LE FRÈRE ET LA SOEOR
— Quelque temps après la mort de ma mère, dit Ginesta, les bohémiens résolurent de changer de pays.
Depuis le jour où elle avait fermé les yeux, c'était moi qu'ils regardaient comme leur reine. On vint donc me prévenir du projet arrêté par les anciens, et me demander mon assentiment. Je le donnai en déclarant que la tribu pouvait s'éloigner, aller où elle voudrait ; qu'elle était libre comme les oiseaux du ciel ; mais que, moi, je ne quitterais pas la pierre sous laquelle était couchée ma mère.
» Le conseil s'assembla, et je fus prévenue que Ton avait arrêté le projet de s'emparer de moi pendant la nuit qui précéderait le départ, et de m'emmener de force.
» Je fis des provisions de dattes que je transportai dans la grotte ; puis, la surveille du départ, je disparus. Le soir où le projet de s'emparer de moi devait être mis à exécution, on me chercha inutilement.
» Ainsi, la précaution de ma mère portait son fruit : j'avais une retraite sûre, inaccessible, voilée à tous les yeux.
D Les bohémiens étaient résolus à ne pas partir sans moi, et, moi, j'étais résolue à rester cachée tant qu'ils ne seraient pas partis.
» Ils retardèrent leur départ d'un mois. Pendant ce mois, je ne sortis de ma retraite que la nuit, pour aller cueillir quelques fruits sauvages, et, du haut des rochers, reconnaître, à la lueur des feux, si leur camp était toujours là.
Une nuit, les feux cessèrent de brûler. Ce pouvait être une ruse pour m'attirer dans quelque endroit découvert, et me surprendre ; je restai donc cachée dans un massif de myrtes, du milieu duquel ma têle, en se
relevant, dominait tout le chemin. Là, j'attendis le jour.
» Le jour me montra la maison déserte, la route solitaire. Cependant, je n'osai descendre encore, et remis mon exploration à la nuit.
» Elle arriva sombre et sans lune ; les étoiles seules tremblaient dans un ciel presque noir, à force d'être bleu. Mais, pour nous autres bohémiens, fils de l'obscurité, il n'y a pas de ténèbres si épaisses, que notre œil ne puisse les percer.
» Je descendis jusqu'au chemin ; de l'autre coté de ce chemin était la tombe de ma mère; j'allai m'y agenouiller. Au milieu de ma prière, j'entendis le pas d'un cheval. Le cavalier ne pouvait être aucun de mes compagnons ;: j'attendis donc avec tranquillité ; d'ailleurs, la nuit, dans la montagne, j'eusse défié les gitanos eux-mêmes.
» C'était un voyageur.
B Au moment où il passait sur la route, je me relevai, ma prière achevée; il me prit sans doute pour un spectre se dressant hors de sa tombe. Il jeta un cri, fit le signe de la croix, mit son cheval au galop, et disparut.
» J'entendais le bruit de ce galop, qui décroissait en s'éloignant; puis il s'éteignit tout à fait. La nuit redevint silencieuse, et ce silence ne fut plus troublé que par les bruits habituels de la montagne, c'est-à-dire par le craquement de quelque arbre, la chute de quelque rocher, le glapissement de quelque animal sauvage, le houhoulement de quelque oiseau de nuit.
» J'en étais bien certaine, aucun être humain n'existait dans les environs,
» Donc, les bohémiens étaient partis.
» Les premières heures du jour me confirmèrent ca que m'avaient raconté les ténèbres de la nuit.
» Je me sentis soulagée d'un poids immense.
» J'étais libre; la montagne était à moi, la sierra tout entière devenait mon royaume.
» Je vécus ainsi plusieurs années, sans désirs, sans besoins, me nourrissant, comme les oiseaux du ciel, de nos fruits sauvages, de Teau de nos sources, de l'air de la nuit, de rosée le matin, de soleil le jour.
» J'étais de la taille de ma mère. Ses vêtements me servaient, ses bijoux me suffisaient; mais quelque chose me manquait : c'était une compagne.
» Un jour, j'allai jusqu'à Alhama. J'achetai une chèvre, et je revins.
B Pendant mon voyage, un aubergiste était venn s'installer dans la venta. Il m'interrogea. Je lui dis qui j'étais, sans lui dire où j'habitais. Il me demanda, sur le passage des voyageurs, des renseignements que je lui donnai.
» Peu à peu, à la suite de cette habitation delà venta, la montagne se peupla de nouveau. Ses hôtes étaient des hommes au visage dur, à l'aspect sauvage; ils m'effrayaient. Je rentrai dans le maquis, et ce ne fut plus que de loin, et de quelque endroit inaccessible, que je regardai ou la venta ou le chemin.
» Des bruits inaccoutumés retentissaient dans la montagne ; c'étaient tantôt des coups de feu, tantôt des cris de colère, tantôt des appels de secourSf
» Les bandits avaient succédé aux bohémiens.
» Pour moi, il n'y avait pas une grande différence; ignorante des lois de la société, n'ayant aucune notion de ce qui était bien ou de ce qui était mal, voyant partout dans la nature l'abus de la force sur la faiblesse, je crus le monde des villes fait à l'instar du monde de la montagne.
