‹ Le Salon militaire de 1886Chapitre 12 sur 15 · NET EDITEUR PARIS · texte numérisé non relu

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M. Kuwasseg, le peintre habile d'Un épisode de la chasse aux pirates dans les mers de Chine, est également coutumier du fait : en i883 il exposait le Combat naval de Fou-Chéou (23 août 1884), livré par le vice-amiral Courbet. Ce sont les combats maritimes dans les eaux de l'extrême Orient qui sollicitent son pinceau; son dernier tableau est excessivement joli, dans un bon sentiment de couleur et

C. Kuwasseg. — Un épisode de la chasse aux pirates dans les mers de Chine.

rendant fort exactement, tout au moins aussi exactement que possible, l'animation d'un jour de combat sur la « plaine liquide », comme on disait jadis et comme on ne dit plus aujourd'hui — ce dont je suis fàchê, car l'image était simple et fidèle, deux qualités généralement rares dans les images littéraires. En mer, les combats se livrent donc toujours en plaine, et pourtant les braves marins qui montent le canot français et abordent le pirate chinois

vont lui livrer un rude et furieux assaut. Au Salon, j'ai vu la marine de M. Kuwasseg, au-dessus d'une porte, dans la salle d'antichambre, sur le palier du grand escalier d'entrée, en compagnie de quelques autres toiles dont quelques-unes ne manquaient pas de mérite. Est-ce pour leur faire honneur que la commission de placement les a casés là? Peut-être. Mais le public n'a pas l'air de s'en douter, car il se précipite dans le salon carré. Il a fallu que je fusse intéressé à voir la marine de M. Kuwasseg pour la trouver. Il me semble qu'il vaudrait mieux ajouter une salle de plus à l'exposition, ce qui est facile, l'espace ne faisant pas défaut, et ne point manquer de politesse à des artistes méritants.

Il y en aurait trop à dire sur l'injustice du Jury d'admission et la partialité de la Commission de placement; j'aime mieux me taire et réserver de nouvelles et sérieuses observations pour une occasion plus propice.

M. Edmond de Boislecomte a eu raison de chercher dans les mémoires du général baron Marbot le sujet de son tableau, les Derniers moments du maréchal Latines, mai 1809. C'est toujours pour un peintre d'histoire une chance d'exactitude que de travailler sur le récit d'un témoin oculaire; il y trouve une émanation authentique et comme un parfum direct de l'époque; et il peut en obtenir comme une vision fidèle des événements et des personnes qui y jouent le rôle principal. Marbot, en 1809, était aide de camp de Lannes. Les lignes que lui inspirèrent la mort de son chef sont aussi simples qu'émouvantes. Sa version est d'ailleurs en contradiction flagrante avec les détails officiels; mais on sait que les Bulletins arrangent toujours un peu la vérité. Ce jour-là, on était encore dans l'île Lobau, à la veille de la bataille d'Esling :

« Pendant que les armées en présence s'observaient mutuelle-

fi

Pi

ment, dit l'aide de camp Marbot, les chefs se groupant derrière les

bataillons causaient des événements de la journée Le maréchal

alla s'asseoir sur la berge d'un fossé, la main sur les yeux, les jambes croisées Fune sur l'autre. 11 était là plongé dans de sombres réflexions, lorsqu'un boulet de trois arrive en ricochant et va frapper le maréchal au point où les jambes se croisaient!... La rotule de l'une fut brisée et le jarret de l'autre déchiré!... »

Transporté le 23 mai à Ebendorf, après que Larrey eut déclaré l'amputation nécessaire, « une fièvre ardente, ajoute le général Marbot, s'empara de lui et bientôt survint un délire affreux. Le maréchal, toujours préoccupé de la situation critique dans laquelle il avait laissé l'armée, se croyait encore sur le champ de bataille; il appelait à haute voix ses aides de camp, ordonnant à l'un de faire charger les cuirassiers, à l'autre de conduire l'artillerie sur tel point... Cet état dura plusieurs jours sans que le maréchal dormît un seul instant ou cessât de combattre imaginairement!... Enfin, dans la nuit du 29 au 3o, il reprit ses facultés mentales, me reconnut, me serra la main, appuya la tête sur mon épaule et rendit le dernier soupir. »

Marbot, blessé lui-même à la jambe, ne quitta pas Lannes pendant ses derniers moments. C'est donc lui qu'il faut croire. Ses mémoires détruisent un peu la légende qui veut que Lannes ait été frappé dans l'attaque de Gross-Aspern et du village d'Esling, presqu'en même temps que le général Saint-Hilaire fut tué. M. Edmond de Boislecomte a tiré un fort bon parti du récit du fidèle aide de camp, comme on peut le voir d'après notre reproduction de son tableau. J'aurais préféré qu'il serrât davantage le récit qu'il a cité et que Lannes expirât dans les bras de Marbot. Les uniformes sont peints avec beaucoup de recherche. Celui de maréchal, accroché au lit, fait très bon effet, et la tenue de hussards de l'aide de camp est d'une exactitude absolument rigoureuse.

Excellente toile.

Théophile Gautier avait une expression fort pittoresque pour qualifier la certitude de travail des artistes arrivés, et des hommes de lettres connaissant à fond leur métier, qui, n'ayant plus rien à demander à l'inspiration, attendent tout de l'expérience : « Ils ont leurs gaufriers » disait-il. — Qu'on ne prenne pas cela en mauvaise part — M. Fichel, dans ses gaufriers, possède supérieurement l'homme de guerre Louis XIII. Son Corps de garde est un excellent travail d'art, tout à fait supérieur comme composition et exécution. Il nous montre naturellement deux soldats jouant aux dés sur la peau dane d'une caisse roulante; ces soldats sont entourés d'autres soldats qui les regardent en fumant dans de longues pipes ; autour sont disposés de la façon la plus agréable à l'œil tous les accessoires de l'époque. Cela est, j'en conviens, savamment arrangé, heureusement dessiné et agréablement peint! M. Fichel a reçu de nombreuses récompenses aux Salons précédents, et il les a méritées, comme il mérite cette année les plus grands éloges. Cependant, il ne fait point de la peinture à la mode, et s'il se garde du réalisme comme de la peste et de la fièvre, il manque un peu de personnalisme et de vie. Son tableau est tout à fait charmant, mais il sort d'un gaufrier. Je ne saurais le répéter trop, il est charmant; toutefois il y aurait ajouté un grain d'action, un zeste de mouvement que cela ne le gâterait point, pour nous autres contemporains. Au contraire, pour sa postérité, cela sera peut être une qualité de plus, si nos arrière-neveux nous ressemblent. J'ai remarqué en effet, que chez les peintres anciens devenus classiques, nous demandons à leurs œuvres d'être toujours de la même famille. Nous repr >cherons à un Rubens, à un Téniers, à un Mignard, de ne pas être assez Rubens, assez Téniers, assez Mignard. Et les experts — ces rommes savants sans examen, sans privilège et aussi sans responsabilité, — élèveront des doutes sur l'authenticité d'une toile dont la composition et le faire ne seront pas absolument conformes au type convenu et adopté. C'est alors que

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