‹ Le salon de Madame TruphotChapitre 4 sur 8 · Voir la collection de ce journal à l'époque indiquée · texte numérisé non relu

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A la suite de cette tartine, les leçons de syntaxe furent très demandées dans le Marbeuf, les beuglants et parmi ces dames des Music-Halls. Nulle parmi les tilles galantes n'ignorait plus qu'avec des miches réuumérateurs, quelque sagacité dans l'élimination des amateurs contaminés — ce qui permettrait d'atteindre la cinquantaine — et surtout beaucoup d'acharnement à pratiquer l'entôlage pour amasser la forte dot, après s'être payé sur le tard, au sortir de la maison chaude, un petit homme dans la littérature, on pouvait espérer collaborer aux journaux répandus et apporter sa contribution à l'Ethique contemporaine.

C'est ainsi que se manifeste dans toute son ampleur la réconfortante équité, qu'à la moindre occasion, fait paraître notre Epoque. La République ayant pour toujours supprimé le pouvoir césarien, ces dames ont abdiqué l'espoir d'épouser un Empereur, comme la Beauharnais ou la Montijo, et de gouverner ainsi notre pays. Mais les mœurs eussent été sans excuse de leur interdire Thyménée avec les gens célèbres et de les empêcher de régenter, dans la mesure de leur savoir. Tinte lligence du public. On ne voit pas pourquoi le Dispensaire ou le Joubert n'épouserait pas dans les Académies, n'écrirait pas dans les gazettes, alors que Madame Adam, Mademoiselle Lucie Faure ou la princesse Mathilde, par exemple, tinrent boutique d'esprit et ont accaparé l'industrie spéciale qui consiste à muer en immortels des Costa de Beauregard, des Faguet ou autres Thureau-Dangin. Il serait par trop imprudent, on le conçoit, de décourager toute une caste, pleine de bon vouloir, qui contribue au lustre et à l'éclat de notre patrie, maintient hors de pair, dans le monde entier, la réputation

de nos lupanars, et fait accourir les étrangers, bien plus que si Descartes, Pascal, Auguste Comte et Renan, ressuscites à point pour embêter M. Izoulet, se donnaient la répartie, en public, au Café Napolitain. Qu'on ne nous oppose pas qu'il est malséant et incivil de contrister les filles publiques retirées des affaires après fortune faite, pour la raison, qu'en somme, ce sont des femmes. Nous nous faisons gloire, tant est grande notre aberration, de ne point déférer à la morale sociale quand elle promulgue qu'un homme qui se vend peut conférer l'honneur à la femme qui Tacheté. Ah ! s'il s'agissait d'une pauvre et lamentable pierreuse delà rue, certes il faudrait trouver des mots qui seraient plus doux que des caresses de mère, des vocables qui seraient un opium, un baume, un dictame de réconfort, pour panser les blessures que la Vie et la Société ont faites à cette douloureuse. Mais que dire de la catin enrichie qui, toute sa jeunesse, besogna, se troussa, encaissa la semence des snobs, mit son sexe à l'encan, pour fréquenter les Caisses d'Epargne et, une fois l'âge mûr, rentrer dans le giron des classes respectées! Pour celle-là, il faudrait inventer des flagellations de feu, des knouts dont les lanières seraient des éclairs déchaînés, un bûcher fait de bouse de vache d'où sa graisse immonde, sous la flamme justicière, ruissellerait sans que jamais la mort secourable put mettre fin à son agonie. Oui, la carrière de l'Hétaïre est belle, quand fille du peuple, chair à salacité, elle sème autour d'elle, pour venger sa classe, et le deuil et la ruine et la folie et la mort ; quand, insatiable et farouche, dans une révolte superbe, elle broie les riches pour venger les siens asservis. Et si les plèbes étaient intelligentes, elles ne procréeraient

(les tilles que dans le but unique de lavager avec elles, comme avec des brûlots, la Société qui les écrase. Mais l'autre, Tautre prostituée, qui, soumise, entasse les proies et les rapines, thésaurise et vend Tamour à faux poids pour, plus tard, acquérir de la considération, ébaubir son époque du reluisant de rhomme qu elle s'est payé ! Dans quel lointain continent d'immondices faudrait-il l'enfouir vive, celle-là, afin que sa puanteur ne vint pas asphyxier les gens propres I...

Gomme l'histoire des délectables jours que nous vivons est tissée d'une trame subtile d'événements paradoxaux, une réconciliation touchante venait d'épuiser d'un seul coup le stock d'attendrissement que détenaient encore le boulevard et le monde des lettres. Georges Sirbach faisait sa paix avec Abraham Méderheyer, juif jusque-là sans précédent dans Tinfamie et la putridité. Ce tenancier de journal mondain, commensal et usurier de la plus haute aristocratie française, ne pouvait ctre comparé qu'à ce pou de bois qui s'accroche par grappes aux oreilles des chiens, au tlquet dont parle Toussenel, à qui la nature a refusé un orifice anal et qu'elle condamne à s'engraisser, à se gonfler de ses propres excréments jusqu'à ce quil en crève. A Rennes, toujours en août 1899, l'auteur du Labyrinthe des tortures avait flanqué une torgnole célèbre à ce copronyme de Ghetto, à cet insecte scatophage, qui, en son papier, butinait, comme du bran, la mentalité de V Armoriai, En l'heure présente, Abraham Méderheyer avait récupéré les bonnes grâces de Georges Sirbach en promettant, sans doute, de présenter Madame à la duchesse d'Uzès et de lui faciliter l'accès de quelques salons où régnaient les bonnes

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façons et non plus la sous-maltresse» Et Fauteur du Golgotha, sollicité par l'éditeur d'un illustré, d'un pamphlet hebdomadaire, de placer le juif dans une galerie de Têtes de Turcs, qui devait paraître prochainement sous sa signature, s'y était énergiquement refusé, en poussant des glapissements d'effroi. Même, il avait proposé de résilier la commande, plutôt que de verser dans un aussi effroyable sacrilège.

Avant d'entrer dans le journalisme, Méderheyer avait tenu la comptabilité des coucheries chez une catin du second Empire, nettoyant les démêloirs, épongeant le petit meuble, déjouant à l'avance, par l'acuité de son odorat, les entreprises des clients gratinés de calomel ou voués à l'iodure, cirant les bottines et aidant les vieux messieurs à se mettre au lit. Il se portait garant auprès des amateurs que sa patronne était sans gonocoques, Abraham et le prosifère se rejoignaient donc sur le tard de la vie, dans une conjonction touchante, après des dissensions et des pugilats qui ne pouvaient, dorénavant, qu'exagérer la saveur de l'amitié finale. L'un avait débuté comme secrétaire ; l'autre finissait comme mar,.. i.

Quelques individus doués de longévité indiscrète, desmacrobes persévérants qu'on rencontrait encore, de cinq à sept sur l'asphalte, s'autorisaient au passage de chacun d'eux à d'affligeantes remarques.

— Abraham faisait les poches quand on était couché ; ses doigts crochus déchiraient toutes les doublures, proférait l'un,

— Georges a une bien belle pelisse, aujourd'hui ; c'est la mienne. Madame, jadis, me l'a fait laisser en gage, un matin de 69, que je n'avais pas la coupure

de 25 louis pour le dessous du chandelier, ajoutait l'autre.

Chose surprenante, la Morale éternelle, la Loi inllexihle qui ordonnance la conscience des justes, l'infrangible apanage de la dignité humaine, que cet homme avait bafoués, tiraient de lui une implacable vengeance. Dans ses œuvres, les lamentations du supplicié qu'il était, malgré sa fortune, s'orchestraient sourdement. Le Rut dont il s'était enrichi lui avait déclaré une vendetta farouche, et on en pouvait démêler à travers ses livres toutes les cérébrales péripéties. La lancination continuelle des souvenirs infâmes, l'impuissante furie contre le passé, avaient implanté dans son esprit d'analyste l'aiguillon rougi et barbelé d'une endémique constupration. Il avait dédié trois cents pages à la folie furieuse de la chair, entonné pendant tout un volume le Magnificat du Sadisme et, dans chacun de ses romans, il y avait un viol, le déchirement lamentable d'une enfant par un vieillard forcené. Sa littérature traduisait sa perpétuelle hypnose : il avait, par contraste, la hantise de la virginité, des vierges sur lesquelles, par rage, sans doute, il faisait s'acharner les démoniaques lubriques sortis de son imagination. Et une douleur terrible issait de ces pages, ruisselait de ces immondes amours : tout le martyre d'un être qui ne peut pas effacer ce qui est, toute l'angoisse d'un homme, à qui le Sexe, monstrueusement symbolisé, dans le tête-à-tête coutumier, offre et dérobe en même temps son mystère, la torture d'un malheureux usant ses ongles sur le sphynx de granit, ayant besoin de tout savoir pour se racheter devant soimême, pour se trouver une excuse ou une joie peut

être, et qui, avec des désespoirs et des râles, s'acharne à faire l'impossible clinique de la Volupté!

On aurait pu Tignorer et laisser à la carapace d'opprobre qui Tétreint et rétouffe lentement le soin d'en faire justice si Ton ne s'était rappelé à temps qu'il souillait des idées nobles et leur faisait perdre peu à peu, en combattant pour elles, le pouvoir qu'elles gardent encore sur quelques âmes ingénues. Qu'il détaille les prouesses immuablement imbéciles et nous initie aux délectations cutanées des antropopithèques, des amants contemporains, en mal d'amour ; qu'il fasse panteler l'adultère sur le divan d'analyse de Paul Bouget ; qu'il nous conte, s'il le veut, les sursauts, et nous montre les écumes de la viande bourgeoise travaillée par la fringale du Pouvoir ou des fornications ; mais qu'il ne touche pas aux saintes formules de Pitié et de Réparation sociale. Nul n'a le droit de parler à la foule d'Équité et de Justice, si son pelage n'est pas d'une hermine impolluée. Le Ghabanaisn'a pas le droit de nous dire qu'il sait où se trouve la Vérité. Il faut trancher net, au bord de l'autel, d'un glaive sans miséricorde, la main breneuse de l'officiant putride qui prétend s'emparer du hanap, du calice miraculeux, où gît la liqueur de miséricorde, capable de délier, peut-être, le cœur des hommes du mensonge, de la férocité et de l'égoïsme. La première œuvre qui s'impose, avant la mise en route vers la Civilisation supérieure, consiste à arracher aux épaules des drôles, des rufians, des fourbes et des ophidiens à face humaine, les paillons fallacieux sous lesquels ils se plaisent à parader. Le seul labeur qui ne saurait être différé commande de les jeter à bas de leurs tréteaux, après

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leur avoir, au préalable, cassé les dents pour les marquer à jamais. Et la lumière ne sera réellement douce et consolante que lorsque les excrémentiels ne pourront plus la contaminer, lorsqu'il sera interdit aux putois de diriger le combat des lions, lorsqu'il sera interdit aux alligators de sortir de la vase pour pleurer sur le destin des hommes, lorsqu'il sera interdit aux garçons de prostibule d'étancher de leur tablier visqueux le sang qui rougit les flancs magnanimes de Prométhée !

Souvenez- vous. Ce n'est pas une brute obtuse, ce n'est pas un nationaliste, ce n'est pas un être à l'entendement de bivalve, qui jamais n'a pu prendre conscience des pensers sereins, des étoiles magiques, plafonnant de leurs gemmes la mentalité humaine, que l'on évoque ici. C'est au contraire un écrivain compréhensif, qui savait ce qu'était l'honneur, puisqu'il signa jadis un article retentissant où il accusait les cabots de déshonorer IsiYie, de déshonorer la passion, de déshonorer la mort.