» Cependant, ces hommes m'effrayaient; je m'éloignais d'eux de plus en plus.
» Un jour, je me promenais, selon mon habitude, dans l'endroit le plus sauvage de la sierra ; ma chèvre bondissait de rocher en rocher, et je bondissais derrière elle, mais loin d'elle, m'arrêtant à chaque instant pour cueillir un fruit, une fleur, une baie sauvage. Tout à coup, j'entendis ma chère et fidèle compagne pousser un bramement de douleur, puis un second, mais plus lointain, puis un troisième, mais plus lointain encore ; on eût dit que quelque tourbillon l'emportait, et que, ne pouvant résister à cette force supérieure à la sienne, elle m'appelait à son secours.
» Je m'élançai du côté d'où venaient ces cris. Un coup de fusil se fît entendre à un demi-mille de moi. Je vis la fumée s'élever au-dessus du maquis; je courus à la fumée et au bruit, sans penser même que je risquais un danger quelconque. En approchant de l'endroit où le coup d'arquebuse avait été tiré, et au-dessus duquel, dans la pure atmosphère de la sierra, la fumée tourbillonnait encore, je vis venir à moi ma chèvre : elle se traînait, sanglante, blessée à l'épaule et au cou ; mais, lorsqu'elle me vit. au lieu de venir à moi, elle
retourna sur ses pas comme pour m'inviter à la suivre. L'inslinct de la pauvre bête ne pouvait me vouloir de mal, je la suivis.
» Au milieu d'une clairière, un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans regardait, appuyé sur son arquebuse, une louve énorme se débattant dans les convulsions de l'agonie. A cette vue, tout me fut expliqué : une louve avait enlevé ma chèvre, et l'emportait sans doute à ses petits pour la dévorer avec eux : le jeune chasseur s'était trouvé sur la route de l'animal féroce, et lui avait brisé les deux cuisses avec sa balle. La louve blessée avait lâché la chèvre ; la chèvre était revenue à moi , puis, reconnaissante, m'avait conduite à celui qui lui avait sauvé la vie en tuant son ennemie.
» Au fur et à mesure que j'approchais du jeune homme, un trouble singulier s'emparait de moi : il me semblait d'une nature supérieure à tout ce que j'avais vu. Je le trouvais presque aussi beau que mon père. Lui , de son côté, me regardait avec étonnement;il était évident qu'il doutait que je fusse une créature mortelle, et qu'il me prenait pour quelqu'un de ces génies des eaux, des fleurs ou des neiges qui, au dire des traditions, et surtout de nos traditions à nous, errent dans les montagnes.
» Il attendait donc que je lui parlasse la première, pour deviner à mes paroles, au son de ma voix, à mes gestes, qui je pouvais être, quand tout à coup, à sa vue, il se passa quelque chose d'étrange dans mon esprit ; sans que rien attachât le présent au passé, sans qu'il y eût aucune analogie entre ce que j'avais à cette heure,
et ce que j'avais eu, cinq ans auparavant, sous les yeux, ma mémoire me représenta dans tout son ensemble la scène de ma mère mourante, au moment où , illuminée par les pressentiments de la mort, elle se souleva sur son lit, le bras étendu, me désignant du doigt un objet invisible ; et le bruissement de sa voix, aussi vivant, aussi distinct que je l'avais entendu le jour de sa mort, murmura à mon oreille les mêmes paroles qu'elle avait murmurées ce jour-là : « Don Fernand I »
» — Don Fernand 1 répétai-je tout haut, cédant à une impulsion intérieure, et sans même songer à ce que je disais.
» — Comment me connaissez- vous? demanda le jeune homme étonné ; comment savez-vous mon nom quand je ne sais pas le vôtre?
» El il me regarda presque avec colère, convaincu que j'étais un être surnaturel.
» — Vous appelez-vous don Fernand, en effet? lui demandai-je.
» — Vous le savez bien, puisque vous me saluez de ce nom.
» — Je vous salue de ce nom, lui dis-je, parce que ce nom est venu sur mes lèvres au moment où je vous ai aperçu; mais, à part ce nom, je ne sais rien de vous.
» Et je lui racontai comment ma mère mourante avait prononcé ce nom, et comment, depuis le jour où elle l'avait prononcé , il était resté endormi dans ma mémoire, où il venait de se réveiller tout à coup.
» Soit sympathie instantanée, soit gu'en effet un de ces liens secrets qui nouent longtemps à l'avance les fils des destinées existât entre nous, à partir de ce moment, j'aimai ce jeune homme, non pas comme on aime un inconnu qu'on rencontre par hasard, et qui s'empare lyranniquement de votre pensée, na^is comme un être dont la vie, toute séparée qu'elle avait été de la vôtre, devait tôt ou tard venir, après un détour, s'y réunir, s'y confondre, s'y mêler, ainsi que se mêlent, se confondent, se réunissent les eaux d'un ruisseau séparées par leurs sources, et qui, après avoir arrosé deux vallées différentes, s'être perdues de vue, avoir oublié leurs murmures, se retrouvent tout à coup àl'extrémité de la montagne dont elles ont baigné chacune un versant, et se reconnaissent en se jetant dans les bras l'une de l'autre.
