JULES MOUTONNE! EDITEUR
les visiteurs. C'est fort désagréable en effet de regarder un tableau dont on ignore « l'anecdote »3 — comme disent les bons bourgeois. Si encore le peintre était là pour vous faire sa petite conférence! J'en suis donc réduit à admirer les prouesses du petit patriote sans savoir en quoi elles consistent. Nous sommes en présence d'une œuvre dart à l'usage exclusif du département du Loiret, dans le chef-lieu duquel M. Bettinger a vu le jour.
En me donnant beaucoup de peine, j'ai découvert le Peintre militaire, de M. Georges Hyon, élève de Protais. Dans la cour d'un quartier de cavalerie, un peintre militaire qui n'est ni Détaille, ni Neuville, ni Dupray, ni Protais, peint d'après nature un trompette de dragons. C'est d'abord et avant tout d'un excellent exemple, et je recommande à tous les peintres militaires ou non de le suivre religieusement. Tout ce qui est peint de chic péchant toujours par la solidité, je me figure que M. Georges Hyon s'y est soumis lui-même; son tableau est plein de détails fort bien observés; la vie de quartier y est très bien rendue; c'est tout à fait cette activité calme où tout
deux lettres EX désignent les tableaux, dont les auteurs ayant obtenu antérieurement des récompenses, sont reçus sans examen. »
Cette explication ne parut pas satisfaire mon interlocuteur, qui se refusa obstinément à comprendre qu'une toile ou une statue bien exécutée en 1 885 pût conférera un artiste le droit de se soustraire pour la vie au jugement des organisateurs des expositions annuelles. J'eus beau lui expliquer qu'il avait été nécessaire d'établir cette mesure protectrice du talent, parce que l'esprit de coterie, dominant dans le monde artistique, aurait remis tous les ans en question la situation de peintres et de sculpteurs recommandables.
« Alors, reprit-il, dans l'intérêt des artistes aussi bien que dans l'intérêt des visiteurs, le Salon devrait être divisé en deux catégories absolument séparées : i° la catégorie des exemptés; 20 celle des admis par le jury. »
Je consigne ici cette idée qui est plus qu'originale. Elle est pleine de bon sens et surtout de sens pratique. Qu'on ne prive pas les artistes émérites du droit d'entrée au Salon, soit; mais on doit constater, autrement que par les deux lettres EX, que ce droit n'a pu leur être refusé. Quant au jury, dont la partialité peut s'exercer librement et sans contrôle sur les artistes non brevetés, c'est malheureusement les brevetés qui l'élisent. Peut-il en être autrement? Je n'en sais rien, mais on est forcé de convenir qu'au palais des Champs-Elysées de Paris la justice n'a pas ses grandes entrées.
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s'accomplit à l'heure et au moment sans que personne se presse. La présence de l'artiste ne trouble pas le pansage, sans toutefois passer inaperçue dans ce petit monde où les distractions et les événements extraordinaires sont plus rares que les journées de consigne. Excellente petite toile où la bonne humeur pétille, dont la couleur est bonne et à laquelle il ne manque qu'un peu de ragoût pour être parfaite.
Encore un élève de Gérôme et de Boulanger qui se voue à l'uniforme. Une Embuscade, de M. Charles Crès, nous montre quelques soldats d'infanterie commandés par un officier et attendant l'ennemi au détour d'une route.
Cette toile de médiocre importance est-elle bien la représentation de ce que l'on appelle une embuscade? Le calme, l'appréhension, l'émotion contenue lui font un peu défaut. Je reprocherai à M. Crès, surtout et avant tout de nous avoir fait une embuscade de grandes manœuvres, bien plus qu'une embuscade de vraie guerre. Mais nos peintres militaires n'ont pas été gâtés depuis seize ans par le régal de vrais combats. A moins d'être allés en Tunisie, comme Détaille, ou au Tonkin, — ce qui n'a tenté aucun d'eux, — ils ont été obligés,' comme de simples reporters, — les reporters, la plaie de notre époque, — de suivre les grandes manœuvres annuelles où les stratégistes sur le papier se livrent des batailles de cirque olympique. Toutefois, les jeunes Bridions, dont M. Crès est un des professeurs de dessin, n'ont pas à se plaindre. Si leur maître pèche un peu par l'expérience des choses de la guerre, c'est un homme qui sait son art à fond.