Aussi, quand cet homme là parle de Mélancolie, de Désespérance et de Pessimisme, trois des plus nobles choses qu'il y ait sous le soleil, cela parait aussi effroyablement douloureux et sacrilège que si l'on pouvait voir Flamidien s'emparer delà Simarre de Château-Thierry pour rendre la justice ; que si Ion apprenait tout à coup que l'Arétin s'est introduit insidieusement dans le pourpoint de Roméo, et chante l'amour à saplace sous le balcon de Juliette!...

Cyrille Esghourde était venu, en courant, quelques minutes après sa rencontre avec Georges Sirbach, informer la Truphot qu'il ne redescendrait pas avec elle à Bagnères-de-Luchon. Le cher maître condescendait à le tolérer en sa présence; il l'avait même

invité à dîner. Et il énonça la chose d'une voix chevrotante d'émotion^ avec un redressement orgueilleux de son profil busqué. Médéric Boutorgne sentit son âme distiller un fiel noir à la pensée que lui, un écrivain et un artiste aussi, ne bénéficiait pas de la même faveur, et que Fauteur du Golgotha n'avait même pas daigné le remarquer. Une pensée néanmoins le consola. Après tout, il n'était pas à proprement parler ce qu'on pouvait appeler un confrère, puisqu'il n'avait point encore réalisé la veuve. Quand ce serait fait, quand, à son tour, il aurait un hôtel et un nombreux domestique, Georges Sirbach ne lui marquerait plus un pareil dédain. Qui l'empêcherait, d'ailleurs, de surenchérir sur lui et de l'extraordiner, s'il le voulait, par la virulence de ses théories libertaires? Si le journal qu'il était daiis l'intention de fonder ne réussissait pas dans la réaction, après quelques transitions savantes, il en ferait, au bout d'un an ou deux, une feuille subversive. Une fois qu'il aurait été décoré, rien ne le retiendrait plus ; il lui serait loisible de s'installer anarchiste et de jouer de mauvais tours au gouvernemenh Cela serait d'ailleurs sans danger, puisqu'à l'instar de Georges Sirbach il aurait accédé au million.

La vieille femme, quand Cyrille Esghourde eût tourné les talons, trouva la chose un peu mufle.

— Nous plaquer comme ça!

— Ce garçon-là ne saura jamais ce qu'on doit aux femmes; il faut en prendre son parti, expliqua Boutorgne, d'une voix réprobatrice. Et il proposa, en manière de conclusion, de rejoindre le guide et les mulets pour redescendre immédiatement.

La Truphot, pourtant, depuis quelques minutes, donnait des signes évidents d'effervescence. La vue

de l'ex-satyriaque, le sacrifice de la sœur, cette histoire, ces événements, où la chair exaspérée tenait le premier rôle, la raclaient, la ruminaient intérieurement. Ses joues llamhaicnt maintenant à ces souvenirs sous une poussée d'incarnat; ses mèches grises, humides de la transsudation de son front, s'envolaient sous le tic de sa tète agitée par saccades nerveuses. Sa figure se plissait en myriades de petites rides, tel un ris de veau. Mais ce jour-là, le ferment qui la galvanisait toujours à la moindre occasion et ne devait s'éteindre qu'avec elle, l'avait mise en un tel désarroi, que sa plate laideur coutumière se haussait presque au tragique de la furie qui n'est pas sans beauté. Positivement, avec son torse maigre, ses bras trépides de longs frissons qu'elle n'arrivait point à maîtriser, ses prunelles cerclées de fauve, ses épaules inquiètes et sursautantes, qui semblaient vouloir d'elles-mêmes rajuster une invisible nébride, elle ressemblait à quelque vieille ménade qui va se déchaîner. La fureur utérine était manifeste. Et ce fut Siemans qu'elle choisit, comme Agave choisit Penthée, pour le déchirer sans doute. Stupéfait, Médéric Boutorgne les regarda filer sur l'auberge — sous le ridicule prétexte à lui donné d'y rechercher un porte-cartes égaré durant le cours du déjeuner.

Resté seul, le gendelettre se sentit envahi par le découragement. D'amères pensées investirent son esprit, et il en scanda le deuil, les yeux vides et les tempes bourdonnantes, en frappant de son alpenstock les cailloux du chemin poudreux. Sa défaite était consommée. En cet instant encore, c'était le Belge que la veuve choisissait, c'était la brute qu'elle réquisitionnait en dédaignant la littérature repré-

sentée par sa personne. Entre un garçon boucher sentant le sang frais, et Spinoza, les doigts humides encore de Tencre qui traça VEthique, la Femme n'hésitera pas ; elle choisira la brute : car le génie est sans emploi dans l'alcôve, se dit Boutorgne. Mais ce postulat n'arriva point à le consoler. Tous ses efforts précédents étaient perdus ; tous les engrais avalés, tous les baisers vomiques, son duel même, ne comptaient pas au regard de l'ingrate Truphot. Il s'était dépensé en pure perte ; elle ne l'épouserait jamais. Et lui, un homme de talent, devrait crever de faim dans son âge mûr, et n'aurait même pas la chance qu'avait eue ce Sirbach de lever un traversin rembourré de billets bleus. Pourtant il ne voulait pas perdre la partie sans avoir lutté désespérément. Nietzsche démontrait qu'on pouvait faire des miracles avec la volonté. Eh bien, s'il le fallait, dans sa lutte contre Siemans, il serait le Surhomme qui ne recule devant rien. Une intelligence dressée aux meilleures méthodes, comme la sienne, ne devait jamais se courber sous l'autocratisme des faits. Son imagination susciterait des circonstances qui retourneraient l'état d'âme de la Truphot. On allait bien voir qui allait l'emporter de la destinée imbécile ou du Vouloir humain.

Et Médéric Boutorgne, dans un grand coup de son bâton ferré qui fit décrire à un caillou inoffensif une trajectoire d'au moins vingt mètres, se confirma à lui-même cette détermination irrémédiable : éliminer le Belge coûte que coûte et s'il ne pouvait y réussir, se venger impitoyablement.

C'était le seizième jour qu'ils passaient tous trois dans la petite villa isolée de la rueduMont-Yentoux. Cyrille Esghourde était parti, s'expédiant en Espaiçne dès le lendemain même de l'excursion, sans être venu les voir, après leur avoir fait seulement porter quelques mots d'excuses par le chasseur du café de la Bidassoa. La maison ne comportait qu'un rez-de chaussée assez élevé et unpremier étage mansardé, de deux pièces seulement, dont une servait à la bonne. Cette servante était très drôle. Sa conversation, où fracassait un effroyable accent du Béarn, se composait uniquement de sentencieux aphorismes sur la cherté des légumes, l'impolitesse du garçon boucher et de reniflements... Ses fosses nasales, obturées, lui commandaient, à chaque minute, de placer son index sur sa narine gauche, et de faire entendre ainsi le cri du canard inquiet de sa lignée. La bâtisse s'enclavait dans un jardinet rechigné et poudreux qu'un autochtone, salarié par le propriétaire, venait, une fois par semaine, molester d'un râteau pessimiste et, au travers duquel, sans aucun résultat appréciable, d'ailleurs, il promenait un fallacieux arrosoir. Les boniments, la conversation des bourgeois qui, chaque année, louaient cet endroit, devaient avoir découragé toute tentative honnête de la végétation. Les roses de juin et les glaïeuls

ingénus s'entêtaient à ne point éclore et, seuls, deux ou trois buissons hispides témoignaient d'un bon vouloir tenace qui leur faisait s'agripper au passage, de toutes leurs épines, aux vêtements des hôtes ou des fournisseurs. Trois chambres à coucher, en arrière de la salle à manger et d'un salon exigu, s'ouvraient sur le corridor pénombral du rez-dechaussée, qui desservait également, tout au fond, la cuisine et le petit retiro placé là à point, semblait-il, par une trouvaille de l'architecte, pour condimenter les odeurs culinaires de ses remugles sournois

La Truphot et Siemans faisaient chambre à part, tout au moins en apparence. Accompagnée de ce dernier, la vieille femme filait ponctuellement, cliaque matin, dès dix heures, à l'Établissement thermal pour y confier sa gorge aux appareils de fumigation ayant assumé la curatelle de la vétusté, du découragement et des végétations insolites, qui se permettent de ravager sans aucun respect le larynx des gens à leur aise, le larynx qui leur a été concédé par la nature pour proférer, leur vie durant, le pkis de sottises possible. Elle en revenait vers midi pour déjeuner et repartir ensuite avec le Belge qui ne la quittait plus. La plupart du temps, Boutorgne restait seul, vaquait l'après-midi à travers la ville, désorienté et mélancolique. On ne l'invitait pas à faire de compagnie la moindre promenade. La Truphot paraissait même tenter tout le possible pour qu'il prît congé et filât sur Paris, de sa propre inspiration. Siemans qui, jusque-là avait montré un beau désintéressement et un parfait dédain de toutes ses tentatives de main-mise sur sa maîtresse sexagénaire, avait-il compris qu'à la longue il finirait peut-être

par devenir (lan^ereux ? Ou bien la veuve avail-elle confessé que le gendelettre lui avait proposé, à Suresnes, de Tenlever pour aller vivre, tous deux, en Grèce, et s'y marier en justes noces ? Toujours est-il que Siemans braquait parfois sur Boutorgne un reg^ard où celui-ci pouvait démêler déjà la volonté manifeste de procéder à son évacuation, dès la première circonstance profitable. Et le prosifère acharné sur Balzac, rué sur Beyle, ne trouvait toujours pas l'expédient pratique, la talentueuse machination, qui le débarrasserait de son rival. A l'heure actuelle, il feuilletait les bas feuilletonistes, les Montépin, les Jules Mary, les Decourcelle, les Malot. Si ceux-là ne donnaient rien, il compulserait Paul Bourget en désespoir de cause. Mais ce dernier ne s'occupait que des gens distingués, ne fournissait que le traquenard de salon. L'humanité ne commençait pour lui qu'aux personnes qui ont centpairesde bottines, comme Gazais. Penché sur les bidets armoriés, il révélait au public, avec des cris d'admiration, ce que la semence des gens du monde contient de principes supérieurs. Et puis, il exprimait en langage suisse des pensées de chef de rayon. G'était à croire qu'il faisait fabriquer ses romans chez Dufayel. Il était donc déraisonnable d'espérer qu'il eût entrevu comme possible l'existence d'une femme aussi démunie de particule que Madame Truphot, d'un homme comme lui qui s'habillait à la Belle Jardinière, se chaussait chez Raoul et pratiquait le rutianisme autre part que dans les salons du faubourg ou les pince-choses de l'île de Puteaux. Seuls, les romanciers populaires lui seraient secourables, évidemment. Il y retournerait, les lirait ligne par ligne. Diable ! il allait oublier (ieorges Ohnet, le plus

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fécond d'entre tous, celui dont les monceaux de volumes représentent dans la librairie contemporaine quelque chose comme la Cordillère de la sottise.

