CHARETTE A PATAY
ED1TEUP.PARIS
placés. Ce sentiment élevé, je l'ai retrouvé avec bonheur dans les toiles de MM. Le Dru et Gardette. Le tableau de ce dernier est fort regardé. Le général Guilhem s'est fait tuer le 3o septembre, à L'Hay, pour la patrie et pour nous autres, Parisiens. Le livret du Salon fait donc une erreur en disant que son corps a été rendu le 8 septembre, date à laquelle le siège n'était pas commencé.
C'était un excellent officier qui commandait la belle brigade composée des 35e et 42e de ligne, les seuls anciens régiments d'infanterie de l'armée de Paris. Le profond sentiment d'une solennité militaire se passant sur le lieu môme d'un combat est la première et la supérieure qualité du tableau de M. Gardette. 11 est plein de grandeur et d'émotion. Je ne sais point si l'artiste était présent à cette scène, mais s'il l'a inventée de toutes pièces, il Ta aussi bien représentée que s'il Favait vue. Le général Ducrot, dans son livre si prolixe sur le siège de Paris, n'a accordé que quelques lignes assez sèches à la mémoire de Guilhem; le général Vinoy, son chef direct, fut plus juste. Ce qui paraît certain, d'après les récits de ces généraux, c'est que le combat du 3o septembre, mal préparé et sans objectif défini, amena pour les nôtres des pertes dix fois plus considérables que celles de l'ennemi. Jusqu'alors, dans les batailles sous Metz et dans l'Alsace, excepté à Beaumont, nous avions infligé de durs sacrifices à nos vainqueurs. Les Allemands tirèrent donc une très grande vanité du combat de Thiais, Chevilly, L'Hay; et en nous ramenant le cadavre percé de dix balles du malheureux et héroïque Guilhem, ils voulurent montrer à nos avant- postes la discipline respectueuse des soldats qu'ils nous opposaient.
Le tableau de M. Gardette est donc une page d'histoire militaire d'une portée plus élevée que la représentation d'un combat d'avantgarde ou d'un épisode de guerre. C'est en quelque sorte la philosophie de la guerre de 1 870-1 871, et particulièrement du passage difficile entre les premières batailles perdues — non sans gloire — où
Ton disait des Allemands qu'ils faisaient la guerre seulement à l'Empire, et la seconde partie de la campagne, où la France fut forcée de reconnaître que c'était bien à elle, à son territoire, à ses richesses, à sa suprématie, que l'Allemagne en voulait.
Cette colonne profonde et noire, se profilant dans l'espace et suivant le cadavre jusqu'à nos avant-postes, c'est la Germanie tout entière et ses soldats; ce cuirassier blanc, qui désigne son cercueil, c'est M. de Bismarck disant à la France :
« Désormais vous n'avez plus à attendre de nous que la mort. Nous vous l'apportons parée des dernières fleurs de l'automne; regardez-la bien en face, c'est votre dernier refuge contre la défaite. »
Le Renseignement, de M. Brail, élève de Détaille, a beaucoup moins d'importance. Un officier général, suivi de ses officiers d'ordonnance et de son escorte réglementaire, questionne un passant.
Certainement cela est fort gentil, mais je me permettrai de trouver le sujet un peu insuffisant pour une œuvre destinée au Salon. C'est le reproche que j'ai déjà adressé à un autre élève de M. Détaille, à M. Chaperon. Le maître peut se laisser aller quelquefois à peindre avec un soin amoureux des sujets qui, sous un autre pinceau, ne mériteraient que le nom d'études; car grâce à l'esprit, à la perfection, à l'observation, à la science, au brio qu'il y introduit, la petite étude devient tableau et le plus souvent chef-d'œuvre. Certaines illustrations de Y Armée française, — et je ne parle pas ici des principales, qui ont l'ampleur de grandes compositions, — de simples types de soldats ou d'officiers exécutés à l'huile et poussés au fini habituel de Détaille, pourraient faire excellente figure au Salon. Et cependant le maître ne se le permet pas. Quand il expose, il expose une pensée, un fait, une action. Plusieurs de ses élèves — je le remarque avec douleur — matérialisent trop leur talent; ils
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oublient trop que dans une œuvre d'art, à côté du travail de la main, il y a le travail de la pensée et que c'est le second qui donne du prix au premier.
