JULES MOUTONNET EDITEUR PARIS
heureux trouve toujours des coloristes pour les admirer. Les peintres de cette école vous diront aussi qu'un dessin fort précis donne trop de prise aux gens qui cherchent la petite bête et que l'indécision des contours ne nuit pas du tout à l'effet général. Quoi qr'il en soit, le tableau de M. Armand Dumaresq est bon à regarder. Je ne serais pas étonné que beaucoup des personnages qui y figurent soient des portraits; j'ai cru reconnaître parmi eux plusieurs habitués matinaux du bois de Boulogne. Ce serait un attrait de plus.
J'ajouterai que ces officiers réunis en assez grand nombre, sans qu'aucun pékin se mêle à eux, m'ont tout l'air d'appartenir à notre école supérieure de guerre et de faire une de ces promenades-conférences dont la visite au ballon dirigeable est à la fois le but et le sujet; ils sont en effet venus là armés de lorgnettes et de longues- vues qui annoncent une sorte de préméditation. Généralement -nos officiers se privent de cet attirail gênant de campagne qui leur donne de faux airs de départ pour les contrées lointaines.
Je reprochais tout à l'heure avec plus de regret que d'àcreté à M. Grolleron de s'être trop rappelé les fantassins de Neuville et de Détaille en peignant son charmant tableau : Épisode de la Bataille de Loigny. Je suis tout près de faire le même procès à M. Boutigny.
N'est-ce pas plutôt à l'immense succès et au grand talent des deux maîtres qu'il faudrait logiquement s'attaquer? On n'emprunte qu'aux richissimes, on n'imite que ceux qui font plus que bien.
Il est impossible que M. Boutigny ne se soit pas rappelé le tableau de Neuville : de Montbéliard à Strasbourg, lorsqu'il a dessiné l'esquisse de ses otages. Le prêtre, le bourgeois et le paysan en casquette, je les reconnais: c'est M. Lalance, maire de Montbéliard; c'est l'abbé Chaumet, aumônier des mobiles de la Charente; c'est F ex-dragon Vuillier, piéton de l'administration des postes. Voilà l'inconvénient de choisir
des sujets déjà traités par des peintres à grande renommée; l'artiste est forcé de se donner un mal terrible pour changer le milieu de la scène, pour agencer différemment les acteurs, et justement parce que cette préoccupation d'une accusation de plagiat le tourmente, sa composition arrive à pécher par défaut de hardiesse. Je n'aurais que des choses agréables à dire de la toile de M. Boutigny, si le souvenir du tableau de Neuville ne me poursuivait. Ce dernier ne fut pas admis au Salon parce que, voulant ménager l'amour-propre allemand, l'administration avait interdit, à l'Exposition universelle de 1878, tout sujet militaire rappelant la guerre de 1870-1871. Du reste, le tableau de Neuville était une critique tellement vigoureuse des actes de l'occupation allemande, qu'il eût été vraiment inhospitalier de l'introduire dans une manifestation ayant avant tout un caractère international.
La composition de M. Boutigny est réduite à des proportions beaucoup plus épisodiques. Le sujet est devenu entre ses mains un fait malheureusement trop commun dans toutes les guerres où les besoins de sa tranquillité entraînent parfois le vainqueur à des actes d'une autorité trop évidente. Où Neuville avait mis toutes les violences de sa haine contre les ennemis de la France, M. Boutigny n'a vu, je le répète, qu'un fait divers. Je ne lui adresserai pas d'autre reproche et je lui recommande d'éviter désormais les sentiers fréquentés par les maîtres; on'na rien à y gagner qu'à y rencontrer des comparaisons fâcheuses. Or, je suis certain que toute autre combinaison aurait été beaucoup plus favorable à son crayon et à son pinceau. 11 montre en effet de très heureuses qualités, beaucoup de naturel dans les poses et la liaison de ses personnages. Je saisirai cette occasion pour dire qu'au fur et à mesure que nous nous éloignons de l'année terrible, les épisodes de la guerre franco- allemande deviennent de plus en plus difficiles à traiter, d'abord parce qu'on les a traités vingt fois, ensuite parce que nous n'avons pas tenu la parole que nous avions jurée de réparer au plus vite nos revers. Nous avions raison de les trouver injustes et immérités; et nous l'avons proclamé
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un peu bruyamment. Depuis tantôt quinze ans, les flots changeants ont eu le temps d'emporter sinon tout, du moins une partie de nos regrets, et chaque pointe de casque que dessinent nos peintres nous entre dans le cœur comme un remords cuisant. Elles nous reprochent notre indifférence, notre oubli. Neuville, qui s'était voué avec le poète Déroulède à la haine et à l'espérance, Neuville est mort au moment où son ami le poète, l'auteur du Vieux Sergent, allait s'échouer sur les récifs aigus de la politique. Je suis amené à dire que nos défaites nous pèsent, nous gênent, et que nous n'aimons pas infiniment qu'on nous les enchâsse tous les ans dans des cadres d'or.