Il irait au plus tôt requérir à la bibliothèque municipale quelques-unes des Batailles de la vie. Puis il réquisitionnerait V Arriviste, de Champsaur et Sébastien Gouvès, de Léon Daudet, ce morphinomane qui n'hésite pas à traîner dans les sentines du nationalisme le nom de son père, Fauteur de Tartarin. Qui sait, parmi les plus imbéciles on trouve quelquefois l'embryon d'une idée qui devient géniale dès qu'elle a été cultivée et mûrie dans la serre chaude d'un esprit averti, comme le sien, par exemple? Il n'y avait du reste plus à hésiter. Chaque soir, en effet, il demandait ostensiblement deux lampes à la petite servante renifleuse qui composait à elle seule tout le domestique, ; il ne manquait pas de faire savoir à la vieille qu'il se sentait dans une veine de travail extraordinaire, et que, bientôt, le manuscrit destiné à être signé par elle et lui serait presque charpenté. Eh bien ! Madame Truphot ne bronchait pas ; Madame Truphot ne manifestait aucun enthousiasme. Elle se contentait de hocher la tête plusieurs fois, d'un air maintenant détaché. Il avait eu beau faire donner les réserves, sortir de sa malle et lui exhiber une liasse de papiers de famille démontrant qu'il pourrait relever, quand il le voudrait, son marquisat créole, elle ne paraissait plus s'exciter sur la possibilité de s'administrer une particule, un génitif, dans un hyménée légitime. Que faire ? que faire alors si son imagination ou les inventions des romanciers glorieux ne lui fournissaient pas la pratique péripétie qui le débarrasserait du Belge? Il ne

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pouvait pourtaiiL pas, dans une excursion de montagne, le précipiter d'un coup de tète dans une crevasse. Son tempérament de civilisé et sa nature d'artiste protestaient d'avance contre la vulgaire brutalité d'une pareille détermination.

Un matin, comme il sortait de sa chambre, les paupières violacées d'insonnnie, Siemans, solennel et componctueux, l'arrêta par le bras. Il avait une allure inquiétante, un air de gravité insoupçonnable jusquelà en ce lourdaud empêtré. Et le gendelettre, un instant, redouta un discours de diplomate qui, aA^ec mille et une précautions ou circonlocutions, avise un con- Trèreque ses lettres de rappel sont sur le point d'être signées. Mais l'amant de la ïruphot, sans doute, ne se sentit point à la hauteur d'une telle tactique ; il dédaigna tout prolégomène et tout déploiement oratoire pour ne garder seulement que la gourme du plénipotentiaire et dire à l'autre:

— Mon pauvre ami, nous partons à Pau dans liuit jours et nous ne pouvons pas t'emmener. Madame Truphot demande ce qui te serait nécessaire pour gagner Paris.

Atterré par ce coup du sort qui, l)ienqu'ils'y attendît un peu, tombait sur son crâne comme la masse d'un bélier tombe sur un pilotis, Boutorgne trépida un instant sur ses courtes jambes pendant que des tlammèches de toutes couleurs dansaient devant ses yeux vagues.

Néanmoins, avec crànerie,il vint se planter devant le Belge,

— Alors c'est toi qui me chasses? questionna t il, sa poitrine en côte de melon gonflée d'une humeur belliqueuse.

Siemans roulait un œil commisérateur, que gênait

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dans les coins un petit diapliragme de chassie matinale, et il évaluait Boutorgne en promenant avec insistance sur sa chétive personne un regard en zigzag, qui supputait un à un tous les ridicules plastiques du malheureux matulii.

— Non, mon vieux, mais Madame Truphot a reçu des lettres anonymes, dans lesquelles ton rôle se trouve commenté sans bienveillance, et il ne faut pas que sa respectabilité, à laquelle elle tient par dessus tout, tu le conçois, puisse en souffrir.

— Tu mens ! Tu mens ! s'enrageait Boutorgne, devant la vision de toute sa carrière brisée.

Le Belge sans doute eutpitié.Des sympathies confraternelles l'envahirent. Peut-être aussi, superstitieux, eut-il peur que trop de sécheresse d'àme indisposât plus tard et, à son tour, le Destin en sa faveur.

Il rétorqua :

— Non, je ne mens pas ; c'est en copain que jeté parle ; il n'y a rien à faire pour toi ici. Tu peux encore te créer une situation par ailleurs. N'use pas tes forces contre l'impossible...

Alors, remis d'aplomb en toute sa suffisance ; se carrant à nouveau dans son égoïsme et la bonne opinion qu'il avait de soi, il se sourit béatement, se donna, pour ravaler son interlocuteur, deux grands coups de poing sur le thorax qui résonna comme du métal.

Le prosifère, comprenant que la prolongation de ce débat serait oiseuse, regagna sa chambre d'un pas aussi solennel que celui de Napoléon après son abdication, à Fontainebleau. Seulement, supérieur à l'autre, il n'entailla aucun guéridon d'un canif rageup.

Il murmura :

Lli SALON DE MADAME TRUPHOT 'MVA

— C'est bien, je m'en irai dans quatre joui s : le temps d'attendre mon courrier.

Mais le Belji^e sentit ses brutalités naturelles prédominer. Il redevint féroce, n'ayant pas la victoire élégante ; voltant lui aussi, de loin, il jeta avec cynisme, sans se retourner :

— Tu as raison, car ferais-tu un chef-d'œuvre ; serais-tu un jour et tout ensemble Baudelaire et Verlaine, Balzac et Flaubert, tous les types dont tu nous rases, que tu pourrais encore te bomber...

Iî]t il éclata d'un gros rire. Une minute après on entendit l'ocarina qui donnait l'envol à Petite brunette aux yeux doux.

Rentré dans sa chambre, Médéric Boutorgne envoya rebondir, d'une bourrade, jusqu'aux rideaux de la fenêtre, où elle s'accrocha en miaulant désespérément, la chatte de Cyrille Esghourde,la malheureuse Aphrodite, qui le hantait de préférence aux autres, et était venue se frotter à ses jambes. Puis il se jeta sur son lit, la joue appuyée à son coude, médita farouchement en une pose romantique de héros terrassé par le sort, besogna du plus aigu de son esprit à trouver enfin le moyen de salut tant cherché. Et la chatte, rassurée par son silence et son immobilité, peu à peu s'enhardissait. Dans le clair obscur de la pièce, avec son dos violàtre et chantourné, sa queue éployée en forme de guivre de blason, elle escalada le dos d'un fauteuil qu'elle écussonna, héraldisa, de sa ligne inquiétante, quasi-fan tômale, éclairée par les deux topazes en flammes de ses yeux.

Supprimer Siemans, oui, l'assassiner par un moyen génial et qui n'éveillerait point le soupçon, c'est à peu près ma seule ressource, pensait froidement Boutorgne qui, malgré les apparences, ne

s'avouait pas complètement vaincu. Tout, tout, plutôt que de réapparaître au Napolitain sans faste et sans jçloire, comme par le passé. Faire un beau livre n'était rien, l'emporter de haute lutte sur la vie contraire, voilà où résidait le talent. Et il ne voulait pas, lui, qui était destiné plus tard à de grandes œuvres, se charger l'âme du poids de la déroute ; il ne voulait pas consentir à la castration morale du vaincu. Parmi tous les procédés de meurtre sournois et sans danger que la littérature avait inventés, il était prêt à choisir le plus décisif. Mais auquel donner la préférence ? Son imagination surexcitée évoqua d'abord les crimes fabuleux de l'Asie, le lacet de soie, le venin de trigonocéphale injecté dans la veine jugulaire pendant le sommeil, l'épingle d'or rapidement insérée dans le cervelet. Puis ce furent les thyrses de Bacchantes, les poisons de Locuste, l'aspic de Cléopâtre, la coupe de Médée, l'étouffement sous des pétales de roses découvert par Héliogabale, les breuvages de la Brinvilliers , qui tous manquaient d'à-propos. Il n'était point un dynaste oriental, un chef de Janissaires séditieux, ou un prétendant de souche royale; en tout cas il se trouvait par trop démuni d'esclaves noirs pour œuvrer selon le mode asiatique. Restait l'assassinat plus moderne, l'empoisonnement par certains alcaloïdes qui ne laissent aucune trace, mais il était dénué de connaissances en toxicologie, et le dangereux de TafTaire était, en l'occurrence, le pharmacien toujours délateur. Alors quoi? Qu'avait-il à sa disposition pour en finir? Il avait lebouillon de culture du tétanos, de la typhoïde, de la diphtérie, versé à pleines cuil lerées dans le potage comme l'avait enseigné M. Eliphas de Béotlius, le soir du dîner, chez la Truphot. Oui, mais les flacons de coli-bacilles, de septoco-

ques, ne couraient pas les rues. On n'en trouvait chez nul épicier. Il aurait fallu être avantagé d'un ami dans un institut séro-tliérapeutique et lui avoir, au préalable, filouté la précieuse fiole. Il n'était pas dans ce cas. Bigre !... quelque chose de rudement Tort était la mouche charbonneuse, gorgée de pus cadavérique, insinuée dans la chambre à coucher. Le charbon donnait-il toujours la mort? Où trouver la mouche à tarière empoisonnée ? Pourquoi ne pas injecter à Siemans, dans son sommeil, à l'aide d'une Fravaz, quelques ptomaïnes puisées dans la charogne d'un animal putréfié? Oui, mais si le Belge se réveillait?

Aucune de ces solutions ne satisfaisait complètement Boutorgne. Et pour la première fois de sa vie, il commença à douter de son esprit inventif.

Sur les quatre heures de l'après-midi, le gendelettre, qui avait déjeuné en ville, promenait dans l'allée d'Ktigny son front couturé des rides de la préoccupation, raviné par la scarifiante idée fixe. Il n'avait pas encore trouvé le mode d'assassinat inusité avec lequel il pourrait perpétrer l'acte en tout repos, sans avoir à redouter jamais le juge d'instruction ou la fâcheuse Cour d'Assises. Malgré tous ses efforts, sa cérébration avait été sans résultats, et il en était venu à s'avouer à soi-même que, puisqu'il était resté ainsi à court de toute invention, ce continent de Tactivité humaine qu'on nomme la littérature dramatique lui serait fermé à tout jamais.

Sous la feuillée épaisse, sous la voûte continue des frondaisons de la célèbre promenade, la foule était dense. Tous les kakatoès, tous les busards, toutes les orfraies, tous les tiercelets et toutes les perruches des perchoirs civilisés ou de la forêt de Bondy bour-

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geoise, réconciliés dans la même parade de sottise, jacassaient, lissaient leurs plumes, ou se frôlaient avec amour sous les ombrages conciliants, à l'heure que préconise le bon ton. Cette humanité déambulante n'était plus que sourires ; les différents individus qui la composaient, ayant chacun avantagé leur plastique du rehaut et des vètures qui étaient pour la mettre en valeur et pour investir le prochain de sexe adverse du désir d'y goûter, donnaient libre cours à leur sociabilité. Des gens se présentaient les uns aux autres, en émettant, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, les banalités émétiques qui, pour les personnes bien élevées, servent à traduire^ par avance, la joie qu'ils éprouveront désormais à commercer. Les grimaces congruentes à la bonne société se multipliaient pour mieux masquer l'intention profonde qu'avaient tous ces bimanes de se flibuster réciproquement leur femme, leurs maîtresses, ou leurs capitaux, avec toute l'hypocrisie et la cautèle de rigueur. Les beautés du boulevard, les catins érectionnantes, ayant transporté leur retape en Pyrénées, circulaient sous des harnais fracassants, empierrées de joyaux, malgré le plein soleil, et laissaient derrière elles une rumeur d'exclamations admiratives et un sillage de mâles en pâmoison. D'aucunes, ayant réussi à appâter de leurs charmes quelque crétin évidemment pécunieux, se hâtaient vers les petits o-ig-otoirs qu'elles s'étaient ménagés dans les hôtels somptueux ourlant la voie de leurs façades pontifiantes et niaises. A la table d'hôte Sacarron, à travers les baies large-ouvertes, on pouvait apercevoir le geste obscène de Jean Lorrain mangeant des bananes, car il dînait là tous les soirs à cinq heures. Près de lui, un officier de la Légion d'honneur,

LE SALON DE MADAME TIU FllOT »{()7

un bourgeois autophage, dévorait une tète de veau. D'autres drôlesses, que Je sort n'avait pas encore favorisées, impriuiaient à leur croupe une saltation cadencée et s'elïbrçaient, en frôlant les hommes, de les allumer au pyrophore de leurs hanches redondantes. Et beaucoup parmi les conjointes Icgitiuies, ((u'escortait un mari découragé, un mari dont le tripot de l'endroit ou l'hiver dispendieux de Paris avait anémié le revenu ou saccagé la matérielle, travaillaient à rendre leurs prunelles fascinatrices, besognaient pour déterminer l'éréthisme dans leur voisinage, et lever, elles aussi, Tamant qui apaiserait les créanciers et sauverait les meubles de l'Hôtel des ventes.

