LE LIT DE PARADE
— Ma mère resta où elle s'était assise, ou plutôt où elle était tombée.
» La journée s'écoula sans que l'on eût d'autres nouvelles du roi que celle-ci :
B Le roi s'était couché en rentic-J;*.
» Le lendemain, la nouvelle do jour fut que le roi avait essayé, mais inutilement, de parler. Le surlendemain, le roi avait, à deux heures de l'après-midi, perdu la parole. Le jour suivant, à onze heures du matin, un grand cri sortit du château, qui sembla à la fois briser portes et fenêtres pour se répandre sur la ville et s'envoler do là sur l'Espagne :
» — Le roi est mort !
» Hélas f sire, à cette époque , je ne savais guère ce que c'était que la mort ou la vie. Cependant, à ce cri: « Le roi est mort! » sentant se gonfler la poitrine de ma mère, sentant ses larmes couler de son visage sur le mien, je compris qu'il y avait en ce monde une chose que l'on appelait le malheur.
» Pendant les quatre jours où nous restâmes à la porte du château, ma mère eut soin de moi et pourvut à tous mes besoins ; mais je ne me souviens pas l'avoir vue Di boire ni manger.
» Nous restâmes encore là un jour et une nuit. » Le lendemain, nous vîmes la porte du château s'ouvrir : un héraut à cheval parut précédé d'un clairon ; le clairon fît entendre une fanfare lugubre, puis le héraut parla. Je ne compris pas ce qu'il disait; mais à peine eut-il prononcé les paroles qu'il avait à dire, et eut-il continué son chemin pour aller crier la même proclamation sur les places et dans les carrefours de la ville, que la foule se précipita par la porte du château, et s'engouffra à grands flots dans la forteresse.
» Ma mère se leva, me prit dans ses bras, et, m'embrassant, dit à mon oreille :
» — Viens, ma fille, nous allons voir ton doux père une dernière fois !
» Et je ne comprenais pas comment elle me disait qu« BOUS allions voir mon père, et pleurait en me le disant.
» Nous suivîmes la foule qui se précipitait vers la porte du château, et nous entrâmes avec elle. La cour
était déjà pleine; des sentinelles gardaient une porte par laquelle on entrait deux à deux. Nous attendîmes longtemps; ma mère me tenait toujours entre ses bras ; sans quoi, j'eusse été étouffée. Enfin, notre tour vint ; comme les autres, nous entrâmes; seulement une fois que nous fûmes entrées, ma mère me mit à terre, et me conduisit par la main.
» Ceux qui marchaient devant nous pleuraient; ceux qui marchaient derrière nous pleuraient.
» Nous traversions lentement de riches salons ; à cha que porte de chaque salon, il y avait deux gardes qui veillaient à ce qu'on entrât deux par deux.
» Nous approchâmes d'une chambre qui semblait le but du triste pèlerinage.
» Nous pénétrâmes enfin dans cette chambre.
■ Oh ! monseigneur, j'étais bien enfant, mais tous le» meubles, les tentures, les tapisseries, les rideaux de cette chambre, je les décrirais dans leurs moindres détails, tant chaque objet est resté profondément empreint dans ma mémoire.
» Mais l'obj et principal de cette chambre, celui qui absorba bientôt, par sa lugubre solennité, toute mon attention, était un lit tout couvert de velours noir. Sur ce lit, vêtu d'une robe de brocart, d'un sayon cramoisi doublé d'hermine, d'un pourpoint d'or, de chausses écarlates, une homme était couché dans la roideur et dans l'immobilité de la mort.
» C'était mon père.
» La mort avait rendu à ses traits la sérénité que lui ôtait ItL do'^leur au moment où je l'avais vu, quatre
jours auparavant. Trépassé, il paraissait, s'il était possible, plus beau encore que vivant,
» Dan= la ruelle du lit, debout, couverte du manteau de velours pourpre, doublé d'hermine, la couronne royale sur la tête , vêtue d'une grande robe blanche, les cheveux épars sur les épaules, se tenait une femme, les yeux démesurément ouverts et fixes, les traits du visage immobiles, les lèvres blêmies, plus pâle s'il était possible que le mort ; elle avait un doigt posé sur ses lèvres, et, d'une voix presque inintelligible, tant elle était basse :
» — Prenez garde de l'éveiller, disait-elle, il dort!
» C'était la reine Jeanne, votre mère, sire.
» En l'apercevant, ma mère s'arrêta; mais elle comprit bientôt que la reine ne voyait rien, n'entendait rien, et ma mère murmura :
» — Elle est bien heureuse, elle est folle 1
» Nous continuâmes donc de nous avancer vers le cadavre : la main pendait hors du lit; c'était cette main qu'il était permis à tout le monde de venir baiser ; c'était cette main qu'en vertu de la permission nous venions baiser, ma mère et moi.
