‹ Le Salon militaire de 1886Chapitre 8 sur 15 · PH O · texte numérisé non relu

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quée sur les côtés d'une grande route, sous un petit bois déjà dénudé par Thiver. Quelques tirailleurs, que les obus et la fusillade des Allemands ont trop gênés dans leurs postes avancés, regagnent leur compagnie en courant à travers les herbes hautes et les broussailles ; faibles abris qui les cachent peut-être aux yeux des ennemis en ne les garantissant pas de leurs projectiles. Un officier, la canne à la main, seul sur la route qu'il va traverser, recommande à ses hommes le calme et la ténacité.

Dans toutes les têtes curieuses qui émergent de chaque côté du tableau, on sent bien les impressions des premières balles sur le cœur de jeunes troupes résolues, mais encore peu formées à la bataille. Cela est très bon et très sincère, absolument exempt de la forfanterie théâtrale que certains artistes croient devoir donner, en partage égal, à tous les soldats en action. Dans une section d'une cinquantaine d'hommes, il y a autant de tempéraments que de fusils; il y en a même de ces pauvres petits soldats qui tremblent à l'aurore et saluent les premières balles au soleil levant, et qui, le soir, seront des lions déchaînés ou bien des rocs inébranlables. La poudre à canon, l'exemple, le devoir, la colère, égaliseront, après douze heures de lutte, tous ces tempéraments divers. « Quel

est le j...-f , disait Ney, qui oserait dire devant moi qu'il n'a

jamais eu peur. » — « On vieillit vite à la guerre, » répondait le général de brigade Bonaparte au ministre Aubry qui lui reprochait sa jeunesse. 11 est plus que probable que M. Beaumetz s'est souvenu de ces paroles historiques en rapprochant, dans deux tableaux, les Premières balles et l'Appel suprême, le commencement et la fin d'une même journée de combat. Dans la première, on voit Fetonnement, l'ahurissement qu'apporte chez chacun la première impression du danger.

On n'a point peur, mais on ne sait pas. Le crépitement matinal de la mousqueterie, le bruit violent et sourd de la canonnade loin-

taine ne sont pas — quoi qu'en disent les légendes de caserne — un coup de rétrier très agréable. Rappelons-nous du conscrit et du sergent de Déroulède :

Ah! sergent, je voudrais être brave!

— Tu res!

Mais retourne à ton rang, conscrit, on va se battre, Tu vaudras quelque chose et tu feras quelqu'un. Tiens, siffle dans ma gourde un peu de fil-en-quatre. — Pour la France et pour vous, sergent!

— Ça ne fait quiin !

Et le soir à V Appel suprême, les petits conscrits du matin devenus vieux troupiers, noircis de poudre par le baptême du feu, tiennent comme des racines au sol sur lequel ils se battent, et comme des lions se collent aux derniers obstacles qu'ils défendent. Et cependant la défaite avait encore passé sur eux tenace, persévérante, implacable. L'officier n' a plus à calmer l'étonncment de ses hommes, c'est leur ardeur qu'il doit calmer du geste et de la voix. Laissés dans un petit poste qu'ils ont barricadé à l'extérieur, quelques chasseurs tiraillent avec frénésie et sans se soucier que leur nombre diminue à chaque coup de feu. Au premier plan, sur le milieu de la chaussée, un clairon sonne. C'est l'appel suprême de ceux qui vont mourir, car personne ne songe à battre en retraite, on ne demande que des renforts; on est là pour se défendre ou pour tomber. Et lorsque l'on ne pourra plus se défendre, on tombera. C'est le dernier acte de la grande tragédie, car l'ennemi n'est plus éloigné ; à l'angle du mur prochain, ses tirailleurs se dénoncent déjà par une fumée intense. Encore quelques instants et la dernière note du clairon s'éteindra sur sa lèvre blanchie par la mort. Et le silence éternel se fera sur ces braves oubliés.

Ce que j'ai dit sur les sujets choisis par M. Boutigny, je le ré-

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péterai à propos des sujets de M. Beaumetz. Il faudrait des victoires, de grandes victoires, pour détourner de son cours la mélancolie de nos peintres militaires de la jeune école. Mais leur travail est œuvre pie, et la foule les en récompense, en s'arrètant devant leurs œuvres.

M. Eugène Charpentier méritait en 1841 une distinction au Salon. 11 est élève de M. F. Gérard et de Léon Coignet, c'est à-dire qu'il ne se rattache par aucun lien à l'école à la mode. Ses deux tableaux, Artillerie à cheval et Troupes en marche, ont un parfum du règne de Louis-Philippe, que je suis bien loin de mépriser et qui dénote de la part de leur auteur une conviction tout à fait méritante. Quoique les uniformes soient ultra-contemporains, M. Charpentier a conservé aux officiers et aux soldats les allures de 1845 à i855. Notre soldat contemporain est tout jeune, il n'a point du tout l'air « troupier fini » qui caractérisait nos anciennes troupes. Ce léger anachronisme et la façon dont M. Charpentier arrange ses paysages, selon les us et coutumes de l'École de Rome, déroutent bien des amateurs et lui aliéneront tous les cœurs épris de modernité.

Je l'ai dit, je ne suis pas exclusif et je conçois que les transitions trop rapides de Fart effrayent les artistes déjà en possession dune renommée acquise. Ils ne peuvent du jour au lendemain détester ce qu'ils ont aimé et brûler ce qu'ils ont adoré. Cependant on ne saurait refuser aux esprits constants les éloges qu'ils méritent, et quoique je sois forcé d'avouer que l'auteur de Y Artillerie à cheval et des Troupes en marche retarde un peu trop sur falmanach de 1886, il m'est impossible de ne pas recommander à nos jeunes artistes d'étudier le soin infini que M. Charpentier met dans le groupement de ses figures. Comme il a pris deux sujets dans lesquels le sentiment, l'émotion, le drame, l'histoire ne jouent nécessairement aucun

rôle, il s'est privé de Tune des chances les plus considérables et les plus faciles de succès, celles qui naissent de la curiosité.

Nous retrouvons la modernité la plus nouvelle avec M. Marius Roy.

Élève de MM. Boulanger et Jules Lefèvre, M. Marius Roy a dû bien étonner, il y a deux ans, ces deux grands artistes épris de l'antique et de la nudité classique, en exposant la Corvée de rétamage. Mais comme on n'est pas plus le maître, en art, de choisir ses professeurs que de vaincre ses prédispositions naturelles, M. Marius Roy est devenu un peintre de troupiers, peintre à la fois très amusant et très habile. Très amusant, parce qu'il est un des observateurs des plus fins, et très habile, car il a bien profité des leçons de deux peintres qui sont passés docteurs dans les habiletés du pinceau et de la composition.

Cette année, M. Marius a exposé la Part des pauvres.

Si le sujet n'est pas neuf, il est tout à fait consolant et de plus bien traité. Des dragons, à la porte de leur quartier, distribuent à des enfants et à des mendiants ce qu'ils n'ont pas consommé de leur maigre ordinaire. Il pourrait certainement y avoir un peu plus de pauvres pour l'importance de la caserne et le nombre de dragons que l'on entrevoit, par la voûte d'entrée, allant et venant dans la grande cour autour de la cantine ; mais ce reproche une fois fait, je dois louer M. Roy de ce. que ses dragons sont bien des dragons. Car, de même qu'un troupier du gouvernement de Juillet ou du second Empire n'a jamais ressemblé à un troupier de la Restauration, et qu'un troupier d'aujourd'hui ne ressemble à aucun troupier d'autrefois, de même un dragon, un artilleur, un gendarme, un fantassin et un soldat du génie n'ont aucun point de ressemblance entre eux, dans la démarche, la façon de porter leurs armes et les manières

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d'être. Quand les lanciers existaient, dans l'armée tout le monde reconnaissait que la physionomie des lanciers était au moins aussi séduisante que celle des hussards. Cela tenait à l'uniforme sans doute, mais cela tenait aussi au recrutement qui envoyait les mêmes types d'hommes dans les mêmes corps. Ainsi il était très rare de rencontrer des nez retroussés dans la grosse cavalerie et la cavalerie de ligne, tandis qu'ils abondaient dans la cavalerie légère et dans le train des équipages. Qu'on ne croie point que je plaisante. Qu'on observe et l'on verra que je dis vrai.

