations.

Boutorgne alors la remontait ; il s'esclafPait, trouvait drôles et spirituelles les ordinaires pauvretés de sa conversation, se hâtant, du reste, de les noter. Puis, pour faire chorus, car il était dans sa nature de se mettre au diapason de tout le monde, il larmoyait sur son propre destin, pleurait dans le giron de la veuve. Il affirmait qu'il était à son tour poigne par une inexprimable mélancolie, une volonté de renoncement, un dégoût de tout; il se découvrait une âme à la Manfred. Oui, c'était çà une âme à la Manfred, Et il la pressait d'en finir, la suppliait de faire venir les actes pour la publication de leur prochain mariage. On s'en irait vivre à deux dans une Thébaïde, avec des fleurs, de vieux meubles qui disent les charmes désuets du passé, avec des livres, des poètes aimés ; dans la douceur alanguie d'être

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ensemble on méditerait Fœuvre projetée, tout cela, sous un ciel gorgé d'azur, près de la mer amoureuse et lascive d'un golfe grec... non loin des fûts cannelés de rose d'un ancien temple hanté par les palombes, parmi Tliarmonieux cantique, le prurit fervent de la terre d'Hellas exaltée par le Soleil et la Beauté. Une villa à Sunium ! Pouvoir dater ses lettres de Sunium, y songeait-elle? Cela serait le noble exil de deux êtres qui réprouvent la laideur moderne, l'exode serein de deux cœurs trop délicats qui retournent enfui vers la glorieuse Consolatrice, vers la Grèce, toujours divine, vers la Mamelle sainte de Beauté et d'Harmonie. Mais la vieille hésitait, elle répondait par des phrases dilatoires. Rien ne pressait encore ; dans un mois ou deux on verrait : à Theure actuelle elle avait trop de soucis, trop d'affaires en suspens. Elle voulait pouvoir apporter à son cher Médéric une pensée libérée de toutes sollicitations secondaires. Et le gendelettre, atin de se consoler et de confirmer la veuve dans ridée que jamais elle ne dénicherait un mari aussi bien doué que lui sous tous les rapports, témoignait d'une frénésie de jouvenceau que la vieille enfournait sans protester et, pour la Revue héliotrope, écrivait articles sur articles signés Camille de Louveciennes, imperturbablement. Dans le dernier, comme tous les crétins qui n'ont rien dans l'esprit, il avait dit la beauté de Venise, sur un mode à faire crever de jalousie Maurice Barrés lui-même et il projetait une exégèse des primitifs italiens à elfacer Monsieur Huysmans.

D'un autre côté, la maison devenait à peu près intenable, car l'insurrection des bonnes n'avait été apaisée que pour un temps. Elles se levaient à onze

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heures, liurlaiciit dès qu'on leur comuiandail quelque chose, volaient comme des missionnaires, sans compter {[u'il l'aUait leur donner hi pièce à chaque instant devant leurs menaces éhontées. Elles s'autorisaient à des quolibets sur le gendelettre, ricanaient au nez de la vieille, et venaient même frapper à leur porte pendant la nuit en leur demandant, avec ironie, s'ils n'avaient besoin de rien. Le père Saça, lui, était toujours couché, le dos en forme d'hameçon, déclarant qu'il avait l'épine dorsale brisée en deux endroits, au moins. On devait le nourrir de poulet et de gelée de viande, car il n'acceptait plus d'autre aliment, l'abreuver de liqueurs et lui fournir de l'argent pour faire le piquet avec un vieil ami qui, tous les jours, venait le voir et partager les bons morceaux. Aussi, un soir, désireux d'avoir enfin une journée de liberté, lui qui assumait tout seul la charge de la vieille et tenait tète au domestique, Boutorgne pria sa mère de lui dépêcher une lettre où elle l'informerait qu'elle était souffrante. Il reçut le télégramme libérateur, partit et vagua dans Montmartre, en quête d'un ami avec lequel on pourrait, le soir même, se livrer à une petite orgie. Siemans fut introuvable, rue Pigalle. Il avait des histoires avec les héritiers de la fille galante qui ne voulaient point reconnaître ses créances. Le gendelettre, alors, se décida à grimper la rue Lepic, encombrée à cette heure de la matinée par les marchandes au panier, harengères, vendeuses de lacets, négociants en cresson et petits camelots barrant les trottoirs pendant que les boutiques dégorgeaient, vomissaient des étalages de viandes, d'épiceries, de beurres, de volailles, aux tonalités et aux senteurs confondues. Les façades étroites des débitants crevaient de pléthore, sem-

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blaient éclater comme des ventres trop gonflés qui répandaient leurs intestins de légumes, leurs boyaux de charcuteries diverses, pendant que la rue tout entière clamait la gloire de la boustifaille. Des relents insidieux de fromages traînassaient, dominant la fadeur des quartiers de bœuf éventrés, d'un rouge brun, ou Todeur pointue des éventaires de fruitiers. Une fourmilière humaine s'activait, flairant au travers de la voie déclive les denrées étalées, se ruant sur les mangeailles^ grouillant, s'écartelant, se disloquant dans les rues voisines, toujours renforcée par des coulées adjacentes de ménagères ou d'hommes en pantoufles, porteurs de cabas.

Vue du terre-plein de la place Blanche, c'était une fresque extraordinaire, d'une vie énorme, un assaut gigantesque vers la joie de manger, une artère excessive, une aorte monstre, charroyant, le long de ses boutiques lie de vin, le sang et la nourriture de tout un coin de cité.

A Tangle de la rue de Maistre, un groupe de gens dessinait un cercle placide et amusé, d'où partaient des rires et des encouragements à une présumable bataille, car deux cannes s'enlevaient au dessus des têtes, à l'intérieur du cercle, et retombaient rythmiquement. Le gendelettre s'approcha et, parvenu au premier rang des curieux, tout en jouant des coudes, sa stupéfaction fut profonde.

Sarigue et le comte de Fourcamadan se torgnolaient là, en tout loisir et toute sécurité, circonscrits d'une triple haie d'individus exhilarants et épanouis d'aise par ce spectacle toujours consolateur et très fréquent dans Montmartre.

— Le comte Gaspard de Fourcamadan est un escroc ! vociférait Sarigue en présidant de son mieuxàl'envo-

lée et à lachutedcson rotin sur les épaules armoriées.

— Cet homme sort du bagne, Andoehe Sarigue est un assassin ! piaillait le comte d'une voix de matou asexué.

Il avait la ligure résiliée de rouge, un œil déjà violet ; les revers arrachés de son veston pendillaient lamentables, et il reculait, se sentant le moins fort, pendant que les boucles frisottantes de sa chevelure huilée de bardache napolitain lui coulaient sur le nez.

— Ah! ça personne ne viendra donc nous séparer, implora-t-il, en dardant sur l'entourage peu secourable des regards éperdus.

Le prosifère dut se précipiter entre eux. Mes chers amis, voyons? vous... un gentilhomme et un artiste se colleter ainsi comme des portefaix... Ah! non vous m'affligez..

Le comte de Fourcamadan s'était accroché à son bras tout heureux du secours imprévu.

— Vous m'emmenez, n'est-ce pas Boutorgne? Ah! oui vous m'emmenez, je vous conterai la chose...

Et il lui détailla toute Tafl'aire. Sarigue lui avait pris sa femme. Oh ! cela n'était pas niable ; il était cocu. Mais d'autres l'avaient été avant lui, et le seraient bien après. Puisque Molière, Napoléon et Hugo n'y avaient pas échappé il n'y avait aucun déshonneur à cela. Il s'en serait consolé facilement. Mais voilà. Sarigue l'avait fait jeter dehors par sa bellemère laquelle trouvait enfin une aide et un point d'appui pour réussir cette combinaison qui lui souriait depuis longtemps déjà. Sarigue avait donc tenté cette randonnée non pas tant sur la personne de la comtesse que sur son avoir. Oui, ce qui l'avait séduit par dessus tout, c'étaient les 8.000 livres de rentes du ménage, la maigre pro vende dont on vivotait

chichement. Lui, le comte n'avait que sa noblesse, son blason indéniable et son talent d'auteur dramatique qui, avant peu, bien sûr, finirait par conquérir les scènes du boulevard. On avait beau dire, trois de ses actes étaient reçus au (gymnase et il en avait quatre aussi d'acceptés au Vaudeville. Jadis les gentilshommes se faisaient verriers, lui avait préféré se faire écrivain dans l'espoir de reconstituer un jour, avec les droits d'auteur fabuleux, Thoirie familiale dissipée par le feu comte, son père. Mais comme jusque-là, il n'avait pu apporter quoi que ce fût au ménage, sa belle-mère — qui n'était plus par les Boisrobert — sa belle-mère qui avait une âme de boutiquière sordide avait louché sur la rente mensuelle de deux cents francs dont Sarigue était détenteur. C'était toujours ça. Le père de celui-ci, huissier en Tunisie, avantageait, en effet, sa progéniture d'une pareille munificence et la mère de la comtesse, cette vieille harpie — qui n'était plus du tout sa cousine par les Montlignon, mais bien la veuve d'un marchand d'huiles de Béziers décédé dans la déconfiture — avait escompté l'héritage du recors tunisien qui devait revenir à Andoche Sarigue un jour ou l'autre. Bref, sa femme l'avait plaqué là, lui poussant, un beau soir, la porte au nez et le jetant sur le pavé avec ses bardes. Ah! il était frais, maintenant! A quarante ans passés, il fallait se refaire une situation. ¥A tout cela, pour avoir commis l'imprudence d'amener ce sale individu dîner une fois chez lui ! Si encore il s'était contenté de la femme seule, cela pouvait aller, mais ce scélérat avait tout piraté : la matérielle, les rentes, la villa sur les bords de l'Oise. Il s'était installé en maître dans la place chaude et tous les jours, deux ou trois fois, contait le drame

crAlgcrie à sa belle-mère, une vieille liseuse de romans. Désormais, lui, le comte de Fourcamadan devrait retourner à sa vie de bohème, reprendre les expédients du passé, faire d'alFreux métiers, car son actuel emploi de critique dramatique à VAuj^ige de Montmartre ne le nourrissait pas. Il ne détenait plus (]u'une ressource : le suicide, un homme de son rang ne pouvait consentir à déchoir deux fois.

Planté devant Boutorgne, il s'empara d'un de ses boutons, pendant que son poing droit dardé en l'air, menaçait les dieux.

— Oui, mon cher, en un seul jour, j'ai perdu une femme, lui enfant, une fortune et une maison de campagne tout ça pour avoir été trop confiant

Il se répandit encore en récriminations. Sarigue n'avait-il pas eu l'audace, le matin même, de lui dépêcher deux témoins : un pontife du journalisme et un tartinier de moindre encolure qui étaient venus lui demander, au saut du lit, une réparation par les armes. Le comte de Fourcamadan, qui cousinait avec les Montmorency, ne pouvait pas croiser le fer avec un homme qui avait fait cinq ans de bagne et se trouvait par cela même disqualifié. Non, lui portait une fleur de lys, en verrouil, dans son blason, l'autre la portait sur l'épaule. C'était ce qui les différenciait. Il avait eu beau l'expliquer aux seconds de Sarigue, ceux-ci s'étaient emportés. Le pontife, à qui son altitude imposait la retenue dans le discours, avait fait un signe à son compagnon :

— Je vous donne licence de qualifier ce Monsieur comme il le mérite, avait-il proféré ; et l'autre l'avait alors traité de lâche, lui disant qu'il était comte « comme ses pieds », et que sa mère avait dû le procréer d'un marmiton, derrière une porte, un soir

d'orage. Sa femme de ménage, appelée à la rescousse, en désespoir de cause, les avait expulsés à coups de tisonnier, et deux heures après, alors qu'il sortait pour porter sa copie à son petit canard, l'amant de sa femme lui était tombé sur le dos, la canne haute. Il allait porter plainte et le faire renvoyer à Cayenne. Gela ne traînerait point.

Le noble comte ne mentait pas, le rapt de sa femme par Sarigue avait bien été condimenté d'un cartel inattendu. Car c'est un fait à noter, un trait précieux des mœurs contemporaines ; les marions bourgeois ne lésinent jamais sur le point d'honneur. Ils s'envoient réciproquement des témoins à tour de bras, se hâtant, du reste, de se modeler ainsi sur leurs collègues du boulevard extérieur. Ceux-ci vident leurs querelles au couteau, illuminent leurs écailles de l'éclair du surin, sont très chatouilleux sur les atteintes portées à leur lustre individuel et font tête au sergot en la suprême défense du sanglier coiffé par les chiens, qui joue du boutoir en toute beauté. Aussi leurs confrères en chapeau de soie se sont-ils empressés de ne point laisser tomber en désuétude les coutumes de la Tribu. Dans Paris, du matin au soir, circulent des Messieurs très bien qui vont portant le défi de leurs commettants iclityoïdes. Depuis l'entretenu légal, celui qui a épousé la fille du tripier de Chicago, la milliardaire améri. caine, celui qui restitue les fastes du passé et traite les rois de passage comme Fouquet traitait Louis XIV : M. Boni de Castellane, par exemple, jusqu'au plus petit maqiieraillon qui se respecte, tous ne barguignent pas sur l'otTense et pratiquent Chateauvillard sans omission. Il est à présumer que Gastinne Renette et les salles d'escrime pourraient

fermer boutique du jour au lendemain s'ils n'étaient point assurés de cette indéfective clientèle.

Boutorgjne en soutenant de son mieux l'aristocrate contondu, l'introduisait chez un pharmacien où il pourrait se faire retaper, rechampir de bandelettes et de sparadrap pour, ensuite, circuler décemment dans l'apparence d'un Monsieur qui vient d'être victime d'un accident d'automobile.

— N'est-ce pas, très cher, pour tout le monde c'est un accident de voiturette, avait prié le comte, et le i^endelettre en était tombé d'accord. Sur le seuil du potard, le prosifère se retourna, pour voir ce qu'était devenu Sarigue. Celui-ci était resté entouré de trois ou quatre autochtones de Montmartre, qui le complimentaient sans doute sur sa vaillance et recevaient de sa bouche le détail et le commentaire de ses exploits. Mais quand il vit Boutorgne et Fourcamadan engagés dans l'emporium à bocaux, il fit demi-tour brusquement, prit le pas de course et fila par le haut de la rue Lepic, dans la direction de son domicile, comme si, désormais, il n'avait plus un seul instant à perdre. L'amant de la Truphot alla poser alors une main protectrice et amie sur l'épaule du comte, dont un commis, armé d'une sorte de coquetier et d'une petite éponge, lotionnait les orbites.

Au café de V Aiglon — un des centres les plus actifs du putanat montmartrois — où tous deux accostèrent peu après, Boutorgne proposa une petite débauche pour le soir; justement il était en fonds. Le comte n'aurait qu'à se coiffer d'une casquette anglaise, à endosser un cache- poussière que l'on irait quérir chez un sien ami chauffeur demeurant tout près, et il passerait aux yeux de tous pour une intéressante victime du sport. Fourcamadan parais-

sait enchanté. La perspective de se ribotei' avec des grues lui faisait oublier tous ses récents désastres. C'est cela, on prendrait au passage deux acteuses d'un théâtre de la rue Blanche à qui — cela tombait bien — il avait promis un coup d'encensoir dans son papier et on soupaillerait de compagnie. Mais, s'étant enquis si Boutorgne comptait, après la fcte, s'expédier à Suresnes et ayant reçu une réponse négative, le noble comte réfléchit une minute, fronça le front comme pour donner plus d'acuité à ses concepts et changea d'avis tout à coup. Il avait trop présumé de ses forces, dit-il. Voilà qu'il se sentait envahi par une migraine à faire éclater le couvercle de son crâne, un mal de tète furibond, résultat de ses émotions du jour. Et puis, il était tout moulu, courbaturé atrocement. Il n'éprouvait aucune honte à le confesser : il n'était point fait pour les pugilats. Le matin du jour où, en duel, il avait reçu dans la cuisse la balle du prince Murât, ce qui était une blessure noble, on lui aurait demandé de faire la fête, le soir, qu'il aurait marché. Mais aujourd'hui, il était écœuré par l'odieux de ces procédés de coltineur. Il préférait rentrer, oui, se mettre à la diète et demain après deux bons massages, il n'y paraîtrait plus.

Boutorgne dut le quitter après qu'il eût plusieurs fois consulté sa montre et requis un indicateur : un train qu'il lui fallait prendre à la fm de la semaine, expliqua-t-il. Et le prosifère décida de rejoindre Irma, une vieille connaissance du quartier latin, une fille énorme, à la fressure toujours en émoi, qui pour moins d'un louis, vous précipitait, une nuit durant, en des spasmes avantageux et de la meilleure qualité.

Débarqué à Suresnes, le lendemain, sur les deux heures de l'après-midi, Médéric Boutors^ne précipitait le pas de ses petites jambes car il était porteur de nouvelles alïriolantes qui devaient, à son sens, faire escalader à la veuve les différents échelons de lalléa^resse. D'abord, le dernier Camille de Louveciennes, de la Revue héliotrope, avait été reproduit. In extenso, avec des commentaires laudatifs, par les (kihiers helçètes, un fascicule de Lausanne dont le secrétaire de rédaction était un ami à lui. C/était un article sur les primitifs flamands du Louvre, réfléchis par son propre entendement, par le miroir de son àme, après que la Truphot, au préalable, eût fait circuler ses dires à travers les provinces radieuses de son esthétique personnelle. Car la vieille avait des idées, beaucoup de concepts avantageux sur la peinture en particulier. Elle détenait des aperçus qui eussent fait passer Joris Karl pour un sacristain wallon, rien qu'à la confrontation avec les verdicts de ce dernier ; elle donnait aussi Tenvol à des théories que le sar Péladan n'eût pas répudiées povir se faire honneur dans les salons où Ton calamistré le cinède. Puis, Médéric Boutorgne serrait contre son cœur un précieux papier, une lettre bizarre reçue le matin même qui, si elle n'était pas une pure fumisterie, promettait quelque chose d'in-

vraisemblable, un spectacle d'un haut ragoût pour quiconque, comme lui, faisait partie des Lettres françaises. On se rendrait à l'invitation formulée en cette épître avec la Truphot. Comme tout arrive dans le monde de la Littérature, surtout les faits du plus pur maboulisme, on pouvait — d'après le contenu de l'épistole et la personne du signataire — conjecturer ce qu'il y avait de plus formidable dans Finsolite et Timprévu.