» Au moment où mamère arriva prè&du lit, je la sentis chanceler. Elle me l'a dit bien souvent depuis, oe n'était pas la main qu'elle eût voulu baiser, c'était ce cadavre qu'elle eût voulu étreindre d'une dernière ca^ resse, c'étaient ces yeux fermés qu'elle eût voulu rouvrir, c'étaient ces lèvres glacées qu'elle eût voulu réchauffer de ses lèvres... Elle eut le courage de se contenir. Je ne l'entendis même plus pleurer. Elle s'age-
nomlla sans frissonnements, sans cns, sans sanglots, prit la main du mort, et me la donna à baiser d'abord, en me disant :
B — 0 mon enfant, n'oublie jamais ce que tu vois à cette heure, car, celui que tu vois, tu ne le reverras plus !
» — C'est mon doux père qui dort, n'est-ce pas, maman ? demandai-je tout bas.
» — C'est le père de tout un peuple, mon enfant ! me répondit ma mère en me faisant signe de me taire.
D Et elle baisa longuement et tendrement la main du mort.
> Nous sortîmes par la porte opposée à celle qui nous avait donné entrée ; mais, dans la chambre voisine de celle où était dressé le lit de parade, ma mère chancela; puis, jetant un faible cri, tomba évanouie. Deux hommes, qui venaient de traverser aussi la salle mortuaire, s'approchèrent de nous.
» — Lève-toi donc ; mais relève-toi donc, maman I criai-je, ou, sans cela, je croirai que tu dors comme mon doux père.
» — Tiens, dit l'un, c'est ellel
» — Qui, elle ? demanda l'autre.
» — La bohémienne qui était la maîtresse du roi, celle qu'on appelle la reine Topaze.
» — Emportons-la hors d'ici, elle et son enfant. dit le second.
» Et l'un d'eux prit ma mère dans ses bras, tandis que l'autre me tirait par la main. Nous sortîmes des appar-
tements, puis de la cour. L'homme qui portait ma mère la déposa au pied de l'arbre où nous étions restées assises trois jours et trois nuits ; l'homme qui me tenait par la main me laissa près de ma mère. Tous deux s'éloignèrent. — Je serrais ma mère dans mes bras, et je couvrais son visage de baisers, en disant :
» — Oh 1 maman, maman I ne t'endors pas comme mon doux père !
» Soit que l'impression de Tair fît son effet, soit que les larmes et les caresses d'une enfant aillent chercher la vie jusqu'au fond du cœur d'une mère, soit que le terme de l'évanouissement lut arrivé, ma mère rouvrit les yeux. Elle fut un instant à comprendre ce qui s'était passé ; puis, aidée de mes souvenirs, que ma bouche enfantine reproduisit dans toute leur cruelle naïveté, elle finit par tout se rappeler, comme on se rappelle un rêve terrible.
» — Viens, mon enfant, dit-elle alors; nous n'avons plus rien à faire ici !
j> Et nous reprîmes le chemin de la maison. » Le même soir, ma mère détacha de la muraille une image de madone pour laquelle elle avait une dévotion toute particulière, son portrait, le portrait du roi Philippe, et, comme la nuit venait, nous partîmes.
» Nous marchâmes pendant beaucoup de jours ; maintenant que je sais nommer le temps, je dirai pendant un mois peut-ê<?e, ne nous arrêtant que les heures nécessaires au repos, et nous arrivâmes enfin dans la sierra Nevada. Là, ma mère rencontra une tribu de bohémiens , et se fit reconnaître. On lui céda la maison
qui est devenue depuis la venta del Rey moro. La tribu campait à l'entour, et lui obéissait comme à une reine.
» Cela dura ainsi pendant plusieurs années ; mais, peu à peu, je m'apercevais du changement qui se faisait chez ma mère : elle était toujours belle ; seulement, sa beauté changeait d'aspect, et je dirai presque de forme ; elle était devenue si pâle, que c'était la beauté d'une ombre, et non celle d'une créature vivante. Je crois que, depuis longtemps, elle eût quitté la terre, comme les vapeurs qui se détachent au matin de la montagne, et qui montent vers le ciel, si je ne l'y eusse pas, en quelque sorte, retenue par la main.
» Un jour, je m'aperçus que ni la madone, ni le portrait de ma mère, ni celui du roi n'étaient plus dans sa chambre; je lui demandai ce qu'ils étaient devenus.
» — Suis-moi, mon enfant ! me dit-elle.
» Elle s'enfonça dans la montagne, et, parun chemin connu d'elle seule, elle me conduisit à une grotte cachée à tous les yeux, perdue, introuvable. Au fond de la grotte, au-dessus d'une espèce de lit de fougère, était la madone ; sur le côté, étaient les deux portraits.