Encore aujourd'hui, bien que le service obligatoire et à court terme ait modifié du tout au tout la physionomie générale de l'armée et celle de chacune des armes en particulier, un dragon a l'air dragon, et un cuirassier a l'air cuirassier, et, qui plus est, chacun d'eux en est lier, et il a raison.

Donc, les dragons de M. Roy sont bien des dragons. Le jeune, celui qui fait la distribution aux petites filles, est — je le gage avec la certitude de gagner, — tout à fait convaincu, que son régiment est le premier de l'armée française, et que le plus bel homme des chasseurs ou des hussards avec lesquels il fait brigade ne va pas à la hauteur de la jugulaire du plus petit de ses camarades; et je l'approuve de penser ainsi. Sans cela il n'y aurait plus d'armée; car ce qui fait que tous les régiments sont bien tenus, c'est que chacun d'eux veut et croit être mieux tenu que tous les autres, toujours en général et en particulier. Il n'y a rien de plus d'Artagnan que le sous-officier accoté à la muraille. Le factionnaire, appuyé sur son fusil, est encore plus dragon que les deux autres. Quant aux pauvres, je n'en dirai pas de mal; au contraire : ils sont pris sur nature et m'ont rappelés les « Martins » de Rouen, qui, à l'heure de la soupe, assiègent les postes des casernes, et la nuit roulent de coups et dévalisent les militaires attardés. Car cette charité du soldat est évangélique; ce n'est pas précisément, en effet, à des amis qu'ils

font l'aumône. Mais qui prête aux pauvres prête à Dieu, — et ces braves dragons ne font pas autre chose : bonté et bravoure, voilà leur devise :

Aux jeunes filles curieuses Qui vous diront : Gentil soldat, De tes heures victorieuses Fais-nous le récit plein d'éclat ;

Vous répondre^, fier de vous-même, A qui vous interrogera : Moi, fêtais Dragon du deuxième!

Et chacun se découvrira.

Au cœur gardons bien l'espérance,

La foi sainte dans l'avenir

Dragons, pour notre chère France Sachons bien vivre et bien mourir1.

Voilà les dragons ! Le tableau de M. Marius Roy, en inspirant toutes ces observations, mérite donc le succès qu'il obtient.

La Mort du général Pichegru, de M. Moreau, de Tours, nest pas précisément un tableau militaire; il rentre plus spécialement dans le genre histoire; mais comme il raconte un fait redoutable, qui touche à celle de l'armée, nous nous en occupons avec le plaisir qu'on trouve dans une bonne fortune. Médaillé en 1879, M. Moreau de Tours, élève de Cabanel, est un artiste sérieux, dont toutes les compositions fourmillent de qualités essentielles. Son tableau de cette année : la Mort du général Pichegru devrait s'appeler la Constata-

1. Historique du 2e drjgous, par Paul Bruyère, chef d'escadron au régiment. 1 vol. grand in-8°. Chartres, Garnier, 1 885.

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tion de la mort du général Pichegru, car il ne prend point partie pour Tune ou l'autre des versions — l'assassinat ou le suicide, — qui ont couru sur la fin du célèbre conspirateur. Au commencement de la seconde Restauration, un libraire de la rue Saint- Jacques, nommé Tiger, publia un petit in- 12 intitulé: Le Brigand corse, qu'il fit carrément précéder d'une assez mauvaise gravure, avec cette légende : « Pichegru étranglé par les Mamelucks envoyés par Bonaparte, » et représentant trois Egyptiens de carnaval immolant le général dans un lit à baldaquin, qui ne sent pas du tout sa prison du Temple. Le libraire \ iger tenait donc pour l'assassinat.

La vérité vraisemblable est que Pichegru, gravement compromis dans la conspiration de Georges Cadoudal, et craignant, à bon escient, que ses menées royalistes, lorsqu'il était général en chef de la République, ne fussent révélées et prouvées en séance publique du tribunal devant lequel il avait été renvoyé, mit fin volontairement à ses jours. L'exécution du duc d'Enghien, survenue dans la nuit du 20 au 21 mars 1804, paraît avoir eu une influence décisive sur la détermination dernière du général Pichegru; voyant que Bonaparte voulait en finir avec les conspirations royalistes, et ne jugeant pas qu'il pût compter sur les ouvertures d'indulgence que le consul lui avait faites, il se tua quinze jours après, afin d'échapper à la honte d'une condamnation motivée.

Donc M. Moreau de Tours n'a voulu, ni innocenter le futur premier empereur d'un crime inutile, ni charger la mémoire du général Pichegru d'un suicide plus que vraisemblable; il a pris le parti le plus sage, en ce moment, celui de représenter l'instant où le conseiller d'État Real vient de la part du grand juge Régnier procéder à la constatation du décès.

L'histoire veut que le général Savary, commandant de la gendarmerie d'élite, envoyé par le général Bonaparte, arrivât en même temps que Real à la porte du Temple. M. Moreau de Tours s'est

privé de ce personnage, dont le brillant uniforme eût cependant ajouté un pittoresque épisodique à son excellent tableau. L'histoire veut aussi que les seuls personnages présents, avec Real et Savary, fussent Fauconnier, concierge du Temple, le médecin Souper et quelques gendarmes, naturellement. ; M. Moreau de Tours y a joint deux scribes et une sorte de petit clerc qui n'ajoutent aucun effet au drame et à sa terrible simplicité; mais je lui signale une erreur capitale dans le costume de Fauconnier. Le concierge du Temple n'était pas un vulgaire geôlier de mélodrame; c'était un monsieur, tenant du magistrat et du policier. Le mot concierge n'avait pas alors la signification qu'on lui a donnée de nos jours, où les perruquiers ont des clercs et les épiciers des employés. Le concierge, en langage administratif, signifiait en ce temps là un conservateur, un régisseur, un administrateur, même un directeur, surtout dans les prisons.

Laissons de côté ces légères inexactitudes, dont un peintre est libre de corriger l'histoire lorsqu'elles sont nécessaires à la bonne exécution de sa conception, pour dire que l'ensemble en est vraiment saisissant. La figure de Real, — dont la légende a fait un monstre, et qui, en réalité, était un homme instruit, spirituel, et plus humain que ne le comportaient ses fonctions, — la figure de Real est fort bien traitée. C'est bien celle du magistrat instructeur qui voit s'envoler, avec la vie du principal accusé, la pièce la plus probante du procès. Quant à la figure de Pichegru, on ne saurait imaginer une restitution plus complète. « Il s'était mis autour du cou, dit un compte rendu du procès de Georges Cadoudal, une cravate de soie noire qu'il avait tordue comme un petit câble. 11 est présumable qu'il avait d'abord serré cette cravate autant qu'il avait pu le supporter; puis, à l'aide d'une petite branche de six pouces de longueur, qu'il avait arrachée d'un fagot dont les débris se trouvaient encore dans sa chambre ( Pichegru s'est suicidé dans la nuit du jeudi 5 avril au

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vendredi 6 avril 1804), il l'avait tournée comme on fait d'un moulinet, jusqu'au moment où sa raison s'était égarée. Alors sa tète, en retombant sur son oreiller, avait empêché la cravate de se détordre. Dans cette situation, l'apoplexie n'avait pu tarder d'arriver. Sa main était encore sous sa tète et touchait presqu'à ce petit tourniquet. Enfin, sur sa personne, autour de son lit et dans sa chambre, aucune trace de dérangement ou de violence ne se faisait remarquer. 11 y avait sur la table de nuit un livre ouvert et renversé. Real reconnut ce volume pour le Sênèque , qu'à sa demande il lui avait envoyé la veille, et fit la remarque qu'il était ouvert à la page où le célèbre philosophe dit que « celui qui veut conspirer doit, avant « tout, ne pas craindre de mourir ».