Ceci dit, je conviendrai volontiers que le tableau de M. Brail est fort bien agencé et très agréablement peint.
Voici une toile qui, avec des inexpériences, indique toutefois un tempérament dramatique. Ba\eillel M. Alfred Paris a évidemment placé beaucoup trop près les rangs abondants et réguliers des chasseurs bavarois, qui fusillent presquà bout portant les défenseurs de Bazeille. Le paysage a été peint d'après nature, mais les braves fantassins de marine devaient être placés dans des conditions b'en différentes, lorsqu'ils tinrent si longtemps, et avec assez de succès, pour donner au général Wimpffen le droit de supposer que la bataille lui appartenait de ce côté et qu'il pouvait jeter les Allemands dans la Meuse.
Le moment choisi par Neuville, pour les Dernières cartouches, était celui où l'infanterie de marine, retirée d'abord par le général Ducrot, et replacée ensuite par le général Wimpffen, succombait sous l'élan formidable de deux corps d'armée.
Le moment choisi par M. Paris n'est point formellement indiqué par les détails du combat. Les habitants et le curé qui succombent dans le fossé se sont exposés trop gauchement et trop inutilement; les rares fantassins de marine qui se montrent entre les maisons sont aussi dans des situations dangereuses pour eux.
Ces inexpériences prouvent que M. Paris n'use pas de toutes les ressources que fournit la connaissance des faits de la guerre pour disposer convenablement un tableau militaire, mais je reconnais que sa toile sent la poudre. Lorsqu'il mêlera plus savamment ses groupes, il arrivera vite au pittoresque.
Vernet, Yvon, Pille, Neuville, Détaille, n'ont jamais hésité à faire usage et de toutes les ruses de la guerre et au besoin du combat corps à corps, lorsqu'ils ont eu à représenter une action de guerre où les combattants se trouvent rapprochés. La guerre n'est pas comme un duel où les strictes lois de l'honneur enchaînent les âmes vraiment saines, aussi bien qu'elles garantissent leurs corps pendant la lutte; la guerre, au contraire, c'est l'emploi, par tous les moyens connus et inconnus des armes et des forces physiques. L'armée de Crimée s'est assez amusée d'une lettre du général Gortchakoff, priant le général Canrobert d'interdire aux zouaves l'usage des cordes qu'ils tendaient le soir devant leurs embuscades pour faire chavirer les explorateurs russes. Le célèbre général russe aurait sans doute voulu que les zouaves appelassent ses soldats en champ clos et à la face du soleil. A la fin de la guerre, le général Totleben avait absolument changé cette. façon de voir de l'état-major russe. Il tentait de nous faire sauter avec des mines autrement meurtrières que les pièges des zouaves — et au lieu d'y répondre par des notes d'état-major, le général Niel, chef du génie de l'armée d'Orient, les éventait avec ses contre-mines et les faisait sauter.
L'art du peintre militaire doit donc s'assouplir et éviter toutes les raideurs, toutes les poses apprêtées, excepté dans les scènes de représentation, d'héroïsme particulier ou de diplomatie militaire. Alors seulement . les développements solennels sont permis; mais on n'en doit pas abuser, car c'est surtout dans la note militaire que le sublime mal exécuté franchit vite la limite du ridicule pour tomber dans le grotesque.
M. Paris - - malgré tout — a fait un tableau intéressant. Mais Bazeille ! Bazeille cette gloire qui a surnagé à tous les désespoirs de nos désastres, — Bazeille, est un peu bien gros pour une composition aussi modeste que la sienne.