Au demeurant, composition agréable que celle de M. Crès et dont le principal défaut est d'avoir été juchée assez haut pour que, même avec une excellente lorgnette, il ne soit pas possible d'en examiner commodément les détails.
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Décidément, la commission de placement n'aime pas les peintures guerrières, et il a été absolument nécessaire qu'elles fassent hors ligne ou signées de noms déjà connus et aimés pour qu'on leur accordât des vues sur le public. Si c'est comme cela qu'on entend réveiller le chauvinisme des Français, il y a là pour la Ligue des patriotes et l'ami Déroulède une belle occasion de faire tonner leur indignation dans le journal le Drapeau.
Un Porteur de Dépêches; — Siège de Paris (iS-jo), par M. Raoul Arus, est d'une allure très franche et très bonne. Un matelot dans la nacelle d'un ballon, entouré de paquets de dépêches, de cages à pigeons, considère évidemment avec un certain mépris les lignes allemandes au-dessus desquelles il passe librement. Librement, mais non sans danger, on peut en juger par la statistique suivante.
Du 23 septembre 1870, jour où partit, à huit heures du matin, le Neptune, dirigé par Jules Duruof, jusqu'au 28 janvier 1871, date du départ, à six heures du matin, du Général Cambronne, dirigé par le matelot Tristan, la direction des télégraphes a expédié de Paris en province soixante-trois ballons, dont un double. Deux, le Jacquard et le Richard Wallace, ont été absolument perdus, on n'en a pas eu de nouvelles; et si plusieurs autres, qu'il serait trop long d'énumérer ici, ont pu atterrir sans difficulté en lieu sûr, la plus grande quantité a eu à souffrir beaucoup, soit des poursuites de l'ennemi, soit des avaries provenant de la température, soit enfin du vent qui les a entraînés hors de France, en Prusse, en Belgique, en Hollande et jusqu'en Suède .
Il est donc à la fois heureux et sympathique le sujet de ce tableau; il perpétue le souvenir des héroïques messagers qui pendant les quatre longs mois du siège mirent les départements en contact presque quotidien avec la capitale. Hélas! malgré le bon vouloir de
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quelques hardis aéronautes, il fut impossible de faire rentrer dans Paris des nouvelles par le même chemin. Les pigeons seuls nous rapportaient des dépêches transcrites en caractères microscopiques par le procédé de MM. Dagron et Fernique. Quelques messagers parvinrent aussi à franchir les lignes allemandes; mais le gouvernement n'ayant jamais publié la liste des noms de ces courageux citoyens,, nous ne connaissons que celui de M. Lucien Morel, alors rédacteur du journal le Gaulois, qui parvint, au péril de sa vie, à forcer les lignes ennemies après les avoir traversées une première fois en ballon. Il fut décoré pour cet acte de dévouement.
Les peintres militaires — je ne saurais trop le faire remarquer — ont bien raison lorsqu'ils choisissent les sujets de leurs tableaux de façon à rappeler au public des souvenirs d'actions utiles et généreuses. C'est pour eux une première garantie de succès, et lorsque l'exécution est bonne, tout est pour le mieux. M. Arus avait d'ailleurs une grande difficulté à vaincre, et dont il n'est sorti à son honneur qu'après avoir lui-même monté en ballon. Il est impossible de mieux rendre ce panorama à vol d'oiseau qui passe au-dessous de l'aéronaute. Ce sont des choses qui sont inoubliables lorsqu'on les a vues une fois; mais encore faut-il qu'on les ait vues.
M. Médard a envoyé deux toiles au Salon : Bu^enval, 1870, et Combat dans un pillage. La première, avec de très grandes qualités, n'est pas d'un aspect fort plaisant à l'œil. La journée — on le sait — fut horrible, lugubre; nos troupes pataugeaient au milieu du brouillard dans la neige fondante et dans la boue. On était à la fin du siège; un sombre désespoir avait remplacé chez les hommes les plus résolus les espérances des premiers jours. Personne n'ignorait que les généraux se battaient uniquement pour l'honneur des armes, et que s'ils avaient consenti à utiliser dans une grande action de guerre les régiments de
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Paris (gardes nationaux mobilisés), c'était pour l'honneur de la cité fatalement condamnée à la capitulation. Les Allemands, toujours avertis de nos sorties par de trop évidents rassemblements de troupes, nous avaient toujours repoussés, et avec perte; les nouvelles de la province n'étaient point favorables. Noire succès improbable ne nous aurait pas conduits bien loin, car le cours de la Seine jusqu'à Rouen et presque jusqu'au Havre appartenait aux Allemands. Mais, après le bruit qu'on avait fait autour des capitulations de Sedan et de Metz où 70,000 hommes d'abord, puis 170,000, avaient mis bas les armes, les cinq cent mille défenseurs de la capitale se devaient à eux-mêmes de tenter un dernier effort avant de se résigner à leur mauvaise fortune.