Il se fit reconnaître, à la porte, en prononçant à trois ou quatre reprises les paroles cabalistiques destinées à lui valoir Taccès de la maison, car la veuve, toujours embastionnée, avait institué tout un jeu de formules convenues afin que l'aventure de l'autre soir ne se renouvelât pas. Parvenu en trois sauts jusqu'à la salle à manger, le gendelettre, tout à coup, recula d'un pas et resta bouche bée, anéanti, comme si un aérolithe venait soudainement de choir à ses pieds.

Devant un petit guéridon poussé contre la table non desservie encore et qu'encombraient les reliefs du déjeuner, la veuve, Justine, la femme de chambre, Sarigue et le comte de Fourcamadan faisaient tranquillement un petit poker à quarante sous de relance.

— Cent sous et deux francs de mieux, disait T Africain à l'homme blasonné un carré de rois, rien

que ça... votre full aux valets est comme les pièces de Jules Lemaître, ou la parole d'honneur de Truculor, il ne vaut rien... j'empoche.

— Et moi qui avais un brelan d'as ; bien sûr je me serais déshabillée dessus, déclarait la Truphot, par manière de parler, sans que ses partenaires parussent sursauter d'effroi à l'audition d'une telle menace.

— Quoi?... c'est moi qui le suis et, contrairement aux proverbes qui, décidément, sont la sag^esse des im])éciles, c'est lui qui a la veine. Non, mais, vous n'allez pas nous rep^arder comme ça, avec des yeux ij^rands couime des plaques tournantes, continuait le comte qui, cette fois, interpellait Boutorgne à qui rémotion venait de retirer Tusage de la parole, comme le jour du dîner où il devait emporter de haute lutte l'amour de Madame Honved.

La veuve perdait douze louis que Sarigue et Fourcamadan empochaient par part à peu près égale.

— Ils ont couché avec elle... ils ont couché avec elle... se désespérait in petto le malheureux prosifère se rappelant tout à coup la fuite de Sarigue la veille, dans le haut de la rue Lepic, et le manège du comte refusant sa petite noce dès qu'il l'eût assuré qu'il ne devait pas rentrer le soir même à Suresnes.

— Je suis frit... c'est sûr... Mais voyons, Fourcamadan n^est parti que le second ; il a dû être distancé.

Sarigue l'inquiétait peu quoique très redoutable dans les choses d'amour. Mais il devait épouser la comtesse après divorce et avait été fiancé par la veuve. Avec lui rien de durable n'était à craindre. Il ne devait avoir comme but que de soutirer quelque somme. Le péril, c'était Tautre qui se trouvait sur le pavé maintenant et n'avait plus d'autre ressource que de placer son titre à nouveau. Si la veuve s'excitait sur les armoiries, il n'y avait pas à dire, il était fichu, lui. Tant d'efforts, tant de sales besognes acceptées et réalisées pour rien... Ah! c'était bien là sa chance coutumière.

Le comte ajustait présentement sur lui un visage d'un effroyable coloris ; ses deux orbites tuméfiées,

d'un violet exaspéré se nuançaient du savant dégradé des couchers de soleil ; des cercles concentriques de rose et de bleu sombre rayonnaient jusqu'au milieu des joues recouvertes, elles aussi, par les torgnoles de la veille, d'une frottée de pastels tenaces et polychromes. Le nez, au centre de sa petite face chafouine, deux fois grosse comme le poing à peine, se boursouflait sous une pourpre vineuse, et la lèvre inférieure se gonflait, d'un rouge sale, tel un bourrelet de porte -fenêtre mal essuyé.

Et puis il avait eu l'idée, plusieurs jours auparavant, de laisser pousser sa barbe, une barbe qui était maintenant d'un noir sans entrain, piquetée de ])lanc et qu'on aurait pu utiliser assez pratiquement déjà comme brosse à décrotter, étant donnée son inéduquable rugosité.

Evidemment, avec un pareil extérieur, peu susceptible de déchaîner les frénésies, il n'avait pu embarquer dans la couche de la Truphot, diagnostiquait Boutorgne pour se conformer. Fourcamadan riait d'ailleurs, s'avérait au mieux désormais avec son agresseur de la veille qu'il tutoyait même par instants, réconcilié sans doute par quelque flibusterie réalisée en commun. Le larcin de la femme, de la fortune et de la maison de campagne paraissait avoir été amnistié par lui, déjà. En gentilhomme qui sait vivre, il ne le chicanerait plus dorénavant à propos dépareilles misères. Il avait été le moins fort, et pour une fois le moins roué. Il acceptait l'ukase de la Fortune, en patricien qui ne récrimine pas inutilement.

Médéric Boutorgne, toujours sans voix, conservait l'apparence d'un malheureux inopinément statufié. Il expirait de petits soupirs d'angoisse et n'arrivait pas

\.K SALON DK MADAME TULPUOT 27î)

à proférer la moindre phrase. Cet honinie-là, eerlainement, était né stupéfié ; il avait l'éhahissement congénital. Malii^ré tont, en cette nn'nute encore, il se trouvait plus de savoir-faire qu'aux camarades et ne doutait point de l'issue du toui'noi.Sa campagne antérieure — d'une scélératesse si niaise — lui apparaissait comme une petite merveille de rouerie compli- (piée. On verrait bien qui l'emporterait en définitive.

— Non, mais tournez-vous..., dit le comte peu difficile sur le choix de ses plaisanteries, en désignant le gendelettre à ses compagnons, non, mais il en bave comme un escargot qui regarde découcher sa promise.,.

La vieille s'esclaffait, sans rien trouver d'injurieux au quolibet, étant de trop bonne compagnie et ayant l'esprit assez large, par surcroît — comme elle le disait souvent — pour ne pas tolérer les facéties de ses invités. Tout cela l'amusait. Jamais elle n'avait été courue de la sorte, même au temps de sa jeunesse, à l'époque de Monsieur Truphot ; d'autre part, peut-être, ne prenait-elle pas Boutorgne très au sérieux.

— Eh ! bien quoi ? Arrivez donc, on va vous faire un jeu, commandait le héros passionnel.

— Amitiés à tout le monde, finit par éyacuer le dérouté Médéric en serrant les mains tendues et en baisant celle de la veuve. Excusez-moi, j'ai marché si vite... un peu de dyspnée... et puis voir le comte dans cet état.

— Un accident d'automobile, les journaux sont pleins de ca... ce matin; nous avons culbuté avec le duc de Yalfreneuse à la descente de la côte de Picardie. N'est-ce pas Sarigue?

— Certainement, répondit l'autre avec le sérieux

qu'il devait avoir usagé pour répondre, jadis, au Président des assises.

— J'apporte des nouvelles épatantes, réexpectora Boutorgne résolu à pallier le désastreux de son arrivée.

— Ah ! oui, elles doivent être fraîches vos nouvelles^ elles sont au moins contemporaines de la première dent de Sarah Bernhardt, ou de sa prime scène d'amour avec Damala, quand celui-ci posa sa blanche main sur la gorge aussi immatérielle que déjà avancée, ce qui s'appelait, en 82, la prise du mamelon çert... Non, mais nous prenez-vous pour des gens sans accointances avec les gazettes?... On les connaît vos nouvelles. . Vous allez nous apprendre, n'est-ce pas, que M. Ehphas de Béothus, le type qui voulait détruire la planète, le soir du dîner, vient d'être arrêté pour avoir assassiné cinq personnes?... ironisa le comte gouailleur à l'adresse du prosifère.

— Gomment vous savez ? je tiens la chose d'un camarade qui est attaché au Cabinet du préfet... aucun communiqué n'a encore été fait aux journaux... répliqua Boutorgne.

— Nous savons tout, fit Fourcamadan, sentencieux, l'index levé, et* en braquant sur l'autre son visage coloré comme un ciel d'Orient... Nous savons bien d'autres choses encore... Celle-ci, par exemple; à moins d'être menteur comme V Agence Havas, vous confesserez que vous êtes porteur d'un papier extravagant, dont la teneur est identique à ce qui suit...

Et le comte, debout au milieu de la pièce, se mit en devoir de donner lecture, d'une voix crécellante, de la missive reçue par la Truphot, le matin même, et en tous points semblable à celle que le gende-

lettre, en surprise, se préparait à iiotitier son auditoire :

Hôpital Anibroise Paré.

Place de la Nation.

Salle Velpeau.

Le plus notable Réprouvé des Temps modernes, à qui Dieu décerna V inconcevable honneur d'être choisi entre deux milliards de créatures humaines, afin d'être supplicié durant vingt années sur un Calvaire d'angoisse qui, seul, peut rivaliser avec le Golgotha :

CELA POUR RACHETER LE MoNDE DE TROIS MILLE ANS

DE POURRITURE LITTERAIRE, Jucqucs Paruclet, pour le nommer, informe les personnes qui, de près ou de loin, s'intéressent encore à l'art d'écrire, quil tient actuellement, à Vhôpital Ambroise Paré, l'emploi de moribond.

Démuni des quarante sous nécessaires pour intéresser à son trépas l'infirmier de service, il entend ne pas être privé des témoins — Les Mêmes — qui, jadis, contresignèrent de leur présence les profitables râles et les délicieuses convulsions du Fils de V Homme, D'autre part, comme il s'est toujours montré respectueux des plus légitimes désirs de ses contemporains et qu'il n'ignore pas ce qu'on doit à ses semblables, il fera le possible pour ne priver aucun individu de bonne volonté du spectacle consolateur de son agonie.

Boutorgne était atterré. Le comte lui avait coupé ses effets un à un. Mais les opinions fusaient déjà.

- — C'est une fumisterie, comme lui seul sait les conditionner, prononça Sarigue.

— Raison de plus pour y aller, répliqua la Truphot

â70 LE SALON DK MADAME TRUPHOT

qui, sans doute, n'en avait pas eu pour ses quinze louis et espérait quelque supplément ultérieur.

— S'il s'emploie à décéder, comment voulez-vous qu'il ait pu lancer des faire part ? re2:>renait, avec assez de bon sens, le compatriote de Jugurtha.

— Oh ! c'est un homme de précaution ; je le connais : il devait les porter sur lui depuis plusieurs années, en toute prévision ; il n'y avait sans doute que le nom de l'hôpital à apposer, émit Boutorgne.

— Puisque c'est gratuit, pourquoi n'irions-nous pas ? trancha le comte.

D'un commun accord, il fut décidé qu'on irait.

Et comme la petite bande, une demi heure après, s'engouffrait dans la gare, le comte tira Sarigue par la manclie, le ramena un peu en arrière des autres en lui prenant les mains, et lui couhi dans l'oreille, lui parlant de sa femme qui, la veille, accompagnée d'un homme de loi, avait envahi l'ancien domicile conjugal pour sauvegarder les meubles et les nippes lui appartenant par contrat.

— La comtesse est d'une nature aimante... tachez d'être très caressant avec elle... hier, elle m'a fait une scène... vous avez dû la négliger... je ne voudrais pas qu'on se quittât en gens mal élevés...

Une heure après cette lecture, toute la bande débarquait à la gare Saint-Lazare. On s'entassa dans un fiacre pour gagner l'hôpital, et comme justement on se trouvait être au jeudi — jour de visites — cela allait au mieux, à moins cependant qu'on ne se présentât après l'heure de fermeture des portes. Jusqu'à la place de la Bastille, tout marcha parfaitement, mais là survinrent des incidents qui tirent croire qu'on n'arriverait jamais. Près de la colonne, le cheval se cabra à demi, s'enlevant, tout à coup, dans les brancards, avec ce qui restait de force nerveuse dans sa carcasse de bote boulimique insuffisamment sustentée. Un bicycliste chassieux, coitïé d'une casquette à carreaux noirs et blancs, les bas tombés sur les talons et découvrant des tibias ennemis du savon, venait de lui passer sous les naseaux avec un cri guttural, et maintenant il fdait, exagérant la rotondité simiesque de son dos, pendant qu'il adressait au cocher le vocable ayant servi de pétarade dernière à Waterloo, vocable qui devait, à n'en pas douter, constituer pour lui, comme pour la plupart de ses pareils, le lustre principal de sa conversation. Maintenant l'automédon vociférait à son tour, réquisitionnait dans ses lectures de V Intransigeant, dont la manchette dépassait la poche de sa houppelande, de péjoratives épithètes, qu'il lançait de loin, à la volée,

contre son ennemi occupé à virer dans le tournant de la rue Jean Beausire. Un moment même, bien que Boutorgne se fût accroché à ses basques, il parut vouloir l'y suivre, le fouet haut, pour affirmer, sans doute, la supériorité et le brio de sa coprologie alimentée aux sources des meilleurs polémistes. Mais un autre pédard survint, coiffé celui-là d'un képi bahuté de collégien, qui recommença la même manœuvre, et décocha comme invectives à Thomme au chapeau ciré les noms de deux temps des verbes latins, que celui-ci prit pour d'effroyables injures.

— Sale supin... bougre de gérondif...

— Quoi qu'il dit... l'entendez-vous... C'est toi qui en est un de supin, hé youpin... vermine cosmopolite... fils de Franc-Maçon... vendu à F Allemagne... immonde dreyfusard!... tonitruait le cocher congestionné qui fouaillait sa bête pour rattraper le cycliste échappé.

— Cent sous si vous nous jetez à Ambroise Paré avant dix minutes, cria Sarigue, en désespoir de cause.

— Ah! pour sûr; faut qu'ça soit pour vous, mon prince, sans ça j'aurais préféré rater ma moyenne et lui arracher les oreilles à ce sectaire, répliqua, en pointant sur la gare de Vincennes, l'homme de l'Urbaine dont la triste destinée était de passer toute sa vie avec un ou des bourgeois au derrière. Des passants amusés stationnaient au large sur le terreplein ; un garde municipal tirait sa moustache cirée en faisant miroiter complaisamment au soleil la bague d'argent, à chaton bleu, qu'il portait à l'annulaire. Deux ébénistes s'étaient arrêtés au ras du trottoir, l'un portant sur l'épaule un fronton, et l'autre un panneau de lit, d'un style dit Henri II, dont la pré

pondérante liidcur réussit à contenter les bourgeois les plus difliciles, en mal d'ag^encement mobiliaire, et dans lequel la plupart d'entre eux aiment à se reproduire et à ('ontal)uler.

— Tiens, pige donc l'aztèque de la haute... en v'ia encore un qui a été fait avec du sperme coupé d'eau... dit le premier en désignant le comte de Fourcamadan dont le visage s'adornait toujours d'un coloris digne d'une toile de luministe.

— Sûr... il s'ra fait sonner par Gérault-Ricliard, hier chez Vianey, pour avoir interrompu le baron Millerand, ajouta l'autre.

Tous deux se mirent à rire pendant que le comte criait à son tour, de sa voix suraiguë.

— Dix francs... vous entendez cocher... dix francs.

— Un demi-louis, ah ! votre Altesse est aussi généreuse que le général Boulanger : c'est juste ce qu'il m'a donné pour le mener à la gare du Nord, quand il a filé dare dare sur Bruxelles... car c'est moi qui Pai trimballé.

La compacte fourmilière du faubourg Saint- Antoine, avec sa senteur de bois vernis, avec son grouillement d'êtres enfiévrés coulant le long des boutiques, obstruant la chaussée en un perpétuel prurit d'activité, se fendit devant le fiacre dévalant à toute allure sur les durs pavés pointillés, de loin en loin, par les taches d'or du crottin. Les bars multicolores, tassés drus, sur la devanture desquels des inscriptions en grosses lettres vertes ou blanches vantaient la qualité des petits noirs et des alcools démocratiques — l'alcool, ce stupéfiant maudit qui, avec son complice, le journal patrioteux, cette machine à crétiniser les masses, interdisent pour jamais à l'artère plébéienne de susciter un nouveau

Sanlerre avec ses tambours — dévalaient les uns après les autres. Puis ce furent au moins deux kilomètres d'armoires à glace — écueil de la vertu faubourienne — et des pelotons compacts d'hygiéniques tables de nuit, devant lesquelles, en veston bourgeois, les patrons, bergers de ces meubles placides, faisaient la retape en distribuant des prospectus de couleur avec obstination.

P'aubourg Antoine ! Terre magnanime d'où s'envola la Liberté ! Tu t'égales à la Voie Sacrée dans la mémoire des hommes à jamais reconnaissante. Et ton histoire est plus belle si elle fut plus brève ! C'est toi qui traduisis pour la première fois la colère des Plèbes ; c'est toi qui suscitas les piquiers en haillons sublimes dont les tramées révolutionnaires, chevelées de rayons par l'astre de Messidor, allaient faire entrevoir au Monde les clartés rénovatrices. Il déboula d'une de tes mansardes, le Canonnier en qui hurlaient les voix de quinze siècles d'esclavage demandant vengeance, le Canonnier du 10 Août qui, allongé sur sa couleuvrine comme sur une femme amoureuse, prolongeait son plaisir, n'osait point se relever dans la peur de voir s'abolir la volupté trop tôt qu'il goûtait à te tenir enfin à la gueule de sa pièce, ô Royauté. Il venait d'une de tes ruelles, le Forgeron divin qui, dans les Tuileries prises d'assaut, dans le lit royal où s'était continuée la lignée d'exaction, dans le lit encore chaud des caresses de l'Antoinette, prit la parole au nom du Peuple, s'accroupit, et, tranquillement... déféqua...

P]t tu connus toutes les générosités et toutes les clémences, immortel Faubourg ! Dans la victoire, tu allas jusqu'à sauver l'honneur de tes plus cruels enne-

mis. On pcul dire ({uo, i>ràce à toi, Louis XVI a eu toutes les chances dans la vie. De cocu ridicule et de roi imbécile qu'il était, tu en fis un monarque sympathique aux populations sentimentales. Quatre-vingttreize dramatisa sa vie inepte de serrurier couronné, de Bartholo diadème. Il n'y eût pas jusqu'au 21 Janvier qui ne fût pour lui un don du destin. Mieux encore, au moment où sur l'échafaud il se préparait à donner Fenvol à quelque confondante stupidité, au moment où il allait proférer quelque solennelle sottise dont il aurait porté le poids devant la postérité, tu eus pitié de lui et ordonnas à Santerre de lui retirer la parole.