D Je ne sais s'il en fut de même de lui ; mais je sais que, depuis ce jour , je vécus dans sa vie; et il me semble que, sans aucun effort, je dirai presque sans aucune douleur, son existence tranchée trancherait la mienne.
» Cela durait ainsi depuis deux ans, quand, par les poursuites plus sévères dont Fernand fut l'objet, j'appris votre arrivée en Andalousie.
» Avant-hier, don Inigo et sa fille traversèrent la sierra. Votre Altesse sait ce qui leur est arrivé ?...
Don Carlos, l'oeil toujours voilé, fit de la tête un signe d'affirmation.
— Derrière don Inigo et sa fille, vinrent les soldats qui dispersèrent la troupe de Fernand, et, au lieu de
perdre leur temps à le traquer de sierra en sierra, mirent le feu à la montagne , et nous enveloppèrent d'ua cercle de flammes...
— Tu dis nous^ jeune fille?
— Je dis nous^ oui, Altesse, car j'étais avec lui; ne vous ai-je pas dit que ma vie était liée à la sienne?
— Eh bien, demanda le roi, qu'est-il arrivé? Le jhef des bandits s'est rendu, a été arrêté, est pris?
— Don Fernand est en sûreté dans la grotte que m'a révélée ma mère.
— Mais il ne peut demeurer éternellement caché ; la faim le forcera de sortir de sa retraite, et il tombera dans les mains de mes soldats.
— C'est aussi ce que j'ai pensé. Altesse, ditGinesta; voilà pourquoi j'ai pris cette bague et ce parchemin, et suis venue vous trouver.
— Et, en arrivant, tu as appris que j'avais refusé la grâce du Salteador à son père, don Ruiz de Torrillas d'abord, ensuite au grand justicier don Jnigo?
— Oui, j'ai appris cela, et c'est ce qui m'a de plus en plus confirmée dans le désir de pénétrer jusqu'au roi ; car je me suis dit : o Don Carlos peut refuser à un étranger ce qu'il lui demande au nom de l'humanité ou de la faveur ; mais don Carlos ne refusera pas à une sœur ce qu'elle lui demande au nom du tombeau paternel ! » — Roi don Carlos, ta sœur te demande, au nom de Philippe, notre père, la grâce de don Fernand de Torrillas.
Et, en prononçant ces paroles avec une suprême dignité, Ginesta mit un genou en terre devant le roL
Le jeune homme la regarda un instant dans cette humble posture, silencieux, et sans qu'on pût lire sur son visage la moindre révélation de ce qui se passait dans sa pensée.
— Et si je te disais, reprit-il après un instant de silence, que la grâce que tu demandes, et que j'avais juré de n'accorder à personne, est à deux conditions?
— Alors, tu m'accordes sa grâce? s'écria la jeune fille en essayant de saisir la main du roi pour y imprimer ses lèvres.
— Attends, avant de me remercier, de connaître ces conditions, jeune fille.
— J'écoute, ô mon roi! j'attends, ô mon frère! dit Ginesta en relevant la tète, et en regardant don Carlos avec un ineffable sourire de joie et de dévouement.
— Si la première de ces conditions était de me rendre cette bague, d'anéantir ce parchemin, de t'engager par le serment le plus terrible, de ne parler à personne de cette naissance royale dont cette bague et ce parchemin sont les seules preuves ?
— Sire, dit la jeune fille, la bague est à votre doigt, gardez-la; le papier est entre vos mains, déchirez-le ; dictez-moi le serment, je le prononcerai. Quelle est la seconde condition ?
Un éclair brilla dans le regard du roi, mais s'éteignit aussitôt.
— Il est d'usage, parmi nous autres chefs de la religion, continua don Carlos, que, lorsque nous faisons grâce à quelque grand pécheur de la peine temporelle qu'il a encourue, c'est à la condition que quelque âme
pure, et qui peut obtenir son pardon spirituel, priera pour lui au pied des autels du Seigneur de miséricorde. Connais-tu une créature humaine, innocente et chaste, qui soit disposée à entrer en religion, à renoncer au monde, à prier jour et nuit enfin, pour le salut de rame de celui dont je vais sauver le corps?
— Oui, dit Ginesta ; indiquez le monastère où je dois faire des vœux, et j'y entrerai.
— Il y a une dot à payer,... murmura don Carlos, comme s'il éprouvait quelque honte à imposer à Ginesta cette dernière condition.
Ginesta sourit avec tristesse, et, tirant de son sein le petit sac de cuir aux armes de Philippe le Beau, elle l'ouvrit, et, répandant aux pieds du roi les diamants qull renfermait :
— Voici ma dot, dit elle; elle sera suffisante, je l'espère ; car plus d'une fois ma mère m'a ^L^suré que ces diamants valaient un million.
— Ainsi, vous abandonnez tout, demanda don Carlos : rang social, bonheur à venir, fortune mondaine, pour obtenir la grâce du bandit?