M. Moreau de Tours a jeté le livre à terre, ouvert sans doute à la page convenue, parce que, pour les besoins de sa composition, le lit sur lequel Pichegru s'est immolé a été tiré au milieu de la chambre. Placé comme il est, ayant l'air de s'être échappé, presquau dernier moment de la main et de la pensée du mort , ce volume de Sênèque m'a rappelé la plume de Marat, touchant sur le plancher le poignard de Charlotte Corday, dans le tableau connu du célèbre peintre David. Ces symboles, dans lesquels un artiste place la moralité du fait qu'il représente, prennent leur importance surtout de la façon dont ils sont employés, et je puis affirmer que le dernier livre de Pichegru fait rêver ceux qui ont quelque souci de la dignité de l'humanité et de leur pays.

Quels hommes que ceux d'une époque, où l'un des moins estimables, d'entre les privilégiés du jour que les événements avaient portés au pinacle, se tuait par un prodige de volonté, après avoir lu deux lignes d'un philosophe de l'antiquité! C'est qu'alors on lisait les vieux auteurs, on ne méprisait ni les Grecs, ni les Latins, et que pour être quelqu'un il fallait savoir quelque chose. Aujourd'hui les auteurs contemporains — et quels auteurs! — suffisent. Pour mon compte,

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je remercie M. Moreau de Tours de n'avoir pas omis le volume de Sénèque comme il a supprimé Savary.

Bien qu'en somme la figure de Pichegru soit loin d'être sympathique à ce que Ton est convenu d'appeler l'opinion, bien qu'aucun parti ne puisse et ne veuille s'en glorifier, ses exploits — la conquête de la Hollande — et ses malheurs forment un ensemble assez saisissant pour justifier qu'un artiste d'un talent considérable lui ait consacré une page aussi magistrale. En voyant ce corps robuste crispé par les dernières convulsions d'une fin violente, on est ému et on se dit que, pour un guerrier de cette valeur et de cette encolure, une bonne balle venant le trouver sur son cheval au milieu d'une bataille eût été la plus belle de toutes les morts. Cela est plus que suffisant pour un tableau d'histoire. D'ailleurs si les peintres ne peignaient que les héros sans tache et les événements sans ombre, il ne leur resterait qu'un bien petit domaine : ceci dit pour répondre à ceux qui, après avoir admiré le tableau de M. Moreau de Tours, seraient tentés de dire : « Après tout, quel singulier sujet! »

La Faction, de M. Eugène Chaperon, élève de Pils et Détaille, nous ramène à des idées plus calmes. Un jeune fantassin monte la garde à l'avancée du Mont-Valérien. Ces sortes de compositions n'entraînant pas une énorme dépense d'imagination, tout le talent de l'artiste se concentre dans l'observation, l'exactitude des détails et l'harmonie générale de la couleur. M. Eugène Chaperon a de qui tenir pour toutes ces aimables qualités. Pils, son premier maître, était un grand artiste que la mort a trop vite enlevé, les œuvres qu'il a laissées étaient d'une magnificence éblouissante; tout en maintenant aux soldats qu'il mettait en action leurs attitudes naturelles et simples, il savait leur communiquer ce que j'appellerais volontiers la poésie spéciale à l'état militaire, si ce mot de poésie ne paraissait

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jurer avec les habitudes ordinaires du métier. Son tableau le plus populaire, représentant la division Bosquet gravissant des rampes escarpées le matin de la bataille de lAlma, résumait toutes ses. qualités : le mouvement, la science des groupes, la précision des types concouraient également à donner à sa pensée cette unité si difficile à concentrer dans une vaste page militaire où les épisodes prennent toujours une large place. Quant à Détaille, le second maître de M. Chaperon, il défie l'analyse par la multiplicité des ressources de son immense talent. 11 ne me parait point que M. Eugène Chaperon ait tiré un parti suffisant des leçons qu'il a reçues.

S'il a, comme il convient à tout artiste qui se sent, oublié le faire, la façon, disons la marque de fabrique que tout maître porte en soi, s'il ne fait ni du Pils, ni du Détaille, il n'a pas encore trouvé une manière absolument originale. Toutes ses toiles sont estimables, méritantes, regardées; mais aucune n'a enlevé d'assaut la grande popularité. Je ne crois pas que son gentil soldat soit de nature à la lui faire conquérir cette année, et j'en suis fâché, car il est un des jeunes sur lesquels il convient de compter. Son Convoi dun inobile de 1884 dénotait une sensibilité, contenait une émotion attendrie si poignante qu'il força l'attention, bien qu'il manquât un peu d'éclat. L'an dernier, la Répétition de la musique d'un régiment d'infanterie dans les combles de l'hôtel des Invalides faisait envisager son talent sous un aspect tout à fait différent. En voyant cette bande harmonique, en bourgerons de toile de lin, dépourvue du prestige que donne l'uniforme et rangée autour de son maestro, on ne pouvait se défendre contre les idées joyeuses; c'était très bon, très gai et aussi très fin. Certes le Soldat en faction n'est pas moins étudié, mais probablement est-ce la faute du sujet s'il empoigne moins le regard. L'architecture de la porte de la forteresse est fort bien rendue, l'escalier en bois conduisant aux fossés ne soulève aucune critique; tout est fort bien étudié et encore mieux vu. La pose du soldat est excel-

lente; ses effets et son fourniment bien réglementaires, mais l'idée manque, et l'idée, dans l'art, c'est le « je ne sais quoi » qui doit relever la plus humble composition. Cette remarque, bien d'autres que moi l'ont faite, car personne ne songe à regarder le livret pour savoir ce que M. Eugène Chaperon a voulu peindre. C'est un soldat d'infanterie en l'an de grâce 1886. . en faction... évidemment. Mais il pourrait être aussi bien dans sa position au milieu de ses camarades, à l'exercice sur le champ de manœuvres ou dans la cour de la caserne. J'insiste un peu longuement sur le vide de cette gentille peinture, parce que son auteur nous avait habitué à plus et à mieux. Et je ne retirerais rien de ce que je viens d'écrire si même ce tableau était le portrait d'un futur maréchal de France, ou du général de l'avenir qui doit rendre à notre armée la volonté et l'habitude de vaincre.

Bien copier la réalité., la reproduire fidèlement sur une toile, la faire surgir aussi exacte que possible de sa palette, c'est déjà très beau; mais si l'idée y manque, s'il n'y a rien que le vrai, — si prodigieux qu'il soit d'imitation, — ce ne sera jamais assez. Je me rappelle un léger croquis aux deux crayons que Protais a placé en tête d'une plaquette du comte de La Tour du Pin Chambly sur l'armée française à Met{. C'est aussi un factionnaire, mais en tenue de campagne; dans le lointain, on voit Metz, sa cathédrale, son grand pont, sous lequel passent les eaux de la Moselle. Cela n'est pas grand' chose, mais le « je ne sais quoi » y est. Ce fantassin pense à la patrie absente, au village lointain où dorment ses souvenirs, à la ligne de fer qui l'en sépare, à la cité qu'il défend. Que M. Eugène Chaperon revienne vite à ses errements des expositions précédentes, et il n'aura pas à s'en repentir.

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Puisque je viens de parler de Protais, j'en profite pour dire tout de suite la grande impression qui m'a prise devant son Bataillon carré, 18 15.