Au coin de l'avenue Ledru-Rollin, un gamin vêtu d'un sarrau de percaline grisâtre, effrangé et roussi, où s'inscrivaient les carrés plus foncés de multiples pièces, un gamin albinos aux yeux vermillon, occupé à enfouir un piège à moineaux parmi un copieux amas de fiente chevaline, voulut fuir devant le subit surgissement du fiacre. Son pied s'embarrassa dans les ficelles noirâtres qui coulaient de ses brodequins délacés et il s'allongea sur le ventre en piaulant d'une voix éperdue, hors de la portée des roues cependant, mais après avoir culbuté dans sa chute, au bord du trottoir, une marchande de marée dont les paniers déversèrent sur le sol des poissons blanchâtres et un torchon immonde, empesé de sang caillé auquel, pendant la vente, elle s'essuyait les doigts.

Maintenant le gamin, qui s'était relevé, hurlait plus fort, se frottait les genoux, brandissait le poing droit, et injuriait le fiacre déjà loin, en répétant frénétiquement :

— Sales bourgeois... Sales bourgeois...

La ventraille d'un hareng, qu'il avait écrasé en

tombant, adhérait encore à ses cheveux et pendillait le long de sa joue. Un cercle s'était formé autour de lui. Des mégères s'exerçaient à l'éloquence imprécatoire... Un garçon tonnelier et la marchande de marée, faisant claquer son torchon rouge comme un drapeau, couraient après le véhicule en s'efforçant de le rejoindre...

— Arrêtez les... Arrètez-les... ils viennent d'écraser un enfant... sous les yeux de sa mère...

Il était deux heures trente-cinq comme ils passèrent enfin devant le concierge de l'hospice. Précédés d'un garçon de salle alléché par l'espoir d'un appréciable pourboire, ils traversèrent alors des cours calamiteuses où pointait un gazon tenace, longèrent clés bâtiments rectilignes, badigeonnés de frais, enduits d'un crépi mélancolique, qui semblaient exsuder tout ce qui peut être suspecté en fait de douleur ou de misère et derrière lesquels venait battre sans trêve l'inlassable remous des géhennes humaiiics. C'était un des terrains de manœuvre favoris, un des champs d'évolutions préférés de la Mort, dont on aurait tort, en somme, de médire, puisqu'elle est, après tout, la seule chose douce que la Nature, en une heure d'attendrissement et de pitié, ait laissé tomber sur la terre en partage aux hommes. N'est-ce pas elle seule, en effet, qui a le pouvoir d'éteindre les hurlements de damnés qui s'échappent de ce monde supplicié et qui vont portant l'effroi et la désolation jusque dans les espaces cosmiques ? Ce n'est pas sa faute à Elle si l'humanité imbécile s'acharne à faire de la vie et

LE SALON DE MADAME TRTIPHOT 28î]

il se continuer pour assurer la pérennité du Mal, de la Laideur et de la Souffrance.

Ils passèrent devant la linj^erie sur le seuil de laquelle jacassaient deux sœurs au ventre énorme de bréhaignes bien nourries.

— Nous n'avons pas fait grand'chose aujourd'lnii, disait l'une, la matinée a été très calme ; nous n'avons coupé qu'une jambe.

— Chez nous deux laparotomies et un trépan sur du vilain monde; des filles mères et un protestant.,, répliquait l'autre.

Plus loin, dans le tournant brusque d'un couloir, la petite bande, tout en se hâtant, se heurta à deux intirmiers qui débouchaient, convoyant une civière. Les manches retroussées des deux hommes découvraient des bras velus, cordés par des veines héliotropes, et un long tablier de cotonnade bleue les sanglait autour des reins auxquels se maintenait mal un pantalon de ceinture trop lâche qui coulait derrière les talons. Sur le cadre de bois, recouvert d'un drap de grosse toile bise, quelque chose de rigide, une forme imprécise et longue, fluctuait, tressautait à chacun de leurs pas. C'était un cadavre. La Truphot, qui marchait la première, recula, ainsi que les autres, instinctivement, et tous se plaquèrent contre le mur dans un réflexe d'effroi. Les deux hommes passèrent sans même les voir, occupés à mâchonner de vagues paroles, des grommellements de colère. ^lais, tout à coup, l'un d'eux, le second, un grand maigre au teint de plomb, aux yeux charbonneux et éraillés, s'arrêta net, forçant ainsi son compagnon, qui lui tournait le dos, à interrompre sa marche, pendant que le mort, bousculé par ce brusque arrêt, chavirait en partie sur le brancard et laissait pendre,

i84 LE SALON J)E MADAME TRUPHOÏ

en dehors du drap, une jambe grêle et décharnée. D'une bourrade, l'homme remit la jambe en place, rejoignit son compagnon, puis fouilla dans la poche droite de sa cotte de toile poUr en tirer une courte pipe de terre et un cornet, un cône aplati de papier, d'où le « caporal », par de multiples déchirures, fuyait en petites touffettes brunes. Un flot de mots rageurs vint baver à ses lèvres.

— C'est i à croire! Y'ià que l'Administration nous supprime les dix sous qu'on nous accordait pour la descente de chaque macchabée !

La pipe bourrée et allumée, ils repartirent, arrivèrent près d'un escalier dont le mur, à l'angle, portait un index surplombant le mot « Amphithéâtre ». La veuve et ses suivants les virent de rechef poser le brancard, se rapprocher l'un de l'autre et reprendre leur mimique indignée, épaule contre épaule; le grand maigre appuyant son discours de coups de talon rageurs sur le sol. Quelque interne dut se montrer, sans doute, au loin, car ils se mirent en devoir de ressaisir les montants de la civière pour accoster la première marche, non sans que le plus enragé des deux, retirant une seconde la pipe de sa bouche, n'eût lancé un jet mol et long de salive noire dont la parabole giclante et sans vigueur vint éclabousser le cadavre qui s'était découvert dans la marche et que les cahots et les chocs tassaient sur lui-même, faisaient se recroqueviller, tout petit et comme effaré, au fond du brancard à nouveau brinqueballant.

— Br... fit le comte, les sales garçons d'honneur que vous octroie parfois la Camarde, quand on se marie avec elle !...

La veuve en avait froid dans l'épine dorsale. Une

LK SALOX I)K >[AI)AMK TlUIPHOT ^85

caiaCo IVappce qui lui coulait dans le creux des os. Si elle avait su, certes, elle ne serait point venue. Elle en aurait pour huit jours, au moins, à cuver cette épouvante. Boutorgne fit diligence pour s'exhiber ])rorond et philosopiie. Il plaça une phrase })essiniiste, remémorée d'un livre-

— Le voilà bien l'aboutissant final du spasme d'amour ; fosse commune pour fosse commune, hyt^ogée pour hypogée, ceux de l'hydraulique préventive, de la cuvette, étaient peut-être préférables,.. Le seul moyen de narguer la Mort et de la terrasser à jamais, c'était de manier l'injecteur contre la vie. .

Sarigue sursauta. 11 controversa, pontifiant d'un . geste arrondi en arc de cercle qui faucha lentement l'air autour de lui.

— Oui, mais nous n'aurions jamais eu alors Roméo et Juliette, Werther ni René... Ce faisant, vous souilleriez l'amour et recouvririez la terre d'un voile de deuil, de néant et de ténèbre

— Quel forfait quand on pense qu'on aurait pu détruire ainsi avant la lettre, en cette époque seulement, Aurélien SchoU et Paul Bourget. . celui qui fit des calembours immortels, qui porta l'esprit français à son apogée, et l'autre qui déchiffra enfin le rébus des âmes, surenchérit le comte dressé sur les ergots, en érigeant, au dessus de l'épaule du gendelettre, le prisme solaire de ses contusions faciales.

— Laissez le donc, il est toujours sentimental comme ça... il paraît très sérieux à la surface et il se moque au fond des choses les plus saintes ; il blas phème la mort et ne respecte même pas l'amour, conclut la ïruphot froissée dans ses délicatesses.

Médéric Boutorgne comprit qu'il venait de brandir une gaffe de plusieurs décamètres. Un froid intérieur

racornit ses viscères. Diable ! il semblait mal en cour près de la veuve, depuis l'intrusion des deux autres! On avait dû le desservir sans doute. Il voulut en avoir le cœur net. Dix pas plus loin comme on allait arriver enfin à la salle Velpeau il poussa dans l'angle d'une fenêtre Sarigue qui marchait le dernier

— Vous aviez donc besoin d'argent que vous êtes venu à Suresnes?

— Oui, mon petit, répondit cyniquement l'autre, il me faut 2.000 francs pour éteindre une dette.., une vieille dette qui pourrait indisposer ma future bellemère.

— Vous les aurez, je m'en charge, mais pourquoi le comte cuisine-t-il Madame ïruphot, lui aussi.

— Ah ! ça, c'est votre affaire, mais je vous conseille de vous méfier, il a un titre à placer vous comprenez... dame! son blason pourrait bien concurrencer votre littérature.

Médéric Boutorgne rougeoya d'une pourpre de colère, ce qui était peut-être sans précédent dans sa vie. Il exhaussa son maigre torse ampoulé, leva le poing, et hors de lui, dédaignant le langage choisi, il devint nature, s'exprima comme aurait pu le faire un de ses confrères de la périphérie.

— Gare à lui... gare à lui. . s'il s'avise jamais de marcher dans mon boulot.,.

J'outrerai clans le ciel a\cc une couronne d étrons.

.lAcgiKs Pauaci.ut.

La salle Velpeaii était trop petite pour contenir tous ceux qui avaient répondu à Textraordinaire invitation de Jacques Paraclet. La plupart conjecturaient la liiinisterie bizarre, le comportement paradoxal dont le pamphlétaire catholique était coutumier Mais quelques imbéciles étaient accourus dans l'idée que cela pourrait bien être \^rai. D'autres^ des vedettes notoires se dissimulaient, cachant leur ligure derrière le chapeau tenu à la main, tout pâles de joie rentrée, s'accrochant quand même à l'espoir ridicule qui leur faisait escompter la béatifique consolation de voir linir là, sous leurs yeux, celui qui les avait scalpés ou désossés dans la guerre d'indien sioux déclarée par lui, pendant vingt ans, à toute la Presse et à tous les littérateurs sensationnels. On s'était précipité comme à une première, car c'était le fait du jour dont on parlerait une semaine au moins dans les cénacles et les dîners de confrères, la chose originale qu'il faudrait commenter sous peine de passer pour un Béotien ou un provincial. A son tour, d'une manière ou d'une autre, le Sauvage était attaché au « poteau de couleur » On allait donc voir comment il crèverait ; et si ce n'était qu'un gigantesque humbug, il ne pouvait s'en tirer que par un trait inimaginable et sans précédent, digne du génial banquiste qu'il était. On le savait à

la liaiiteur et son public s'était donc mobilisé, en se pourléchant les babines, dans la conjecture de Fime ou l'autre circonstance dont l'ai^rément se balançait, en somme.

A quelque vingt pas de la salle, la Truphot parut vouloir se dérober. — C'est un bluff ponv siir, dit-elle, cet homme là ne m'a fait venir que pour me taper encore d'une vingtaine de louis. Mais comme Boutorgne, Sarigue et le comte n'étaient point en cause, et n'avaient rien à redouter de ce côté, ils la poussèrent en la rassurant.

— Il y avait bien trop de monde, certainement il n'oserait pas.

Des gens débordaient de la porte, revomis par la petite pièce qui contenait six lits dont les malades, des convalescents du reste, avaient déserté devant cette subite invasion de leur home dolent. Quelques individus refoulés dans le corridor cherchèrent à les retenir au passage. Pourquoi entreraient-ils puisqu'il leur fallait, eux, rester dehors faute de place ? Un hourvari, un vacarme verbal, de véritables bramellements s'entendaient, qui surexcitèrent au plus haut point la curiosité de la petite bande. En jouant des poings et des coudes, elle fit proue de vaisseau et fendit enfin la cohue.

Hirsute, debout sur son lit, la face turgescente encore sous un restant d'érésypèle qui faisait redonder ses joues, les yeux en flammes, et le capillaire endjroussaillé de son estomac mis au vent par sa chemise arrachée, Jacques Paraclet trompettait d'effroyables périodes...

Il avait atteint son but. Circonscrit par la famine, sans journal pour y vociférer et l'éditeur le plus amène se regimbant désormais devant l'apport de

lout niaiiiiscrit, il avait été jeté vivant — ce (jui était pour lui le plus ellroyable des suppliées — dans le cul-de-basse-fosse du silence. Il pouvait à la rij^ueui* consentir à crever de misère, mais il ne pouvait périr aphone ; ce qui aurait été du reste à son honneur, si le moindre levain de sincérité eût jamais l'ait fermenter son indignation. Mais il n'en était rien. Jacques Paraclet s'était imprudemment fourvoyé dans le catholicisme^ voilà tout ; et la cléricaille — qui préférera toujours l'insidieux venin du trigonocéphale aux rugissements du tigre à jeun — avait fait subitement sacristies en arrière, à la vue de ce démonomane qui prétendait, à lui seul, changer le relief moral du continent affecté au lymphatique Jésus. Les brûlots dont il était le Commodore n'avaient rien incendié et lui étaient restés pour compte : de là son satyriasis blasphématoire, lorsqu'il fut trop tard pour orienter sur d'autres étoiles.

Convaincu qu'il était perdu sans retour, il avait alors machiné de toutes pièces la présente scène, en se décidant tout à coup à reconquérir un auditoire, ne fût-ce que pour quelques instants, et au prix de n'importe quel subterfuge. Un érésypèle assez conciliant s'étant impatronisé dans sa personne, il en avait profité pour lancer des invites à assister à son agonie : assuré qu'on viendrait toujours, qu'il pourrait donner ainsi sa représentation d'adieu, et, comme il le disait ; se dresser une dernière fois aux yeux de tous, sur ses tropes paroxystes, comme Attila sur son bûcher de boucliers... Maintenant, il les tenait.

La Truphot et ses compagnons avaient manqué l'amorce de l'olynthienne, mais il en restait encore de quoi satisfaire bien des gens.

Présentement, l'outlaw fulgurait et fracassait

i^90 LE SALON «E MADAME ÏRUPHOT

comme un tonnerre éperdu, ramassant son public épeuré, malgré tout, d'un bras véhément qui semblait échappé à la camisole de force, et il jetait d'effarants blasphèmes qui éclataient tels des fougasses, tels des coups de mine.

... Il est vraisemblable qu'à un instant précis de la fuite du Temps à travers les âges, et dans la nuit d'un désert, les ancestrales femelles, dont vous êtes issus, se sont accouplées à des chacals, afin de vous fournir l'âme toute de sordide bassesse que nous vous connaissons...

Il est à présumer aussi que, grâce à votre besoin de vous reproduire et de proliférer, la planète va voir s'accroître trop rapidement le lot de putrétîences dont la véhiculation, concurremment avec celle des gens de cœur, lui est assignée ; et qu'elle s'arrêtera un jour, immobile et éperdue dans l'espace, se refusant à translater plus longtemps un tel surcroît d'immondices autour de son centre solaire...

Car vous êtes les borborytes et les bousiers des plus pestilentiels cloaques, et la prospérité de votre fourmillement vermiculaire est l'indice des immédiates décadences...

Vous ignorez la justice, le désintéressement et la générosité, toutes ces menues étoiles qui trouent la nuit de l'âme humaine et l'autorisent encore à croire qu'elle ne s'est pas introduite indûment dans l'harmonie du monde, et qu'elle n'est pas la parfaite saleté destinée à polluer un ordre de choses jusqu'à elle admirable.».

Vous tous qui m'écoutcz, bourgeois, artistes, intellectuels, entretenus, écrivassiers ou imbéciles de tout poil ou de tout lustre, vous n'êtes que des eunuques.

LE SALON DE MADA^EE THUPHOT ^U 1

(les tucui's de faibles, des Surhuuiains de rabjeelion, des é^or^eurs de vaincus, et votre aplatissement devant le Puissant n'est comparable qu'à TaHure rampante du lombric, quand cet intéressant annélide conjecture tout proche le talon implacable qui va lui Taire épandre, par écrasement, les sales viscosités dont son corps est empli...

La plupart d'entre vous se réclament de la qualité d'écrivains et, pour satisfaire la fringale de beauté qui torture, à n'en pas douter, les masses contemporaines, ils ouvrent toute grande la braguette de leur àme, puis éjaculent la gravelle et l'albumine de leurs concepts : c'est ainsi qu'on vous doit des livres ! Quelquefois, aussi, comme énonciateurs d'Idéal, vous prenez l'Epoque à la cravate pour l'entraîner avec vous dans le pourrissoir d'équarrisseur où achèvent de se désagréger les charognes phosphoreuses qui doivent, dites-vous, remplacer les chevaux du fils de Clymène et traîner sur le monde, jusqu'au plus prochain Eridan, le flamboyant Soleil de Vérité et d'Amour que vous êtes occupés à attiser...

Tous, d'ailleurs, avec ponctualité et sans lassitude, vous attentez à la langue française, cette seule et dernière Idole qui nous reste à étreindre dans la déroute de tout. Et il faut avouer que c'est un insondable problème pour la raison humaine de comprendre comment il se peut faire que les mots, ces choses adorables où frémissent et chantent les âmes confondues de quatre races, ne voient pas immédiatement s'abolir tout leur sens au seul contact de vos sordides plumes î

Rien qu'à vous dévisager, Fimmédiate sensation qui surgit et s'impose induit à se demander, étant

"à^H LE SALON DK MADAME TRUPHOT

donné ce que sont les hommes, comment les poux peuvent encore les supporter ; aussi, une immense pitié, de suite, saute et s'installe dans Fàme, en faveur de ces acarus diligents et déshérités réduits, pour conquérir leur nourriture, à implanter leurs suçoirs en de tels épidermes...

Nul ne saurait contester que vous avez dépassé Toutrepassable et suborné Tignominie, que le souffle de vos poitrines et la transsudation de vos âmes ressusciteraient, par simple contact, les charniers et les croupissoirs abolis et lubrifiés depuis dix mille ans. Quiconque vous approche, gens de lettres de nos jours, reconnaît et confesse que votre seule présence infuse une vigueur nouvelle à Texcrémenl qui s'apaise et que, jalouse d'égaler la vôtre, sa puanteur, noblement stimulée, dévergonde aussitôt et devient hystérique. Gela c'est le secret et l'explication de l'horrible odeur de certains soirs d'ici-bas...

Tels que vous êtes, cependant, votre exécrable infamie, dont la description impossible confond d'impuissance le Verbe humain, est pourtant la seule chose qui maintienne le monde en équihbre et diffère, pour quelque temps encore, l'abolition de notre habitacle.