— Tout! répondit Ginesta, et je ne demande qu'une faveur, c'est de lui porter cette grâce moi-même.
— C'est bien, dit don Carlos, vous allez avoir ce que vous désirez.
Et, allant à une table, il écrivit quelques lignes qu'il signa de sa main, et scella de son sceau.
Puis, revenant à Ginesta de son même pas lent et solennel :
— Tenez, lui dit-il, voici la grâce de don Fernand
de Torrillas ; remettez-la-lui vous-même ; il verra, «a la lisant, que, sur votre demande, il a la vie et l'honneur saufs. A votre retour, nous arrêterons d'un commun accord le couvent où vous devez entrer.
— Ob ! sire, s'écria la jeune fille en saisissant la main du roi, oh 1 que vous êtes bon, et combien je vous rends grâce 1
Et, légère comme si l'aile d'un oiseau l'eût soutenue, elle descendit l'escalier, traversa le jardin, franchit les appartements, laissa derrière elle la porte du Réservoir, et se retrouva sur la place de las Algives, ayant non pas marché, non pas couru, mais plané, comme on fait dans un rêve.
Elle partie, don Carlos ramassa soigneusement les diamants, les mit dans la bourse de cuir, enferma diamants, bague et parchemin dans une espèce de secrétaire dont il prit la clef, puis descendit pensif, pas à pas, les degrés de l'escalier.
Au bas, il trouva don Inigo, et le regarda avec étonnement, et comme s'il ignorait qu'il dût le retrouver là,
— Sire, demanda le grand justicier, je suis ici par l'ordre de Votre Altesse, qui m'a commandé de l'attendre. Votre Altesse n'a-t-elle rien à me dire?
Don Carlos parut faire un effort pour rappeler ses souvenirs ; puis, repoussant cette éternelle préoccupation de l'empire qui recouvrait toutes ses autres pensées, comme une marée incessante et obstinée recouvre la plage :
— Ah! oui, dit-il, vous avez raison.. Annoncez à
don Ruiz de Torrillas que je viens de signer la grâce do son fils.
Et, tandis que don Inigo se dirigeait vers la place des Algives pour annoncer cette bonne nouvelle à son ami, lui, don Carlos, reprit le chemin de la cour des Lions.
I'assact
Quant à Ginesta, elle était déjà sur la route de la montagne.
Devançons-la, et voyons ce qui s'était passé dans la grotte après qu'elle l'avait eu quittée.
Fernand avait suivi la jeune fille des yeux tant qu'il l'avait pu voir, et ce n'était que lorsqu'elle avait complètement disparu à ses regards qu'il s'était trouvé seul.
Alors, il avait reporté ses yeux sur l'mcendie. La flamme couvrait la montagne tout entière de sa nappe ardente ; les cris des animaux avaient été étouffes dans le feu et la fumée, et l'on n'entendait plus que le vaste pétillement de l'immense foyer, mêlé, pour don Fernand, au bruissement de la cataracte.
Le spectacle était splendide ; mais, si splendide qu'il soit, tout spectacle finit par fatiguer. Néron, qui si longtemps avait désiré voir brûler Rome, finit par détourner sa vue éblouie de la ville incendiée, et rentra
LE SALTEADOR l95
dans sa petite retraite du Palatin en rêvant sa maison dorée.
Don Fernand, lui, rentra dans sa grotte, et se coucha sur son lit de fougères eu rêvant aussi.
A quoi rêvail-ii?
Il eût eu peine à le dire lui-même. Était-ce à cette belle dona Flor qu'il avait vue passer comme un météore lumineux, et que dans sa force il avait sauvée?
Était-ce à cette douce Ginesta qu'il avait suivie à travers les détours de la forêt, comme le matelot perdu au fond de sa barq ue suit une étoile, et qui le sauvait dans sa faiblesse ?
A quelque chose qu'il rêvât, il finit par s'endormir aussi tranquillement que s'il n'eût pas eu autour de lui cinq ou six lieues de montagnes qui brûlaient à cause de lui.
Un peu avant la pointe du jour, il fut réveillé par uii bruit étrange, et qui semblait venir du centre de la montagne. Il ouvrit les yeux, et écouta.
Un grattement énergique et continu se faisait entendre à quelques pieds d'intervalle de sa tête; on eût dit un mineur qui travaillait avec acharnement à quelque fouille souterraine-
Pour don Fernand, il n'y eut pas un instant de doute : ses ennemis avaient découvert sa retraite, et, dans l'impossibilité bien reconnue où ils étaient de l'attaquer de face, ils creusaient la montagne pour venir l'attaquer par une mine souterraine.
Fernand se leva, examina son arquebuse ; la mèche était en bon état, et, après la cartouche dont elle c'ait
chargée, il lui en restait encore vingt ou vÎDgt-cincf autres; enfin, ses munitions épuisées, il avait son couteau des Pyrénées, sur lequel il comptait presque autant et même plus que sur toutes les armes à feu du monde.
Il prit donc son arquebuse à tout hasard, et revint coller son oreille aux parois de la grotte.