M. Protais a fait la guerre en artiste plus qu'en combattant. Il a plus et mieux vu le combat que ceux qui y allaient pour leur propre compte : en Crimée, j'en suis certain; en Italie, je le crois; mais aussi dans la dernière et triste guerre de 1870. Un livre tout chaud publié d'hier nous a révélé qu'il avait écrit sur les événements militaires de cette fatale époque un journal plein d'émotions vraies, prises sur le fait, et dont on a donné même un extrait où je retrouve, — je me le figure du moins, — une des premières pensées de cette grande et terrible vision d'une nuit après la bataille :

« Nous partons. La nuit est grise. De grands nuages courent sur un ciel blafard. La lune est entièrement voilée. Par moments tombe une petite pluie fine et froide. Nous suivons au pas, silencieux, encapuchonnés dans nos manteaux, la route de Metz, bordée de grands peupliers, qui profilent leur longue silhouette noire sur le ciel. Pas d'autre bruit que le son mat des fers de nos chevaux sur le sol mouillé. A notre gauche, au loin, les lueurs pâles des feux de bivouacs. Pas une parole, pas un geste; de temps à autre, un cheval qui butte. Nous marchons ainsi, chacun absorbé dans ses propres pensées. Je ne sais quel est mon voisin. C'est vraiment sinistre. Nous traversons un village; les pieds des chevaux résonnent sur le pavé. Quelques fenêtres s'éclairent, s'ouvrent, et une ou deux figures inquiètes regardent passer cette sombre file de cavaliers. Nous passons, et nous voici de nouveau sur la route. Les feux ne sont plus que de vagues blancheurs bien au loin. Je me sens profondément triste, je pense à ceux de nous qui vont peut-être mourir. Cette nuit semble ne jamais devoir finir. Le jour parait enfin, sans soleil, gris, morne, glacial, mais c'est le jour! On se ranime; on se rapproche un peu les uns des autres. La pluie a cessé. On allume cigares et cigarettes

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et l'on cause à voix basse, comme si Ton craignait de troubler le repos de ce pays- malade. Devant nous marchent les généraux, muets. Les nouvelles sont mauvaises. Loin d'être vainqueur, le maréchal Mac-Mahon serait en pleine déroute; mais on ne sait rien positivement. »

C'est un tableau — la veille d'un désastre! Rien n'y manque, tout y est. On voit cette foule de soldats qui n'est déjà plus une armée, qui devine la défaite prochaine, mais que l'honneur du nom français conduit en bon ordre à la bataille perdue d'avance. Elle suit ^es chefs avec la conviction qu'eux-mêmes n'ont plus confiance dans 'issue de la lutte.

En 1 8 1 5 , le sentiment de l'armée française était le même, lui franchissant la frontière, le 14 juin, les soldats de Napoléon 1er, eux aussi, ne croyaient plus qu'en leur propre valeur, mais ils comptaient sur le génie de leur ancien général. Tant de lieutenants favoris manquaient à l'appel, comme Murât, comme Berthier, comme Gouvion- Saint-Cyr, comme Masséna; tant d'autres hésitaient avec Mortier que ceux dont le dévouement s'était réveillé le 20 mars, après une première infidélité, pouvaient paraître suspects à des légionnaires ramenés sous les drapeaux par les vieux souvenirs de Marengo et l'amour des couleurs nationales. Malgré tout, on se battit comme on s'était toujours battu, même mieux. On se battit avec le désespoir que donne l'intuition d'une vague trahison ; trahison de la Eortune, si Ton veut, et que Béranger a si bien définie :

// fatiguait la Victoire à le suivre; Elle était lasse : il ne l'attendit pas.

Mais enfin on se battit en gens qui, s'ils ne veulent pas survivre à la défaite, entendent s'éterniser dans la gloire, car la gloire seule est durable. L'histoire est de bronze pour les braves, et les révolutions peuvent chercher à troubler la foi des humains, à effacer des règnes.

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à brouiller la face du monde; toutefois comme l'a si bien dit Victor Hugo :

... Qu'importe? A travers les cris, les pas, les voix, Et la mêlée en feu qui sur tous à la fois

Fait tourner son horrible meule, Au plus haut de la hampe, orgueil des bataillons, Où pendait cette pourpre envolée en haillons,

L'aigle de bron\e reste seule.

Cest là la pensée dominante et évidente du tableau de M. Protais. En nous montrant tous ces braves grenadiers couchés à leur rang de combat dans ce carré immortel, leurs chefs et leurs tambours au milieu deux à leurs places réglementaires, il a rendu le plus bel hommage, la plus stricte justice à ces derniers et glorieux courtisans du grand soldat qui fut leur dieu; courtisans sans lendemain, sans autre ambition et sans autre espérance que d'être dignes de l'approbation de leur général. La bataille était perdue lorsqu'ils résolurent de mourir, mais leur mort était nécessaire pour arrêter la cavalerie anglaise, qui, se répandant sur le champ de bataille, pouvait empêcher la retraite et — qui sait? — enlever l'empereur. Or, Napoléon pris sur un champ de bataille, quel trophée pour la Coalition ! Et Napoléon, hôte volontaire de Y Angleterre, étouffé à Sainte-Hélène clans une geôle anglaise, quelle honte pour l'Europe!

Je ne crois pas qu'aucune toile dans l'œuvre de M. Protais puisse être comparée à son Bataillon carré. Sans doute quelques-unes auront fait mieux valoir son talent aux yeux de la foule, mais aucune ne le prouvera davantage à l'esprit des délicats. C'est un morceau d'histoire complet, profondément vu et conçu, et admirablement rendu. Ce n'est donc pas sans intention que j'ai reproduit tout à l'heure le passage ému de son journal de 1870; les hasards de la lecture me l'ont apporté tort à point pour révéler comment il avait

perçu, avec l'œil de poignante vérité, les tristesses d'une nuit de défaite.

D'ailleurs, aucune exagération ne saurait lui être reprochée dans l'ensemble et les détails si douloureux de son tableau. Tout y est absolument, historiquement vrai.

Un témoin oculaire a raconté la mort du 2e bataillon du 3e régiment de grenadiers de la garde impériale. Le 18 juin 181 5, à quelques pas de la Belle-Alliance, commandé par le lieutenant-colonel Belcourt, ce bataillon était tombé tout entier sous les charges de la cavalerie anglaise, non sans avoir vendu chèrement sa vie : cinq cent cinquante grenadiers avaient tué douze cents ennemis.

« Ce sanglant combat, dit le capitaine H. de Mauduit, alors sous-officier dans la garde, fit honneur à tous : aux grenadiers français comme aux cavaliers anglo-brunswickois. Tous y furent dignes les uns des autres. De tout notre bataillon de grenadiers, il ne revint qu'une centaine d'hommes, la plupart blessés, et qui, à la faveur de l'obscurité et du courage de leurs camarades, purent gagner la chaussée de Charleroy et nous rejoindre.

« Lorsque le jour parut et vint dissiper le voile aérien qui couvrait ce champ de mort, le spectacle qu'il présenta fut affreux, nous a dit l'un de nos amis, acteur dans ce drame et resté lui-même pendant trois jours au milieu des morts, criblé qu'il était de blessures dont il était mutilé. Les détails qu'il nous a rapportés sur les résultats de ce combat fabuleux sont trop palpitants d'intérêt pour n'en pas donner ici l'analyse.

« Toute cette première nuit fut un ràlement continuel d'hommes rendant le dernier soupir!... Lorsque le soleil parut, cette scène s'offrit dans toute son horreur : Anglais, Français et Brunswickois, tous étaient pèle-mèle. Les morts entassés les uns sur les autres, comme ils étaient tombés; les blessés les plus mutilés, également étendus tels que le feu les avaient renversés; ceux qui avaient encore

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eu la force de se traîner s'étaient groupés et cherchaient à se consoler mutuellement en s'entretenant de leur famille et de leur patrie, que la plupart, hélas! ne devaient plus revoir. Là, il n'y avait plus d'ennemis, car tous étaient également malheureux.