A considérer, comme en ce moment vos faces, écarquillées et sanieuses, se congestionner d'attention rentrée ; à voir vos cous se gonfler sous la cravate et décharger vraisemblablement les matières viscides de leurs multiples écrouelles : indice certain de la constriction angoissée de vos individus, il n'est point ridicule de diagnostiquer que vous attendez de moi encore l'effroyable et surprenant postulat accoutumé, seul explosif capable de secouer votre torpeur, comme le coup de savate dans les

LK SAI.ON DE MADAME TUUPHOT 2*.)îî

gencives de la prostituée est seul capable de la sortir pour un temps de sa passivité coutuinière et do lui restituer ainsi un semblant d'état humain. Eli bien! je dirai donc qu'il n'est plus niable, en elFet, que la Hideur et le Crime, sur lesquels la Vie repose, sont une condition indispensable de son existence et de sa durée, et que, de cette proposition, vous êtes la démonstration péremptoire.

Oui, si la fin de notre planète fut cent fois déjà vaticinée et plus de fois encore tout près de se réaliser, de par Taccomplissement d'un phénomène cosmique, vous fûtes toujours, vous autres, les Archanges breneux qui la sauvâtes à l'instant délectable désiré par tous les cœurs soucieux de voir enfin le Mal s'abolir, et qui aspirent, depuis tant de siècles, à l'avènement du Néant, cet Absolu du Bien. Je dis donc que les comètes, les comètes de beauté, les comètes belliqueuses empennées de lueurs, accourues du fin fond de Tlnfini à seule fin de nous occire, ont, tout à coup, reculé d'épouvante, à la seule idée de gagner à votre contact le chancroïde infâme dont vous êtes atteints 1...

Gomme son souffle ne pouvait pas le porter plus loin, Jacques Paraclet fit une pause d'une seconde ; sa poitrine se gonfla d'une haleine ainsi que la voile d'une yole se gonfle de vent, et il bascula enfin sa péroraison.

— Aussi, l'ultime espérance qui nous reste à nous autres, épris de l'impérieuse justice, c'est de penser que la terre, lasse à son tour d'errer sans profit dans le sein mystérieux de l'éther frémissant, lasse de battre son quart avec ses six compagnes autour de son inexorable marlou, de son incorruptible soleil,

sansautre salaire que de vous continuer, fînirabien un jour/un jour proche, par acquérir l'horreur de vos sales pieds, et qu'un hoquet de dégoût, un spasme d'infini vomissement, venu du plus profond du sphéroïde, le projettera dans les distances, le fragmentera en vingt éclats infâmes et purulents, capables à eux seuls de contaminer tout F Absolu !...

Six infirmiers précédés d'un chef de service accouraient enfin pour maîtriser et recoucher Jacques Paraclet qui écumait des salives rosâtres. — Ah ! bien, fit l'homme en tablier blanc, ce gaillard-là me dira encore qu'il agonise. On va lui signer sonexeat et vite, et mettez-moi tout ce peuple dehors.

L'auditoire, malgré sa volonté de blaguer, était quand même aplati par cette conflagration d'inconcevables anathèmes, cette torrentielle chevauchée de périodes ruées comme des cavales crachant du feu par les naseaux. Nul ne se sentait le souffle congruent à risposter en équivalence. Seul, le petit Troussenoir, du Diogène, eut le sentiment de la situation et sauva l'honneur de l'assistance.

Il jeta au milieu de la salle son chapeau mou aux bords graillonneux, qui, en moins de deux minutes, fut rempli debillon lancé à la volée.

— La quête, Messieurs... la quête... n'oubliez pas l'artiste...

Que la Vie dépose son excès d'impudeur, les écrivains satiriques déposeront leur excès de langage.

La Truphot, depuis la veille, était arrivée à Liichon où elle avait décidé de passer les mois caniculaires tout en suivant un traitement pour sa gorge. Les thermes de l'endroit ont pour mission, comme on sait, de retaper et de déterger les muqueuses appartenant à tout ce que l'Europe compte de plus notoire. Elle avait emmené Médéric Boutorgne, qui ne la quittait plus d'une semelle, et Siemans réapparu deux jours avant le départ, au moment où on y pensait le moins, et quand le prosifère remerciait déjà le sort d'avoir fait disparaître son plus sérieux rival, sans qu'il eût besoin pour cela d'user du moindre machiavélisme. Le Belge, devant le désarroi de la maison et la domesticité, de plus en plus insurgée, avait poussé les hauts cris. Ah! c'était ainsi qu'on administrait durant son absence. C'était du propre! Sans barguigner une seule minute, il avait jeté les deux bonnes, Justine et Rose, à la porte, et procédé également à l'éviction de la cuisinière. Puis, il était allé tenir certain discours au père Saça qui, ayant ouï la chose, s'était décidé sur l'heure à interrompre enfin les cris de kanguroo en gésine qu'il

poussait depuis le soir de son accident, comme il s'exprimait.

Médéric Boutorgne, une semaine avant l'exode de Paris, s'était battu en duel avec le comte de Fourcamadan. Oui, il avait eu cet héroïsme. De la fumée et deux détonations avaient été échangées à trente pas, les yeux fermés et dans un réciproque trismus de terreur, parce que le gendelettre ayant réuni contre l'aristocrate — afin de ruiner ses entreprises sur la Truphot — un dossier formidable, qui ne recelait pas moins de quarante preuves d'escroqueries, abus de confiance et grivèleries diverses commises jadis en province, par le susdit patricien, celui-ci lui avait cassé une dent, d'un coup de poing, en plein Napolitain. Dam ! il avait bien fallu, le lendemain, aller requérir chez Gastinne Renette, moyennant trois cents francs déposés d'avance, la paire de pistolets dont la fonction est d'être parfaitement inofPensifs et de laver par surcroît, les injures entre gens cVhonnenr. Au retour de cet exploit, la Truphot, attendrie par l'idée qu'elle était capable, malgré son âge, de susciter des massacres tout comme Hélène, dans la cité dllios, la Truphot avait juré au gendelettre, magnifié par le péril couru, un amour auquel la Mort elle-même ne pourrait attenter cette fois. Elle s'était laissé passer au doigt l'anneau des définitives fiançailles. Puisque Siemans, pour qui elle avait tout fait, se moquait d'elle à ce point, et laissait le meilleur de soi chez des gourgandines, maintenant elle n'hésitait plus. Jamais, bien sûr — elle le reconnaissait spontanément — elle ne rencontrerait une tendresse et un dévouement comme ceux de Médéric. Le voyage en Grèce était décidé pour le lendemain de la mairie. Même

— c'était une idée à elle — à quoi bon s'épouser, en ce pays médisani ? On pourrait se marier là-bas, devant le consul d'une quelconque bourgade d'Hellas, ce serait bien plus pratique. Et le gendelettre, radieux, habita l'Empyrée pendant plusieurs jours. Mais quand l'amant légitime reparut, il lui fallut déchanter. En quelques heures, l'attitude de la veuve changea du tout au tout à son égard. Elle sauta au cou de Siemans, dès qu'elle le vit, en l'appelant « son cher Adolphe », son « fils chéri » qu'elle avait cru perdre. Car à l'instar de Rousseau et de Madame de Warens, elle croyait utile de pimenter la chose d'appellations maternelles, pour lui donner une apparence d'inceste dans les paroles. Puis, elle s'était enfermée avec le Belge un aprèsmidi tout entier.

Bourtogne, rôdant près de leur chambre, y avait entendu des bruits significatifs qui l'avaient empli de rage. Et quand tous deux redescendirent pour le dîner, leurs yeux sombres et battus, leur mutisme volontaire étaient pleins de mésestime à son égard. Pourtant l'écriturier réussit à se faire emmener à Luchon. Là-bas on verrait bien ; il trouverait sûrement un moyen, quel qu'il fût, de se débarrasser du Belge sans retour possible cette fois. Cependant comme il se méfiait de son imagination, à l'ordinaire plutôt paupérique, il avait emporté dans sa malle un Balzac complet. Il y puiserait de quoi corser sa scélératesse ingénue. L'auteur de la Comédie humaine ayant décrit et rendu toute la vie, son cas, sans aucun doute, devait y être étudié. Il n'était pas possible, en effet, qu'il eût oublié le Maquerellat et qu'il se fût à ce point désintéressé d'un des principaux modes de la vie contemporaine. Mais Balzac était

vague dans son esprit; il l'avait lu trop jeune : il lui faudrait le piocher ferme. Les péripéties inhérentes à Rastignac et à Rubempré, qu'il se remémorait en flou, ne pouvaient guère être utilisées par lui. Il ne se mouvait pas dans le noble faubourg, ni dans les milieux d'élégante richesse qui extraor dînèrent si fort le génial romancier. La Truphot n'était pas la duchesse de Grandlieu, encore moins la duchesse de Maufrigneuse. Donc, cela ne s'adaptait pas ; les procédés d'arriviste des deux célèbres ambitieux étaient ou trop forts ou trop faibles, et pas dans leur ambiance, en tout cas. Il analyserait les Célibataires. La lutte des deux demi-soldes pour la conquête de la Rabouilleuse enrichie pourrait lui fournir Texpédient cherché. Oui, mais la veuve n'offrait pas grande similitude avec la pêcheuse d'écrevisses berrichonne. Et puis, diable, il répugnait à en venir au duel farouche, à la ruée sabre contre sabre qui dénoue le roman. Enfin, il allait quand même disséquer Balzac, à tête reposée et, pour plus de sûreté, il y adjoindrait Stendhal pour la psychologie. Après tout, pourquoi ne serait-il pas une sorte de Julien Sorel ? Ainsi que ce dernier, il avait essuyé le feu d'un pistolet. Mademoiselle de la Mole, pour lui, dans son personnel Rouge et Noir, avait soixante ans, voilà tout.

Munis d'adresses réquisitionnées dans une agence de location, tous trois erraient maintenant dans la station thermale, en quête d'une villa à bon compte. Siemans avait décidé qu'on ne vivrait pas à l'hôtel pour éviter dans la mesure du possible les déprédations et le stellionat des aborigènes qui ont porté l'escroquerie, envers les étrangers, à l'altitude de leurs montagnes. Et Boutorgne, dédaigneux des

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enseignes, et laissant au camarade le soin vil de découvrir les boîtes à louer, éployait déjà son âme de poète sur la cime des monts voisins, et préparait des vocables de couleur pour, aux oreilles de la veuve, chanter le paysage en beauté.

Luchon ! Il serait puéril autant que ridicule de silhouetter cet endroit que le Bœdeker et Monsieur Jean Lorrain enseignent abondamment. La présomption d'une prose descriptive quelconque apparaîtrait flagrante après les adjectifs, émanés des plumes les plus augustes, qui ruisselèrent antérieurement sur ce décor. Tant de gaves de copie se sont précipités du sommet de ces monts pour déferler dans les plaines basses des journaux et des éditeurs bien achalandés, tant de majestueux oracles ont pris la peine de sentir les Pyrénées, comme ils ont rendu Venise, que les dites Pyrénées ne toléreraient pas une minute l'effroyable sacrilège qui consisterait à s'attaquer à elles d'une plume sans autorité. Ce serait courir le risque de voir les pics de Bagnèresde-Lucbon — qui sont des pics bien appris et reconnaissants envers qui les glorifia — se renverser incontinent sur leurs pointes en esquissant des cabrioles d'effroi. L'auteur se gardera donc bien d'avancer la moindre épithète, qui pourrait induire les pesants contreforts et les cimes altières en une désastreuse non moins qu'affligeante rupture d'équilibre. Ce n'est que lorsqu'on tire couramment à cent éditions qu'on a le droit de palpiter devant la superbe de ces sommets, car les paysages sensationnels, en littérature, ne sont point à tous venants^ comme on serait tenté de le croire. Les municipalités qui les exploitent doivent les défendre contre l'inconséquence et la maladresse possibles des jeu-

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nés écrivains. Or, comme celui qui écrit ces lignes est fort pauvre, il ne se relèverait pas d'un procès que pourraient lui intenter, pour crime de lèse-Pyrénées, les chatouilleuses édilités circonvoisines.

Les aubes de Ludion, quand la Truphot et ses deux suivants, cuirassés d'écaillés, s'y manifestèrent, faisaient donc de leur mieux pour ne pas déchoir, en attendant la venue de leurs glorieux et annuels panégyristes. Le soleil de midi, non moins que son confrère, le soleil couchant, était toujours le brave luminaire dont, des millions de fois, nous furent contés les prouesses et le talentueux savoir-faire en matière de déroutant coloris. L'horizon, au prélude du soir, se nuançait de « rose évanescent », de « mauve clair »,de « violet lamé d'or », de « jaune topaze » et « d'ambre vert » comme il sied à un horizon qui se respecte et dont on parle beaucoup dans les quotidiens du boulevard. Et il n'était pas jusqu'aux escarpements, ou aux aiguilles les moins réputées, qui ne tinssent à honneur de parader, elles aussi, dans les plus surprenantes et les plus subtiles tonalités. On aurait pu épuiser d'vm coup plusieurs dictionnaires analogiques sans parvenir à exprimer, de façon convenable, les ressources géniales de leur esprit d'invention informé de ce qu'on doit aux bourgeois qui payent sans lésiner. Mais derrière tout cela, il faut le dire, derrière les vains oripeaux de la couleur et l'harmonie des lignes, qui suffisent à récréer et à extasier l'œil et l'esprit humains uniquement amoureux de la forme toujours imbécile ou des surfaces toujours mensongères, derrière tout ce qui fait évacuer à la littérature des diarrhées d'irréfrénable rhétorique, se cachait comme toujours Tàme sordide, maléfîcieuse et carnassière de la vraie

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Nature embusquée sous son fard de gràee et de douceur, pour perpétrer l'œuvre abominable, tout en ralliant le sutlVage des insanes bipèdes que le prurit du tourisme précipite dans la pérambulalion.

Il était près de six heures, et ils avaient déjà visité nombre de « villas à louer ». Partout, c'avait été les mêmes prix impossibles, les mêmes pièces étroites et basses, orientées à contre-jour, svir le « point de vue », les mêmes cretonnes sirupeuses, cuirassées par la fiente des mouches, les mêmes hécatombes de moustiques écrasés contre les vitres et les glaces, les pareilles murailles si minces qu^on les aurait crues construites avec des cloisons de boîtes d'allumettes suédoises, les identiques et présumables phalanstères de puces, les insidieux forums de punaises tapis derrière les tentures, et surtout les inévitables «commodités »... anhydres. Pour avoir de Finstallation moderne, il aurait fallu mettre trois mille au moins. Siemans se récriait. Payer ça, mille ou douze cents francs pour la saison ! ah î non, c'était plus cher qu'au Vésinet, ou qu'à Trouville, près des Roches noires. Là-bas au moins il y avait le bois, la fraîcheur et la mer, tandis qu'ici, avec leurs sales montagnes, ces manufactures d'entorses ou de coups de soleil, il préférait reprendre le train. L'excessif éloignement de Paris et de Montmartre devait le faire enrager, sans doute, car il parlait de s'aller terrer à Enghien, où il y avait des eaux sulfureuses, des rastas et des petits chevaux, tout comme à Luchon. Et puis, du lac, près de Saint-Gratien, on voyait le Sacré-Cœur : c'était au moins aussi beau que le Vénasque.

Enfin, dans la périphérie de Luchon, ils finirent par découvrir cinq pièces et une grande cuisine à peu près habitables, dans une maison élevée d'un rez-de-

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chaussée et d'un étage et posée au beau milieu d'un bout de pré où quatre chèvres noires étaient à l'attache. Trois cents francs par mois de location, c'était acceptable, d'autant plus qu'un marché en plein vent se tenait non loin de là, deux fois par semaine, et qu'on pourrait s'y approvisionner à bon compte. Voilà ce qu'il leur fallait. Siemans donna parole de revenir le lendemain pour la signature de Tengagemenf et de l'inventaire.

Précédés des inévitables Moka, Spot, Nénette et Sapho qui claudiquaient sous le poids de leur adiposité de bêtes trop repues, et qui s'arrêtaient à chaque pas pour ne rien perdre du fumet des déjections rencontrées sur la route, ils regagnèrent le Ludion fashionable, et se trouvèrent inclus dans la cohue élégante des baigneurs qui regagnaient la table d'hôte pour le dîner. Médéric Boutorgne rapprocha sa chemise saumon clair, son panama cabossé, son impeccable pantalon de flanelle et ses bottines fauves, des élégances accostées et, délibérément, se trouva à la hauteur, avec, toutefois, l'esprit et le talent en plus. Car il n'y avait pas à dire, ce qu'il entendait des parlottes de ces gens le consolait de sa propre conversation. Visages bouillis par la noce stupide, orbites liquoreuses, faciès où la sottise avait entreposé ce qu'elle avait de meilleur, profils de rapaces ou d'usuriers parvenus, tous les cercleux, les sportsmen, les enrichis, les gens d'affaires de Paris, que Juillet débuche des halliers ou des officines du ridicule et de la malfaisance, dans quoi ils s'étaient complus l'automne, l'hiver et le renouveau, confluaient en cet endroit, satisfaits, diserts et hannetonnants. Les femmes qui ont payé très cher ces maris ou ces amants, poussaient dans

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les groupes leurs jupes courtes, leurs corsages clairs, leurs boas de plumes floconneuses, leurs cheveux peints, avec dans leur allure tout ce que les trépidations sur le matelas bourgeois peuvent imprimer de malformations morales ou physiques. Elles aussi faisaient le possible pour requérir l'attention à l'aide de jacassements appropriés, de gloussements vérifiés dans les salons, de jeux d'ombrelles ou de faces à main, tout en se réclamant, en des verbes très hauts, des neurasthénies à la mode. Des imbéciles surérogatoires, le pantalon haut retroussé, en chemise de flanelle cuivre ou vert-nil, coiffés de petites casquettes quadrillées, porteurs de raquettes, et qui avaient représenté sur leur nuque, à l'aide d'une raie médiane, Fendroit qu'on ne peut nommer, contaient leurs exploits au tennis du jour en recevant les félicitations exclamatives de leur épouse, de leur maî tresse ou de leurs sœurs, émues de tant de prouesses. C'était l'accoutumée population des villes d'eaux consacrées, dont le contact donnait alors au trio de la veuve, de Médéric Boutorgne et de Siemans de petits frémissements d'aise et les affermissait, par surcroît, dans l'idée qu'ils participaient, eux aussi, à une minute précieuse de la • plus inouïe des civilisations. Les cloches, appelant pour le dîner, sonnaient les unes après le& autres, dans une belle discipline qui, sans doute, en avait fixé, au préalable, par règlement municipal, l'ordre de préséance. Et le Métropole-Hôtel, le Highland-Hôtel, le Splendissime- Hôtel, rp]xaction-Hôtel, le Rasta-Hôtel et le Flibust- Hôtel, qui érigeaient autour du Casino leurs façades pontifiantes, d'un luxe solennel et niais, buvaient à longues goulées de leurs porches béants, cette ruisselée de villégiateurs catalogués au Gotha, au

Bottin ou dans les Greffes des « correctionnelles ». La Truphot, Siemans et son coadjuteur s'étaient arrêtés près de la porte de l'Etablissement thermal, devant un éventaire de bibelots indigènes aussi horribles que coûteux, et ils flanochaient un peu, marchandant des photographies de sites et des pétrifications diverses, avant de rejoindre la pension de famille exempte de faste où ils avaient fait porter leurs malles, la veille, au débarqué du train. Sur le trottoir d'en face, à dix pas d'eux, un petit homme, au nez busqué, au front concave, brun comme la sépia, qui portait, ridiculement passée sous son bras, Tanse d'osier d'un gros panier de ménagère, palabrait avec un muletier, tout en accompagnant ses dires d'une profusion de clin d'yeux enjôleurs et de gestes captieux. Le muletier, un robuste fils de l'âpre Pyrénée, était un gas superbe, dont le buste svelte et élancé, bien pris dans la veste courte, filait en lignes fières et souples vers un col noblement éjecté, patiné par le hàle de la montagne, et que niellait, d'une ombre bleue et sous-jacente, la résille délicate des veines juvéniles. Il avait le profil aquilin du Béarn et l'œil noir, aux paupières lourdes cillées de soie épaisse, qui déchargeait l'éclat aigu d'une prunelle comme enduite d'un virulent siccatif. Tout à coup, on entendit un retentissant viédaze ! et le petit homme roula alors sur la chaussée, précipité en dehors des assises de ses larges pieds par un magistral coup de tète en plein sternum, pendant que le mulet du montagnard, accourant à la rescousse de son maître, le bourrait de basses ruades décochées au ras du sol. Le panier qu'il tenait au bras ayant été projeté à plusieurs pas de son propriétaire, un chat s'en échappait maintenant, un angora,

LK SALON DE MADAME TRUPHOÏ IMVÔ

au poil d'un noir violàtre et magnifique, aux deux yeux d'ambre jaune mouchetés de noir. Et le muletier, désormais placide, la hride de sa J)èle au poing, s'éloignait, dupas mesuré et solennel d'un grand d'Espagne, qui vient d'accomplir, au mieux, mie délicate fonction d'ambassade.