Le mineur semblait faire des progrès, sinon rapides, du moins incessants; il était évident qu'en quel^ques heures d'un travail poussé avec une pareille assiduité, il arriverait à se mettre en communication avec la grotte.
Au jour, le bruit cessa.
Sans doute, le mineur prenait quelque repos. Mais, alors, comment quelqu'un de ses compagnons ne lui succédait-il point dans son travail? C'est ce que ne pouvait s'expliquer Fernand. Comme tous les esprits logiques, il ne s'entêta point à chercher la solution d'un problème qu'il ne pouvait comprendre, se disante lui-même qu'un moment viendrait où le mystère serait expliqué et qu'il lui fallait attendre patiemmeut ce moment-là.
Le jeune homme avait toute sorte de raisons d'attendre patiemment.
D'abord, il ne craignait pas, de cinq ou six jours au moins, d'être pris par la famine : Ginesta, on se le rappelle, avait mis des vivres à sa disposition; ces vivres, il les attaqua bravement, une heure ou deux après le lever du soleil, et, à l'ardeur avec laquelle il se livrait à cet exercice, il était facile de voir que la situa-
tion toute précaire dans laquelle il se trouvait n'avait aucunement influé sur son appétit.
C'est qu'aussi, maintenant, il avait, de sortir de cette situation, deux espoirs au lieu d'un :
D'abord, l'offre de don Inigo ;
Ensuite, la promesse de Ginesta.
Avouons franchement que le jeune homme comptait moins sur le crédit de la petite bohémienne, malgré tout ce qu'il avait entrevu de son histoire et de celle de sa mère, que sur celui du père de dona Flor.
Puis le cœur de l'homme est ingrat : peut-être celui de Fernand eùt-il, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, préféré recevoir un pareil bienfait de la main de don Inigo que de celle de Ginesta.
Il avait compris, par le sentiment que lui inspirait don Inigo, la force de celui qu'il inspirait lui-même au noble vieillard.
H y avait quelque chose d'étrange et de pareil à la voix du sang entre ces deux hommes.
Don Fernand fut tiré de ces réflexions par le même bruit qu'il avait entendu.
Il rapprocha son oreille de la paroi de la grotte, et, avec la lucidité qu'apporte le jour dans la pensée humaine, toujours un peu obscurcie, comme la nature, par les ténèbres, il se confirma dans l'idée q'Jun mineur habile et obstiné creusait une sape pour venir à lui.
Si le mineur arrivait à la fin de son travail, c'est-àdire établissait une communication entre un boyau d'attaque, comme on dit en termes de stratégie, et la
grotie, don Fernand aurait à soutenir un combat inégal, et dans lequel il ne lui resterait aucune chance de salut.
Ne vaudrait-il pas mieux, la nuit venue, tenter une sortie, et tâcher, à l'aide de l'obscurité et de la connaissance qu'il avait de la localité, de gagner quelque autre partie de la montagne?
Seulement, l'incendie, qui avait léché l'immense muraille presque à pic, n'avait-il pas, en dévorant lentisques, myrtes et lianes rampant à la surface de la muraille, ou poussant dans ses interstices, ôté tout appui et tout soutien aux pieds et aux mains du fugitif?
Don Fernand se pencha en dehors de la grotte pour examiner si la route qu'avait suivie Ginesta avant l'incendie était encore praticable après.
Comme il était tout entier à cette investigation, un coup de feu retentit, et une balle vint s'aplatir contre le granit, à un demi-pied de l'endroit où se cramponnait sa main.
Don Fernand releva la tête. Trois soldats, placés sur la pointe d'un rocher, se le montraient du doigt, et un petit nuage de blanche fumée montant dans l'éther, au-dessus de leur tête, indiquait que c'était de leur groupe que le coup d'arquebuse était parti.
Le Salteador était découvert.
Mais il n'était pas homme à recevoir un pareil défi sans y répondre.
Il prit à son tour son arquebuse, ajusta celui des trois hommes qui était en train de recharger son
arme, et qui, par conséquent, était celui qui avait tiré.
Le coup partit, l'homme étendit les bras, lâcha l'arquebuse qui venait de lui rendre un si mauvais service, et roula la tête en avant sur la pente de la montagne.
De grands cris retentirent II n'y avait plus aucun doute : celui que l'on cherchait était trouvé.
Fernand se retira en arrière pour recharger son arquebuse ; puis, son arquebuse rechargée , il se rapprocha de nouveau de l'ouverture de la grotte.
Mais les deux compagnons de celui qu'il avait tué avaient disparu, et, dans toute l'étendue que son œil put embrasser, c'est-à-dire dans l'immense demi-cercle que dominait la grotte, il ne vit plus rien.
Seulement, quelques pierres roulant du sommet de la montagne, et bondissant contre ses flans, indiquaient que les soldats se réunissaient au-dessus de la tête du Salteador.
Le travail de la mine continuait toujours.
Il était évident que, découvert, le Salteador allait être attaqué par tous les moyens possibles.