« Sept à huit cents hommes, dont deux cents grenadiers, environ, couvraient cette surface de cinquante toises carrées, les uns raides, les autres mourants, et les moins mutilés assis sur leur séant, attendant qu'on vînt les relever.

« Les mêmes scènes avaient lieu à cinquante toises plus loin, là où ce bataillon avait si bravement repoussé les trois premières charges.

« Il était à peine huit heures du matin lorsque, de tous côtés, s'abattirent les oiseaux de proie des champs de bataille, ces misérables sans cœur, comme sans entrailles, qui, non contents des dépouilles des morts, ne reculent pas devant l'assassinat d'un blessé pour lui enlever une chemise encore toute sanglante. A Waterloo, ce fut affreux, nous a dit notre ami Du Mesgnil, aujourd'hui chef de bataillon au ier léger; lui-même ne put obtenir que de conserver sa

chemise et son pantalon Autour de cette scène de deuil gisaient

également des centaines de chevaux renversés, morts ou estropiés. Bon nombre avaient encore dans le poitrail ou dans les flancs les baïonnettes de nos grenadiers, les douilles s'étant brisées dans la lutte '. »

L'histoire écrite est peut-être plus remplie d'horreur que le tableau, car la représentation de la mort poétise, tandis que le récit de la souffrance ôte à l'héroïsme un peu de sa solennité.

Quoi qu'il en soit et bien que le jour gris blanc du Salon ne soit pas très favorable à cette nuit claire de juin, le tableau de M. Protais est une des bonnes œuvres militaires du Salon de 1886.

1. Les Derniers jours de la Grande Armée, par le capitaine Hippolyte de Mauduit ( 2 vol. in-8, Paris, 1848). t. II, p. 450 et suiv.

J'en dirai tout autant de l'œuvre de M. Bloch. Désignée par le jury à l'attention du public par la double distinction du Salon d'honneur et de la cimaise, sa Chapelle de la Madeleine à Malestroit (Morbihan) — i5 nivôse an III, nous montre aussi la fin ou plutôt la conséquence d'un combat à outrance. M. Bloch a obtenu l'an dernier une médaille de 2e classe pour une œuvre de mouvement et d'allure; cette année il a voulu prouver à ses juges qu'il était habile en tous les genres, aussi bien à l'émotion qu'à l'action.

Les Turcs ont passé là, tout est ruine et deuil,

a dit Victor Hugo en parlant de Chio. Ce ne sont pas les Turcs mais bien les soldats républicains du général Canclaux qui ont passé par la chapelle de la Madeleine à Male>troit, et ils n'ont rien laissé debout, ni hommes, ni meubles; ils ont tout tué et tout bouleversé. Les bons chouans ont été massacrés; leur défense a du être superbe, si l'on en juge par le désordre si naturellement semé dans le lieu saint. M. Bloch, on le devine au soin qu'il y a mis, a peint avec amour, d'après nature, cette délicieuse et vieille chapelle, où l'on retrouve dans l'ornementation et l'architecture les attributs des Templiers. Les effets du jour qui pénètre à travers les vitraux et les stries de fumée qui s'élèvent au plafond sonj aussi très savamment étudiés. Les hommes tombés sont dramatiquement disposés, mais sans exagération forcée; bref il y a dans cette œuvre un tel ensemble de qualités diverses et très sérieuses, que je ne serais nullement étonné qu'elle décrochât encore cette année une récompense.

Je lui adresserai un seul reproche — et est-ce bien un reproche? — tout y est également bien étudié et poussé au même point; il n'y a pas un accessoire, un petit coin qui ne soit poli avec la volonté d'en tirer le meilleur parti. C'est la qualité maîtresse de M. Gérôme, mais ce n'est pas le défaut de Bastien-Lepage, les deux maîtres de M. Bloch. Si chez le premier tout concourt à l'effet général, chez

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le second tout doit se soumettre à l'effet général — et cela n'est pas une nuance. Mais, on le comprend, pour trouver un défaut chez M. Bloch il faut absolument, comme on dit, chercher la petite béte et lui faire un mauvais procès.

Du reste je souhaite ardemment que MM. Protais et Bloch reviennent vivement au mouvement, à l'action, à la bataille, M. Dumaresq aussi. Quand je vois M. Yvon, l'artiste qui a peint les plus grandes batailles du milieu du dix-neuvième siècle, se réfugier prématurément clans la peinture de portraits, je ne crois pas qu'on puisse trop insister pour que nos artistes militaires continuent comme autrefois à faire parler la poudre à nos yeux; M. Grolleron, dont j'ai décrit plus haut le joli tableau représentant un combat dans une rue de Loigny, nous a bien un peu consolé cette année; cela sent bon la poudre et la bataille, et c'est encore une toile qui mérite une médaille.

Ce n'est pas que je veuille déprécier en aucune façon une fort agréable composition de M. Pelez de Cordowa, élève de Gérôme et Neuville : Sac d'Anvers par les armées espagnoles révoltées, iSjô, mais les batailles du seizième siècle si vibrantes et si grouillantes qu'elles soient n'ont point le don d'émouvoir autant que les combats récents dans lesquels nous avons perdu des amis et des parents, ou que les hauts faits de la République et de l'Empire dont nos père et grand'-père furent témoins. Je regarde, même au besoin j'admire et cependant — comme presque tous les visiteurs du Salon, j'ai déjà expliqué pourquoi — je ne suis pas appréhendé à l'âme. Toutefois M. Pelez de Cordowa compose et peint avec soin. Peut-être y a-t-il un peu de confusion et ne distingue-t-on pas très bien les deux partis combattants dans cette mêlée de la guerre des rues. On se demande aussi comment les Anversois ont attendu si tard pour se barricader contre la cavalerie espagnole de Vargas. Ils remuent suffi-

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samment de tonneaux, de caisses, ce paves, de poutres et de meubles, ces bons bourgeois, pour fermer la gorge de la place de Meir et faire disparaître l'imprudent Vargas, — dans cette petite rue ■ — sous une pluie de projectiles domestiques, artillerie de main que peuvent manier d'ailleurs les femmes et les enfants. Mais il paraît que dans ces sortes de guerres, surtout au temps passé, l'audace militaire exerçait sur les simples citoyens une terreur profonde. Les cavaliers qui juraient sur leur épée et leur monture et par leur bonne dague de Tolède médusaient les populations. Je me figure qu'aujourd'hui le colonel Vargas, commandant le 20e cuirassiers, s'v prendrait autrement pour réduire ces bons Anversois, il les canonnerait d'abord, éteindrait ensuite le feu des maisons avec des tirailleurs longeant chaque côté de la rue, et ne hasarderait pas follement à travers un quartier populeux et étroit la vie de ses soldats. Et puis M. Pelez de Cordowa — pas plus que le plus âgé des visiteurs du Salon — n'a pu se renseigner auprès des contemporains. Enfin je vois sur le livret qu'il a copié le texte de son sujet dans une traduction des Révolutions des Pays-Bas au seizième siècle, de J. de Mottlez. Cet auteur est évidemment très exact et spécialement bien informé, mais, si je ne me trompe, sir John Lothrop Motley (et non Mottlez1 a publié à New-York, en 1 856, la première édition de son ouvrage fort estimé et dont on a fait deux traductions en français, l'une à Bruxelles et l'autre à Paris, chez Michel Lévy, cette dernière avec une introduction de M. Guizot. Donc cet historien écrivait il y a quarante ans en Amérique ce qui se passait à Anvers en îSyô. Comment un artiste peut-il être inspiré par un texte de cette origine? 11 existe de nombreuses collections de mémoires, excellents parce qu'ils suent la contemporaineté, parce qu'ils sont empreints du style, des idées, de la couleur du temps. Pourquoi ne pas y puiser à pleines mains? Aussi M. Pelez de Cordowa pèche un peu par le texte qui l'a inspiré : son tableau n'est pas assez

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seizième siècle. Quand M. Puvis de Chavannes — que je respecte et que j'honore entre tous les peintres savants, peut-être parce que je ne le comprends pas toujours complètement — peint le Bois sacre cher aux Arts et aux A/uses, je lui pardonne sa couleur systématique, son dessin particulariste, ses arbres préhistoriques. Après tout, ni lui ni moi ne sommes allés au Bois sacré cher aux Arts et aux Muses; il a le droit de le voir et de le reproduire comme il l'entend; si j'étais peintre, je le peindrais peut-être autrement, et sans doute tout autant vraisemblable. Dans le domaine de la fiction, chacun fabrique son idéal comme il l'entend, mais quand on fait de la réalité, on doit au contraire, sans descendre pour cela aux procédés violents d'un réalisme trop cru, officier le plus qu'on peut sur l'autel de la vérité. M. Pelez de Cordowa, lui, fait trop joli, au milieu de gens qui font trop laids; c'est un défaut dont il se corrigera très facilement.