La veuve et ses deux compagnons s'étaient retournés au bruit.

— Eh ! mais, je ne me trompe pas, c'est Cyrille Esghourde, un bon copain du A^apo ! exclama Médéric Boutorgne à la vue du petit homme au panier, qui se démenait en geignant parmi le crottin de la chaussée, à la plus grande joie des boutiquiers surgis de l'abri de leurs éventaires.

Tous trois coururent le relever. La Truphot, en possession de l'identité du personnage, et connaissant désormais que c'était un gendelettre, le brossait d'une main maternelle.

— Cette brute vous a t elle sérieusement blessé, questionnait-elle, secourable.

— Ah ! vous pouvez le dire. Madame, c'est une riche brute, répondait Cyrille Esghourde, avec un toupet monstre, après s'être précipité dans les bras de Médéric Boutorgne, et comme ce dernier achevait les réciproques présentations. Imaginez- vous que j'étais en pourparlers avec lui pour me faire conduire dans un village de l'extrême montagne, où, au lever du jour, on peut chasser le gypaëte à l'affût... Je lui offrais un louis pour deux heures d'ascension: 1800 mètres d'altitude quoi, et voilà comment ce pacant ivre m'a répondu. Mais je vais déposer une plainte, vous avez tous été témoins... cela ne se passera pas comme ça... Ah ! fichtre et ma chatte.

avez-vous vu ma chatte... Aphrodite... Aphrodite... ici... mimi...

Deux cireurs de bottes ambulants étaient accourus, et sous la manœuvre diligente de la brosse, qui le nimba d'un nuage de sternutatoire poussière, Cyrille Esghourde redevint présentable en quelques minutes. Avec un peu d'arnica, comme le lui conseillait la Truphot, la bosse qu'il portait au front se résorberait très vite. C'était l'affaire de deux jours. Siemans revenait avec Tangora, Aphrodite, qu'il avait trouvée blottie dans un angle de porte, dix pas plus loin, et miaulant désespérément. On emmenait dîner Cyrille Esghourde, à la pension de famille, et, tout en marchant, il conta qu'il était sorti dans l'intention d'aller donner à un ami la chatte qu'il avait emmenée de Paris pour ne pas la laisser, d'usant son absence, aux soins de mains mercenaires qui lui avaient fait crever, l'année précédente, un chat de Siam, pure merveille. Sur sa route, il avait rencontré le contondant muletier. Sa chatte était merveilleuse de beauté, mais elle était enragée d'amour, continuellement sous l'influence de son sexe, disait-il, et comme il répugnait à la laisser se mésallier avec les matous d'alentour, il en était réduit à la confiner chez lui. Aphrodite, alors, cassait tout, arrachait les rideaux, transformait les tentures en vermicelle, et, par ses plaintes vrillantes, ameutait les voisins. La veille, même, elle lui avait déchiré tout le plan de son futur roman, VEphèbe-dieu, un embryon de manuscrit d'une dizaine de pages, qu'il aurait la plus grande peine à reconstituer. Il ne voulait plus risquer pareille avanie. La Truphot, séduite, sollicita la bête.

— Elle serait très bien soignée ; il pouvait en

être sûr ; elle adorait les animaux, et Aphrodite ferait, sans nul doute, le meilleur ménage avec Nénette, Spot et Sapho qui, d'ailleurs, lui témoignaient déjà de Tamitié, car ils donnaient l'assaut aux jupes de la vieille femme pour flairer, de plus près et avec des frétillements, la fragrance sexuelle de leur nouvelle camarade.

— Je n'osais point vous l'otfrir, madame, acquiesça Cyrille Esghourde, mais je ne peux vraiment souhaiter meilleur destin pour la pauvre compagne de ma solitude. Puis, dans un besoin d'informer l'assistance de sa nature « artiste », il ajouta :

— Jusqu'ici j'adorais les chats, le sonnet de Baudelaire m'avait emballé, car j'aime à me conformer aux opinions littéraires les plus en faveur, je le confesse. J'en possédais toujours deux ou trois chez moi, mais depuis quelque temps je trouve que ces animaux de perversion sont un peu surfaits ! Ils copulent avec platitude, odorent désagréablement, et n'ont rien des adorables complications humaines. Or la complication est la condition une, essentielle, de l'amour des raffinés. A l'heure présente, je me demande comment le poète des divines névroses a pu s'éprendre de ces félins sans détraquement, qui aiment et caressent à la façon des portefaix ou des chefs de bureau. Gomment a-t-il osé son fameux sonnet, lui, Timmortel satanique, comment n'a-t-il pas rougi de ces vers, d'ailleurs insanes ? Souvenez-vous :

Les amoureux fervents et les savants austères

Aiment également en leur mûre saison

Les chats puissants et doux, orgueil de la maison...

— Est-ce que « les amoureux fervents » ne sont

pas ridicules dans leur mûre saison? triompha-t-il finalement.

La Truphot eut envie de cingler l'autre d'une aigre réplique. A voir Boutorgne se dresser déjà sur ses mollets étiques d'homuncule, elle perçut que celui ci se déclarait tout prêt à accourir à la rescousse, à venir renforcer sa controverse, et à démontrer péremptoirement que les « amoiu^eux fervents », n'étaient jamais ridicules quelle que fût leur indécente longévité. Mais un besoin de savoir la refréna. Que voulait donc dire Cyrille Esghourde avec ses « adorables complications humaines » ? Serait-il, lui, en possession d'un nouveau mode d'aimer? Ce diable de petit homme aurait-il inventé un nouveau péché pour pimenter et rénover un peu les frottements de rhomme et de la femme ? Aurait-il, d'un seul élan, d'un seul coup de sa tête circonflexe, culbuté le « mur » qui défend de s'évader, de s'éloigner des voluptés archi-connues ?

Alors comme le gendelettre, le Matulu cabossé marchait entre Médéric Boutorgne et Siemans, elle fit un crochet brusque, puis, l'œil brasillant, vint le frôler, cheminant désormais à son côté, dans l'espoir, sans doute, d'une profitable initiation.

Hélas ! la veuve errait lamentablement dans ses inductions sans acuité. Si Esghourde avait été, comme elle, un possédé de l'amour congru, Médéric Boutorgne se serait bien gardé de le prier à dîner pour compliquer encore un peu ses affaires qui n'allaient pas au mieux.

L'ami du prosifère poussait à un trop haut degré le respect de soi pour se conformer à la norme amoureuse et requérir le petit spasme à l'égal de sonpcre, par exemple. Il n'avait pas l'esprit d'imitation et de

plagiat poussé à ce point. Ses œuvres le prouvaient. Au temps de son épliél)at, comme Perse à l'entrée de Suburre, il s'était trouvé placé à l'entrée des deux chemins de la vie. Seulement, à rencontre de l'auteur des Satires, il avait dédaigné le Portique, pour aiguiller sur le... gTOS raifort ^ dont parle Aristophane.

Cyrille Esghourde était l'auteur de trois livres : Même, Joël et V Antinous, à l'aide desquels il s'était situé dans la littérature comme le chantre opiniâtre de la Sodomie. C'était le Barde des Bardaches. Catholique pratiquant, élevé chez les Jésuites, comme il prenait le soin d'en avertir ses lecteurs, il s'endeuillait ponctuellement, pendant cinquante pages au moins, au début de chacun de ses livres, à l'idée que la République attentait à la sérénité de « ses doux maîtres », molestait les fils vireux de Loyola, qui enseignent à la jeunesse, en surplus des mathématiques et des « colles » pour Saint-Cyr, les façons d'aimer d'Elagabale Antoninus. A ses dires, la plupart de ses camarades, de ses labadens, élevés comme lui sous le mancenillier de la Jésuitière, s'étaient trouvés investis, à son égal, à l'approche de la puberté, par ce deliriuni indéfectible, auquel préside placidement, dans les dortoirs pieux, un Christ bénévole, dont la seule fonction et l'unique récréation, ici-bas, paraissent être, tantôt dans les dites chambrées, tantôt dans les alcôves bourgeoises, d'assister en parfait voyeur aux ébats et aux soubresauts de ses créatures tout en les bonifiant de son effigie. Donc, en sortant de chez les Pères — il nous faut bien croire ce qu'il raconte lui-même. — Cyrille Esghourde s'était trouvé stigmatisé pour toujours de ce travers qui devait le condamner à passer

la plus grande partie de sa vie, inclus, les pommettes congestionnées et les phalanges exacerbées, dans les urinoirs, dans les théières de FAgora. A peine émancipé, il s'était mis à télescoper des gitons, à se coaguler, à s^agglutiner à tous les ascyltes fomentés rue des Postes, sans dédaigner toutefois ceux que mensure M. Bertillon, à circuler en un mot, à travers ces alléchants individus avec la vitesse et la furia du Métropolitain dans son tunnel. Au bout de quelques mois de ces exercices, il pouvait traverser le cinède le plus coriace avec le même brio qu'un clown traverse un cerceau de papier. C'est ce qu'on peut appeler le sport ciné,., détiqae. Aussi, s'étaitil empressé de dénicher un éditeur pour détailler au public, par le menu, les exploits les plus notables de son éréthisme d'inverti.

Dès qu'il avait amassé quelques sous à perpétrer des marchés avantageux pour le compte d'un marchand de charbons en gros où il était préposé à la place et au Grand-Livre, Cyrille Esghourde sollicitait un congé et, ayant par surcroît soutiré quelque argent à son libraire ou à ses auteurs — de petits rentiers — il se précipitait en Espagne ou en Italie pour y retrouver ses amis, les valets de cuadrilla ou les voyous du Transtévère, les cioccari, les modelés pouillasseux de la Trinita del Monti, les Birrichini, qui ont toujours la roupie aux fesses et, pour une pièce de billon, vendent des violettes ou bien leur croupe au voyageur, diU forestière dilettante.

A Paris, où abondent les Philistins, comme il disait, il modérait ses exploits, adoptait volontiers une attitude cafarde, la joue facilement rougissante et l'œil baissé, et, comme des mésaventures lui étaient survenues — le bruit courait qu'un jour il avait fallu

LE SALON HE MADAME TRUPHOT 8 l l

requérir les pompiers pour retirer un zouave disparu dans sa personne — il préférait de beaucoup s'ébattre de l'autre côté des Pyrénées ou des Alpes, où, paraît-il, le culte de la Jieaulé n'est pas encore aboli, tant s'en faut. A chacpie li^ne de ses écrits, en efïet, Cyrille Esgliourde, élégiaque, se réclamait de la Beauté, la Beauté morte avec l'Hellas ! sanglotait-il infatigablement, car il n'avait^ celui-là encore, retenu de la Grèce que l'endémique pédérastie. C'était TAndré Chénier de l'arrière-train.

Pauvre Beauté, que de solécismes, de turpitudes et d'abjections on commet en ton nom I Hélas I si vous interrogez tous les imbéciles qui s'en vont barrissant, à propos de n'importe quoi, ce mot de Beauté, si vous leur demandez ce qu'ils entendent par lui, au juste, vous en trouverez les cinq sixièmes qui exciperont de sanies équivalentes à celle de Cyrille Esghourde. De temps en temps, d'âge en âge, un mot qui ne renferme rien, un mot vide de sens, mais à Taide duquel on excuse tout, un mot que répètent éperdûment tous les hommes, se met en devoir d'hystérier ferme le bétail réputé pensant.

Il n'y a pas longtemps encore, c'était le mot de Dieu qui a abouti à supprimer l'intelligence du monde pendant plus de quatre-vingts siècles. Depuis que ce vocable diffamé a perdu son crédit, et qu'il n'impressionne plus que les catins sur le retour et les généraux de division, celui d'honneur, entendu au sens bourgeois, prit la suite pour commettre les mêmes méfaits ; puis un suivant, puisé dans l'antique, se hâta de prendre la main. C'est celui de Beauté, terme sidérant, à quoi se reconnaissent les pseudo-artistes, mot qui nous assassine, et grâce auquel le crétin le plus oblitéré arbore des yeux chavirés d'aise, et

s'auloi'ise à tout faire, pendant que la compacte multitude de ses semblables rugit autour de lui : ô Beauté ! Vivre en Beauté ! Agir en Beauté ! Tout pour la Beauté ! Car THumanité est impuissante à tirer parti de son périple, à se libérer de sa gangue de sottise. Lassée de ses hochets de vieillesse, elle retourne aux excrétions de l'enfance, aux tétines tïétries dont l'allaita le Paganisme. Sommez un peu tous ces bipèdes enragés, qui délirent en cette extravagance, de définir la Beauté. Ils ne savent pas du tout ce qu'ils doivent entendre par ce son articulé, mais ils le meugleront sans trêve, jusqu'à ce qu'ils soient tombés sur le sol, sans connaissance, comme les Gonvulsionnaires de Saint-Médard.

Les poètes les mieux inspirés ont cassé leur viole à vouloir nous en élaborer une définition acceptable.

Je trône cfans l'azur comme un sphynx incompris J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes Je hais le mouvement qui déplace les lignes Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

profère sans rire le plus goûté des ébarbeurs d'hexamètres contemporains. Et voilà pourtant de quoi les éphémères sont amoureux à Theure présente ; ils se déclarent ravagés, par ce hiératisme de catalepsie, par cette p]ntité, cette Divinité mal définie — que le poète lui-même n'a pu formuler — et qui, à l'exemple delà métaphysique et de toutes les théogonies, n'est ^amais tombée sous leur entendement, La Beauté, comme les Grecs l'ont enseigné et comme les contemporains l'ont promulgué, n'est pas ce qui recrée et enchante la prunelle humaine ou bien fait se dérouler dans Fintelligence une fugace et agréable

vision. La Beau lé est ce (/ni éj oui rail ra'ii ri apaiserail en même temps l'esprit. Or ce qui pourrail réiinii' de façon réelle ces deux conditions simultanées, n'existe pas sur terre ni dans aucun des espaces cosmiques. La i>;ladiature qui était une chose merveilleuse pour l'ceil, qui mettait en valeur le courage et rhabilelé dans le condjat, et exerçait ainsi une sorte de fascination morale, la gladiature n'était en soi qu'un spectacle de laideur et d'épouvante puisqu'il était pour affoler la conscience du juste en pouvoir de raisonner et de résister au choc premier des abusives sensations. Celui-là s'inscrivait déjà contre Topinion de son temps, or qu'est-ce que c'est que la Beauté sinon un mode du ^o\vl accepté et transitoire? La Vénus de Milo perd sa grâce, et devient ridicule si l'on découvre qu'elle n'est après tout que la représentation corporelle d'une femme, d'une Pougy de son temps, en qui prospéraient probablement les strychnines de sottise communes à la quasi- totalité de son sexe. Les planètes, les étoiles, elies-mèmes, s'exhibent hideuses et réprouvables si l'on spécule que les unes et les autres rendent possibles d'affreux drames semblables à ceux d'ici -bas. Et l'harmonie et l'équilibre du monde, eux aussi, — les superlatifs de la Beauté pourtant — ne sont en somme que la parfaite et exécrable architectonie de la Douleur. Aussi, périsse la Beauté pourvu qu'advienne la Justice !

Les surfaces et les extériorités sembleraient donc avoir fait leur temps. Mais le pouvoir quasi-hypnotique qu'exerce sur les hommes le captieux éclat de quelques apparences n'est pas près de s'abolir encore. La chose a été voulue, décrétée par la Nature qui se trouvait bien dans la nécessité d'offrir quelque pâtée

à ses créatures, qui se voyait dans l'obligation de les amuser, de les empêcher d'analyser, de détourner leur attention de la vérité profonde, de les appeauter, en un mot, afin que n'éclatât pas, dans son entier épanouissement, toute l'infamie du Monde. La grande scélérate, qui a tout créé et tout édifié, ne faisait pas grand cas de l'intelligence humaine^ et elle n'a pas pris la peine de diversifier outre mesure ses moyens de domestication ou ses procédés de mensonge. Des règles et des travers à peu près identiques régissent et dupent toutes les espèces animales. La mentalité des bipèdes qui pantèlent à l'infini, sur ce qu'ils nomment grotesquement le Beau, n'est pas différente de celle des phalènes ou des cétoines qui viennent palpiter aux lampes des soirs d'été, ou qu'un rais de lumière culbute dans les dernières limites de l'épilepsie voluptueuse — leur corselet est moins coruscant, voilà tout.