Boutorgne, dans le désarroi de son esprit, et affreusement seul parmi cette foule, considérait stupidement depuis une minute, le respectable Mont Ventoux, au front chenu, au chef enneigé, qui trônait, patriarcal et majestueux, parmi le clan des pics de sa tribu. Mais les yeux du gendelettre se trouvèrent arrachés à la contemplation de ce furoncle géant par une légère bousculade dont il fut l'objet. Un lot de rastas émanés des Tropiques, au teint iodé, au complet polychrome, circonscrits par le feu des gemmes dont leur plastron, leur cravate et leurs manchettes étaient iml)riqués, venaient de le dépasser. Instinctivement, en homme qui connaît la vie, Boutorgne mit la main à ses goussets : sa montre de nickel et la monnaie dont il était détenteur n'avaient point déserté sa personne. Bassuré, il allait reporter ses prunelles sur l'impassible Mont Ventoux, afin de le bien implanter dans son esprit et de pouvoir en tirer, si besoin était, une prose subséquente, quand, tout à coup, il tressaiUit. Les gentlemen de Montevideo ou de Caracas, en débarrassant sa perspective immé-

diate, venaient de lui démasquer un spectacle inattendu, une scène quasi-symbolique et représentative à elle seule de presque tout l'ordre social. La Truphot était devant lui, assise à dix pas, sur un pliant, el un vieux Monsieur, grand, très grand, qui éployait le chasse-mouches d'une longue barbe blanche, au proboscide démesuré plongeant presque jusqu'au faux-col, un vieux monsieur vêtu d'un suit gris clair, que Boutorgne reconnut immédiatement pour être le roi des Welches, se dirigeait vers elle, accompagné d'un jeune homme mince et blond, son aide de camp sans doute.

En deux bonds, le gendelettre fut à portée, dissimulé derrière le tronc rugueux d'un gros platane.

La vieille, à la vue du roi, s'était levée toute droite, la face cramoisie d'émotionjoyeuse. Les mains à plat sur la jupe, elle esquissait, dans sa gaucherie ridicule, de successives et irréfrénables révérences, qui faisaient plonger son buste maigre et donnaient l'essor aux tire-bouchons de ses frisettes grises. Les efforts manifestes qu'elle faisait pour proférer des paroles d'accueil, pour émettre des propos de servihté attendrie, n'aboutissaient qu'à lui faire propulser de petits cris inarticulés. Siemans, près d'elle, les joues envahies, lui aussi, d'une pampination véhémente, ne savait plus où mettre ses mains, et les fourrait alternativement dans ses poches ou l'entournure d'un gilet, privé d'élégance, probablement conditionné aux Cent mille paletots de M. Jaurès. Un moment, son trouble fut si grand qu'il tira par contenance un étui à cigarettes de la poche de son veston, l'ouvrit, parut hésiter à en offrir une au monarque plein d'aménité qui lui souriait avec bienveillance, puis, finalement, n'osa pas et se con-

l.E SALON DE MADAME THUPHOT IW.)

tenta, avec sa ^ràce coiitiimière d'hippopotame atteint de cor au pied, de faire tomber sa chaise sur les jambes de l'homme coiu^onné. Le roi, sans déroger aucunement à sa parfaite et condescendante urbanité, la ramassa d'un preste sans aigreur.

— Votre santé s'améliore-t-elle, Madame ? Vous me verriez fort heureux d'apprendre que les eaux vous sont secourables....

La Truphot éperdue, bafouillait des Votre Altesse..., des Majesté..., dont la plupart, d'ailleurs, n'arrivaient pas à se libérer de sa salivation intempestive. Une minute, au paroxysme de l'émotion, elle alla jusqu'à l'appeler successivement : Mon Roi!... Noble Prince!... Grand Sirel...

Le Constitutionnel welche souriait toujours. Mais désireux sans doute d'abréger les affres respectueuses de la vieille femme, il tendit la main à Siemans, la secoua par deux fois, en lui disant pour prendre congé.

— J'espère, mon cher compatriote, que vous emporterez de Luchon le même bon souvenir que moi.

Accolades, embrassades des rois, des putes et des marions ! ces derniers étant leurs meilleurs soutiens.

Et quand le roi se fut mis en route vers l'hôtel Sacarron où il logeait, Médéric Boutorgne put voir la Truphot passer le bras dans son pliant, serrer avec frénésie les mains de son compagnon, et l'entraîner en courant, pour, sans doute, loin de la foule et des regards profanes, aller cuver ensemble leur délire enthousiaste.

Ce que le prosifère ne savait pas et ce qui fournissait l'explication de cette scène était ceci : depuis dix ou douze jours. Madame Truphot, dans l'allée

370 LE SALON DE MADAME TRUPHOï

d'Éligny, faisait sa cour au Roi. Elle Fattendait là, chaque quatre heures, sur une chaise, trompant les longueurs de Fattente en coupant, avec des soupirs et des larmes sentimentales, les pages de Cruelle énigme, de Paul Bourget. Puis, du plus loin qu'elle l'apercevait, elle lui adressait à distance force risettes de ses vieilles lèvres parcheminées, exhibant le ris de veau de ses joues plissées, ployant son dos en arc de cercle, bien avant qu'il fût arrivé à sa hauteur, allant même^ un après-midi, jusqu'à le précéder, pour, avec le Belge, effeuiller devant lui des pétales de roses et d'œillets, négligemment, comme sans y prêter attention. Vingt fois, peut être, elle avait recommencé le même manège, si bien qu'un soir, vers six heures, le porteur de sceptre, touché par les attentions de cette vieille dame qui nourrissait pour sa personne un culte si exagéré, était allé spontanément lui décerner quelques mots aimables. Et chaque fois qu'il la rencontrait depuis, il ne manquait pas de s'arrêter et de prendre des nouvelles de sa santé.

Exagérer sa courtoisie et son terre à terre hypocrite avec quiconque du fretin, faisait partie, en dehors de son royaume, de la politique de ce Chef d'Etat, qui ne répugnait pas à être, en même temps, le miche le plus sérieux de toute l'Europe. Ce monarque très chrétien exerçait ailleurs, en Afrique, dans une partie du Congo, le métier de négrier, y rénovant de son mieux le commerce du bois d'ébène. Les noirs y étaient suppliciés par dizaines de mille, les villages brûlés, les fœtus arrachés du ventre des femmes grosses, les enfants lancés en l'air et reçus à la pointe des baïonnettes en un plaisant jeu de bilboquet, quand il arrivait que les malheureux indi-

o^ènes ne montraient pas assez d'empressement à travailler sous la coiirbaehe, ou à livrer l'ivoire et le caoutchouc qui servaient au loi à payer ses passes dans les alcôves dispendieuses. Le bruit d'extraordinaires hcncfices et de massacres à ravaler son collcg'ue Abdul-Hauiid t^arvenaient de-ci de-là en l'Europe auuiscc, qui continuait à lui faire fcte et savait qu'une partie de cet argent viendrait à ses lupanars. Dernièrement, il avait fait traiter ses sujets deLouvain comme ses esclaves du Congo, et il déchaînait l'aduiiration de ses collègues en royauté pour la poigne terribk^ qu'il cachait sous ses gants à côtes rouges de gentleman. Chaque année, il accourait ponctuellement faire une saison à Luchon où il expédiait à l'avance son faux ménage, — ce qui ne l'emticchait jias de goûter à toutes les grues retentissantes. Et il venait, tout récemment, de se montrer impitoyable pour les écarts de traversin des personnes de sa famille, et de témoigner d'un rigorisme incoercible en flétrissant, de façon publique, deux de ses filles qui, à son exemt^le, s'étaient autorisées à coucher illégitimement.

Ah ! si la Truphot avait été de sang assez noble pour le recevoir chez elle, le traiter avec faste, comme le comte Boni de Castellane venait de le faire, et ensuite border ses draps en surveillant les coups de rein de ce gigolo septuagénaire et diadème, c'eût été le couronnement de sa carrière.

Médéric Boutorgne, derrière son platane et sur la lin de cette scène, s'était mis subitement à gratter la terre du pied, comme un jeune étalon. C'est qu'une cinglée de lumière, une idée rayonnante, tel un éclair fulgurant, venait de zigzaguer dans son est^rit et de l'emt^lir d'un crépitement de flammes.

L'expédient tant cherché, le moyen qui assurerait la victoire, il le tenait enfin ! Oui, à regarder la Truphot, Siemans et le roi des Welches se faire de réciproques salamalecs, l'idée, jusque-là rebelle, s'était offerte, s'était élancée, avec tout Timprévu et la belle furia des idées de génie. Et, maintenant, il filait le long de la ligne des arbres pour se mieux dissimuler, et ensuite il appuyait brusquement à gauche, pour se jeter en ville, détalant toujours de son allure la plus précipitée. Il s'était au moins embrayé à la troisième vitesse, comme disent leschaufCeurs. Parvenu devant le bureau de poste de Ludion, il s'arrêta, s'épongea, et, une minute, souffla à pleins poumons. A nouveau, il ausculta son idée, pour voir si elle n'avait pas perdu, à ses propres yeux, sa force déterminante et le plus clair de sa magie, comme il arrive souvent aux idées de génie qui, sournoisement, emballent sur l'heure les cérébraux comme lui et apparaissent enfantines dans l'instant qui suit. Non, la sienne, à l'examen, conservait la qualité merveilleuse, toute la force avec lesquelles elle était venue au monde.

Alors, délibérément, il poussa la porte. Puis, arrachant une feuille de télégramme de la boite appendue à la cloison fuligineuse de l'endroit, il œuvra en l'élaboration d'une dépêche adressée à un libraire de Toulouse dont il avait, au préalable, puisé l'adresse dans un Bottin, obligeamment prêté par la buraliste. En deux phrases concises, il priait ce commerçant d'adresser aux initiales A. S. poste restante, par le plus vertigineux et le plus prochain des express, tout un lot de revues, de brochures, de quotidiens et d'hebdomadaires spéciaux. Un mandat télégraphique devait, d'ailleurs, accélérer le bon vouloir de cet homme. Et, s'étant relu trois fois, Médéric

LE SALON 1)K MADAME TUUl»HOT 373

Boutortçiie, (|ui se sentait vivre une minute stendhales([ue, égale au moins à celles que vécut jadis Julien Sorel. s'approcha du guichet et tendit son papier, avec un IVonl aussi impassible et le même empire sui* ses nei'ls qu'avait pu en montrer le héros du Jionge et Xof/', k)rsqu'il approcha l'échelle de la fenêtre de Madame de Rénal, ou qu'il se prépara, plus tard, à escalader le balcon et la personne de Mademoiselle de la Mole.