Dans la Confrontation, M. Boutigny mérite encore les mêmes louanges et les mêmes reproches. Le franc-tireur qui n'a pas manqué
— et il a bien fait — ce hulan ramené mort sur une brouette, ce franctireur-là est un cousin, peut-être même le frère de ceux qui hantent les plus beaux tableaux de Neuville et de Détaille. Son histoire est des plus simples. Ancien soldat, vaillant et chaud patriote, il n'a pas pu voir avec calme son village insolemment visité et réquisitionné tous les jours par les hulans pillards. Partir au loin, s'engager dans des milices qui n'étaient pas certaines d'aller au feu lui ont semblé des formalités trop longues pour son indignation de paysan et sa colère de troupier. Il a pris son vieux fusil de chasseur caché sous la paille du grenier, il a embrassé sa vieille mère, et après avoir glissé quelques cartouches dans sa poche, il est parti à la nuit se poster au coin d'un bois. Il y est resté jusqu'à l'aube attendant patiemment qu'une patrouille allemande passât à bonne portée. Il savait qu'il n'avait probablement qu'un seul coup à tirer, mais il voulait qu'il fût bon. Cette balle qu'il réserve à l'ennemi inconnu qu'il attend, c'est l'enjeu de sa vie sacrifiée d'avance aux mânes de ses anciens camarades tombés dans les batailles rangées. Il a gagné la partie en tuant cet ennemi — son ennemi à lui
— et il va donner son sang en échange de celui qu'il a versé. C'est noblement, fièrement, qu'il tombera, et si sa tête s'incline légèrement
sous le revolver du cuirassier blanc qui le vise froidement et presqu' à bout portant, ce n'est point qu'il ait peur. Peur ! lui ! on ne tremble plus lorsqu'on a la superbe ivresse de la patrie, on quitte sa vie froidement comme on a pris celle des autres. L'existence n'a plus d'attraits pour ces rudes natures de soldat et de citoyen. 11 incline la tête pour mieux sentir cette mort qui le délivrera de la vue des oppresseurs, et le souvenir du devoir accompli le soutient et l'exalte.
Combien sont-ils tombés de ces braves gens qui sans autre lendemain que la mort obscure et ignorée ont rempli si largement leur devoir patriotique? Nul ne le sait. Quelques communes ont élevé des monuments dans leurs cimetières à ces héros de la défaite, mais la patrie, la mère commune, a oublié d'en dresser une liste générale qui serait la gloire de notre panthéon.
M. Boutigny cherche — en dehors de l'imitation ou plutôt des réminiscences de Neuville — à prendre une place qui ne peut manquer de lui donner la popularité. Je ne l'en blâme pas, je l'en félicite.
M. Beaumetz appartient également à la famille de ceux qui ont tout appris avec les deux grands révolutionnaires de l'école militaire contemporaine.
Elève de Cabanel et de L. Roux, il ne leur doit plus désormais qu'un souvenir à peu près oublié et que ses deux tableaux de l'exposition de 1886 contribueront à effacer davantage. C'est aussi un chantre de la guerre de 1 870-1 871. Parisien, il s'est consacré spécialement aux épisodes de la défense de la capitale. Cette année encore, c'est la bataille de Champigny (2 décembre 1870) qu'il célèbre dans deux compositions où l'espace ne manque pas, mais qui concentrent leur drame dans quelques personnages habilement et bravement campés. Les Premières balles nous montrent une tète de colonne embus-
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