Le Christianisme a empoisonné la terre d'idiots qui se sont conglomérés pour, disent-ils, vivre dans la parfaite mysticité et adorer Dieu dans le silence des cloîtres. La Beauté a fait de même : elle a suscité des milliers d'acéphales prétendus inspirés et mystagogues, eux aussi, qui fondent des Cénacles, des Écoles d'Esthétique, vivent dans la contemplation platonique d'une abstraction sans aucune réalité subjective ni objective, et jurent, avec des gestes de Corybantes qu'ils en sont les Grands-Prêtres. Certains prédestinés ont, il est vrai, réalisé de-ci, de-là, des tours de force dans les œuvres de la couleur ou du ciseau. Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce que l'art, après tout, n'est pas un vain hochet avec lequel l'homme s'amuse, croyant endormir sa douleur et alentir sa détresse ? Est-ce que ce n'est pas le pal-

liatif ridicule à la hideur de tout, hideur qui, à la longue et sans lui, serait insupportable et induirait l'humanité, peu à peu, à la seule solution logique : celle de ne pas se continuer? Est-ce que ces œuvres sont suftisanles pour masquer, dérober désormais l'iniquité de 1 Univers, le rendre agréable, ou hii faire pardonner ?

Ceci est d'une telle évidence que l'on voit la plupart de ces Maîtrevs, de ces disciples et de ces thuriféraires de la Beauté, s'agripper à l'occasion, et dissimuler derrière ce culte éperdu de l'esthétique leur malpropreté personnelle, leur impuissance à raisonner, leur eunuchisme, ou leur négation de la Vérité ; d'autres, comme Cyrille Esghourde, leur vésanie ou leur pédérastie ; mais tous, quels qu'ils soient, vous trucideraient sur l'heure si vous ne leur concédiez pas la mirifique qualité d'artiste.

Dites-leur donc que la Forme est haïssable, que l'Antiquité à la fin nous obsède avec sa statuaire uniquement vouée au geste des palestres ou à l'anatomie des athlètes forains, avec son éternelle eurythmie de croupes et de gorges ; dites-leur que les peuples adonnés à la contemplation quasi-exclusive de la Forme, comme les Grecs et plus tard les Romains qu'ils empoisonnèrent, étaient des peuplesenfants immanquablement voués à l'abrutissement final et au joug des Barbares ; criez-leur qu'il y a autre chose que cela dans la vie, que Littré avec sa face de laideur effroyable, que Renan avec son masque adipeux, aux tombantes bajoues, où brillait le génie étaient, même au point de vue de V enveloppe^ autrement beaux que le Laocoon, le Discobole ou VApollo du Belvédère ; criez-leur que la Forme a toujours usurpé indûment l'attention des hommes.

que la plastique la plus vénuste, ne vaut pas, aux yeux du véritable civilisé, un théorème de mathéma tiques ou un impeccable syllogisme ; hurlez-leur que la Ligne et V Extériorité sont exécrables, parce qu'elles mentent inévitablement, et que tant qu'elles auront un culte et des desservants, nous ne nous serons pas affranchis de la mentalité des primates ; vociférez que l'Intelligence seule est digne d'adoration, mais qu'EUe est l'adversaire forcené de la fameuse Beauté, parce qu'Elle décortique les surfaces — seules agréables et visibles aux yeux de myopes des foules modernes — parce qu'Elle fait apparaître la réalité, l'essence profonde des choses toujours hideuse ; époumonez-vous à énoncer tout cela et vous les verrez tomber incontinent en des pâmoisons de quadrumanes indignés. Ah! oui, est ce qu'on ne va pas bientôt nous laisser en paix avec cette prostituée qu'on appelle la Beauté ? avec la Beauté qui ne produit, ne suscite que le dilettante, alors que dans le mot dilettante il y a toujours tante, à la finale.

Donc Cyrille Esghourde, lui aussi, chantait la Beauté, et l'amour qu'il nourrissait pour elle était à ce point désordonné qu'il lui rendait grâces, le plus souvent possible, sous forme delècherie debardaches, et qu'il dilapidait, de son mieux, le spliincter que la nature lui avait donné. Il était, à trente ans, le poète préposé par les 30.000 sodomites de Paris, à la glorification et au pansement de leurs gomorrhoïdes. Et vous pouvez croire qu'il s'employait avec passion à cette besogne que récompensait déjà une dizaine d'éditions successives.

Son dernier livre, V Antinous, était, sans conteste, son pur chef-d'œuvre. Il y débutait agréablement par

conduire le lecteur, à Rome, dans un lupanar de gitons où, sous motif de pastels, de sanjj^uines et de charbons exécutés d'après le Ahi, un tenancier de prostibule antipliysique — tous les hommes au salon — faisait l'article et le boniment pour Volturno Pozzi, // tipografo, Lucio Bolli, il barbier e, Giovanni Bocchi, il orologiaio, trois remarquables échantillons des infusoires de vespasienne, qui, sous les yeux du consommateur, gigotaient d'un arrièretrain encore sans fistules et g^aranti sans iodo forme. Et depuis peu, Cyrille Esghourde sentait prospérer son audace. Déjà, dans ce livre, il réalisait, en partie, les antérieures promesses faites à la clientèle, et dont la crainte du Procureur général et de la dixième chambre lui avaient conseillé de différer l'exécution jusque-là. Car Cyrille Esghourde, terrorisé par l'idée de poursuites possibles, s'était contenté, dans ses œuvres précédentes, d'écouler une blennorrhagie sentimentale de modillon inverti. Il y poursuivait de ses obsécrations les tignasses des femmes, comme il disait, pour consacrer trois chapitres à la louange de la tignasse rousse de Même, son héros, qui se donnait à lui, un soir d'Août plein d'électricité, emmi la chapelle de la Jésuitière. Dans le dernier livre, le lingam instauré entre les lignes était déjà pour satisfaire les plus exigeants ; les épousailles à la Pétrone, tout le vice grec, y étaient décrits par un auteur enfin maître de sa langue; la Priapée unisexuelle y rugissait, copieuse, et, selon le mode païen, Pextravagant délire de la Chair dévoyée, ruée en dehors de sa bauge, y bramellait fort congriiment déjà dans les sentines purulentes de la perversion génésique.

A l'heure actuelle, Cyrille Esghourde, muni de

cdnquante louis avancés par son éditeur sur le prochain manuscrit de V Ephèhe-dieu, destinait sa personne à parachever le lustre des villes d'art de l'Espagne : Cor doue, Se ville et Grenade, où il se proposait de passer quatre ou cinq semaines à étudier de près les jeux de l'ombre et de la lumière sur les torses conciliants, à scruter en « artiste » les replis et le sinus rectal des plus affriolants mignons ibériques.

Il faut placer la ^'é^ilé avant les convenances.

Madame Truphot, Boutorgne, Siemans et Cyrille Esghoiirde s'étaient mis en route dès sept heures du matin, par xm brouillard piquant, qui devait se dissiper certainement sur le coup de midi, au dire des guides. Il s'agissait de gagner Ponalda, un village perdu de la haute montagne, accroché au flanc roidi d'un pic perdu, au-dessus duquel, à s'en rapporter aux affirmations de l'auteur de V Antinous, le gypaëte aimait tacher le bleu frissonnant du ciel de son vol immobile, de ses ailes figées dans la torpeur voluptueuse et le spasme du vide. Ce n'était pas uniquement le désir d'apercevoir quelques-uns de ces oiseaux de proie, amis des vertigineux espaces et des distances impolluées, qui avait déterminé la veuve à subir la demi-matinée de mulet que nécessitait l'ascension. Non, Cyrille Esghourde l'avait alléchée d'un possible spectacle bien plus calcinant pour elle.

La veille, au soir, longuement, il avait conté par le menu ce qui constituait pour lui le réel pittoresque de Ponalda, situé sur la route du Pic de la Mine. Certes, bien qu'il fût un artiste, ce n'était pas non plus le point de vue, ni les gypaètes qui l'attiraient en ce coin sauvage ; ce n'étaient point les pics qui attentaient à la nue, les cascades

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éclievelées qui déroulaient, du haut en bas de la montagne, leurs floconneuses tresses d'argent ; ce n'étaient point les petits bois de chènes-lièges dépouillés de leur écorce qui, avec leurs fûts rougeâtres, semblaient aligner des milliers et des milliers de troncs humains, écorchés vifs et sanguinolents, des torses suppliciés érigeant des bras tordus et noirs, comme si un Genghis Khan, un Tamerlan ressuscites, avaient laissé là, le matin même, des témoignages de leur verve en fait de massacre. Ce n'était point le torrent déferlant en bas, dans la plaine, avec un fracas de train express, encore moins l'éboulis des roches, vert-pâle, violacées, lilas tendre, safranées, toisonnées de mousses crépelées comme des chevelures de nègres, pendant que d'autres ruisselaient d'une pourpre humide et fumante, sous le premier soleil, comme si elles venaient de remplir l'office de parvis pour quelque effroyable et mystérieux égorgement nocturne. Ce n'était pas le terrifiant chaos des sommets, des gorges et des ravins, toute cette épilepsie initiale de la Nature qui s'est amusée à bouleverser, à sabouler son ménage, son domaine péniblement ordonnancé, tout ce désordre qui, en somme, démontre rinintelligence de la Force éternelle, chavirant en partie son œuvre première en une ribote d'homme ivre, œuvrant de préférence en de continuels cataclysmes, créant par à peu-près, dédaignant la normale, la suite voulue des circonstances, pour ne tirer parti que de V accident, c'est-à-dire du conflit ou des hasards de la matière, n'enfantant que par à coups, ne suscitant le chef d'œuvre que sans le savoir, et ne perpétrant l'homme que par mégarde pour ensuite le torturer sans relâche. Non, tout cela indif-

LK SALON I)K i\[Al)A>[IO TIUJPHOT îi^l

ferait Cyrille Esiçhoiirde qui ne prêtait attention, lui, qu'aux déeoi's des capitales pourries et à la ronde-bosse des croupes viriles et malléables.

Il avait donc conté à la veuve et à ses commensaux cette particularité de Ponalda :

()uelques-uns parmi les touristes qui étaient montés, certains jours, au villau^e, — un agglomérat de masures en basalte trébuchantes et mal closes — avaient été extraordinés de n'y voir àme qui vive dans Tunique raidillon de trois cents mètres formant la rue t)rincipale. Tout y semblait mort; les portes calfeutrées ne laissaient passer aucun bruit, et nul être vivant ne s'aventurait au dehors. Pas une poule picorante^ pas un chat rôdeur ronronnant dans une coulée de soleil, pas un pourceau vautré à même les fanges comme on en rencontre dans les bourgs pyrénéens, ne se montraient sur la chaussée. Quelles que fussent la sérénité et Tallégresse de l'heure estivale, si profondes en ces endroits, où l'ardeur solaire se trouve refrénée et comme blutée par la frigidité limpide des hautes altitudes, aucune femme, jeune ou vieille — les hommes étant occupés à la garde des troupeaux ou aux besognes serviles et mercenaires de la station thermale — ne filait le rouet sur le seuil des chaumines, ne faisait accueil à l'étranger pour vanter l'auberge, lui vendre quelque fruste bibelot, ou requérir la sportule, comme il est de coutume dans les lieux où déambule le pérégrin préalablement abêti par le paysage. On avait beau heurter successivement à l'huis de toutes les maisons, personne ne répondait. Des mouvements et des rires étaient seuls perceptibles derrière le chêne épais des vantaux cadenassés. Un silence goguenard, une atmosphère de réprobation, sem-

blaient réellement peser sur le dehors, à rapproche du voyageur, dans ce hameau perdu entre ciel et terre. Cet endroit était- il donc le lieu de retraite, la Thébaïde des sages qui entendaient protester à leur manière contre la niaiserie des Béotiens déambulant ralpenstock et le Bœdeker à la main?

Mais si le touriste favorisé par le sort était tombé au moment profitable, à la bonne minute, de l'aprèsmidi où le même fait se reproduisait chaque semaine, au pareil jour, avec une régularité infaillible et périodique, il ne tardait pas à recevoir Texplication de cette insolite désertion de l'habitant. Tout à coup, dans le haut du village, un trompettement humain exaspéré, une clameur terrible, incisait le silence pour se prolonger en trémolos et finir en point d'orgue perforant, suivi immédiatement d'un fracas de porte lancée avec violence contre un mur de pierre. Alors, une galopade furieuse résonnait sur les pavés pyriformes ; un stropiat déboulait en claudicant, les bras levés, le torse gibbeux, et un goitre énorme servant de pendantif flaccide à un cou de taureau rougeoyant et congestionné.

C'était riiebdomadaire et poUv^tuelle ruée de l'idiot, l'effrénée et tragique randonnée de l'hydrocéphale, qui fonçait dans le village, tenaillé, possédé d'une flambée de satyriasis, et menaçant de mettre à mal toute femelle rencontrée sur sa route. Plusieurs fois, hagard et terrible, il emplissait de sa course furieuse et de sa plainte effroyable l'unique rue aux angles capricieux, battait les murs, se cognait aux portes, se précipitait au pourchas des voyageurs en déroute, les yeux injectés de filaments rouges et la bouche poissée et toute dégoulinante de salives mousseuses, en continuant à pousser des beuglements de bête

allblée que le stupre tourmente. C'était le Sexe triomphant et dominateui' qui passait, le Rut invincible porté à la pression des cent atmosphères de la continence, qui se déchaînait, farouche, tempétueux, immonde et cependant magnifique. Et quand l'idiot avait tapé vainement du poing à toutes les murailles, quand il s'était usé les dents à mordre au passage dans tous les chambranles hermétiquement verrouillés, il se lançait au dehors du village ; de sa même course qui faisait voleter les écumes de ses lèvres, il se précipitait dans les sentiers tortueux, dans les landes caillouteuses, où il tournait en rond, en des spires affolées, dégringolant le revers des âpres pentes. Et on le voyait, de loin, rouler parfois sur lui-même pour remonter en s'agrippant des genoux et des ongles, jusqu'à ce qu'il tombât entin, épuisé, mais pantelant encore, sur la terre qu'il embrassait de ses bras frénétiques, dans un besoin farouche d'étreintes et d'enlacements....

C'était fmi. Désormais, il était calmé pour une semaine au moins. Toutes les portes des maisons s'ouvraient alors. Des femmes en sortaient, amusées, rieuses et jacassantes. Les poules et les chats réintégraient la chaussée pacifiée. On courait voir où le goitreux était tombé. — Tiens il a été plus loin que la dernière fois... ma Doué... Et une grande fille brune, au masque tragique et impérieux — sa sœur — filait derrière les autres. Dès qu'elle avait rejoint le malheureux, elle le retournait la face au soleil, essuyait d'un mouchoir sou front et ses joues tachées de glèbe, ou écorchées par les silex. Quand il avait cessé de hoqueter ses sanglots d'impuissance, quand il versait enfin dans une immobilité quasi-cadavérique, qui tei'uiinait toujours en coma d'agonie Tef-

froyable crise où le plongeait la sédition de la Chair inassouvie, elle le veillait une heure, deux heures, assise près de ses épaules, le regard croche à la ligne céruléenne de l'horizon, comme pour demander la raison de cette épouvante et de cette fatalité aux espaces mystérieux qui doivent savoir le pourquoi des choses. Puis, dès qu'il pouvait se remettre debout, elle le soutenait par les bras et, droite, tranquille, regagnait à son côté la pauvre demeure, les yeux absents et le front dédaigneux, sous les quolibets du village enfin ressuscité.

Leur père était un ancien instituteur d'Amélie-les- Bains qui était venu mourir à l'endroit natal, une fois acquise sa minime retraite. L'hydrocéphale soldait sans doute, lui, quelque faute ou quelque tare d'un ancêtre ignoré, dans ce terrifiant processus de l'hérédité qui fait payer au dernier issu la défaillance physique de l'ascendant et fait éclater, de façon péremptoire, le Grime de la Puissance créatrice. Tous deux, le frère et la sœur, vivotaient d'un maigre bien dans la maison familiale ; la fille s'étant résignée au célibat pour mieux soigner son frère qui passait ses journées, assis au coin de la vaste cheminée, à saliver sur sa blouse de toile bleue, et à racler, d'un couteau infatigable, des morceaux d'échalas dont il faisait d'inutiles copeaux, du vermicelle broussailleux, des filaments ténus, piétines ensuite, par lui, toutes les heures, avec passion.

— C'est des cheveux d'blonde... y sont dorés et doux comme des cheveux de blonde. Mé.. j'si laid... j'si éfirme... elles voulent point d'moué... répétait-il tout le long du jour, d'une voix à peine articulée, le menton continuellement enduit de crachats gazeux

LE SALOM DE MADAME TRUPHOT ',\'iO

(jue sa sœur essuyait sans trêve, d'une main secourable et sans répugnance.

Il était complètenient inofïensil' d'ailleurs, à part ses crises périodiques, dont le village averti par la sœur se garait de son mieux. Mais il fallait le laisser sortir, le laisser galoper, se saouler de fatigue, car si on avait calfeutré son explosion satyriaque, il se serait brisé la tète contre les murs. Et on les entourait même d'un respect vague, eu égard à la mémoire de leur père, im homme de beaucoup d'instruction, disait-on couramment. Jamais, nul besoin de délation, jamais l'idée de faire interner le possédé n'étaient venus à ces montagnards libres et noblement dédaigneux du secours ou de la délivrance qu'auraient pu leur apporter les ergastules de la ville à Fusage des fous. Ils préféraient s'accommoder du dément, qui avait droit, lui aussi, à la liberté, et qui ne leur imposait qu'une servitude pas plus désagréable en somme que les corvées d'édilité ou la sujétion pécuniaire du percepteur. On se contentait de rire de lui. Et le goitreux, victime par une effroyable dynamique sexuelle sans issue pour lui, corrodé à jour fixe par l'ignition génésique que la nature impose comme une loi indéfectible à tous les êtres, même à ceux dont la déchéance devrait trouver grâce à ses yeux de bourrelle ne se délectant qu'en les plus effarants forfaits, le pauvre diable d'idiot, sous la sauvegarde et le dévouement admirables de sa sœur, aurait pu continuer longtemps à faire des copeaux et à baver des glaires sur son menton en forme de rostre, s'il ne s'était point, un jour, rendu coupable d'une incons ciente et déplorable facétie.