Quand il se retrouva dehors, des cloches et des carillons sans nombre bien plus nombreux qu'à Hruges-la-Morte — ville réputée pour l'effroyable pullulement de ses sacristies et rexcellence de sa sodomie monacale, — molestaient la placidité de l'atmosphère et annonçaient l'imminence de la « croûte au pot », du « potage bisque » ou de la « barbue sauce câpres » dans les différentes tables d'hôte de la ville.

D'un talon qui sonnait cette fois victorieux, et la cigarette belliqueuse pointant sa tache de feu vers le bord de son chapeau, Médéric Boutorgne regagna alors en se dandinant et sans hâte aucune le couvert frugal de la Truphot.

Jamais les hôtes de la petite maison de la rue du Mont-Ventoux ne s'étaient montrés si aimables pour lui que ce soir-là. Siemans et la veuve semblaient se livrer à son profit à un véritable tournoi de prévenances et de i)olitesses. En surplus d'un potage au lait, il y avait une omelette aux pointes d'asperges et un poulet marengo, plats que le gendelettre affectionnait particulièrement, puis un foie gras, aux truffes véritables qui avaient dû être commandées exprès pour lui. La vieille femme prêtait attention à tous les détails du service et la petite bonne fut saboulée d'importance, parce qu'elle

avait oublié, une fois, de passer à Boutorgne une assiette chauffée à point. Si certaines circonstances qui n'emportaient point l'amitié, comme voulut bien le dire la maîtresse de céans, imposaient une séparation douloureuse pour tous, rien ne pourrait affaiblir ni diminuer leur sympathie réciproque. On se retrouverait à Paris, l'hiver suivant, voilà tout. Làbas, loin des méchantes langues, on reprendrait la bonne vie précédente. Et, comme la vieille hypocrite déchira d'un sanglot, à cet endroit de son discours, la sérénité du repas, et fit pleuvoir, dans son assiette, une averse de larmes parfaitement machinée, elle crut le moment venu de passer, sous la nappe, à Siemans, pour que celui-ci la remît à son tour au prosifère, une lettre toute froissée et maculée.

— Vous pouvez lire, vous pouvez lire, cher ami, autorisa-t-elle... vous verrez comme c'est immonde.

Et Boutorgne ayant placé la chose — un papier anonyme — près de sa fourchette, lut, en effet, qu'un habitant de Ludion, soucieux de rester inconnu, accusait la Truphot de coucher avec son amant : un sale journaleux entretenu, cela devant son fils, impuissant, lui, à empêcher cette infamie. Car l'auteur de la missive, en toute ingénuité, prenait Siemans pour la géniture de la veuve. Pas une seule minute, d'ailleurs, le gendelettre ne douta que le truc de l'épistole ne fiït issu de la coopération de leurs imaginations coalisées.

— Pour l'honneur d'une femme, n'est-ce-pas ? il vaut mieux céder... lui disait le Belge ; d'ailleurs, si je pince le scélérat qui a écrit cela, il passera un fichu quart d'heure.

Mais Boutorgne, ayant repoussé la lettre après avoir demandé un bol et un morceau de citron pour

se laver les mains contaminées par cette ordure, fut admirable de chevaleresque abnégation. Il avait complètement oublié les paroles de Siemans, au matin. Lui, INIédéric, ne comptait pas, déclara-t-il, ils ne devaient point se préoccuper de sa personne. S'il avait pu prévoir que Madame Truphot, pour qui il éprouvait une aflection désintéressée dont la preuve n'était plus à faire, subirait, à cause de lui, de pareilles tristesses, il n'aurait jamais consenti à venir à Luchon. C'était sa faute. Mais avec des intentions pures, une àme liliale, peut-on prévoir jamais la vilenie du troupeau d'alentour? S'il lui avait été possible de conjecturer la dixième partie de ce qui arrivait, certes, il aurait préféré se faire tuer dans son duel avec le comte de Fourcamadan. Quant au polisson qui avait perpétré cette petite immondice, conclut-il, avec une candeur admirablement feinte, nul homme d'honneur ne pouvait songer à se commeltre avec lui. Siemans devait donc le laisser tranquille. Le châtiment d'un pareil être consistait en ce qu'il ne pouvait comprendre l'amitié ou la Beauté, en ce qu'il ne pouvait percevoir la noblesse ni l'altitude des sentiments qui avaient prospéré en son âme à lui, Boutorgne.

Aussi quand le dîner fut achevé, après l'inévitable discussion esthétique où tout vint aboutir et dans laquelle le gendelettre exposa, en un compendium lumineux, son mode de régénération humaine qui devait rendre impossible le retour d'infamies semblables à celles dont ils souffraient ; après que la Truphot eût déclaré qu'elle voyait le salut dans le retour à la vieille religion de nos pères ; après que Siemans eût confessé sa foi en la rédemption sociale par la musique conjointe aux sports athlétiques, à

376 LE SALON DE MADAME ÏRUPHOï

la sagace éducation du muscle : le foot-ball ou la pelote basque, par exemple, dont il était, depuis son arrivée à Luchon, un adepte fervent ; quand fut venue enfin l'heure du dormir, Médéric Boutorgne passa des bras de l'une, dans les bras de l'autre, fut imprégné par eux de larmes attendries, endolori d'étreintes et aux trois quarts étouffé d'embrassements.

XYI

Un opium d'espoir, un haschich divin de fol enthousiasme, ^risa le gendelettre cette nuit-là. Débarrassé de Siemans par le coup de maître qu'il avait préparé, il se voyait déjà, ralliant Paris après une année passée à voyagera travers le monde, regagnant le Napolitain après douze mois d'exode à travers l'Espagne, l'Italie et la Grèce et, indissolublement marié à la Truphot, laissant tomber, parmi les confrères ahuris, la nouvelle qu'il allait fonder un grand journal.

Il se visionnait dans le cabinet directorial, donnant des ordres à son secrétaire de rédaction, brassant des affaires, piratant le bien d'autrui, arrimant des prises, comme il est de règle pour un potentat du papier noirci qui règne sur trente deux colonnes. Dans le brouillard indécis des jours à venir, il s'évoquait, entouré d'appareils téléphoniques, le doigt impératif, le verbe autoritaire, prenant ses dernières dispositions pour que le râtelier de sottise où le public vient brouter chaque matin fût abondamment garni des luzernes et des regains affectionnés. Il traiterait d'égal à égal avec les sommités politiques, et il aurait à son tour de l'influence sur les destinées de son pays. Sa feuille serait à grand tirage, car il s'attacherait à prix d'or, en l'enlevant à un autre quotidien, Charles Florent, un escroc notoire, un logicien impeccable qui n'avait jamais été emballé par

aucun enthousiasme mais seulement trois fois par la police. Dans sa gazette, à lui, ce dernier, dont le solécisme était aimé des foules, chanterait la Patrie, la Famille, dirait son fait à TAllemagne, et se lamenterait congrûment sur les fils de roi que « leur mère abandonne », comme la princesse de Saxe pour se prêter à la saillie des précepteurs plébéiens. Avec lui, la pelite troupe éperdue des reporters faméliques devrait filer droit. Le premier qui blufferait, à la porte ! Jamais il ne tolérerait qu'on lui carottât des frais de voiture ou de déplacement pour perpétrer des interviews de chic, et colliger d'imaginaires feux de cheminée, après la manille, au café de Suède. — Dites donc, vous, là-bas, Tirouflet, votre viol, dans le numéro d'hier, était sans couleur; vous ne poussez pas les choses assez loin. — Et vous, Flicampoix, c'est à désespérer ; je vous avais dit de me mettre des morts comme s'il en pleuvait dans le coup de grisou de lundi ; il fallait insister sur la douleur des veuves et des orphelins. Nom de Dieu! montrer la terre qui crache du feu... évoquer l'enfer, la géhenne, que sais-je ? parler du Styx ou bien du Dante... vous n'en avez rien fait, voire petit caca était quelconque et sans pittoresque.

— Mitasseux, au galop, faites-moi deux cents lignes sur l'éruption des volcans de la Martinique. Foutezmoi là dedans des raz de marée, des cyclones de flammes, des pluies de cendres à n'en plus finir. Vingt mille victimes au moins, et surtout, n'oubliez pas, une croix de bois avec son Christ, qui reste seule intacte, au milieu d'une ville détruite... povu^ la clientèle bien pensante.

Lui-même se chargerait de la politique, tous les jours im filet, un éditorial à la Magnard. Ah, il en

culbuterait des ministères... au moins autant que de petites femmes sur le divan en pourtour de son bureau. Toutes les cabotes, depuis la simple acteuse jusqu'à la grande vedette, qui viendraient solliciter un écho ou une lèche dans son papier, devraient ajçir dans le sens horizontal et se documenter au plus exact sur les rides de son plafond. Et les coups de bourse donc ! Quand son journal s'inscrirait à la hausse sur les terrains aurifères de la planète Mars, les chalets de nécessité du Sahara, ou le métropolitain de ïombouctou, malheur à qui marcherait contre lui. Et les belles campagnes patriotiques !.. La repopulation., la ligue pour la défense de la vie humaine., la protection des fœtus contre les traumatismes abortifs ou contre l'hydraulique malthusienne.. Sûr, il les ferait chanter à son tour les ambassades,. Le Chargé d'afïaires teuton devrait casquer d'au moins deux cent mille s'il ne voulait pas voir insérer que le Kronprinz, déjà investi de la syphilis Tannée précédente, venait de mettre le comble au deuil de sa famille en s'unissant sournoisement^ dans un mariage morganatique, avec une chanteuse de café-concert. Le lendemain, après avoir averti la bonne qu'il ne rentrerait pas pour déjeuner, il fila sur le bureau de poste. Il n'y avait rien encore aux initiales A. S. Trop fébrile pour songer à s'alimenter de quoi que ce soit, il alla fumer de successives cigarettes sur une chaise de l'établissement thermal, près d'un des mille petits ruisseaux du parc radotant à son oreille sa rengaine d'eau courante si chère aux poètes de toute langue et de toute latitude, que le plus futile détail des particularités de la nature a toujours le don d'extraordiner. Repris d'inquiétude, tourmenté par un malaise pessimiste, Médéric Bon-

lorgne se demandait si, en cette occurrence encore, le Destin ne lui réservait pas quelque nouvelle noirceur. Enfin, sur les deux heures, n'y tenant plus, il se représenta devant le guichet grillagé, où une vieille demoiselle, en manches de lustrine, au porte-plume planté dans le petit bouchon grisâtre d'un chignon étiolé, interrompit un moment un ouvrage de tricot pour lui remettre un volumineux paquet. Il le tenait, il le tenait donc cette fois l'outil de sa fortune ! Il la caressaitmaintenant de lamainlaborne fatidique où, tout à l'heure, allait venir se fracasser le char de Siemans, l'aurige au dos versicolore ! Et, comme la veille, avec une magnifique possession de soi, sans qu'un de ses nerfs se permît de broncher sous la férule de sa volonté, legendelettre arracha une minute de télégramme, puis une autre encore, dans le dévidoir de similis-buis fixé à la cloison, devant lui. La première de ces dépèches partit à l'adresse du préfet des Hautes Pyrénées, à Tarbes, la seconde à l'adresse de la Sûreté générale, à Paris, et toutes deux étaient signées du même, non : OpoSy car les humanités précédentes de Boutorgne lui avaient permis de choisir brillamment, parmi quelques autres dont il se souvenait encore, ce substantif qui, comme on sait, signifie (eilengrec.

