EDITEUR PARIS
Ton invente les première, seconde et dernière manières d'un peintre, distinctions au moyen desquelles on couvre toutes les erreurs, toutes les défaillances de l'expertise, et même au besoin toutes les supercheries des imitateurs.
Très bonne composition, Y Ambulance dans une ferme, de M. Grateyrolle. Il est difficile avec autant de simplicité d'émouvoir davantage. Deux personnages : une fille de la campagne étanche et lave la blessure qu'un cuirassier a reçue à la jambe. La scène se passe dans une écurie, deux cadavres gisent au fond, on en apporte un autre. La bataille doit grouiller ferme dehors, ou bien si le combat est terminé, il a été dur. On le voit, M. Grateyrolle a dérangé peu de monde pour peindre son petit drame; mais quelle dépense de sensibilité!
La paysanne est exquise de justesse. Toutes les tendresses, tous les trésors de bonté, dont l'àme de la femme dispose pour les faibles et les souffrants, cette servante de ferme les prodigue au pauvre troupier. Son cœur dirige sa main, et les soins délicats qu'elle apporte dans son pansement en font une sœur de charité. Quant au troupier, il est admirable. Ce colosse blessé au bras et à la jambe, et que la perte de son sang plonge dans la prostration qui précède l'évanouissement, est un tour de force d'observation saisie et rendue presque naïvement.
Décidément, il y a trop de tableaux au Salon. Seul, isolé, vu dans l'atelier, je suis certain que la toile de M. Grateyrolle a recueilli les éloges les plus sincères, et — ajoutons-le — les plus justes. Au Salon, les cadres voisins le tuent, les couleurs criantes d'en face le pâlissent. La peinture ne doit pas être montrée en bottes comme les asperges. Devant un public qui ne sait pas toujours regarder et voir, les œuvres d'une simplicité grande et vraie perdent trop, et j'en suis
convaincu, beaucoup de gens qui, bien guidés, auraient admiré ï Ambulance dans une ferme, passent devant sans s'y arrêter.
M. Grateyrolle est un peintre d'avenir et de grand avenir. Je ne veux pas faire de théorie sur la sensibilité dans Fart; je crois qu'il n'y en a pas de juste; mais le réalisme pur est presque toujours un signe d'impuissance. Courbet — le grand et illustre Courbet, je parle du peintre, et non de l'homme politique — Courbet dans XEnterrement à Ornans a fait pleurer deux femmes en deuil, dont les figures sont cachées par leurs mouchoirs, et il a transformé un acte simple en grande émotion; leurs corsages se gonflent, leurs corps ont l'allanguissement de la douleur. Lorsque la réalité atteint cette perfection, elle est l'égale de la poésie, et j'ai retrouvé cette réalité et cette poésie dans les personnages de l'ambulance de M. Grateyrolle.
On reproche à M. Mathon de ne montrer que la seule figure de l'amiral Courbet sur Le pont du « Bayard » pendant le bombardemeat des forts de Makong (Iles Pescadores, le 2g mars i885). Je ne suis pas assez marin pour savoir si cela s'est passé de cette façon et comme le livret ajoute : Vue prise sur la dunette, je passe condamnation. Ce tableau est d'ailleurs agréable à l'œil, et très amusant à regarder. Il a toujours été entouré, ce qui prouve qu'il a produit l'effet demandé; il appartient, du reste, au Ministère de l'Instruction publique et des beaux-arts, qui le destine évidemment à un musée ou à l'ornement d'un monument public.
Le Branle-bas de combat à bord de ï « Amiral Duperré », cuirassé de ï escadre d'évolutions, de M. Léon Couturier, est beaucoup plus mouvementé. Le développement de manœuvres militaires, les types des officiers, des maîtres et des marins fournissent un spectacle fort curieux. Quoique très inoffensif et tout à fait de parade, ce branle-bas a l'air beaucoup plus guerrier que la dunette et le
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quart de pont rasés du Bayarà. Il y a sur cette différence dans la manière de traiter les sujets à peu près identiques une étude toute spéciale à écrire et qui me prendrait trop de place dans cette revue qui tire à sa fin. Je me contenterai pour cette fois de faire remarquer ici combien les peintres sont plus guidés dans leurs œuvres par leur tempérament que par le sujet qu'ils traitent. Sur X Amiral Duper ré, de M. Couturier, peintre de soldats, tout respire le troupier, et cherche l'épisode, tandis que sur le Bayard, de M. Mathon, peintre de marine, tout est calme, et vise au grandiose. Après tout, dans la petite guerre, il y a moins de solennité que dans une action réelle, et la vérité n'y perd rien.