Il prépara donc, de son côté, tous ses moyens de défense, s'assura que son poignard basque sortait facilement de la gaine, que son arquebuse était bien amorcée, et s'assit sur le lit de fougères, d'où il pouvait à la fois écouter ce qui se préparait derrière lui, et voir ce qui se passait en face.
Au bout d'une demi-heure d'attente, pendant laquelle son esprit était tout naturellement allé de la vigilance à la rêverie, il crut s'apercevoir qu'une ombre
passait entre lui et la lumière extérieure, qu'un corps opaque se balançait à l'entrée de la grotte, flottant au bout d'une corde.
Ne pouvant monter jusqu'à la grotte, les soldats avaient entrepris de descendre jusqu'au rocher : un homme couvert d'une armure complète, presque entièrement caché derrière un grand bouclier à l'épreuve de la balle, s'était fait attacher à une corde, et, tenté par les mille philippes d'or promis à celui qui s'emparerait du Salteador, mort ou vivant, avait essayé l'entreprise.
Mais, au moment où, traversant la cataracte, le soldat allait toucher du pied le rocher, un coup d'arquebuse emplit la grotte de bruit et de fumée.
La balle, impuissante à briser le bouclier, à trouer l'armure, s'était contentée de couper la corde au-dessus de la tête de celui qu'elle soutenait.
Le soldat, précipité, s'engloutit dans l'abîme.
Trois tentatives du même genre furent renouvelées; toutes trois eurent un résultat semblable.
A chaque fois, un cri terrible partait du précipice, et, pareil à un écho, un autre cri répondait du haut de la montagne.
Sans doute, après ce triple essai, mortel à ceux qui l'avaient tenté, les assiégeants jugèrent-ils qu'il fallait recourir à un autre mode d'attaque, car, aux derniers cris, succéda le silence, et le Salteador ne vit plus reparaître personne.
Il est vrai que le mineur continuait sa besogne souterraine, et que la mine faisait de rapides progrès.
LE SALTEADOR i99
L'oreille collée à la muraille, don Fernand vit veaii la nuit. La nuit le menaçait d'une double attaque.
Grâce à l'obscurité, peut-être les soldats parviendraient-ils à escalader le rocher. A coup sûr, la sape était assez proche pour qu'avant une heure, il y eût communication entre la mine et la grotte.
\u reste, l'oreille exercée du Salteador lui disait qu'un homme seul travaillait à la besogne souterraine ; cet homme était séparé de lui par une couche de terre si peu épaisse, que l'on entendait le travail successif de ses deux mains.
Ce qui étonnait le Salteador, c'est que le bruit qui venait jusqu'à lui n'était ni le choc d'un hoyau, ni la morsure d'une pioche : c'était quelque chose comme un grattement continu.
On eût dit que le mineur, pour creuser la terre, n'avait d'autre outil que ses mains.
Le bruit se rapprochait toujours.
Le Salteador colla pour la troisième fois son oreille à la paroi de la grotte. Le mineur était si proche, que l'on pouvait entendre sa respiration rauque et saccadée.
Fernand écouta avec plus d'attention que jamais; son œil jeta une flamme qui éclaira son visage ; un sourire de joie passa sur ses lèvres.
n quitta le fond de la grotte, s'avança jusqu'au bord glissant du rocher, et se pencha vers l'abîme pour s'assurer qu'aucun danger extérieur ne le menaçait.
Tout était tranquille ; la nuit s'étendait, sombre et muette. Il devenait évident que les soldats avaient sus-
pendu toute attaque dans l'espérance de prendre le Salteador par la faim.
— Oh 1 murmura Fernand, laissez -moi seulement une demi-heure, et je tiens le roi don Carlos quitte de la grâce qu'on lui demande en ce moment pour moi.
Alors, s'élançant vers le fond de la grotte, son poignard basque à la main, il commença de creuser la terre de son côté, allant au-devant de celui qui venait à lui.
Les deux travailleurs se rapprochaient rapidement. Enfin, au bout de vingt minutes, le faible rempart qui îes séparait encore l'un de l'autre s'écroula, et Fernand, comme il s'y attendait sans doute, vit apparaître à l'ouverture, s'appuyant sur deux énormes pattes, la tête monstrueuse d'un ours.
L'animal respira.
Cette respiration ressemblait à un rugissement.
C'était ce bruit, familier à Fernand, qui avait dénoncé le terrible gibier à l'intrépide chasseur.
Sur cette respiration, qu'il avait reconnue, Fernand avait établi tout un plan de fuite.
n s'était dit que, sans doute, la tanière de l'ours était contiguë à la grotte, et que cette tanière lui offrirait une sortie qui ne serait point gardée.
Aussi, voyant que tout avait réussi comme il l'avait prévu, il regarda le monstre avec un sourire.
— Ah! murmura-t-il, je te reconnais, vieil ours du Mulahacen ! c'est toi dont je suivais la trace quand Ginesta m'a appelé ; c'est toi qui as rugi quand j'ai voulu
monter sur l'arbre pour voir l'incendie , c'est toi, enfin, qui, de gré ou de force, vas me livrer passage. — AUoDs, place !
