GENERAL CHANZY
JULES MOUTONNE! EPITEUr :'
dans toutes les bouches. J'aime mieux cela d'ailleurs. Ma besogne n'en est que plus facile.
Commençons donc par le plus humble et le moins âgé des troupiers du moment : Le Petit Tambour des Bataillons scolaires est tout à fait charmant. Je n'entretiens pas une admiration de première classe au profit de 1 institution des bataillons scolaires, parodie enfantine d'un grand devoir, et qui fausse autant le jugement des parents que celui des enfants. Mais l'institution étant donnée, je dois dire que ces minuscules bataillons sont tout ce qu'il y a de mieux en fait de joujoux. Je les ai vus, défilant le 14 juillet i883, sur la place de FHôtel-de-Ville, avec un entrain superbe. Je ne sais quel grand observateur a dit que dans l'esprit de l'enfant habitaient à la fois un singe et un perroquet. Rien n'est plus vrai ; ces enfants costumés en soldats singeaient les allures des vieux troupiers et ressemblaient bien plus à la vieille garde que nos régiments de la ligne. Leurs petits sousofficiers répétaient les commandements en fronçant le sourcil et gourmandaient sérieusement leurs « hommes ». M. Mabille a parfaitement saisi cet effet comique en le rendant sérieusement et, qui plus est, fort agréablement. Son petit tapin serre les cordes de sa caisse avec toute la conviction désirable, et le cri « en avant » écrit sur le piédestal ne me paraît pas exagéré : cet enfant-là est évidemment de la graine dont on fait les héros.
Cette jolie statuette deviendra bien vite populaire dès qu'un éditeur l'aura vulgarisée. Elle a tout ce qu'il faut pour cela; elle est à la fois très peuple et très élégante.
La préfecture de la Seine ne pouvait mieux s'adresser qu'à M. Steuer pour faire exécuter une statue monumentale rappelant les éclaireurs qui s'illustrèrent autour de Paris pendant la dernière guerre.
Malgré les difficultés de programme qui indiquait, je le suppose,
que l'éclaireur devait se défiler derrière un obstacle naturel pour mieux voir et mieux surprendre l'ennemi, M. Sieuer a composé une fort belle chose. Et, croyez-m'en, ce n'est pas une petite affaire pour un sculpteur de trouver dans une capote de troupier et un pantalon rentré dans les guêtres les éléments d'une statue à la fois saisissante et artistique. Nos sculpteurs préfèrent le nu, et ils ont bien raison, parce que s'il prouve évidemment plus de science, de talent et de goût, il permet des attitudes plus gracieuses et plus plaisantes. Les habits tuent un torse, l'efïïanquent ou le contorsionnent; c'est fort difficile de maintenir et de faire sentir une femme, et surtout un homme, sous les amples plis qu'invente la mode, autant pour orner nos formes que pour en dissimuler les imperfections. M. Steuer a tourné toutes ces difficultés. L'obstacle, il Ta trouvé dans un tronc d'arbre coupé qui caractérise les abattis ordonnés autour de la capitale par le génie militaire. Quant aux vilains habits, il les a placés sur la riche contexture d'un robuste gaillard, dont on sent malgré tout les muscles d'acier, la force et la virilité complètes. A demi courbé, la main et le pied gauches appuyés sur le tronc qui forme l'un des côtés de l'œuvre, le franc-tireur, l'œil fixé en avant, fouille le terrain. Il cherche le but sur lequel il lancera la balle du chassepot qui frémit dans sa main droite.
La formule : C'est excellent, que je réserve pour les œuvres d'art dont, l'ensemble — pensée, morale et exécution — me semble complet, je l'appliquerai sans discussion au franc-tireur de M. Steuer. C'est excellent, et cela tranche beaucoup sur les morceaux que nos nouveaux édiles nous ont habitués à voir sur les gros bâtiments qu'ils construisent. 11 faut bien le dire, l'art officiel est en décadence; le naturalisme de nos mœurs, de nos usages, de nos institutions ne lui sont pas favorables. M. Steuer a su éviter recueil sur lequel s'aplatissent tous les tempéraments, même les mieux doués : il a su, comme M. Mabille, faire peuple et éviter de faire canaille.