» — Mon enfant, dit-elle, il se peut qu'un jour, tu aies à demander un refuge à la montagne : celui-ci est inaccessible ; ne le révèle à qui que ce soit au monde ! Qui sait les persécutions auxquelles tu peux être exposée ? Cette grotte c'est la vie ; c'est plus que la vie, c'est la liberté I
» Nous y passâmes la nuit; puis, le lendemain, nous revînmes à la venta ; mais, en revenant, je m'aperçus que ma mère marchait d'un pas plus lent et moins assuré; deux ou trois fois sur le chemin, elle s'assit, m'attirant chaque fois à elle, me pressant chaque fois sur son cœur. A chaque baiser, à chaque étreinte, ma poitrine débordait en larmes; car, malgré moi, je me reportais à ce jour où, pâle et chancelant, mon père était sorti à cheval de Burgos, m'avait serrée sur son cœur, et, pour la première fois, avec des paroles dont j'avais intelligence, m'avait appelée son enfant.
» Mon pressentiment ne me trompait pas.
» Le lendemain du jour où elle m'avait conduite à la grotte, ma mère s'alita. A partir de ce moment, je compris qu'elle était sur le chemin qui mène à l'éternité, et je ne la quittai plus.
»Puiselle, de son côté, sachant que l'heure de ce long voyage qui nous éloigne de tout ce qui nous est cher approchait, ne me parla plus d'autre chose que de mon père. Elle me rappela, de manière à ce qu'elles se gravassent si profondément dans mon âme, que je ne les oubliasse jamais, toutes ces circonstances de ma jeunesse que je viens de vous raconter, sire. Elle me donna la bague, elle me donna le papier ; elle me dit que j'avais, — pardonnez. Altesse, — que j'avais un frère qui régnerait un jour ; que c'était à moi de juger si je devais me faire reconnaître de mon frère ou vivre ignorée, mais riche, en quelque pays du monde qu'il me plût d'habiter, grâce aux diamants que mon père m'avait donnés.
» J'écoutais tout cela agenouillée et pleurant près de son lit; car elle ne se levait plus, et, chaque jour, son visage devenait plus pâle, sa voix plus faible, son œil plus brillant; et, quand j'interrogeais le médecin de notre tribu, qui avait appris la science de guérir avec les docteurs d'Orient, et que je lui demandais :
» — Qu'a donc ma mère?
B — Rien, répondait-il. Elle va vers Dieu !
» Le jour où Dieu lui ouvrit les portes de son éternité arriva.
» J'étais à genoux devant son lit comme d'habitude : elle me parlait, non pas d'elle, mais de moi. On eût dit que son œil, au moment de se fermer, essayait, par un effort maternel, de percer l'avenir. Son esprit s'attachait de toutes les forces de son agonie à saisir une forme indécise. Une espèce de sourire erra sur ses lèvres. Sa main se souleva, indiquant quelque chose comme une ombre qui eût passé devant elle. Elle murmura deux mots ; ces mots, je les pris pour un commencement de délire, car ils ne se rattachaient à aucun de nos souvenirs communs. Je crus avoir mal entendu ; je relevai la tête pour mieux écouter; mais, deux fois encore, d'une voix plus affaiblie, elle répéta :
» — Don Fernand ! don Fernand !...
» Puis elle imposa ses deux mains sur ma tête. Ma tête plia sous la bénédiction suprême. J'attendais qu'elle les relevât; j'attendis vainement : en me bénissant, elle était morte 1
D On eût dit qu'elle voulait, pour l'éterniié, me couvrir du bouclier de sa tendresse 1
» Si jamais vous allez, Altesse, de Grenade à Malaga, vous verrez le tombeau de ma mère, dans un petit val- Ion, à un mille au delà de la venta del Rey moro. Vous le reconnaîtrez au ruisseau qui passe près de la pierre surmontée d'une croix , — car ma mère , grâce au Seigneur Jésus, était chrétienne, — et surtout à cette inscription, grossièrement gravée au couteau sur cette pierre :
LA RETNA TOPACIA LA HERMOSA
» Et VOUS saurez ceci, Altesse : c'est que celle qui repose sous cette pierre n'est pas tout à fait une étrangère pour vous, puisqu'elle aimait le roi Philippe, notre père, au point de n'avoir pas su lui survivre... Oh I ma mère 1 ma mère 1 continua la jeune fille en étouffant ses sanglots, et en appuyant les deux mains sur ses yeux pour cacher ses larmes.
— On transportera son corps dans quelque pieux monastère, dit de sa voix calme le jeune roi, et je fonderai un obit, afin que des moines chantent tous les jours une messe pour le repos de son âme... Continuez.