Et, disant ces mots, il frappa le museau de l'ours de la pointe de son poignard.
Le sang jaillit; l'animal poussa un rugissement de douleur, et, rentrant à reculons dans sa tanière, démasqua le trou.
Le Salteador se glissa par cette ouverture avec la rapidité d'un serpent, et se trouva à quatre pas de l'ours, dans sa propre tanière ; seulement, l'animal était placé de manière à lui barrer le passage.
— Oui, murmura Fernand, oui, je sais bien qu'un seul de nous deux sortira d'ici ; mais reste à savoir lequel I
Comme s'il eût compris ce que venait de lui dire le chasseur, l'ours répondit par un rugissement de menace.
Puis il y eut un instant de silence pendant lequel les deux adversaires se mesurèrent des yeux.
Ceux de l'animal semblaient deux charbons ardents.
Ni l'un ni l'autre ne bougeaient ; on eût dit que chacun attendait, pour en profiter, que l'autre fît un faux mouvement.
L'homme se lassa le premier.
Parmi les décombres de la muraille, Fernand chercha une pierre; le hasard le servit : il trouva sous sa main un fragment de roche de la grosseur d'un pavé-
Ces deux yeux flamboyants lui servirent de point de mire, et le pavé, lancé comme par une machine de guerre, alla rebondir, avec un sourd retentissement, sur la tête de l'animal.
Un taureau eût eu le front brisé.
L'ours plia sur ses genoux , et Fernand vit un instant disparaître sous sa paupière|fermée le double éclair de ses yeux.
Puis l'animal parut se décider enfin à l'attaque, et, avec un rugissement terrible, il se dressa sur ses pattes de derrière.
— Ah ! dit Fernand en faisant un pas vers lui, tu te décides enfin !
Puis, appuyant le manche de son poignard contre sa poitrine, tandis qu'il en tournait la pointe contre son ennemi :
— Allons, camarade, dit-il, embrassons-nous ! L'embrassement fut terrible ! le baiser fut mortel I
Fernand sentit entrer dans les chairs de son épaule les griffes de l'ours ; mais l'ours, de son côté, sentit pénétrer jusqu'à son cœur la pointe du poignard de Fernand.
L'homme et l'animal roulèrent enlacés sur le sol de la caverne, que l'ours blessé inondait de son sang.
LE SALTEADÛR 203
l'hospitalité
A la nuit tombante, Ginesta entrait dans la montagne.
Mais, avant de la suivre, il est bon que nous fassions une visite à la maison de don Ruiz de Torrillas, et cela à la suite du grand justicier d'Andalousie.
Le lecteur se rappelle peut-être les quelques mots que le roi avait dits à don Inigo en descendant avec Ginesta du mirador de la Reine.
Don Inigo , sans s'inquiéter par quel ascendant étrange la bohémienne avait obtenu du roi une grâce que le roi avait refusée à don Ruiz et à lui-même ; don Inigo avait à l'instant pris le chemin de la maison de don Ruiz, située place de la Viva-Rambla, près de la porte de Grenade.
On se rappelle encore que le grand jusiicier venant ~- pendant tout le temps que devait rester don Carlos dans la capitale des anciens rois mores — habiter luimême Grenade, eût regardé comme une injure faite à son ami don Ruiz de ne pas aller tout droit lui demander l'hospitalité que son vieux compagnon d'armes avait été lui offrir un jour à Malaga.
En conséquence, comme il l'avait dit à don Rui^, place de las Algives, il s'était présenté avec sa fille à la
maison de son ami le lendemain de son arrivée, et était venu réclamer l'hospitalité offerte.
Dona Mercedes était seule ; car don Ruiz, on le sait, attendait depuis le matin le roi place de las Algives.
Belle encore, malgré ses quarante ans passes, dona Mercedes avait la réputation d'une matrone antique ; sa vie, aux yeux de tous , s'était écoulée pure et sans tache, et nul à Grenade n'eût eu l'idée de laisser tomber sur l'épouse de don Ruiz l'ombre même d'un soupçon.
En apercevant don Inigo , Mercedes poussa un cri étouffé et se leva ; son visage , ordinairement pâle, se couvrit d'une flamme subite qui s'éteignit avec la rapidité du reflet d'un éclair, pour laisser après son apparition ce beau visage plus pâle encore ; et, chose étrange I comme si cette même impression qui s'était emparée de dona Mercedes eût agi sur don Inigo, ce ne fut qu'après un silence d'un instant pendant lequel dona Flor regardait avec étonnement son père et Mercedes; ce ne fut, disons-nous, qu'après un silence d'un instant que don Inigo, retrouvant la parole :
— Senora, dit-il , je viens passer quelques jours à Grenade, et cela pour la première fois depuis mon retour d'Amérique. Or, je regarderais comme un mauvais procédé envers un ancien ami , si, cet ami étant venu à Malaga pour me faire l'offre de sa maison, j'allais loger soit à l'hôtellerie, soit chez quelque autre gentilhomme de ma connaissance.