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M. Royer, élève de Cabanel, compte au Salon deux tableaux militaires : Pour la Patrie! et Charette à Patay. Nous n'avons reproduit que le second dans nos photogravures.
Le premier appartient au genre semi-allégorique destiné à faire l'ornement des salles d'apparat de nos monuments publics. Ces sortes de compositions, où l'épopée se mêle à la réalité dans des proportions laissées au caprice et à l'imagination du peintre, effrayent parfois la curiosité du spectateur, surtout lorsqu'elles ne sont pas à leur place définitive; aussi je donne toutes mes préférances à Charette à Patay. Cette toile est ce que Ton appelle un « portrait historique ». Le personnage portraituré doit se présenter dans une action dont les figures et objets accessoires complètent sa physionomie légendaire, mais parfois distraient trop fortement l'attention. M. Royer a évité cet écueil. Le colonel Charette, l'épée à la main, guide les Volontaires de F Ouest (ex-zouaves pontificaux); ses volontaires le suivent.
Le colonel est fort ressemblant; tel je l'ai vu à Rome, sur la place Navone, en 1867, ramenant ses zouaves de Mentana et les faisant défiler devant le général Canzler, ministre de la guerre de Pie IX, tel je l'ai retrouvé au Salon de cette année. Grande mine, beaux dehors militaires et cette figure ouverte et aimable qui transportaient d'aise ses jeunes et intrépides soldats.
Aujourd'hui que les soldats catholiques ne sont plus à la mode, il n'est pas tout à fait inutile de rappeler que Gambetta — dans un accès d'éclectisme très opportun — décora, le même jour et par le même décret, le fils aîné de Garibaldi et le colonel Charette. Us l'avaient tous deux mérité.
Quant aux zouaves pontificaux, ils s'étaient tout simplement couverts de gloire.
f>o SALON MILITAIRE DE 1886
Sous ce titre : Episode de la guerre Jranco-allemande, M. Monge, également élève de Cab'anël, a peint un fait particulier de la bataille de Josnes (16 décembre 1870). C'est dans le Journal d'un aumônier de mobiles de l'armée de la Loire, que M. Monge a pris son sujet et le Livret officiel du Salon en reproduit l'extrait suivant :
« ..... Je me tenais, pendant l'action, sur un terrain élevé bordant la route, prêt à soulager les blessés et assister les mourants, lorsque je vis se diriger vers moi, soutenu à cheval par ses hommes, un commandant de mobiles, blessé mortellement sans doute, car son œil éteint et sa main défaillante semblaient implorer mon intervention.
« Que faire?... Je m'empressai d'apporter à ce brave le secours de mon ministère en lui donnant l'absolution. »
Ces quelques lignes définissent bien la scène, dramatique, solennelle et belle. Au fond, à gauche, les mobiles, vus de dos, font le coup de feu; leur droite va se perdre derrière le tertre sur lequel le brave aumônier, bien en vue, est encore mieux posté pour encourager ses ouailles et recevoir une balle allemande que pour exercer son pieux ministère. De la gauche, une route descend, que le bataillon de mobiles défend et par laquelle on ramène le commandant frappé à mort. Au fond une compagnie, clairon en tête, court au secours de la ligne de combat. La simplicité un peu trop carrée de cette composition ôte beaucoup de pittoresque à un épisode qui exigeait plus de drame.
M. Hubert, avec ses Cuirassiers à Waterloo, nous donne un échantillon d'une couleur agréable et d'un dessin expressif.
J'ai voulu y voir et le public y voit surtout de vigoureuses études de chevaux lancés au galop. Quant à Waterloo, malgré la grandeur de l'action historique, le public ne s'en soucie pas beaucoup plus que ne para't le faire M. Hubert. Quoi qu'il en soit, on aime toujours à
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revoir les uniformes populaires du premier Empire, surtout lorsqu'ils sont portés par des gars qui lèvent le sabre avec autant d'énergie et. galopent avec autant d'entrain.