Ce sentiment général, M. Médard l'a très honorablement et très fidèlement rendu. C'est une défaite qu'il a peinte, une défaite avec sa confusion, sa misère et sa colère. Cette masse qui se retire au premier plan n'est pas précisément en désordre; tous les corps s'y mêlent, il est vrai, et Ton devine clairement dans la sombre attitude de leur marche que tout est fini. La lutte n'est sensiblement affirmée que par un bataillon de la ligne qui soutient la retraite au loin. Ce tableau est d'une grande tristesse; mais pouvait-il en être autrement?
Comme je me plaignais auprès de plusieurs de nos grands artistes de leur tendance à déguiser nos défaites sous des dehors consolants, le plus souvent exagérés et même menteurs, ils m'ont répondu :
« Le public français n aime pas qu'on lui dise trop crûment la vérité. »
M. Médard a bravement dit la vérité, et j'ai remarqué — non sans douleur — que la foule lui en savait mauvais gré. Son œuvre, du plus haut mérite, n'a pas fixé l'attention du vulgaire, mais elle a éveillé celle du monde artistique et du public éclairé. S'il avait montré en attitude les régiments de Paris se couvrant de gloire, les Parisiens l'auraient récompensé en lui décernant une ovation. « Passe-moi la
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casse, je te passerai le séné. » M. Médard n'a pas offert la casse, donc il na pas eu de séné. Qu'il s'en console; sa toile a été très appréciée des connaisseurs; il a fait preuve de talent et de sincérité; sa composition est conforme à l'histoire, sa peinture est pleine de réalité. Que Fan prochain il choisisse une bataille du temps où nous étions vainqueurs, et la foule reconnaîtra sa haute valeur, comme Fa reconnue et constatée le suffrage de ses collègues.
Vercingétorix se rend à César, de M. Henri-Paul Motte, est bien un tableau militaire, et plus militaire que beaucoup de ceux dont j'ai déjà parlé. Son excellente couleur, sa belle et savante ordonnance, le soin avec lequel les figures sont dessinées en font, un morceau de choix. Avec un raffinement archéologique très sûr et dont l'application a l'air d'être pour lui pleine d'aisance et de facilité, M. Motte a reconstruit toute la fortification antique. Vercingétorix, le grand Arverne vaincu par la tactique et la ténacité de César le grand Romain, se présente à cheval au camp de ce dernier, et y entre seul par la porte prétorienne. La rue qui traverse le camp est bordée de tentes devant lesquelles les légionnaires, sous le commandement de leurs centurions, que l'on reconnaît aux crins rouges ornant leurs casques, forment la haie. Le trône de César est au fond, tout ruisselant de pourpre et d'or; en arrière, les hautes tours à trois étages qui garnissent la circonvallation dominent les cippes et les huit rangées de scrobes. Cet appareil et la belle figure des légionnaires, qui semblent porter un uniforme tant leurs armes sont semblables, nous reposent un peu de la peinture par trop négligée de certains de nos peintres.