Je dois aussi consacrer quelques lignes à Journée faite, de M. de Bréville. La bataille est terminée, et, insouciant, le soldat se repose, se répare et se réconforte au milieu des morts et des ruines. La vie militaire en campagne offre tant d'épisodes divers, que je ne saurais blâmer M. de Bréville d'avoir choisi ce sujet-là au lieu d'un autre.
Le Salon nous a offert aussi beaucoup de portraits d'officiers généraux, supérieurs et autres. Fort intéressants pour l'avenir, ces portraits ont presque tous un grand défaut dans le présent, c'est d'évoquer souvent, de la part du public, des remarques assez originales. Tous les militaires dont j'ai passé la revue pacifique aux Champs-Elysées ne sont pas également peints à leur avantage : les uns ont l'air trop pourfendeurs, les autres trop bourgeois. D'ailleurs on n'y rencontre que de rares célébrités pour vingt inconnus. De plus, la mesure délicate qui devrait toujours présider à la représentation d'un homme de guerre n'a pas été souvent observée. Je pourrais citer comme un modèle la ligure sympathique du général Appert, récemment encore ambassadeur de la République, en Russie.
Quelques autres ne sont point mal venus. Mais, en revanche, que de toiles gauchement emphatiques ! J'aime donc mieux m'arrèter sur cette citation unique, et me résigner à ne classer qu'exceptionnellement les portraits guerriers dans la classe des sujets militaires.
J'ai dû omettre quelques toiles, se rattachant de près ou de loin à l'état militaire. J'en demande humblement pardon à ceux que j'ai oubliés. D'abord l'espace m'était mesuré, ensuite j'avoue sans embarras que malgré douze ou quinze séances laborieuses à l'Exposition, je ne suis pas sûr d'avoir vu tous les tableaux qui y sont aux divers titres d'exempts, hors concours ou reçus par le Jury. Évidemment, et je ne saurais trop le répéter, il y en a trop, trop pour le public, trop pour l'intérêt bien entendu de l'art. Si l'on en jugeait par Tassez ridicule tentative de Salon des refusés, le Jury n'aurait rien exclus qui soit acceptable. C'est une erreur. Le Salon de la rue Laffitte n'est pas celui des refusés, c'est celui de quelques excentriques, décidés à tout braver pour faire parler d'eux. Je sais des artistes consciencieux et dignes qui, victimes d'une erreur ou d'un excès de sévérité, se remettent silencieusement au travail, et ne montent pas leur échec en épingle. Ils comptent sur l'avenir pour les venger des ennuis du présent. Ceux-là ne vont pas rue Laffitte. Jamais Delacroix, ni Decamps, deux maîtres devant les œuvres desquels s'inclinent les amateurs et s'allument les convoitises des collectionneurs, n'auraient été frapper à la porte de l'exposition des Refusés; ils Font été cependant de leur temps bruyamment et souvent ; mais en grands artistes qu'ils étaient ils se souciaient de la dignité de l'art. Delacroix se vengea en devenant chef d'école; Decamps, moins patient, en peignant les Singes amateurs de tableaux. Le Jury était alors composé de soi-disant ou disant-soi amateurs et d'académiciens. On sait ce que représente l'Institut : c'est une noble Compagnie fort bien composée. Quant aux amateurs, ils sont amateurs comme les experts sont experts : par la grâce de Dieu. Aujourd'hui le Jury est élu par les artistes
B.STEUER
UNECLAIREUR
JULES MÛUTONNET EDITEUR. PAKi:
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dans leur propre famille. C'est un Sénat où siègent des sénateurs annuels, jaloux les uns des autres, tenant compte dans leurs jugements de toutes les influences mondaines les plus étrangères à l'art. Ces pères conscrits lèvent ou abaissent la canne sur le nom, et point du tout sur l'œuvre, ou bien ne font attention à l'œuvre que pour la refuser, car lorsqu'ils s'inquiètent du nom, c'est qu'ils veulent admettre. Bref, le Jury actuel ne garantit pas plus le public contre un déluge d'œuvres médiocres qu'il n'assure aux artistes la réception de toutes les œuvres acceptables.