M. Perboyre, lui aussi, a consacré au souvenir de la grande armée impériale un joli petit tableau plein d'air et dont la physionomie générale nous rappelle les aquarelles du Dépôt de la guerre. Épris de la lucidité dans la composition et l'ordonnancement d'un tableau de guerre, M. Perboyre, ayant pris pour thème : « Napoléon, pendant la troisième journée de Leipzig, amène au galop la cavalerie et l'artillerie de la garde pour fermer la brèche formée dans notre ligne par la défection des Saxons » , a choisi l'instant où effectivement cette artillerie et cette cavalerie partent de toute la vitesse de leurs chevaux. La figure de l'Empereur et celles des officiers de son étatmajor se projettent au second plan dans toute la clarté lumineuse qu'il convient de donner à l'importance d'un général en chef; sur le devant, une batterie à cheval de la vieille garde est conduite par un officier d'ordonnance de l'Empereur, qui choisit l'endroit où elle doit être mise en batterie.
J'admire surtout dans le tableau de M. Perboyre la variété et l'exactitude de tous les uniformes des soldats qu'il a habilement groupés ou dispersés pour avoir l'occasion de montrer sa science spéciale dans l'iconographie de l'habillement militaire.
Le petit officier d'ordonnance, en habit et pantalon bleu, le guide, les cavaliers de l'escorte, sont peints avec une exactitude qui fera bondir d'aise une foule de vieux amateurs. C'est en effet une science que négligent trop les peintres ordinaires. Ils voudraient représenter un Grec, un Romain, un Hun, qu'ils ne trouveraient jamais assez de renseignements authentiques, puisés à des sources certaines; mais s'il s'agit d'un héros d'une guerre européenne, ils loueront un uniforme chez un costumier de théâtre et représenteront le général Bonaparte avec l'habit que l'acteur Taillade portait au Cirque
dans les Premières pages d'une grande histoire. Aussi le convenu a-t-il dominé longtemps dans la peinture à propos des costumes et des uniformes; on les taillait tous à la mode du jour, comme pour les jeunes premiers qui redoutent d'engoncer leur col dans les amples cravates de la première République et de l'Empire, et leur taille dans les larges redingotes du temps de Louis XV. C'est d'ailleurs une science, et une science difficile à acquérir que celle de l'uniforme. Qu'on en juge! sous l'Empire, il y a eu quatorze régiments de hussards, quatorze! et il était très di'ficile de les distinguer entre eux, puisque les deux derniers créés avaient pris les couleurs de deux anciens. Chaque armée avait d'ailleurs été forcée d'adopter des eifets particuliers. En Portugal, des corps entiers portèrent des pantalons et même des habits en drap marron de capucins, les draps bleus nationaux ayant été pillés au passage par des guérillas indiscrètes. On prenait ce que l'on avait sous la main. On empruntait même aux magasins de l'ennemi des effets tout confectionnés que l'on accommodait le mieux possible aux règlements français. Même à la lin de l'Empire, pour se battre, l'enrôlé mettait sur ses habits le fourniment élémentaire que l'autorité militaire lui confiait, ajoutait une cocarde nationale à son chapeau et s'encastrait dans le rang.
C'est cette phase de notre misère et de notre grandeur que M. Julien Le Blant a peinte avec son observation et sa verve accoutumée dans le Combat de Fère-Champenoise (25 mars 18 14).