Un après midi, un curé, un desservant de la plaine, était monté au village avec deux ou trois col-

lègues, au moment même où Tidiot salace galopait farouchement. Enorme, effroyablement obèse, avec une coulée de ventre quasi-liquide que ses cuisses maigres éclissaient mal, ce soutanier béarnais n'avait pu fuir assez vite et^ en quelques secondes, il avait été rejoint, culbuté, toutes jupes troussées, par le Priapique.

— Laisse-moi... laisse... moi... malheureux... tu vois bien que j'suis un prêtre...

— T'es une femme que j'te dis... t'es une belle brune... une de celles qui voulent point m'aimer... tu vas y passer...

Et il avait fallu employer des fourches pour faire lâcher prise au frénétique induit en erreur par le cotillon du vicaire, et que le relent dégagé par les profondeurs de ces sortes d'individus ne parvenait point à éclairer...

L'oint du seigneur, outragé dans sa pudeur et malmené dans son épiderme, outré peut-être d'avoir subi un traitement que son évèque ou ses pairs étaient seuls en droit de lui infliger, avait regagné Ludion plein d'une juste rage. Et malgré les supplications de la sœur, il avait déposé une plainte en régie. Des gendarmes étaient accourus pour enquêter ; une demande en internement, que le maire du village, menacé par l'autorité ecclésiastique, s'était cependant refusé à signer, était revenue, accompagnée d'une lettre comminatoire du sous-préfet. L'idiot cette fois était condamné à aller finir ses jours sous la bastonnade et les sévices sournois des chiourmes, si sa sœur n'avait point pris, tout à coup, pour le sauver, une décision héroïque.

Depuis quatre heures et demie, au moins, la petite bande ascensionnait, à dos de mulet. Boutorgne

LHÎ salon de madame TRUPriOT 327

avait réussi à pousser sa bête à côté de celle de la Truphot, et, tout en niai^nifiaiit le paysage avec un sens de la nature réquisitionné dans le meilleur de Rousseau ou de Cliateaubriand, tout en ne répugnant pas à la faute de français, il faisait son possible pour rentrer en cour près de la vieille. A deux ou trois reprises, il était descendu de son bat pour disparaître derrière des ronciers ou des roches moussues, et revenir ensuite, la face rayonnante, les lèvres enduites de l'hydromel des béatitudes, tenant à la main — à la destination de la veuve — une edelweiss, une de ft ces fleurs d'un blanc gras, une de ces corolles dont P l'ingénuité et la grâce ont été chantées par tant de poètes, et qui semblent positivement avoir été modelées dans la stéarine ou découpées à même un vieux gilet de flanelle amidonné de suint. — Pour vous, Amélie, en souvenir de notre excursion. La veuve, touchée, coulait vers Boutorgne un regard humide et paraissait reprendre goût à son thorax en forme de carène de vaisseau. Siemans et Cyrille Esghourde marchaient derrière, et, à un moment donné, comme leurs mulets s'étaient rapprochés, on put entendre ce dernier dire à son compagnon :

— Si, si, je vous assure, je n'ai jamais vu à personne un teint pareil au vôtre... vous avez une carnation à la Rubens...

Et le Belge, redressé sur sa selle, pointait très haut la tète, se pavanait, au pas méticuleux de son porteur, de Tair satisfait d'un monsieur qui, désormais, se sait détenteur de joues pareilles à celles de Marie de Médicis.

Ils étaient arrivés à seize cents mètres d'altitude et le brouillard, qu'ils avaient dépassé, s'étendait maintenant sous leurs pieds, emplissant la vallée

3i^8 LE SALON DE MADAME ÏRUPHOT

d'une nappe nitide, d'une sorte de mer laiteuse. Les pointes des sapins trouaient sa surface de milliers d'aiguilles qu'on aurait prises pour les clochetons d'une ville submergée et disparue. Le soleil criblait les petites vagues de la brume opaline et dense de ses sagettes lumineuses, de ses myriades de javelots d'or, et, grisé de superbe, dans un échevèlement, dans une menstrue de feu, il montait vers le zénith. Les versants dénudés s'enlevaient en jaune d'ocre sous la lumière blonde. De loin en loin, un morne désolé, avec son sol pierreux, ses monceaux de caillasses, ponctuait la ligne de crête d'une bosse de dromadaire, gris sale, hérissée par le poil fauve des herbes folles desséchées par le vent nocturne. Puis, des prés verts, des pâturages drus, comme vernissés d'une peinture trop fraîche, tachaient les pentes, ainsi que des pièces disparates ajustées sur le revers de la montagne. D'invisibles sonnailles tintinnabulaient à l'arrière des lointains boisés ; des fumerolles tirebouchonnaient dans le ciel effervescent. Des pommes de pins, mordues par le froid de la nuit, se détachaient et tombaient mollement sous la réaction de la tiédeur envahissante, tandis que la terre en langueur et pâmée, lubrifiée par les rosées matutinales, s'étirait paresseusement, et craquelait sous l'étreinte de Midi.

Siemans, conquis par le charme et la grâce de l'heure, étendit la main et tit arrêter les mulets. Avec le geste et l'onction d'un grand-prêtre, il donna l'ordre aux autres de descendre puis, assis à l'extrême bord d'un palier surplombant le précipice, il tira l'ocarina de la poche de son veston et, une flamme mystique dans les yeux, célébra le paysage en jouant le Ranz des vaches. Quinze jours durant, il avait

répété ce morceau : une surprise qu'il réservait aux camarades pour la première circonstance profitable. Trois cents mètres plus haut, comme on s'était remis en route, Cyrille Esghourde tira le Belge par la manche, et lui montrant un sommet qui perforait le brouillard lactescent d'un cône héliotrope :

— Le pic de la Mirandole, devant vous, ami...

— Ah! vraiment, et quelle hauteur a-t-il? questionna Siemans en toute candeur.

— 2830 mètres, affirment les guides... il faudra en faire l'ascension, répondit Esghourde en contenant mal un accès d'hilarité.

Un quart d'heure plus tard, on était arrivé. Bien avant que les autres eussent quitté le bât de leurs montures et dégourdi leurs membres dans Tindécision et le malaise des premiers pas, Cyrille Esghourde avait disparu, filant dru, au pas accéléré de ses petites jambes, vers le village proche.

Dix minutes s'écoulèrent ; il revenait enfin, la figure déconfite, et la mimique en désarroi.

— Ah ! bien vous savez ! dit-il, nous n'avons pas de chance ; nous sommes refaits !

— Bah ! et comment cela ? questionna la veuve. C'était un véritable désastre, comme il voulut bien

le conter. Avoir ascendé pareille altitude pour être à ce point désillusionnés, il y avait de quoi invectiver tous les dieux : l'Olympe et la Jésulâtrie. Pouvait-on imaginer malchance pareille ? Voilà, il revenait du pays qu'il avait trouvé animé et vivant, avec des femmes plein Tunique rue, bien qu'on fût un jeudi, jour où se produisait immanquablement le débuché du fou. Il s'était enquis, avait-on enlevé le malheureux pour l'incarcérer dans un cabanon, sous Féternelle menace de la douche, seul mode d'argu-

mentation qui lui soit intelligible ? Les vieilles femmes interrogées s'étaient gaussées de lui, se réintroduisant dans leurs maisons sans vouloir lui répondre. Une jeune fille, prolixe et fùtée, que son bon air avait conquise sans doute, lui avait seule expliqué pourquoi le village était désormais tranquille, parfaitement assuré de ne plus voir se reproduire jamais la ruée farouche du goitreux.

Pour sauver son frère de la mort certaine qu'allait lui infliger Tasile d'aliénés, pour lui éviter la fin effroyable des érotomanes préalablement garrottés dans la camisole de force, et taraudés vifs par le jet pointu des douches, comme seul remède, la sœur avait consenti à se sacrifier, à s'immoler, elle, dans un holocauste admirable et sans précédent digne d'être chanté, jadis, par les grands Tragiques grecs, qui traduisirent l'Impératif terrible de la Fatalité.

Elle s'était donnée à lui, tout simplement, dans un inceste quasi divin, acceptant l'immonde contact, les baisers terrifîques, toute l'horreur de cette lubricité de cauchemar, de cet accouplement d'enfer, pour le racheter, le rédimer, au bord du gouffre et l'apaiser, en berçant sa chair de monstre désormais assouvi, contre son sein palpitant d'une fraternité sublime.

— Fichtre de sort, il n'y a pas à dire, c'est beau, clama Médéric Boutorgne. Je vais fabriquer avec ça trois actes pour le Français ou pour Antoine. Sûr, il y a là un effet final, un coup de théâtre à faire éclater le bois des banquettes.

Cyrille Esghourde crut bon de controverser. Il émit, d'un ton pincé, quelques aperçus doués de vraisemblance pour mieux cacher la mésestime en laquelle il tenait, sans doute, un inceste qui n'était

pas perpétré excliisivenient par deux individus de sexe mâle.

— Cane passerapas mon cher. Pour foreerle public des ap^ents deehanu:e et des salons à accepter pareille chose, il faudrait exciper du molùle chrétien. Pour conquérir les sullrages des intellectuels, il faudrait commander la pièce à un Russe, à Lin Allemand ou à un Polonais. Si Jésus ou la mentalité du nord n'intervient pas dans l'affaire, vous êtes fichu. Dans cet ordre d'idées je vous mettrai, si vous le voulez, en rapport avec un pcre Jésuite. Celui-ci, qui est un admirable humaniste, unira habilement les deux esthétiques. Il n'y aura qu'à belgifier un peu sa prose. Il ne prend pas cher ; c'est d'ailleurs lui qui fournit Sienkiewitz, ainsi vous voyez.

— Dites donc, Esghourde, il ne faut pas blaguer mon pays, interrompait d'une voix rogommeuse Siemans, qui avait le mot de belgifier sur le cœur. N'oubliez que nous avons, nous aLissi, des notoriétés littéraires. Après tout, c'est nous qui vous avons donné Ruysbroeke l'admirable et Francis de Groisset.

— Sans compter Maëterlink, ajouta en s'inclinant l'auteur de Même, soLicieux d'éviter une préjudiciable dispute.

— Maeterlinck... le cinématographe des limbes,.. leRipolindesâmes... le cornac des préexistences et du lymphatisme incorporel... conclut Médéric Boutorgne qui citait les définitions d'un ami.

Mais la Truphot était nerveuse. Peut-être avaitelle eu des intentions quant à l'idiot. Sa personnelle littérature, malgré la récente progression de son talent, malgré toute l'envergure de son érudition alimentée aux meilleures fréquentations, n'était pas encore à la hauteur du débat engagé. Elle ne

pouvait pas intervenir brillamment. Une lancination autre la travaillait d'ailleurs : voir de près le couple consanguin... et s'il se pouvait, diable! ce serait là un spectacle ravageant, assister un peu à leurs comportements. Depuis qu'elle avait quitté Paris, depuis les derniers incidents de Suresnes, elle souffrait de ne plus frôler de pittoresques amours, et surtout de ne plus pouvoir en ordonnancer tout près de sa couche. Elle proposa donc de donner congé aux guides jusqu'à trois heures, et d'aller prosaïquement déjeuner, car elle mourait de faim. Ensuite, on se rendrait à la maison de l'Inceste.

Sur les trois heures, ils en sortaient désillusionnés. Ils n'avaient trouvé là qu'un idiot qui ressemblait maintenant à tous les idiots du monde, et qui n'était pas très différent, en somme, de quelques-unes de nos gloires sociales qui circulent avantagées du respect de leurs congénères. Il se tenait avec plus de simplicité, voilà tout. Il était bossu, c'est vrai, mais Esope, Scarron et le maréchal de Luxembourg, étaient bossus, eux aussi. Maintenant, il ne bavait plus ; il portait une blouse nette, exempte de toutes maculatures et, dans son extérieur, il était certes bien plus reluisant et moins oléagineux que cette Babel d'acarus qu'on a pris l'habitude d'appeler Drumont dans les rédactions du boulevard. Quant à son parler, désormais mesuré et suffisamment articulé, il aurait été difficile de le différencier de celui de Monsieur Bertillon, par exemple. Contrairement à celui-ci, même, il ne maniait ni kustch, ni chaîne imbriquée, et ne taquinait nullement le mécanisme d'un appareil destiné à projeter en Vair les mots d'un bordereau quelconque. Il était encore goitreux, c'est vrai; mais, après tout, l'humanité n'est pas bien sûre

qu'il soit moins avantageux de porter un goitre au cou que d'y porter la Toison d'or, la croix de grandofficier, ou des scapulaires. Il n'y a que des affirmalions dogmatiques là-dessus et aucune dialectique nettement déterminante. Cette tétine flasque, appen- (lue à sa glotte, lui avait été dispensée par la Nature avec la même inconséquence qu'à d'autres fut dispensé le talent ; et le malheureux, à rencontre de beaucoup parmi ces derniers, n'en faisait aucun usage désavantageux pour ses semblables. Cet orneuient étant tout à fait inoffensif, il ne pouvait pas s'en servir pour idiotifier le voisin, ce qui est à considérer et suffirait aie placer — aux yeux des sages qui se plaisent à analyser et à raisonner — bien au dessus de ceux qu'on appelle couramment les brillants orateurs ou les grands écrivains. Au surplus, circonstance adventice mais digne d'être retenue, ce goitre l'avait préservé, lui, le pauvre, du/arcm de l'orgueil, du charbon de la vanité ou de la morve de suffisance dont sont atteints la plupart de ses collègues en humanité, lorsqu'ils peuvent se réclamer d'un profil potable, de leur compte réglementaire de membres, d'un suffisant capillaire, d'une certaine habileté dans le discours ou récriture, ou bien encore lorsque le monde a décrété qu'ils étaient détenteurs d'une pseudo-intelligence capable de retenir et de leur faire réciter, sans défaillance, tous les versets du Psautier de sottise ânonné en commun.

La sœur, elle aussi, était d'une simplicité à dérouter les moins exigeants. Un bonnet de linge sommait les cannelures de sa coiffure à la catalane, et sa jupe de cotonnade à stries grisâtres se gonflait sous l'emphase naissante d'une maternité héroïquement consentie. Elle paraissait être tout à fait ignorante de

l'attitude qu'aurait pu lui imposer la littérature après une si maguifique abnégation de soi. Elle ne s'éployait pas en des récitatifs à l'Iphigénie, n'avait point connaissance des poses adéquates à tout emploi d'héroïne. Sans doute, elle était sans culture, car sans cela il aurait été difficile de comprendre pourquoi elle ne se hâtait pas de traduire son âme et de se raconter en des discours indéfinis, comme l'enseignent Testhétique grecque et sa puînée, la psychologie contemporaine. Elle n'accusait la Fatalité, ni le Destin, et pourtant si, comme la fille de Clytemnestre et d'Agamemnon, chantée par Euripide, elle n'avait pas sauvé sa patrie, en apaisant la colère des dieux par sa propre mort, elle avait, en s'immolant, apaisé, pour son frère, le Sexe exaspéré, divinité bien autrement redoutable et douée d'une bien autre existence que celles de l'Hellas.

Médéric Boutorgne traduisit, d'un mode lapidaire, la déception de la petite bande :

— C'est une brute ; elle ne comprend même pas la beauté de son acte !...

Puis, comme il était sans intérêt, après tout, de considérer plus longtemps cette grande brune dans ses allées et venues, que ne rehaussait aucune glose saugrenue ; comme cette sœur sublime n'éprouvait nullement, devant les étrangers, le besoin de définir sa psyché, et se contentait de vaquer en toute placidité aux soins du ménage, tous sortirent de la petite pièce, à la queue leu leu.

Siemans, qui venait le dernier, n'était pas dehors que, tout a coup, Cyrille Esghourde, les bras écartés, se mettait soudainement à plonger, la tête en bas, en une sorte de frénésie, ployant plusieurs fois son petit buste à la charnière de ses reins, tout comme

LE SALON DE MADAME TRUIMiOT .'îî];)

s'il manœuvrait à l 'improviste une invisible pompe à bras.

— Cber maître... cher maître... vous ici... ràlait-il d'une haleine violentée par l'émotion, et la g^orge strangulée par une crise inattendue de sulloquant respect.

Il paraissait positivement vouloir disparaître sous terre, rasait le sol de son corps quasi-horizontal, offrant, sans doute, à l'inconnu, son dos à fouler, tel un eunuque à l'apparition du Padischah.

Un cher maître érigeait, en effet, son auguste personne dans l'entour immédiat. Et la Truphot dut accourir pour soutenir aux dii^^eWe^ l' embasicœte qui menaçait de verser dans une syncope de ravissement.

Le bonze, surgi comme par miracle, était Georges Sirbach, auteur du Golgotha, du Labyrinthe des tortures, des Mémoires d'une cuvette et de dix autres livres tout aussi retentissants. Ce jour-là, il était accompagné de son ami, le célèbre docteur Zagolbus chargé de lui définir le cas du goitreux au point de Aue médical, et de déverser sur la chose le plus possible de substantifs grecs et de termes scientifiques. Car Georges Sirbach avait l'intention d'introduire, si possible, cette péripétie dans son livre, alors sur le chantier. Les quarante-deux jours d'un épileptique, dont l'action se déroulait à Bagnères-de- Bigorre.

Georges Sirbach, qui manœuvrait dans la Prose actuelle les grandes orgues de la Désespérance et fouillait Fanatomie sociale du scalpel crissant de l'ironie, était entré jadis dans la Lice contemporaine revêtu de l'armure niellée de deuil, du noir gorgerin larme d'argent, d'un Samnite, d'un Andabate du Nihilisme.