Dehors, il enveloppa son précieux paquet d'un journal, prit une voiture à l'heure, et se fit conduire allée d'Etigny.

(^omme il l'avait diagnostiqué, la Truphot et le Belge étaient là, assis tous deux côte à côte, dégustant l'un et l'autre les gazettes nationalistes de Paris, prenant patience, dans l'attente de la promenade quotidienne du roi des Welches, dont ils espéraient encore, sans doute, quelques politesses honorifiques.

LE SALON DE MADAME THUPHOT liH I

Et les ayant constatés, l^proslfère, remonta dans son locatis avec un ricanement ((ui n'aurait point déparc, pensa-t-il, le mascjue de Machiavel.

— Cocher, rue du Mont-Ventoux ; vous arrêterez à mon ordre. Dix minutes après, il trouvait fermée la porte de la villa. Circonstance profitable et que le sort pour une fois complice lui devait bien: la bonne était sortie, dans le dessein, sans doute, d'aller né£!:ocier l'achat des provisions du soir, ou de retrouver peut-être le garçon de bains avec qui elle réalisait le voluptueux simulacre de se continuer.

Médéric Boutorgne avait une clé ; il entra, poussa la porte avec précaution, s'immisça dans la cuisine, s'y empara d'un large couteau à découper, et s'assit sur une chaise, pour, bien tranquillement et en toute minutie, Pas tiquer avec un torchon et la brique à polir. Cinq minutes ainsi, il fourbit la terrible lame, puis quand elle fut à point, redoutable et bien nette, il en entoura la pointe d'un chiffon de papier, repril son paquet et pénétra dans sa chambre. Là, il déposa le tout sur son lit, et couché à demi sur une petite table lui servant à travailler, il tira à lui une large feuille de papier qui, en quelques instants, se trouva couverte d'un dessin bizarre. En lignes nettes et précises, il y avait configuré un torse d'homme avec la tète, l'attache des bras et le renflement des pectoraux. Cela tenait à vrai dire plus de la planche anatomique que de l'académie.

Le cœur, les poumons, le foie- les intestins s'y trouvaient indiqués avec l'encerclure des côtes, toute la cage thoracique. Quand il eut fini de situer ces viscères avec assez d'à-propos, il zébra la feuille de petites inscriptions brèves, en écrivant de la main gauche, pour dénaturer son écriture.

:j82 le salon de madame ïruphot

— Le cœur est difficile à atteindre, se méfier du portefeuille qui fait cuirasse.

— Dédaigner les poumons où la blessure est quelquefois guérissable.

— Le ventre est, en somme, Vendroit comportant le moins d'aléa, et oii le coup est toujours mortel.

Le dessin séché à la chaleur de son haleine pour éviter les traces compromettantes au buvard, Boutorgne quitta sa chambre et passa d'une allure décidée dans celle de Siemans. Il défit son paquet, qui contenait une dizaine de brochures anarchistes rouges et noires, au titre farouche et menaçant, des journaux de petit format aux manchettes comminatoires, des fascicules sans aménité oii, à chaque page, se trouvait proclamée la nécessité d'incendier sur riieure la porcherie sociale. Une ficelle tranchée d'un coup de canif fit ébouler à ses pieds, en dehors du papier d'emballage, cinq à six opuscules incarnats intitulés ; Les crimes de Laveh, d'Aurélien Faible, le plus notoire des bateleurs verbeux de l'Idée libertaire, un drôle qui travaille dans l'anarchie comme d'autres dans la traite des blanches, un Galimafré nauséabond, qui dénonce sans relâche la malfaisance du bourgeois, et gagne à ce métier, comme il s'en vante, trente mille francs par an, employés non à faire de la propagande, mais à trousser des femmes et à se vautrer en des noces hypocrites, loin des compagnons affamés qu'il a embarqués sur son bateau. Cet écumeur de l'ingénuité révolutionnaire, qui a réussi à sauver son épiderme de toute malencontre quand ses disciples catéchisés par lui donnaient leur tête sur l'échafaud, fait étalage de pauvreté dans un galetas sordide de Montmartre et galvaude en d'innommables ribotes les revenus de millionnaire qu'il

cxlii'pe a la simplicité des déshérités. Sa sincérité est du même aloi que celle de Georges Sirbacli et son talent du même acabit que celui de Truculor. Les miséreux, qui viennent ouïr ses conférences, ruissellent bientôt sous les humeurs peccantes, la leucorrhée intarissable, d'une sentimentalité de premier à la soierie, dont il est Téclusier vigilant. Il évoque à chaque instant, par exemple, les « oasis de V avenir », chante sur l'air de « Au temps des cerises », le « temps dC anarchie », parle des <^ femmes qui, n'' étant « plus obligées de se cendre, seront heureuses de se « donner, » Et rien ne peut réfréner cette romance scrofuleuse, cette averse implacable de fleurettes bleues trempées dans le jus des écrouelles de la niaiserie.

Médéric Boutorgne trufl'a alors la couche du Belge de toutes ces brochures, insinuant de préférence celles d'Aurélien Faible sous le sommier ; il en farcit l'armoire ainsi que les piles de linge, et en plaça quelques-unes sur la planche du porte-manteau. Puis il inséra son petit dessin dans la doublure d'un vieux veston, et, déchirant la couture du matelas, il y hébergea le terrible couteau de cuisine. Dix fois, il trembla à l'idée que la petite bonne pourrait rentrer à l'improviste et le surprendre, mais le sort continuait à le protéger. Maintenant, il ne restait plus qu'à refaire le lit, à remettre toutes choses en place. Satisfait de soi, il ramassa quelques tordions de papier traînant à terre, borda soigneusement les draps, aplatit la couverture, s'attardant à ces détails en homme qui n'a que des éloges à s'adresser et, en conséquence, décerne mentalement un satisfecit à sa volonté trempée aux meilleures Rciévies Nietzschéennes. Il résista même, de son mieux, au besoin lanci-

liant de proférer quelques-unes de ces paroles mémorables que la littérature a mises dans la bouche de ses héros ou de ses archétypes en des situations d'importance à peu près équivalentes. Cependant, sur le palier, il pensa que Tacte n'avait aucune valeur par lui-même, après tout, s'il ne se réclamait d'un parler adéquat, seul en pouvoir de le magnifier. Le poing tendu vers un supposable horizon, il défia la vie, le destin, l'au-delà, tout ce que les hommes peuvent évoquer en désignant les lointains de leur dextre crispée.

— L'Intelligence a violenté la Fortune, proféra l'avorton, le cou rentré dans le buste, et la bouche presque au ras des épaules.

Le reste de la journée se passa sans incident ; la Truphot et son amant, qui rentrèrent vers sept heures pour dîner, l'entourèrent comme la veille d'attentions et de prévenances émues. Siemans lui fit même cadeau d'un porte-cigarettes arabe, en maroquin noirâtre clouté d'acier, qu'il avait acheté pour lui près du casino et sur lequel il avait fait graver : A Médéric, souçenir (Vamitié. Réintégré dans sa chambre, après la détente de bavardage qui prolongea le repas, il mit de Tordre dans ses affaires, réunit en tas le plus gros de ses nippes vagabondes, de façon à pouvoir filer au plus vite si la nécessité d'un départ précipité s'imposait. Et il se coucha très tard, assuré par avance dune insomnie fiévreuse, dans l'attente du soleil qui devait prêter sa lumière à des événements d'ordre capital pour lui.

Le lendemain, les circonstances s'engrenèrent les unes dans les autres comme il l'avait prévu, et le dénouement escompté se déclencha bref et terrible, couronnant ainsi sa stratégie d'un plein succès.

Citiclic dei rière les arbres obèses de l'allée d'Etijjuy, il vit, sur les cinq heures, deux individus sans éléj?ance, aux mains énormes, presque aussi grosses (jue celles (jui, en fer-blanc, servent d'enseigne aux 2:anliers provinciaux, deux individus, eml)ellis d'une redingote aux plis métalliques de frère mariste en civil, se détacher subitement du roi des Welches qui connnençait sa promenade, s'approcher de Siemans déjà prosterné, et le cueillir sans douceur pour l'entraîner en dehors de la foule, malgré ses protestations et les coups de pliant de la Truphot.

— C'est unanarchiste que l'on arrête, disait Médéric Boutorgne à quelques baigneurs témoins du fait; il est venu ici pour tuer le roi des Welches.

Et bientôt des cris de mort retentirent sur les talons des deux policiers, de la vieille femme et de son malheureux amant.

— Branchez-le ! branchez-le! il faut le lyncher !... hurlaient des gentlemen du dernier genre dont les moustaches, le capillaire et le reluisant profil, chaque jour et durant de longues heures, étaient évidemment sarclés, travaillés et entretenus, sans que jamais leur intelligence parût bénéficier de send^lables soins.

— Ecorchez-le vivant! vociféraient, les ongles tendus, d'afTriolantes femelles du grand monde et du demi dont la fonction unique, dans la société, consistait à entrebâiller leurs orifices à tous venants.

En quelques minutes, la figure du Belge fut gouachée de rouge, pommelée de vert, sous les contusions multiples. Extraordiné, rendu stupide par rinvraisemblance de ce qui lui arrivait, il promenait autour de lui des regards d'aliéné. Un moment, il parut reconquérir le sentiment de la circonstance ; le

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dos rond, les bras tendus en avant pour se protéger, une épaule plus haute que Tautre, il protesta de son loyalisme, de son amour d'entretenu pour toutes les autorités sociales.

— Vive le Roi. . vive l'Empereur... vive le Président... vive le Pape... vivent tous les Rois!., hurlat-il; dressé sur les pointes. Mais sur lui, les cannes des snobs se levèrent comme des sabres dans une mêlée de cavalerie, retombèrent sur sa tète comme elles étaient retombées sur le dos des femmes au Bazar de la Charité. Les ombrelles des merluches polyandres pointèrent vers ses orbites. Son effort n'aboutit qu'à hii faire cracher trois dents, alors qu'une de ses oreilles pendillait, sanguinolente.

La police municipale, accourue à la rescousse, réussissait enfin à faire la haie et à amener un fiacre. C'est sans doute à cela que le rival de Boutorgnc dût de ne pas être écartelé vif.

Effondré sur un banc, à portée de la scène, ]eprodfère déliquesçait de joie sauvage, se pâmait en la volupté des vengeances assouvies. Se moquer de lui coûtait cher. Le rustre en garderait longtemps le souvenir, même s'il parvenait à se tirer de là. D'ailleurs, il aurait beau se défendre, jamais il ne récupérerait la Truphot, car, en sa qualité d'étranger, les brochures anarchistes incluses dans son lit et sa chambre serviraient de prétexte plus que suffisant à la police pour l'expulser, le restituer àsabelle Patrie. Arrivàt-il à démontrer surabondamment son innocence, il n'en était pas moins fricassé.