Ah! ça, pourquoi M. Jeanniot a-t-il abîmé une remarquable et excellente esquisse que tout le monde artiste connaissait et admirait, la Ligne de feu; souvenir du 16 août iS-jo, et l'a-t-il peinte avec une palette où dominent la crCme fouettée, la gelée de groseilles et tous les tons aimables dont les confiseurs et les glaciers colorent leurs fondants, leurs parfaits et leurs bombes? Le dessin est comme toujours excellent, les attitudes énergiques, les difficultés de raccourci abordées crânement et crânement vaincues. Mais la couleur! Ce n'est plus de la rêverie comme chez M. Puvis de Chavannes, c'est l'erreur la plus manifeste ou un parti pris de contrarier les habitudes visuelles du public. En effet, je n'ai jamais vu, et M. Jeanniot, lorsqu'il était lieutenant au 23e régiment d'infanterie, n'a jamais vu non plus de fantassins habillés de semblables couleurs. Je le répète, c'est un malheur et un grand. Voilà un tableau qu'il faudra oublier et

repeindre, car il est bien dessiné, fortement compose, plein d'élan, d'action, d'entrain.

A propos du tableau de M. Jeanniot, j'ai entendu bien des discussions depuis l'ouverture du Salon. On ne discute que ce qui a de la valeur, et, je viens de le dire, la Ligne de feu est une des toiles militaires du Salon où le sentiment de la bataille est le mieux vu et le mieux senti.

L'artiste lorsqu'il peint une bataille peut dire comme Énée :

Et quorum pars

et a, en quelque sorte, le droit de répondre à ses contradicteurs : « Ma couleur est aussi réaliste que mon dessin est vrai. J'ai peint d'après nature; vous critiquez, vous jugez avec vos sentiments. » Je ne m'incline pas devant cette réponse. Non, il n'est pas vrai que la couleur de M. Jeanniot représente l'usure et la salissure du bivac; non, il n'est point vrai que la fumée du combat inflige à la figure des soldats ces nuances d'entremets. J'ignore si l'émotion du combat modifie le travail du rayon visuel ou opère un phénomène particulier sur les organes de la vue, mais les très rares actions de guerre et les nombreuses grandes manœuvres auxquelles j'ai assisté m'ont montré des soldats tels que les peignaient Géricault, Vernet, et tels que les ont peints de Neuville et Bataille. Gravée, la Ligne de feu sera irréprochable, mais avec sa coloration de convention ce tableau est une œuvre défectueuse.

Bien que dans ces courtes notices j'évite autant que possible d'aborder les choses d'un métier que je ne fais pas et que je ne sais pas, j'ajouterai que ce qui me paraît le plus difficile dans Fart du peintre, c'est de savoir reconnaître et graduer dans l'exécution d'un tableau les diverses phases de sa genèse. S'il y a des peintres qui ne savent pas bien commencer, il en existe qui ignorent comment terminer. Que de peintres, faute de s'être mis résolument et sans

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parti pris en face de la nature, en face de la vérité, se sont fabriqué des conventions picturales comme certains écrivains se fabriquent des conventions littéraires et croient avoir des idées neuves parce qu'ils se servent de mots inconnus aux gens qui ont appris le français dans La Fontaine, dans Racine, dans Voltaire, dans Rousseau, dans Corneille, dans Boileau, dans Montesquieu, dans Molière et autres auteurs démodés aujourd'hui. Ainsi, dans un livre qui a obtenu une dizaine d'éditions, j'ai trouvé répétés quatorze fois le verbe « irradier » et le substantif « irradiement ». Eh bien! pour moi, la couleur de M. Jeanniot est synonyme d' « irradiement ».

M. Charles Castellani n'a pas, lui, une couleur idéale — non certes — et son dessin n'est pas toujours absolument juste, mais en sa qualité d'élève de M. Yvon, il possède l'entente de la bataille.

Sa Prise de la porte ouest de Son-tay a été très regardée et le mérite. D'abord c'est une des plus grandes toiles du Salon; elle rappelle, par sa hauteur et sa largeur, que M. Castellani a peint bon nombre de panoramas et est habitué à faire grouiller des quantités de soldats dans de vastes étendues.

La scène est étrange, horrible et disposée pour violenter vigoureusement l'attention du public.

En face de la porte ouest de Son-tay — là justement où les fusiliers marins et les tirailleurs algériens du 3e régiment s'élancent sur les Pavillons-Noirs et les Célestes rouges chinois — sont attachés, sur de hauts gibets, les corps mutilés et les têtes coupées de plusieurs tirailleurs. Mais il en résulte un effet tout différent de celui qu'en attendait la politique militaire des mandarins; au lieu d'être effrayés du supplice dont on les menace, nos braves Arabes, ne songeant qu'à venger leurs camarades, s'élancent la baïonnette au bout du canon , ne font ni grâce ni merci à leurs

adversaires et enfoncent tout ce qu'ils rencontrent devant eux. Ce mouvement d'attaque où les Algériens perdirent le capitaine Godinet et 128 hommes est fort bien mouvementé. Je ne crois pas que le pinceau fougueux et un peu désordonné de M. Castellani lui permettrait de pourlécher davantage ses personnages et de pousser plus loin sa peinture, mais si rudimentaire quelle soit cette peinture ne manque pas le but quelle se propose.

Je n'ai pas la liste de ses œuvres, mais je sais que depuis bien longtemps déjà M. Castellani fait des soldats; j'ai vu plusieurs de ses panoramas — ■ on m'a dit qu'il les brossait seul ou à peu près seul, sans autres aides que deux ou trois praticiens qui badigeonnent les ciels, les terrains et les lointains — et je ne puis m'empècher d'admirer cette résolution, cette volonté, ce courage qui le poussent à couvrir de grandes étendues de toile. Je n'affirmerai pas qu'il a fait cette année un beau tableau, mais je suis certain qu'il a remué la fibre populaire , et que le dimanche la Prise de la porte ouest de Son-tay est une des toiles des plus entourées du Salon. J'ajouterai qu'elle le mérite par ses qualités très bru'.ales, mais très réelles. Ah ! il n'y va pas de main morte, M. Castellani pour confisquer votre regard. Ses turcos, suivant la légende, bondissent comme des panthères ; leurs baïonnettes clouent littéralement les ennemis sur le sol comme des hannetons sur du liège. C'est mélodramatique, cirque olympique, hippodrome, c'est tout ce que vous voudrez, mais cela est plein de sève militaire et patriotique. Je doute fort que l'auteur de la Prise de la porte ouest de Son-tay se résolve jamais à la recopier patiemment sur une toile de 4, en cherchant à lui donner la tonalité spéciale à sa nouvelle superficie. La patience manquerait à sa main ardente et vigoureuse; il lui faut de l'espace, et je m'étonne qu'il n'ait pas songé plus vite à se lancer — pour ses envois au Salon — dans les grandes compositions. Je crois me rappeler que, jusqu'à présent, il

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n'exposait que des tableaux de moyenne grandeur et qu'ils étaient peu regardés.