Ce sont des gardes nationaux qui, mêlés à quelque vieux soldats, encadrés avec des gendarmes à pied de l'armée d'Espagne, défendent contre larmëe alliée le sol sacré de la patrie. Pour la première fois que M. Le Blant aborde, je crois, le maniement des masses, il a fait un coup de maître. Ces gardes nationaux, pour la plupart Bretons, quoique M. Thiers, dans son Histoire du Consulat
et de l'Empire, prétende qu'ils vinssent de divers points, faisaient partie de la division Pacthod. Ils avaient été lancés sur l'ennemi aussitôt leur incorporation — faisant l'exercice en route, ■ — la France n'avait pas de temps à donner à ses défenseurs pour leur instruction. Mais pour éviter les déboires des premières journées de la Révolution, on les avait entourés d'hommes résolus, rompus aux manœuvres et déterminés à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour le maintien de l'Empire. Pour le paysan et le soldat d'alors, la menace du retour à l'ancien régime, c'était la restitution des biens nationaux, la restauration du bon plaisir dans l'armée; c'était la contre-révolution venant effacer toutes les conquêtes de la grande Révolution! On conçoit que les bons patriotes ne refusaient pas de marcher; mais la bonne volonté, l'amour du pays, la haine de l'étranger, ne donnent ni l'expérience ni le sang-froid nécessaires pour faire un bon soldat. Ils se battirent bien, toutefois sous la mitraille de la vieille artillerie prussienne, ils durent ployer.
M. Le Blant a saisi le moment de la déroute où les chefs de ces braves gens les font reformer devant les attaques de la cavalerie cosaque; le mouvement s'est opéré tant bien que mal, et sur la gauche la ligne déjà bien assise commence son feu de deux rangs, tandis que la droite, encore en route, continue la conversion en courant. C'est prodigieux de vérité et de vie. Les dernières files, dans un ordre relativement bon, montrent bien l'impressionnabilité des jeunes troupes dans un moment difficile. On sent que si les gendarmes n'étaient pas là, et sans les vieux uniformes qui apparaissent de loin en loin, les gars s égayer aient le plus vite possible. Il y a autant de types expressifs que de figures. Toutes les notes de la double gamme expressive de la bravoure et de la peur y sont représentées. On est forcé d'admirer la variété de poses et de physionomies dépensées dans cette queue de bataillons; tandis qu'un vieux gendarme n'a d'yeux et de volonté que pour maintenir ses hommes
à leur rang et déploie l'activité d'un sous-officier brave et intelligent, un pauvre garde national alfolé a déjà jeté son fusil et met ses mains au-dessus de sa tète pour se garantir de la mitraille. C'est très vrai, et je dirai même que cette vérité, dans sa désolation, est d'une bonne morale. La France doit être prête à répondre à de nouvelles agressions, elle doit y être absolument prête, et tous ses enfants sont tenus désormais de savoir le métier de soldat et d'en avoir la patience, le courage et le sang-froid. Ce n'est pas ici le lieu de faire un cours d'organisation militaire nationale, mais quand un peintre du talent de M. Le Blant, dont toutes les œuvres, jusqu'à présent, ont été consacrées par le succès, nous montre d'héroïques enfants de la France mitraillés, affolés, détruits par la mitraille prussienne, il faut le remercier. Il a dérogé heureusement à la tendance de quelques artistes, de représenter sans cesse les Français — même dans la dernière guerre — en meilleure posture que leurs vainqueurs. Ce n'est jamais une honte de reconnaître que l'on a été vaincu; nous l'avons été en 18 14 parce que nous étions épuisés, et en 1870 parce que nous n'étions pas suffisamment préparés. Les gens qui se réfugient derrière la trahison pour masquer leurs revers n'ont point envie de les réparer. Les vrais patriotes conviennent de leurs défauts et cherchent à s'en corriger.
J'estime donc que M. Le Blant a non seulement peint un magnifique tableau, mais qu'en outre il a droit à la reconnaissance des cœurs vraiment français.
C'est encore un revers qui a inspiré à M. Daubeil sa toile : La Colonne de prisonniers, Sedan.
Pauvres gens! le sac au dos, sans armes, privés de la protection de leurs officiers, sous la direction de quelques troupes de la bndwher allemande, ils vont gagner la terre d'exil. Un soldat serre
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sur son cœur une femme avant de reprendre son rang, un ouvrier se retourne en essuyant une larme et en contenant un geste d'indignation. Pauvre gens!