Deux heures après, désireux de ne rien perdre de ces péripéties supérieurement amenées par lui, Médéric Boutorgne alla établir une croisière au large de la villa de lame da Mont-Ventoux. Comme la brune

LK SALON DE MADAME TUUPHOT ÎJHT

venait, il aperçut le Bel^e sortant, le cabriolet au poing-, au milieu des deux arp^ousins qui l'avaient arrêté, pendant qu'un troisième, accompagné du juge d'instruction, chargeait dans la voiture tout le résultat de la pcrcpiisition. Ça n'avait pas traîné. Et à voir tous les soins dont on entourait un petit paquet long et étroit, le gendelettre n'eut pas de peine à se convaincre que le coutelas de cuisine avait été saisi, lui aussi, avec les fascicules et les livres subversifs. Le lîacre passa à vingt pas de lui, peut-être, au milieu d'une frange d'indigènes menaçants et de baigneurs hostiles accourus jusque-là. Quand il eut disparu, au trot allongé de ses deux tarbais pie, vers la gare sans doute, Médéric Boutorgne pensa qu'il était de son devoir d'aller, de son mieux, consoler la Truphot. Il la trouva assise au milieu de la chambre, les mains posées à plat sur les genoux, l'œil arrondi en disque, trépidant de tout son maigre corps en de continuels sursauts régulièrement espacés, comme si elle avait été placée sur une sellette d'électrocution. Elle poussait des cris trépanants, de successifs hou ! hou ! de terreur folle, la prunelle diluvienne, la stéarine ravinée de sa face agitée de brusques remous, happant l'air par saccades de sa bouche aux gencives sanieuses et aux dents nécrosées. Elle gloussait, hurlait : Adolphe ! Adolphe ! Et, Maria, la bonne en désarroi, virait autour d'elle, une tasse à la main, questionnant : Madame, veut-elle du vinéraire ?.... Tout à coup, l'orbite de la vieille femme parut s'orienter sur une vision particulièrement hallucinante. La bouche crispée se tordit plus encore, rétracta ses commissures ; une langue enduite de mousses gazeuzes issa, se démena pour ensuite se réintégrer dans le trou noir de la gorge ; les vcte-

ments s'envolèrent, planèrent un instant sous la rotation intérieure des membres affolés, et un glapissement continu prit l'essor, pendant que la figure devenait extatique et immobile sous Temprise d'une névrose exaspérée. La crise d'hystérie ! pronostiqua Boutorgne. Et, en effet, elle ne tarda guère : les phobies accoururent, infligeant à ce cerveau de rentière l'estrapade des hypnoses cauchemaresques. Elle tendait les mains autour d'elle comme pour se préserver, les rejetait à son côté, les doigts frémissants, semblant chercher un appui, une aide impossible... Au secours !.... Au secours ! hululaitelle.... la torche... l'incendie., les forêts flambent... k^s villes croulent !... Ah ! cette ruée ! ce fleuve rouge qui submerge le monde !... pourquoi m'avoir placer sous une fontaine de sang, misérables ? grâce !... grâce !..ils ont coupé la tète d'Adolphe et son sang gicle dans ma bouche., épargnez moi., je vous donnerai tout., ma fortune, mon or... laissez-moi la vie !. Elle bondissait au-dessus do sa chaise, paraissait vouloir, dans sa terreur paroxyste, ascensionner, escalader l'espace à l'aide des détentes brusques de ses reins spasmodiques. Puis, brusquement, dans une dernière retombée du corps, elle resta immobile, Agée dans une sorte d'épouvante léthargique, de catalepsie farouche, scrutant le vide de ses yeux librillés de rouge, le bas de la face englué de crachats huileux. Pris de peur, le gendelettre et Marin, la portèrent sur le lit. Là, elle resta un instant, la tète dans les coussins, et, subitement, se détracta, se roula sur le ventre, telle une femme égorgée, nagea avec les mains, cisailla Fair de ses jambes écartées en forme de V et ramenées ensuite vers les talons qui cliquetèrent comme des castagnettes.

hK SALON DE MADAME TIUU'HOT I{<S1)

Alors un ^■lougloiilcMiieiit tenace s'enlcndit ; son ventre l)orl)orygina ; une malepesle terrible prit possession de l'endroit, car elle se vidait comme un cadaf vre, évacuant par toutes les ouvertures. Et, dans la chambre, bientôt, ce furent les allées et venues continuelles de la ])onne étanchant l'ordure, convoyant sans trêve le vase dilTamé.

— Ma fiancée ! dire que c'est ma fiancée ! muinmrait, inpetto, le ^^endelettre. Et rellVoyal)le symbole s 'offrit il son esprit. C'était la Bourgeoisie, la classe dirigeante, qu'avec son or scélérat, son imbécillité congénitale et son stupre infectieux, la Truphot synthétisait, de façon merveilleuse, dans son agonie prochaine. Comme la vieille femme, elle finirait abjectement, quand on lui aurait supprimé ses derniers souteneurs, le Prêtre et le Soldat ; elle s'anéantirait immergée dans ses excrétions, sans force pour lutter, sans courage pour se défendre ; elle s'engouffrerait, avalée par sa propre immondice, quand accourrait la victorieuse multitude des Justiciers, ou quand le peuple, ayant enfin refusé de se reproduire, de se continuer, aurait décrété sa perte. L'analogie était si juste et si profonde, que la Truphot, avant d'être terrassée par la crise, réclamait Adolphe à tous les échos — Adolphe qui était le prénom même de Monsieur Thiers,un des plus notoires et des plus féroces défenseurs de cette vieille hyslérique qu'on appelle la classe moyenne — Adolphe Thiers, le j)lus squalide et le plus étronniforme des Bourgeois, au dire du grand Flaubert.

Cependant, la veuve ne mourut pas; un médecin, ({ue Boutorgne partit quérir au plus vite, comprima le bas de Tabdomen, pressura les ovaires, et la crise disparut peu après. Même le sommeil fut assez calme.

Aussi, le lendemain, sur les neuf heures du soii% comme la nuit tombait, un omnibus à galerie vintil se ranger près de la porte de la villa. Trois malles y furent chargées, que MédéricBoutorgne avait bourrées, la veille, pendant la nuit, après avoir décidé la veuve à fuir avec lui, au plus vite^ car qui sait si l'idée ne viendrait pas à la police, de Tinquiéter, elle aussi, pour avoir donné asile à un anarchiste? Sa qualité de bourgeoise, dûment rentée et de situation sociale avantageuse, l'avait sans doute prémunie contre des poursuites immédiates, mais des ordres pouvaient venir de Paris pour l'impliquer dans Taffaire. Il valait mieux filer de suite, s'il en était temps encore. En Espagne, on aurait tout le loisir de rechercher les mobiles inconnus, de définir l'imprévue et mystérieuse transformation qui avaient mué Siemans en libertaire implacable. Il se promettait d'appliquer à cela toute sa psychologie. Madame Truphot opina dans son sens, car elle tenait pour infaillibles les décisions de la police. La servante avait donc été licenciée vers midi, avec un mois de gages en supplément et un billet bleu donné comme gratification par sa patronne munificente. Boutorgne lui-même avait été la mettre dans le train pour Fontarabie, où elle avait un frère chez qui elle se proposait de passer quelques semaines. Eux allaient, si la route était encore libre, se rendre à Perpignan, d'où, par Elne, ils gagneraient Barcelone, et là mettraient ensuite le cap sur Gènes.

Déjà, les derniers cartons à chapeau étaient entassés dans la voiture, car on n'emportait que les impedimenta indispensables, en laissant au propriétaire le soin d'expédier postérieurement sur Paris tout ce qui restait du bagags. La Trnphot, geignante

LE SALON 1)K >rAl)A:\[K THUIMIOT Ml

encore, exsiiffïaut des plaintes, matelassée de fichus, embossée dans un ample manteau, venait de se tasser entre les deux valises et, en minaudant par intervalles, se laissait enlever tout comme Proserpine. Mcdéric Boutorij^ne, une sacoche en bandoulière, la cigarette aux lèvres, et le geste désinvolte, donnait les derniers ordres en prévision de ce départ qui, pour lui, devait aboutir entin à la terre des Argonautes. Déjà, il cueillait l'ultime sac à main au bras tendu du jardinier qui, la casquette basse, exagérait ses prosternements dans l'espérance d'un copieux pourboire, lui soufflait dans la figure de surabondants : mon doux monsieur., oui mon bon maî- Ire... et, très myope, lui faisait flairer le parfum de troix-six de son haleine, en même temps qu'il lui mettait sous le nez la loupe poilue ornementant son crâne ; déjà jNIédéric Boutorgne péchait dans sa poche le louis destiné à déterminer l'exode de cette affliction de l'œil et de l'odorat, lorsqu'un coup de théâtre formidable se produisit. Siemans était là, devant lui, non pas dans un phantasme, mais en toute réalité, avec sa figure tuméfiée, avec ses joues excoriées et hersées par les ongles de la foule, avec, au front, les trois ou quatre petites pommes d'api que les poings contondants y avaient fait pousser la veille, et son oreille mal rajustée. Les deux mains aux épaules du gendelettre, momifié de terreur, il le secouait, lui criant au visage, dans le sifflement bizarre de sa bouche édentée.

— Misérable ! C'est toi qui as monté toute cette afïaire, et qui m'as dénoncé...

Médéric Boutorgne se débattait ; un flamboiement rouge passa devant ses yeux à l'idée, qu'une fois de plus, sa fortune s'écroulait. Il eut presque du courage.

recula d'un pas, exhibant le canon d'un revolver.

— Je suis en état de légitime défense ; qu'il ne me touche pas ou je le brûle, ce sale anarchiste... ce régicide évadé...

Un instant on put craindre que les deux hommes, à l'instar de leurs collègues du boulevard extérieur, allaient se ruer en beauté l'un sur l'autre, s'ouvrir le ventre et se débobiner les tripes comme des serpentins de pourpre ; on put croire qu'ils allaient rouler à terre, s'agripper réciproquement dvi harpon de leurs doigts avec des hurlements tragiques, comme deux mâles luttant pour la femelle ou pour la proie. Hélas ! ils n'étaient que àe^ petits hommes bourgeois, eux, et ils n'avaient pas, poussé à cette culminance, le point d'honneur, ou Finsouci de soi-même, qui déchaîne le massacre entre Sans-Peur de la Glacière ou le Bicot de Ménimulche, par exemple. Le début de leur confrontation fut tout ce qu'il y eut d'épique entre ces deux entretenus de la classe moyenne. D'ailleurs, en cette minute, le Belge venait de recevoir, en travers du corps, lancée comme un projectile, la Truphot délirante qui, à sa vue, s'était désencagée de son fiacre et, dans l'extravagance de son bonheur, poussait maintenant des cris de locomotive en émoi. Elle s'était accrochée à son cou, et l'avait fait tomber avec elle au milieu des bardes, du manteau de voyage et des deux plaids ayant chuté de ses épaules. P]perdue, elle l'embrassait, l'embrassait goulûment, salivait sur ses joues ; le baignait de larmes attendries et du relent diarrhéique qu'elle dégageait depuis la veille. Un moment, tous deux disparurent presque, et se débattirent, à demi-enlinceulés dans le tas des nippes étalées. Mais Siemans aidé du jardinier qui recommençait à son adresse des : mon

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vénéré Monsieur... des : juste et l)on niaitre... la portait dans la maison, car elle gigotait déjà en un prodrome de crise nerveuse, qui promettait d'être identi(tue à celle de la veille.

Le gendelettre alors, s'interrogea. Les suivrait-il? Oui, certainement. Le contraire serait trop lâche. D'ailleurs, que craignait-il puisqu'il était armé, au contraire de l'autre? Et il se décida, donna l'ordre au cocher de descendre les malles, de conduire à la gare ce qui lui appartenait en propre, franchissant à son tour le seuil du jardinet.

Siemans l'attendait dans le corridor, à peu près calme maintenant. Sans doute, au fond de soi, devaitil trouver d'une jolie force la machination de son rival ; ce qui lui faisait concevoir pour lui une sorte d'admiration craintive. Puisqu'il triomphait, ne A alait-il pas mieux que les choses se passassent en douceur? D'autant plus que le gendelettre pouvait détenir en réserve une scélératesse aussi redoutable que la précédente. Désormais, il était préférable de ne le point pousser à bout. Néanmoins, il se planta devant lui.