Le Boute -selle — volontaires de Clermont-Prince (Guerre de sept ans), de M. John Levis Brown, nous reconduit au temps des pimpants uniformes. J'ai déjà vu — j'en suis certain — le principal personnage de ce tableau à l'exposition des aquarellistes de cette année ; il s'appelait alors : Cheval blanc et Habit rose. Pour avoir changé la couleur de son habit, il n'est pas devenu moins agréable.

J'aime beaucoup le talent de John Levis Brown ; c'est un chercheur opiniâtre et un fanatique. Comme tous les peintres militaires, il y a en lui un peu du soldat et surtout beaucoup d'amour poulies soldats; il adore l'uniforme, les chevaux, et affiche la prétention de les connaître mieux que personne. Aussi faut-il se montrer très sévère avec lui lorsqu'il met un bouton de trop à un habit ou qu'il en oublie un. Clermont-Prince n'est pas un régiment d'opérette — comme son nom pourrait le laisser croire — il a véritablement existé — de 17D8 à 1768. Dans ce court espace, il a même consommé trois colonels : le comte de Clermont, le baron du Blaisel et M. de Commeyras. Comme toutes les légions de volontaires, Clermont-Prince était composé de cavaliers et de fantassins : 16 compagnies de dragons, 9 compagnies de fusiliers à pied et 2 compagnies de grenadiers, tous Allemands. Ils avaient le fond de l'habit jaune ventre de biche, les retroussis, les revers et le collet rouges avec boutonnières blanches. M. John Levis Brown, qui collectionne avec soin les albums de costumes militaires, trouvera tous ces détails dans l'excellent ouvrage de Léon Mouillard, les Régiments sous Louis XV, mais il y verra aussi que les dragons de Clermont- Prince portaient le casque, et n'ont jamais eu le lampion qu'il leur donne.

Cela n'empêche point son tableau d'être charmant et de nous rappeler agréablement une époque où tous les militaires au service de la France attachaient un grand prix à l'élégance de leur costume. Aussi était-ce un régal des yeux que le défilé de plusieurs régiments luttant entre eux de belle tenue, de montures vigoureuses et d'équipages luxueux. Nos mœurs et nos effectifs miltaires ne se plient plus à toutes ces jolies et brillantes choses, mais nos officiers de cavalerie en ont conservé la tradition — et par le raffinement et l'élégance, ils savent suppléer à la simplicité un peu trop sévère et Spartiate du veston courte- queue dont on les affuble. Après tout, l'ample redingote, que ses pans relevés et de couleurs voyantes transformaient en habit de gala, n'était pas moins commode que le dolman. Ce qui gêne le cavalier dans ses mouvements, c'est l'uniforme étroit de manches et sanglé sous le ceinturon ; la contrainte est venue avec la suppression du gilet et le port du ceinturon par-dessus l'habit. Voyez les cavaliers de M. Brown , ils sont légers, très à l'aise et comme chez eux, dans ce que l'on appelait dans ma jeunesse une redingote à la propriétaire. Cela ne les empêche point d'être très coquets, et, après tout, quand on doit porter un habit du 1" janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre, il n'est pas absolument indifférent qu'il soit joli ou laid ! Il me paraît probable que M. Brown est de mon avis, car l'insistance qu'il met à peindre les cavaliers Louis XV prouve qu'il les trouve adorables ; il les peint, il est vrai, d'une façon triomphante, mais cela ne serait qu'une raison secondaire. Les hussards de la première république n'étaient point vilains et les carabiniers du premier empire étaient tout à fait superbes.

La figure de Bonaparte, du premier soldat du monde, aura toujours une place d'honneur dans un salon militaire français. Le temps a durci son renom et l'a rendu indestructible comme le bronze.

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Sous ce titre énigmatique, Œdipe, M. Gérôme nous profile le futur empereur à cheval arrêté devant le sphinx , auprès de la pyramide de Chéops, et semblant l'interroger... sur son avenir, disent les bonnes gens qui passent. Bien que peu disposé à des concessions à l'idéologie — ■ son ennemie personnelle — Bonaparte a bien pu consulter le sphinx, — quoique la légence, si prolixe à son sujet, ne Fait pas dit, — - mais il est invraisemblable que seul et sans son état-major, sans aide de camp, il se soit livré à cette comédie indigne de son esprit net et froid. Lorsqu'il disait à ses troupes, dans une proclamation à jamais mémorable : « Du haut de ces pyramides, cinquante siècles vous contemplent, » il parlait à leur imagination; mais la sienne restait maîtresse d'elle-même. S'il admirait Ossian, s'il donnait à la tragédie le pas sur tous les autres genres de littérature; s'il disait qu'il aurait fait de Corneille un prince, — non son ministre, ce qui change bien la valeur du mot, — c'est qu'il voulait entourer sa personne, sa majesté propre, de toute la majesté des idées mystiques ou solennelles.

Cette scène de Napoléon admirant la grosseur colossale du sphinx et la puissance du génie des Égyptiens a donné surtout l'occasion à M. Gérôme de peindre un horizon oriental magnifique. Il fallait que son tableau fût petit, pour que le sphinx ne fût pas gigantesque et n'écrasât pas la figure du général, après tout la principale dans la pensée comme dans l'œuvre du peintre; cette proportion est savamment observée, et cette nouvelle toile du maître, qui nous en a donné tant d'autres si justement remarquées, n'est point au-dessous de son talent accoutumé et si réputé.

M. Réalier-Dumas est un jeune. Son tableau : Le Fossé de VincettneSf 20 mars 1804, dénote de grandes qualités. M. Réalier-Dumas a du premier coup abordé les grandes difficultés de composition.

Le duc d'Enghien, enlevé hors des frontières de France par ordre de Bonaparte, vient d'être fusillé. Les gendarmes d'élite qui ont procédé à son exécution se retirent, tandis qu'un officier de leur légion constate sommairement l'endroit où le prince émigré est tombé et où il restera inhumé, jusqu'au moment où la loi des révolutions ramènera les Bourbons et lui donnera un lit de repos éternel plus en harmonie avec sa naissance illustre. Je remarque combien les peintres de notre jeune école aiment les sujets où la controverse politique les aide à soulever les passions du public. Pour mon compte particulier, je n'y vois aucun inconvénient. Nous vivons dans une période de liberté agitée qui offre à tous les arts la possibilité d'aborder les problèmes les plus épineux de l'histoire.

Napoléon Bonaparte était-il dans son droit en faisant enlever un prince émigré, réfugié sur un territoire neutre? Les partisans de la légitimité, qui n'ont pas fait un crime à Philippe -Égalité, ci -devant duc d'Orléans, d'avoir voté la mort de Louis XVI, son parent, affirment que non. Mais en 1S04, le général Hulin, l'un des vainqueurs de la Bastille, l'ex- conventionnel Fouché et l'ex-évèque défroqué Talleyrand, disaient : « Oui! » et sans phrase. C'est là un procès historique que l'on juge non avec sa conscience, mais avec son opinion. Ce qui est certain, c'est que le jugement et l'exécution du duc d'Enghien produisirent un effet terrible sur les amis et les ennemis de Bonaparte. Us leur montrèrent qu'il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un Monck, et la proclamation immédiate de l'empire héréditaire rompit les dernières espérances de ceux qui comptaient voir en lui le restaurateur de l'ancienne monarchie. A ce moment, on jugeait Georges Cadoudal, les Polignac, Moreau, Pichegru; la corde politique était excessivement tendue; la France aspirait au repos. 11 est vraisemblable qu'une conspiration monarchiste, vigoureusement menée par un général heureux, eût parfaitement réussi cinq ans plus tût; mais en revenant inopinément d'Egypte, entouré de la poétique popularité que lui

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donnaient les lointains du désert, Bonaparte avait pris les devants. En l'année 1804, tout était fini pour les Bourbons et tout allait finir pour les partisans de la République. Le futur empereur aurait donc pu économiser les douze balles qui frappèrent sa gloire en même temps que le prince émigré; mais parmi les ex-républicains consentant à servir l'ambition du général heureux, quelques-uns, et des plus célèbres, — Talleyrand et Fouché entre autres, — entendaient emprisonner leur nouveau souverain dans un pacte indestructible. Peut-être la solution du problème historique est-elle, comme le disent les Mémoires de Rcederer, dans un mot de Talleyrand révélant négligemment en conseil le secret de la retraite du dernier Condé, et dans un rapport secret, fabriqué par les émissaires de Fouché. Ce qui est absolument certain, c'est qu'Hulin présida le tribunal, mais que Fouché et Talleyrand lui amenèrent la victime. Toujours est-il que les inquiétudes du Consul avaient été éveillées, encouragées et calmées par des complices implacables, gens de bonne volonté, qui plus tard rejetèrent sur lui toute la responsabilité d'un acte qu'ils. avaient provoqué.