M. Daubeil a montré des qualités dans cette peinture désolée qui nous rappelle malheureusement encore plus l'humiliation que la défaite. Évidemment, en bon patriote, il s'est imaginé que le lendemain de la bataille nos soldats n'étaient plus des vaincus, mais seulement des prisonniers. Pour des âmes distinguées et honnêtes, il devrait en être ainsi ; mais, hélas ! la foule n'a pas le temps de s'offrir des sentiments délicats; elle passe, elle juge d'un mot. J'ai entendu dire sèchement : « Sujet peu sympathique », par un gros monsieur bien portant, qui fort certainement ne s'était jamais trouvé à pareille douleur. Que voulez- vous? en France, surtout à notre époque, il faut toujours être vainqueur. Le Gaulois Brennus a fait école, le jour où il a prononcé son fameux : Malheur aux vaincus!
Charmant tableau minuscule que la Reconnaissance de cavalerie vendéenne, de M. David de Sauzéa, et fort amusant à regarder. La cavalerie vendéenne se faisait remarquer beaucoup plus par son intrépidité que par son nombre; c'était avant tout une troupe d'éclaireurs propre aux coups de main fantastiques, aux pointes les plus extraordinaires, fort bien montée, armée et costumée à la diable, mais presque exclusivement composée de gentilshommes et de leurs valets de chasse. M. David de Sauzéa n'y a pas mis d'autre prétention : dans une lande, au milieu de plusieurs remises de genêts, un petit groupe de cavaliers se pelotonnent et ont l'air de se concerter sur les renseignements qu'ils ont recueillis dans leurs excursions diverses.
Cela est fort agréablement agencé et fort intéressant.
Le second tableau de M. David de Sauzéa est comme la revanche
du premier. Une Prise met en scène quelques hussards républicains
qui viennent de démonter un gentilhomme vêtu à la dernière mode,
et lui demandent ce qu'il faisait dans la bruyère. C'est encore un
tableau fort amusant et les hussards qui y figurent sont très crânes. Le pittoresque déborde dans tous ces petits personnages, tous bien de leur époque et peints avec beaucoup de soin.
Nos pères appelaient ces sortes de compositions des tableaux de chevalet et en faisaient grand cas. La peinture réaliste et impressionniste, d'un côté exigeant des personnages d'une proportion plus haute, et l'aquarelle ayant pris une importance artistique considérable, les petits tableaux deviennent de plus en plus rares. Ceux de M. David de Sauzéa sont très regardés; ils le méritent et prouvent qu'il ne faut pas toujours mesurer la valeur d'une toile à sa hauteur et à sa largeur.
Le petit Patriote — près Orléans — 1870, de M. Bettinger, élève de MM. Boulanger et Lefebvre, peut être classé, quoique beaucoup plus grand, parmi les petits tableaux. Dans un paysage assez étendu, se meuvent quelques rares fantassins, aussi lilliputiens que possible. Le fait historique local que représente cette toile n'est pas très facile à définir, et il m'a été impossible — en l'absence de détails plus explicites du Livret — de le reconstruire. Probablement le jeune patriote est le petit personnage que Ton relève dans la boue et la neige. Probablement encore il a une histoire dans l'Orléanais.
Autrefois, du temps où les peintres étant moins nombreux, les œuvres d'art reçues au Salon n'atteignaient pas le chiffre colossal de 541 6 ', le Livret pouvait alors admettre des notices utiles, éclairant
1. 4658 en l'année 1884, — 5co4 en l'année 1 885 . — Cette année, le jury — surtout celui de peinture — a montré une sévérité dont les artistes ont gémi. A ce sujet, j'ai remarqué combien les Exemptés et les Hors concours devenaient encombrants. Une personne avec laquelle je visitais le Salon, agacée par le monogramme EX. répété à satiété sur les cadres des tableaux, m'a dit :
« On prodigue trop ce qualificatif d'excellent qui, à mon avis, ne s'applique pas toujours avec équité aux œuvres sur lesquelles il appelle l'attention du public.
— Est-ce naïveté, ou ironie de votre part? répondis-je, ne savez-vous donc pas que ces
ARMAND DUMARESI