11 est donc insuffisant.
On le remplacera prochainement par autre chose. C'est la loi et le besoin de notre époque. La Société des Artistes français n'a pas dit son dernier mot. Mais il est et restera absurde de faire juger une valeur vénale, et malheureusement l'art, en descendant des régions èthérées sur notre terre d'angoisses, s'est fait marchand pour faire vivre des fabricants. Jamais, dis-je, vous ne ferez juger sainement un tableau par un faiseur de tableaux. Plus il sera éclairé, mieux il reconnaîtra les qualités de ses rivaux.
Est-ce que M. Vollon, par exemple, admet et tolère qu'on puisse faire un pot mieux que lui ?
L'aquarelle a fait sa révolution — une révolution radicale — il y a une douzaine d'années, le jour où elle a définitivement délaissé le lavis pour les empâtements ; aujourd'hui on peint à l'eau comme à l'huile, et l'on ne s'en trouve pas plus mal. Mais après avoir accompli leur coup d'Etat, les principaux aquarellistes se sont constitués en société séparée, et ils ont leur exposition spéciale depuis huit ans, exposition glorieuse qui remue le monde élégant et le monde artiste presqu'autant que celle des Champs-Elysées. C'est dire qu'ils négligent tout à fait le Salon, où les aquarelles sont pourtant fort nombreuses; trop nombreuses peut-être, car la quantité de celles qui n'ont aucun
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mérite dépasse de beaucoup la permission. Les places qu'on leur accorde sur les terrasses du Hall du palais des Champs-Elysées les laissent dans un doux isolement, dans un oubli indulgent et où l'inattention du public les maintient avec bonheur et béatitude. Je ne parlerai donc que très légèrement de l'aquarelle à l'exposition.
Le Défilé de Saint-Cyr à Longchamps , le 14 juillet i883, que nous avons reproduit, ne manque ni d'allure ni de couleur ; le premier bataillon de France s'avance plein de jeunesse , avec sa rectitude proverbiale ; la foule accourt sur ses pas en se bousculant ; malheureusement le paysage est un peu criard et manque de charme. 11 s'ensuit un effet désagréable, une sorte de contraste trop violent entre le bleu clair des parements, les plumets écarlate et blanc des saints-cyriens et l'herbe fleurie; il était très facile d'éviter cette querelle de couleurs. Quoi qu'il en soit, c'est une très jolie page dont les détails sont amusants, et délicatement et sérieusement menés. M. Morel possède un fort joli talent, montre beaucoup de brio dans le croquis et connaît son saintcyrien et son Saint-Cyr à fond; c'est bien dommage en vérité qu'il n'ait point éteint un peu ses hautes herbes ou qu'il n'ait point fait manœuvrer sa jeune troupe sur un terrain tondu.
Avant-postes, de M. Claris, met en scène des moblots de la campagne de 1870 à 1871 ; sujet de croquis qui a été traité trop de lois à l'huile, au crayon, à la pointe sèche et de toutes les autres façons, pour qu'il soit possible d'y ajouter des détails nouveaux, à moins d'encadrer des figures connues dans une action mémorable. Cependant c'est une agréable peinture finement dessinée et lavée, car M. Claris ne me paraît pas marcher en tète des révolutionnaires du godet et de la pastille. Il lave, il n'empâte point.
La sculpture militaire au Salon n'admet pas la hiérarchie ; elle choisit des héros sans nom, ou des généraux dont les noms sont