Une anecdote, absolument historique, prouve que le crime de Bonaparte ne produisit pas sur les souverains de l'Europe coalisée autant d effet que sur Chateaubriand. En 181 5, le comte d'Artois, — depuis Charles X, — montra beaucoup de mauvais vouloir à Caulaincourt, mêlé à l'affaire du duc d'Enghien, et refusa même de recevoir sa visite. Tout ému, Caulaincourt va trouver l'empereur de Russie, avec lequel il était du dernier bien, ayant été chargé de missions importantes à sa cour. Alexandre le rassure et lui promet qu'il obtiendra ample satisfaction. En effet, dans un dîner de gala donné huit jours après par l'empereur au comte d'Artois, Caulaincourt était placé à côté de ce dernier.

Après le dîner, causant avec le prince, Alexandre lui dit qu'en bonne politique il fallait ménager Caulaincourt et lui faire bonne

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ligure, et il ajouta : « Mes aides de camp les plus fidèles ne sont-ils pas les assassins de mon père ? »

Si les révolutions n'effaçaient pas les meurtres que la politique conseille; où en serait la moitié; que dis-je, la moitié? la totalité des gouvernements?

M. Realier-Dumas, avec le peu de témoins dont il disposait pour rendre l'horreur discrète qui suivit le moment fatal, Fa très bien mise en scène. Les gendarmes, dans un entrain éperdu, fuyant le lieu de l'exécution, ont évidemment conscience d'avoir rempli une ténébreuse besogne. L'officier constatant la place où le condamné vient de tomber est lui-même fortement remué, et Ton juge qu'il avait dû en voir bien d'autres de 1792 à 1795. Mais en ces années là on était en pleine révolution, on allait comme on pouvait, faisant et défaisant la loi, cherchant non la meilleure mais la plus prompte. Or, en 1804, on allait, au contraire, fonder un empire, et le brave gendarme est très en droit de s'étonner, — lui, peut-être un ancien vainqueur de la Bastille, — que les cours martiales et les tribunaux exceptionnels travaillent encore de nuit.

La Brèche, de M. James-Alexandre Walker, a peut-être le tort, — au moment où le commissaire -priseur disperse les œuvres de Neuville, — de remettre en mémoire un tableau célèbre du maître; mais il faut lui pardonner en raison du mouvement qu'il a su imprimer à ses personnages.

Des artilleurs et des mobiles mettent en batterie une pièce de campagne par une brèche faite dans un mur de parc. L'ennemi est bien près, car son feu a déjà abattu un mobile; un des servants à pied est aussi renversé par une balle; leurs camarades n'en mettent que plus d'empressement à bien installer leur pièce. Il règne dans tout ce petit groupe d'hommes une activité intelligente fort Lien

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observée. Tout y est vivant, tout s'y remue pour le but proposé. L'officier d'artillerie, impassible sur son cheval et réglant de la voix les travaux de force qu'exécutent ses hommes, est un bon échantillon de cette bravoure froide et lucide spéciale aux officiers des armes savantes. Le brave lieutenant d'artillerie de la Brèche m'a rappelé un capitaine du génie chargé d'établir un pont sur le Tessin, l'avant-veille de la bataille de Magenta. Ce capitaine prenait ses mesures, rassemblait ses bois, donnait ses instructions, au milieu de ses hommes munis de leurs outils, tandis qu'un petit engagement entre les tirailleurs des deux rives leur amenait quelques balles qui, pour être égarées, n'en étaient pas moins mortelles. Cependant les sapeurs commençaient à s'inquiéter d'être sans fusils sous la fusillade :

« Eh bien! quoi? leur dit le bon capitaine. Vous n'êtes pas ici pour vous battre, mais pour faire un pont; les autres se battent pour vous, et vous faites un pont pour eux. »

C'est ce que dit le lieutenant à ses artilleurs : « Vous êtes ici pour tirer le canon, pas pour autre chose. »

Si l'on classait les peintres militaires en peintres épisodiques et peintres de bataille, M. Walker, bien que son tableau ne représente qu'un coin de combat, mériterait d'être classé dans la seconde catégorie; et, tout en lui reprochant un peu de relâchement dans l'exécution, je placerai son œuvre parmi les plus intéressantes, à cause de ses qualités agissantes. La compagnie, venant du lointain apporter un renfort aux défenseurs de la pièce, marche avec la rapidité et tout l'entrain désirables. C'est très juste, et il n'est pas aisé d'être juste dans le mouvement; le déplacement factice de l'image dessinée ne s'obtient qu'au moyen de certains sacrifices et au détriment de la pureté des silhouettes. Neuville s'y résignait souvent avec beaucoup trop de facilité, et cependant il est et restera un maître dans l'art de faire courir les soldats. Je ne ferai pas à M. Walker le lourd compliment de le comparer à Neuville, mais je

le féliciterai de la disposition de son attelage et de l'attitude des deux conducteurs qui le montent; le premier est très attentif, et le second se retourne avec une vivacité laissant prévoir que si Ton finit psr manquer de servants, il est tout prêt à lâcher son poulet dinde pour l'écouvillon.

Dans le jour uniforme et, disons-le, tuant du salon, le Parlementaire, de M. Emile Brissot, élève de Détaille, ne doit pas donner tout son effet. Le jour dans lequel il a été peint lui manque. Les expositions publiques, où les œuvres d'art sont rangées à côté les unes des autres, comme un régiment de soldats au port d'armes, ne sont avantageuses que pour les tableaux immenses ou d'une note criarde; les autres s'amoindrissent ou s'éteignent sous les dorures du cadre. Que de fois un tableau charmant à l'atelier devient beaucoup moins bon au Salon ; sans avoir vu la toile de M. Brisset avant l'exposition, je suis sûr qu'elle y a perdu énormément.

Son tableau mérite cependant qu'on s'y arrête. Le cérémonial un peu gourmé entre gens qui se sont battus hier et qui se battront encore demain, y est fort spirituellement compris. J'ai entendu raconter par de vieux officiers qu'en Crimée les rapports entre les deux armées russe et française, pendant les échanges de communications et les armistices, étaient cordiaux et même amicaux. On se demandait et on se donnait des nouvelles de M"" Rachel, de l'Opéra, des grands cercles où l'on s'était connu à Paris, où l'on se reverrait plus tard. Et cependant notre bombardement n'a pas laissé debout et jointes deux pierres de Sébastopol, tandis que le bombardement de Paris par les Allemands prouvait qu'ils étaient encore très loin et qu'ils regardaient à la dépense. Ah! si les journalistes, qui se plaignaient alors si amèrement des obus allemands, avaient eu devant les yeux une photographie du quartier des marins après le 8 septembre 1 855,

P.GROLLERON

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