— Tu n'avais oublié qu'une chose, Boutorgne, c'est que Je suis de la Police... Il m'a suffi de faire vérifier mon identité à Paris.

Aplati, laminé par cette déclaration, le prosifère tlotta un moment, à court de stratégie; il bredouilla, puis chercha à se disculper par un mensonge proféré avec l'assurance des plus probes sincérités.

— Ce n'est pas moi qui ait fait cela, Adolphe ; ce doit être Cyrille Esgliourde. Rappelle-toi ses propositions àpeines déguisées, le matin de Ponalda... l'amitié dont il t'entourait, ton teint à la Rubens... tu n'as t^as voulu marcher... Alors...

Le Belge hésitait; il oscillait d'une conviction à Tautre, mais, après une pause méditative, il finit par dire :

— Non, non, çà ne peut être que toi.,. Ya-t'en, va-t'en...

Et pour couper court à une conversation au bout de laquelle il n'était pas sans redouter le revolver, il toiu'na les talons, et pénétra chez la veuve. Boutorgne l'entendit donner deux tours à la serrure et pousser le verrou de sûreté.

Il se retrouva seul, seul avec sa médiocrité à laquelle les récentes péripéties le restituaient inexorablement. Il n'avait plus qu'à partir, à regagner le Paris hostile où il serait ridicule et désargenté plus qu'auparavant. Hébété, il considéra, avec des affres de stupidité, la petite lampe de jardinposée à même une chaise dans le vestibule, le lumignon falot qui avait éclairé cette dernière scène, car dehors la nuit imminait. Il fit quelques pas et le bruit de ses talons sur le carrelage vibra douloureusement dans son cerveau où s'élaborait, goûte à goutte, le vitriol du désespoir. Machinalement, il s'arrêta devant la cuisine, s'éloignant malgré lui de la porte, car il ne voulait pas encore contresigner sa défaite d'un exode sans retour. Il spéculait, contre toute évidence, sur une impossible conjoncture qui retournerait les situations et arracherait la victoire à Siemans. Et, tout à coup, une idée scélérate, une pensée terrible, une obsession de criminelles représailles, l'assiégea, qu'il chassa d'abord, mais qui reparut ensuite, harcelante et forcenée, pour dominer enfin dans son esprit. La cuisine s'ouvrait juste en face la chambre à coucher du couple, et il remarqua que la porte de cette dernière ne joignait pas exactement le sol, qu'il y avait

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à la base une solution de continuité, une tissure d'au moins un centimètre et demi. Il recula déterminé à fuir, mais revint bientôt à pas feutrés, souftla la lampe, pénétra dans la cuisine, se cabra près de révier, avança la main, la retira ; vira une dernière fois pour échapper à la hantise etfroyable et, se décidant entin, blême et la bouche tordue d'un rictus de terreur, il tourna le robinet du gaz qui fusa avec un bruit doucereux et quasi-imperceptible. Alors, il fila sur les pointes, referma soigneusement l'huis d'entrée, en prenant la précaution de coller contre, au ras de la dalle, le large paillasson de sparterie pour empêcher Pair de se renouveler durant la nuit. Et quand il traversa le jardin, il se vit approuvé, au passage, par le sourire imbécile et béat de la lune, qui se dégageait lentement d'un amas de nuages couleur d'asphalte.

XYII

Le Irain tilait vertigineux, déchirant le sein de la ténèbre de son éperon d'acier, se vautrant dans la nuit^ secouant un moment la torpeur des campagnes du crissement et des plaintes forcenées de toutes ses ferrailles en émoi. Un vacarme de métal épilep tique courait au ras du sol ; les roues affolées battaient le vide, semblaient s'amuser en des virtuosités d'équilibre, puis retombaient, secouant les cloisons, et faisant jouer, tel un harmonica, les vitres trépidantes, pendant que la locomotive stridulait comme une bète en gésine. Les essieux violentés se lamentaient en des cris discords auxquels répondaient le ronflement des viandes humaines éparses sur les banquettes, le hiement des gorges malmenées par Pair empoisonné du wagon, où se jouaient la fétidité des haleines nocturnes et les pointes acérées des poussières charbonneuses. Les gares traversées crachaient, faisaient gicler, au passage, des lumières violentes, des disques verts, des lanternes rouges, des fanaux violets, laissant apparaître des silhouettes falotes d'automates galonnés, pointillées de boutons luisants, agitant d'un geste cassé et plein de nonchaloir, un petit drapeau sale, roulé en tampon comme une lavette à vaisselle. Les plaques de fonte grondaient menaçantes ; au sortir des h dis fuligineux, une succession

i\v heurts, d'à-coiips, de crans d'arrèl, senihlaienl menacer le convoi dans sa marche, s'acharner contre lui, pour l'arrêter, le bloquer malgré tout. Et Télan reprenait. Une invisible cravache fouaillait la bète monstrueuse, en rut de vitesse, qui laissait derrière elle, sur la terre, un long frisson d'émoi. Les taches d'encre des vallées, qu'ocellaient les flaques miroitantes des mares ou des étangs, disparaissaient, coupées de loin en loin par le vert pâle d'une rivière ou la gibbosité d'une colline. Le sexe béant d'un tunnel engloutissait tout à coup le rapide frémissant qui reparaissait ensuite, comme un reptile gigantesque, agitant ses souples anneaux, et dardant contre les lointains sombres ses yeux nyctalopes.

Depuis des heures et des heures, Médéric Boutorgne roulait ainsi dans le fracas impitoyable qui servait d'orchestration satanique aux plaintes intérieures de son épouvante paroxyste. Une terreur panique l'avait saisi, une fois son acte consommé. Il s'était rué à la gare, requérant un billet, promenant autour de hii des prunelles hagardes, redoutant déjà que son forfait fût connu et qu'on vînt l'appréhender. Mais non, son regard n'avait cueilli que des figures placides et détachées, et, acculé dans le coin de son compartiment, malgré le réconfort de cette immédiate impunité, il avait de suite grelotté, enviant désespérément le calme ou l'insouciance de ses voisins. Vainement, il s'était chapitré, se répétant à soi-même que la preuve de son crime était impossible à faire, que le tout retomberait sur la petite bonne et serait imputé à sa négligence. Quand il portait la main à son front pluvieux, une rosée tiède mouillait ses mains. Déjà il avait saturé deux mouchoirs de cette transsudation

fade, et maintenant il s'essuyait du revers de sa manche, affolé par Ianuit,par l'obscurité dece recoin tressautant où la lampe du plafond était voilée de sa paupière de lustrine bleue.

Une gifle de lumières polychromes sur le train. Morcenx ! L'arrêt fit sursauter un tas de chairs sébacées qui jusque-là s'était contenté de ronfler dans son coin, d'émettre des rauquements cadencés. Une casquette de voyage, gris clair^ se libéra d'un col de pardessus ; des favoris en fibre de bois, d'un blond poussiéreux, parurent, agrémentant une tète sphérique, aux lèvres minces, aux yeux en forme d'accent circonflexe. L'homme tira par la manche un autre voyageur arrimé dans l'angle voisin. La bouche aux linéaments rectilignes, qui ressemblait à la fente d'un tronc d'église, s'ouvrit et laissa passer :

— Avez-vous suivi l'affaire intéressante que j'ai plaidée au commencement de l'hiver ? Le meurtre Landajoux ?

Le colis humain réveillé, sans doute un rongeur procédurier également, s'ébrouait.

— Oui, oui, .. Ah ! non, je regrette....

Dans son coin, le sang de Boutorgne était au-dessous de zéro.

Voilà qu'on donnait un corps à son angoisse, qu'on parlait de meurtre tout près de lui. Ses tempes battirent comme des cloches ; il diagnostiqua deux policiers qui raffinaient, se jouant de lui, en artistes.

Mais la conversation se poursuivait.

— Mon argumentation était déterminante ; tous mes calculs avaient été établis pour démontrer que l'héritier, qui était l'accusé, était exliérédé par le fait même de la loi, et qu'il devait restituer à son co-héri-

LE SALON DE MADAME TRUPHOï 390

lier, le sieur Morizeau. L'accusation s'etrondrait. Le substitut qui est un homme loyal me complimenta. ()uant au président — un jiu'iste — il aime assez les conclusions bien faites.

— Ils en sont tous là.

— Oui, il nous l'a même dit, un jour, en termes exprès, à Confolens : L'avenir est à ceux qui apportent des conclusions bien faites...

Maintenant, ce héros des prétoires agitait des petits bras, et son torse énorme tanguait sur la banquette. Il fouilla dans sa poche, en tira un étui à cigares, offrit des havanes à trois pour un décime.

— Vous savez que le tabac finit par paralyser le cerveau, réprouvait son interlocuteur.

— Au contraire, ça éclair cit Vidée.

Le gendelettre, par deux fois, dut se coller le front à la vitre, avec tant de force qu'il faillit la faire éclater^ pour ne pas céder à la tentation stupide de requérir, de suite et par avance, les bons offices de cet imbécile, de ce chicanous providentiel qui faisait acquitter les accusés.

A Bordeaux, bien que ses deux compagnons eussent évacué le wagon avec leurs bagages, Boutorgne n'avait pas osé descendre, redoutant imbécilement le baudrier jaune qui plaçait les quais de la gare Saint- Jean sous l'égide des lois, et vouait la personne du gendarme à l'admiration continue et aux suffrages d'amour de la quinquagénaire qui tenait l'éventaire aux journaux. A Poitiers, n'y tenant plus, il releva son col, enfonça son chapeau sur ses yeux, que l'angoisse et l'insomnie obscurcissaient d'une cire, d'une paraffine tenace, et descendit avec des précautions de cambrioleur méticuleux. Il se remonta d'un consommé, et après

avoir tourné trois fois autour du kiosque de Hachette, se rendit acquéreur de tous les journaux du Sud-Est qu'il put trouver. Dans un accès de terreur folle, il eut envie de fuir, parce que la femme le retenait un instant pour lui rendre sa monnaie, et le considérait, à demi-penchée, en fouillant, avec une contraction de la joue, dans la grosse poche de son tablier bleu. A nouveau terré dans son angle, il déplia ses gazettes, et les rejeta, n'osant point les parcourir. Il les reprit enfin, envahi par un froid intense qui rayonnait de sa poitrine et congelait ses extrémités, les mâchoires serrées comme par un étau, dans un trismus que sa volonté était impuissante à combattre. Il n'y avait rien, pas un écho, pas un fait divers énonçant le crime ou l'accident de Luchon. Pour dérouter son effroi qui subsistait malgré tout, il voulut lire tous les articles, en pénétrer le sens ; il n'y parvenait pas et, arrivé au bas de la quatrième page, il répétait avec une frénésie stupide le nom du gérant, dont les syllabes de leur son intérieur semblaient vriller son cerveau. Il avait beau s'injurier lui-même, se répéter que, puisque l'acte était commis, il fallait faire face à la nouvelle destinée d'un front impassible, sa terreur augmentait à mesure <[u'on se rapprochait de Paris. Son àme, au lieu d'être coulée dans un inoxvdable métal, comme il l'avait toujours cru, après s'être vingt fois analysé au cours de sa vie, selon les méthodes de Nietzsche et de Monsieur Barrés, n'était donc qu'en fondante gélatine? Malgré lui des procès d'assises, des exécutions capitales, se présentaient à son souvenir. S'il était pris, condamné, exécuté, quelqu'un, au moment suprême, crierait-il, bravo Boutorgne ! comme on avait crié jadis bravo Lebiezl Mais non, il ne serait pas

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