Dès ses premiers heurts d'armes, la notoriété, en bonne fille soumise qu'elle est, désireuse cette fois de varier un peu se^ passes, était venue s'offrir à lui, attirée par sa rancœur douloureuse de mâle désabusé. Jusqu'à trente ans passés, son humeur de ^ révolté littéraire qui menait le rude assaut de la % Raison victorieuse sur l'imbécile Espérance né s'était donc point ralentie. Quasi seul, parmi la presse à grand tirage, il avait noblement combattu le Béhémot de l'hypocrisie, la Tarasque bourgeoise avec des ruses et des rages de gladiateur que la victoire de son escrime, enfin imposée, récompensait, du reste, à l'issue de chaque tournoi. Et Georges Sirbach avait bénéficié, lui, de ce fait miraculeux: du haut de la loge impériale où, entouré des Augustansàe la critique, trône l'Opinion — plus cruelle et plus abêtie que les Césars romains — le don de la vie lui avait été fait, la grâce de ne pas mourir de faim, comme tous ceux qui luttent pour les idées libres et sont vaincus d'avance, lui avait été octroyée, royalement, dans le liourvari des buccinateurs sonnant la fanfare du succès. Plaudite Cives ! Désireux d'entériner au plus vite cette gloire nouvelle, le photographe des grands hommes chez eux s'était voiture alors jusqu'à son domicile. Et c'est à partir de cette minute qu'il prit place aux étalages de la rue de Rivoli, entre le dernier cliché de Pierre Loti ayant revêtu le burnous d'Abd El- Kader pour recevoir son frère Yves, et celui de Rigo avec toutes ses bagues. Dans le fond d'un cabinet de travail vert-pomme, Georges Sirbach accotait à la cheminée une élégance de patron boyaudier élégiaque et, du mieux qu'il le pouvait, informait les populations, qu'en haine du lieu commun, il por-

LE SAIA)N DK MADAME TRUPHOT »i'l7

tait à droite. Dès lors, devant la consommation exagérée que Paris, les Amériques et les petits théâtres firent de cet alléchani portrait — auquel, sans doute, il dut son destin. — (ieorges Sirhach put se convaincre qu'il était, sans conteste, l'heureux manager d'une àme capable d'aHronter les plus hauts sommets de l'altruisme. Il décida, soudainement, que, phénomène unique dans TEpoque, il offrirait, aux masses éberluées, le surprenant exemple d'un homme qui vit et réalise enfin l'Esthétique dont il est le Barniini. Il n'y avait pas à dire, il se sentait incapable de différer plus longtemps le soin d'être à lui tout seul un Apostolat ou quelque chose comme un Mètre unique, un inconcevable Régulateur auquel pourraient se rapporter et se régler toutes les palpitations généreuses de ses concitoyens. Tolstoï, justement, venait d'écrire Résurrection, où il exposait les différents stades d'une intelligence et d'un cœur qui se libèrent peu à peu des liens infâmes dans lesquels la mensongère civilisation, en son œuvre de mort, les avait bandelettes. Tolstoï venait d'offrir au monde le symbole admirable du prince Nekludoff s'efforçant de racheter, du plus profond de sa gangrène, la Maslowa ; rénovant, par l'offre de son nom, celle qui était devenue l'immonde fille de joie et avait été précipitée, de gouffre en gouffre, par le seul maléfice d'un de ses baisers de satisfait, jusque dans le puisard sans fond de l'hébétude et de l'amour vénal. Le patricien, redevenu un homme, accourait pour exhumer la malheureuse de la prison-léproserie, du cul-de-basse-fosse où la Justice parque les Réprouvés, et dans lequel elle avait été jetée au milieu des cris de rage impuissants, des hurlements à !a mort des maudits, des vomissements de l'alcool et

des propos abjects coulant comme une dyssenteiie effroyable de la bouche des prostituées — cantiqae d'horreur et d'épouvante qui s'élève chaque jour des entrailles profondes, des ergastules de la Société pour chanter sa propre gloire. Eh bien ! Georges Sirbach s'était déterminé à épouser, lui aussi, une pierreuse, à racheter, à son tour, une Maslowa, à procéder, en public, à une personnelle Résurrection, Seulement, la prostituée que Georges Sirbach avait épousée possédait trois cent mille livres de rentes acquises par une pratique et un sens judicieux du putanat portés aux dernières limites du savoir-faire.

Et pour cet homme, vous entendez bien, le monde n'avait jamais été que sourires ; jamais il n'avait souffert de la famine ; jamais il n'avait succombé sous l'hallali des huissiers !

Mais vous croyez, peut-être, — tant la chose vous semble hypertrophiée d'énormité, si on peut ainsi s'exprimer — que le glorieux prosifère, en agissant ainsi, avait un but caché, en puissance de le faire absoudre postérieurement. Vous conjecturez, peut-être, que ce n'était là qu'un défi truculent jeté à l'odieuse civilisation, et qu'il avait l'intention, par la suite, de retourner cet Alaska réalisé, ce Klondike épousé, venu du prostibule bourgeois, contre la Bourgeoisie elle-même.

Vous pensez, sans doute, qu'il employa ce claim, dont les sables aurifères avaient été lavés, pendant vingt-cinq années, au tamis d'une cuvette sensationnelle, à fréter des révoltés, par exemple, à noliser, lui aussi, des justiciers qui devaient se conformer à ses écritures, combattre des exacteurs dans le vieux monde ; vous présumez qu'il poussa contre le flanc

de l'esquif social, plein de pirates en frairie et d'esclaves afFaniés, une torpille quelconque. Vous ne doutez pas qu'il s'elTorça de laver cet or infâme de sa souilhu'e originelle, et qu'il lui affecta un emploi généreux. Vous êtes convaincu, puisque vous n'avez jamais ouï parler du bruit fait par un de ces comportements tragiques, que Georges Sirbach, répugnant à cette outrance dans l'acte, se décida à donner plus prosaïquement ses millions auxpauvres, qu'il fonda une œuvre enfin, non pour qu'il fût parlé de lui tous les ans comme du fienteux Montyon, mais pour sauver de l'inanition et de la mort une partie de ceux qui s'en vont hululant la faim et le désespoir. Vous gifleriez, sans hésiter, comme tenant des propos attentatoires à la dignité de toute l'humanité, le Monsieur qui affirmerait, devant vous, que ce Pactole, produit par le stupre sordide, n'a pas servi à consoler des filles-mères, des parias de naissance, des bâtards, tous ceux que la lâcheté du mâle, après l'amour, condamne aux supplices de la misère et de la solitude. Eh bien ! vous auriez tort, car si vous croyez cela c'est que vous accordez encore une importance, une valeur quelconque, à tout ce que peuvent écrire ou proférer les hommes notoires quand ils parlent de Pitié ou de Justice. C'est que devant les gens chargés d'honneurs, vous n'avez jamais, en vous-même, proféré cette parole de vérité sociale : Pouj^ f élever si haut, tu as dû descendre bien bas. C'est que, toute votre vie, vous serez dupe des pitres, des histrions, des paillasses, des grimaciers, des queues-rouges, des joueurs de tympanon, des porteurs de cymbalum, des sonneurs de tuba, des Paraclet, des Truculor, des Sirbach, des phénomènes de tout ordre qui, sur les tréteaux de la célébrité,

se disloquent, bondissent, ruent, vocifèrent, en des cabrioles, des contorsions éperdues, tirent la langue, soufflent du feu, mangent du verre pilé, pour retenir le public devant la banque, devant Ventresort, et Topérer de son argent, de son intelligence ou de sa vaillantise, avec des mots magiques plein la bouche et de la poudrette plein Fâme.

Liberté ! Justice ! Droit ! Honneur ! Civilisation ! Socialisme ! Anarchie ! les vocables divins crépitent, fulgurent, flamboient, comme un orage des tropiques, le Sinaï s'embrase, la nue s'entr'ouvre et les grands hommes passent le licou, font les poches ou le bulletin de vote à la clientèle pâmée qui s'est hissée sur le Plateau.

Non, Georges Sirbach ne versa pas dans cette épilepsie philanthropique. 11 n'était pas jeune à ce point. Les affaires sont les affaires. Il employa avec beaucoup plus d'à propos la dot de la prostituée à jouir abjectement de tous les profits bourgeois que donne l'argent. Il barbota à pleins ailerons dans le purin du bien-être, et s'ébattit, toutes squames dilatées, dans les fanges de la somptuosité. Mais un souci le lancinait : celui de placer sa respectabilité à l'abri de toutes les randonnées de la malveillance. Il fit donc rafler, chez les marchands, les antérieures photographies de sa femme, où, dans l'exercice de sa profession précédente, elle était représentée, décolletée jusqu'aux orteils — ce qui avait eu longtemps pour résultat de faire rater le bachot à nombre de rhétoriciens auxquels la remembrance de cette subjugante plastique, entrevue un jour de flâne, faisait déserter Cicéron pour les endroits solitaires.

Georges Sirbach, néanmoins, déféra à l'opinion dans une certaine mesure. Il se retira de Paris.

mouilla dans le petit havre d'une localité de la grande banlieue, et, après avoir chaussé les pantoufles de l'emploi, les pantoufles de tapisserie ornementées d'un cœur percé d'une flèche, il y passa quelques années à ne plus exhiber sa personne dans les lieux pulilics. Mais il continua farouchement à collaborer aux gazettes, où il fit paraître, comme par le passé, des chroniques de désenchantement amer, des écrits stigmatisant sans répit les scélérats de la finance, les forbans de la réaction, les flibustiers de l'industrie, les rutians des lettres et les malfaiteurs sociaux de tout acabit. Et le procédé était bon. Quand la clientèle révolutionnaire entend quelqu'un hurler aux chausses des bandits, elle ne prend jamais la peine de discuter l'aloi de son indignation ; elle oublie de regarder ses mains pour s'assurer qu'elles sont sans souillures ; elle oublie de lui crier : d'où viens-tu, qu'as-tu fait, toi qui nous parles de Justice, et de Vertu ? Elle le sacre du coup «une belle âme ». Jamais elle ne lui demandera si son passé est vierge de tout forfait, si son corps ou son âme sont exempts de toute prostitution. Non, il lui suffit, pour l'instaurer honnête homme, qu'il serve ses passions du moment. C'est ce qui fait qu'elle a été si souvent vendue à l'ennemi et le sera toujours. En possession de cette évidence, Georges Sirbach avait intelligemment décidé de ne point briser ses armes premières, mais bien d'exagérer son mode initial de combat. Il avait compris qu'il était pour lui sans profit majeur, d'aller grossir le nombre des champions rétrogrades en luttant, à son tour, pour la défense de la Religion, de la Famille et du Capital. Ces trois hypostases du monde bourgeois régnaient, chez lui, respectées, enviées et indestructibles ; la suprême habileté consistait donc à paraître

vouloir les démolir dans la société. Et il s'y employa en toute ardeur. Chaque fois que, dans un recoin du canapé, dans un repli du divan, il trouvait un bouton de culotte qui n'était pas à lui, un poil de.., barbe oublié là depuis des années, il vitupérait le mariage, jetait l'anathème à l'argent, exaltait l'union libre et désintéressée. Aussi, après deux ou trois campagnes, sa copie se mit à atteindre des prix fabuleux. Toute la Critique fut d'accord, un jour, pour l'arbitrer, comme le plus grand ironiste, le plus parfait satirique des temps contemporains.

Quis cœluni terris non misceat et mare cœlo. Si fur displiceat Verri, homicida Miloni, etc..

Qui, dans son indignation, ne serait tenté de confondre ciel et terre, si Verres condamnait le brigand, et Milon Vhomicide ? si Clodius dénonçait les adultères ? Si Catilina accusait Céthégus, etc. ?.. Il n'y a que Ju vénal pour verser dans une ire aussi enfantine à propos de pareilles misères. C'est ce que pensa Georges Sirbacli en se restituant à Paris. On le vit acheter incontinent un hôtel avenue du Bois, acquérir une seigneurie en Seine-et-Marne, engorger ses antichambres d'une domesticité en culottes de panne et en boucles d'argent, instituer à l'égard de Son Anarchisme un protocole dont rougiraient les chefs d'État. Et, à la suite d'avantageux traités passés avec les gazettes et les gros éditeurs, il continua à basculer un dévoiement de proses d'un subversisme sous-jacent, que surexcitait, cette fois, le laxatif d'une verve ragaillardie, le ricin d'un enthousiasme qui n'a plus à craindre désormais d'être licencié par les directeurs de journaux, au

lendemain de quelque éclat. Puis, comme rimportance de ses comptes de dépôt dans les banques le mettait, pour la vie, à Tabri de toute mésaventure, et que, puissance sociale, il en imposait à son tour aux autres puissances sociales, et n'avait point ainsi à redouter les lois scélérafes,son courage ne connut point de bornes. Il se mit à charger à boulets rouges la couleuvrine du roman-pamphlet, la caronade de la pièce à thèse, préconisant la reprise indwiduelle et le meurtre politique, tirant sans défaillance, en pointeur inviolable, sur la Propriété, la Famille et le Capital, collaborant à ses moments perdus au Régicide, petite feuille qui vécut quelques mois, juste le temps de faire coffrer ses rédacteurs, et de les faire impliquer dans le fameux procès des Trente, hormis lui, naturellement.

L'argent va à l'argent, chacun sait ça, mais plus il est infâme, pkis il radie un magnétisme attractif qui aimante vers lui les filons monétaires en désar roi. L'or appelle l'or, comme le dépotoir les déjections éparses : c'est pourquoi, juste en ce moment, Georges Sirbach s'enrichit d'une hoirie nouvelle.

Un littérateur célèbre, qui, associé à son frère mort avant lui, avait exploité pendant vingt-cinq années une marque de fabriqvie cotée très haut à la Bourse du succès, venait de trépasser, à son tour. Les derniers jours de ce grand écrivain avaient été pénibles. Dès la disparition de son puîné, il avait commis une lourde faute : celle de s'acharner à vivre pour démontrer inconsidérément, mais de façon définitive, que ce n'était point lui qui détenait le talent de la rubrique commune. A partir de cette époque, en effet, nulle œuvre recevable n'avait succédé à la série des livres documentés élaborés en

commun. Et on avait vu le malheureux, désireux de faire figure malgré tout, s'acharner, sous prétexte de Mémoires, à colliger les notes de son blanchisseur, les ragots de son perruquier, les mots de sa ventouseuse, les puériles anecdotes qui avaient trait à son existence de vieux garçon solennisant les moindres événements de son privé, de sa vie de célibataire égotiste qui ne peut pas se résigner à n'être plus une vedette sensationnelle. Tombé dans le bric-à-brac et la frénésie du bibelot, il encombrait la presse de ses commentaires sur le xviii' siècle qu'il avait presque réussi à faire haïr, allant, dans son impuissance de raté enrichi, de l'exégèse de la Guimard, par exemple, à celle du Japonais Outamaro ; roulé d'ail leurs par tous les juifs de Paris qui tenaient emporium de curiosités. Couramment, on lui vendait, à des prix fabuleux, pour des BouUe ou des Riesener, tous les similis fabriqués rue Traversière ou rue Amelot. Il se ruinait pour acquérir des laques et des cloisonnés que le bazar de l'Hôtel-de-Ville entrepose d'habitude. C'était un alarmant échantillon du gendelettre célèbre retourné à l'enfance qui, à l'instar des catins périmées, ne peut pas consentir à s'effacer, à disparaître, et, la figure maquillée et rechampie, s'en vient faire la fenêtre, aux heures du soir, pour raccrocher encore le client, le lecteur, avec des grimaces séniles et les minauderies de ses fanons pendants.

Pendant dix années, chaque dimanche, il avait réuni dans son grenier d'Auteuil une basse-cour de littérateurs, qui picoraient autour de lui, avec des gloussements d'aise, les rogatons et les vieux détritus d'une conversation de fossile inane et prétentieux. Depuis longtemps déjà, il projetait de ne point décé-

LE SALON DE MADAME TRUPMOT liio

der sans s'être, au préalable, confectionné un trépas plein d'inattendu, qui longtemps encore — à défaut d'autre chose — assurerait à son nom la voluptueuse publicité. Connne bien vous pensez, il ne pouvait se dissoudre à l'instar d'un simple mortel ; il ne pouvait être récupéré par le néant sans tapage prolongé. Par testament, il décida donc la création d'une Académie . libre, dite Académie Goncoiirt, devant faire pièce aux Coupolards de l'Institut et perpétuer ainsi, à travers les âges, sa mémoire auguste de Gonfalonier littéraire. Pareil à une vieille lille asthmatique et onaniste qui, en mourant, laisse toute sa fortune à ses chats ou à ses serins favoris, il légua tout son avoir — soit 6.000 francs de rente pour chacun — à ceux qui avaient assisté sa vieillesse d'une oreille longanime et de caresses intéressées.

« Il restitua à la Nature la forme que celle-ci lui «avait prêtée», comme dit Bossuet, juste au moment où son œuvre allait être enfin glorieusement couronnée. Il avait, en effet, passé les trois dernières années de sa vie dans les cabinets de chalcographie, afin de doter ses futurs académiciens d'un costume qui leur assurerait le respect des foules et contrebalancerait celui des quarante vieillards de la Sainte Perinne des lettres. Ses légataires, on s'en doute, étaient décidés à accepter n'importe quel déguisement, n'importe quel chienlit, pour encaisser la monnaie. Longtemps, il hésita entre un bonnet de talapoin, des babouches à pointe recourbée, une robe de mandarin en soie violette adornée de dragons griffus, de flamants roses, ou de fleurs de lotus, et l'habit de cour du Régent. La question de l'épée l'angoissait aussi. Il mourut comme il venait de don-

lier enfin la préférence à la longue canne de jade des lettrés du Nippon sur la brette en verrouil du xviii^ siècle. Mais le Destin ne s'était pas trop acharné sur cet homme. Il avait eu le temps de fixer le protocole de réception des futurs récipiendaires !

Georges Sirbach fut naturellement un de ses élus. Et sur le champ, eu égard à cette conjoncture, la compassion de ce dernier pour la détresse humaine devint surprenante et démesurée. Douillettement embossé dans la citadelle imprenable de sa fortune, qui, malgré le succès de ses proses, sentait toujours le bidet mal essuyé et le périnée effervescent, coulant, lui, des jours exempts de deuil et de tristesse, cela dans un faste renouvelé des collecteurs d'impôts de l'ancien régime, il dénonça sans faiblir les puissants et les satisfaits à la vindicte des meurt-de-faim. Tout en détachant ses coupons et en signant Tordre d'expulsion de ses locataires impécunieux, il écrivit ceci, un jour de l'an dernier : Ah ! elle est bien trop lâche la misère pour oser brandir le poignard et secouer la torche sur la joie des heureux !

Il faut être impartial et ne rien celer de ce qui peut être à la décharge de ce Révolté. Georges Sirbach, contrairement à Truculor, avait réussi à inoculer à sa femme l'amour rédempteur de la vérité. Lors d'un procès célèbre, qui se déroula en août-septembre 1899, la conjointe, désireuse d'égaler son mari, accourut bellement à la rescousse de la civilisation en péril. Et tous les lecteurs d'un journal, Le Crépuscule, qui tirait alors à 100,000, purent savourer un article étançonné de son parafe, où elle exhortait les Dames de,, France à s'unir, dans un effort final, pour faire triompher le Droit et la Justice (i).

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