Comme les artistes ne dédaignent pa?> je le sais, les remarques faites sur leurs tableaux par les gens de goût, je révélerai à M. Motte
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qu'un officier général, en compagnie duquel je regardais son tableau, admirait particulièrement ses légionnaires. « Ce sont bien là des soldats de résistance, disait-il; ils me rappellent nos zouaves, nos chasseurs à pied, nos voltigeurs de la garde devant Sébastopol. Hommes de vingt-cinq à trente ans, vigoureusement constitués, ayant confiance dans leur force, leur santé, leur courage, ils étaient capables des plus rudes labeurs et prêts au dévouement le plus sublime. » M. Motte, on le voit-, tient de son illustre maître, Gérôme, par le soin avec lequel il traite l'antiquité, et par la lucidité ingénieuse de la composition. Ses Romains sont les robustes citoyens armés tels que nous les décrivent les Commentaires : vigoureux, ramassés, agiles, d'un moral à toute épreuve et curieux avant tout de la propreté de leur corps et ' du bon état de leurs armes. Enfin, les grands engins de guerre, dont il a peuplé le camp et que la science archéologique lui a fournis tout reconstruits, produisent un effet saisissant. Ils ne ressemblent en aucune façon à ces bibelots qu'un artiste — moins soucieux de la science — peint de chic sans savoir au juste s'ils étaient ronds, ovales ou carrés. Ce sont de vrais machines de guerre romaines, que le spectateur comprend parce que le peintre s'est donné la peine de les comprendre avant lui et qu'il en possède intimement la construction et l'usage.
De plus, c'est tout à fait le Vercingétorix de l'histoire qu'a fait revivre M. Motte. Quoique la dimension de son tableau, — comme tous ceux de l'Ecole à laquelle il appartient, — ne lui permette de mettre en scène que des personnages de petit format, la scène comporte la grandeur qu'elle doit avoir dans l'histoire. Vêtu de ses plus beaux habits, rehaussé par ses armes de chef un jour de combat, Vercingétorix, monté sur un superbe cheval, jette ses javelots devant César en entrant dans le camp romain.
Lorsqu'il se colla aux murs d'Alésia, associant le sort de son armée à celui de la cité qu'il voulait protéger, Vercingétorix avait
commis la même faute que le chef de l'armée de Metz fit en 1870 '. En vain le général des Arvernes essaya de fléchir César; il offrit sa vie pour la liberté de ses soldats. César, étant victorieux, fut inexorable, et six ans après, le vaincu, après avoir servi au triomphe du vainqueur, fut conduit au supplice. Nos aïeux ont subi comme nous des revers et ils ont mis des siècles à les effacer; l'art et ses manifestations doivent, comme les poètes et leurs chants, rafraîchir de temps en temps nos souvenirs et nous rappeler les enseignements du passé.
M. Motte a déjà obtenu une médaille de 3e classe en 1880. C'est un peintre d'histoire et non un peintre militaire, mais il est appelé à fournir une grande et belle carrière.
M. Bligny, lui; est un peintre de genre. Le Jardinier du colonel est un tableau sans prétention, qui met en scène un bon vieux sapeur décoré prodiguant ses soins aux fleurs' et aux légumes de Mrae la colonelle. L'an dernier, M. Bligny avait envoyé au Salon : De planton che{ le colonel; c'était ' encore, - je crois me le rappeler, un sapeur. Décidément, c'est une vocation. Aimable et douce toile du reste que le Jardinier du colonel, mais qui ne passionnera pas les masses.
1. Pour qu'on ne se méprenne pas sur le sens de la comparaison que je fais ici entre le commandant de Metz et le grand Gaulois, je cite l'opinion du général Deligny, l'un des rares divisionnaires de l'armée du Rhin qui ne voulait point qu'on capitulât :
« Un événement aussi désastreux que la capitulation de la place et de l'armée de Metz est sans précédent aucun dans l'histoire des nations modernes, et il faut remonter le cours de dix-neuf siècles, jusqu'au resserrement et à la défaite de l'armée gauloise sous Alise, pour trouver la trace d'un fait historique qui puisse lui être comparé; mais encore la comparaison est-elle tout à l'avantage de nos aïeux et de leur chef. Ils s'étaient montrés hardis, entreprenants et redoutables jusqu'à la dernière heure, et quand celle-ci sonna, Vercingétorix était encore à cheval et revêtu de son armure. Il alla trouver César pour implorer sa clémence en faveur de ses compagnons d'armes. Pour lui, il ne stipula rien. Il savait le sort qui lui était réservé : être conduit à Rome pour y suivre le char du vainqueur, et puis mourir. Les
temps sont bien changés. De nos jours i<Sju. — Année de Metf, par le général Dcligny.
L'ne plaquette in-12. Paris, Lacroix et Verbœckhûvcn. ■ — 1871. — (Pages bu et 70.)