— Seûor, répondit Mercedes , les yeux baissés vers
la terre et d'une voix dont elle essayait inutilement de maîtriser l'émotion, mais dont le timbre vibrant fi» tressaillir dona Flor, vous avez raison, et, si vous agissiez d'autre façon, don Ruiz dirait bien certainemen* que lui ou sa femme a démérité à vos yeux, et, comme il serait bien certain que ce n'est pas lui, il me demanderait, comme fait un juge à un accusé, si ce n'est point moi.
— Voilà, senora, répondit don Inigo en baissant les yeux à son tour, voilà, outre le désir bien naturel de revoir un ami de trente ans, le véritable motif... (Et il appuya sur ces deux derniers mots), le véritable motif qui m'a amené chez vous.
— C'est bien, senor, répondit Mercedes ; restez ici avec dona Flor, à qui je serais heureuse de vouer un amour de mère, si elle daignait un instant me laisser croire qu'elle est ma fille. Je vais veiller à ce que l'hospitalité vous soit donnée dans la maison de mon mari aussi digne de vous qu'il sera possible dans l'état de décadence où, par la générosité de don Ruiz, est tombée cette pauvre maison.
Et, saluant don Inigo et sa fille, Mercedes sortit.
En parlant de la générosité de son mari, dona Mercedes faisait allusion à ce que don Ruiz avait dit au roi touchant la misère où il élait presque descendu, pour avoir acheté à leurs familles le sang des deux alguazils tués par son fils, et pour avoir payé dans un couvent la dot de la sœur de don Alvar.
Cette générosité était d'autant plus singulière, et surtout d'autant plus louable, que, nous l'avons dit,
don Ruiz n'avait jamais eu pour son flis une bien grande affection paternelle.
Derrière dona Mercedes, un valet, vieux serviteur de la maison, était entré portant, sur un plateau de cuivre doré orné de dessins et de peintures arabes, des pâtisseries, des fruits et du vin.
Le grand justicier écarta de la main le plateau ; mais dona Flor, avec la naïve gourmandise des oiseaux et des enfants, toujours prêts à goûter ce qu'on leur offre, ouvrit une grenade rouge et saignante, et trempa ses lèvres, plus rouges et plus fraîches s'il était possible que le sang de la Grenade, dans cet or liquide qu'on appelle le vin de Xérès.
Au bout d'un quart d'heure, dona Mercedes rentrant, ou plutôt entr'ouvrant la porte, invita ses hôte à la suivre.
Sa chambre était devenue celle de dona Flor; la chambre de son mari était devenue celle de don Inigo.
Ni don Inigo ni dona Flor n'eurent même l'idée de s'excuser sur le dérangement qu'ils causaient dans la maison de don Ruiz; l'hospitalité avait ses lois, qui étaient respectées de celui qui la recevait comme de celui qui l'offrait. Don Inigo et dona Flor en eussent fait autant, s'ils eussent reçu don Ruiz et Mercedes au lieu d'être reçus par eux.
Don Inigo, tandis que doua Flor s'installait dans la chambre de Mercedes, s'installa dans celle de don Ruiz, et, quittant ses vêtements de voyage, s'habilla pour aller au-devant du roi.
Nous l'avons vu passer à la suite de don Carlos sur la place de las Algives, puis revenir pour annoncer à don Ruiz son arrivée.
Maintenant, nous savons encore comment un huissier, en appelant de la part du roi le grand justicier 4'Andalousie, avait révélé à don Ruiz le titre, inconnu de tous, de son nouvel ami.
Don Ruiz rentra chez lui si sombre, que sa femme, qui le vit revenir, n'osa point se trouver sur son chemin; elle se retira dans sa nouvelle chambre, qui était au-dessus de l'ancienne, laissant le vieux valet Vicente pour attendre son maître, l'instruire du changement qui avait été fait dans la maison , et le conduire de son côté à son nouvel appartement.
Le renvoi de don Ruiz, par le roi, au grand justicier d'Andalousie, avait ét'^si sévère, que don Ruiz comptait peu sur rinflup':rce même de don Inigo pour obtenir la grâce de aon fils. Il n'était besoin que de jeter un regard sur ce visage froid et immobile du jeune roi, pour juger de la persévérante volonté enfermée dans son front de marbre ; aussi, le retard de don Inigo n'étonnait-il point son hôte, et ce qui causa son étonnement, au contraire, fût devoir tout à coupdona Flor ouvrant d'un visage joyeux la porte des deux chambres, et criant tour à tour à dona Mercedes et à don Ruiz.
— Ohl venez, venez! voici mon père qui annonce de la part du roi don Carlos que la grâce du seigneur ion Fernand est accordée.
On était descendu alors dans la salle commune.
— Bonne nouvelle ! bonne nouvelle ! avait crié don Inigo en apercevant les deux époux, et laissez la porte ouverte au bonheur, carie bonheur me suit!
— Il sera d'autant mieux venu dans la maison, répondit don Ruiz, que c'est un hôte qui lui est depuis longtemps étranger.
— La miséricorde du Seigneur est grande, répondit pieusement Mercedes, et, fussé-je à mon lit de mort sans voir l'hôte que vous m'annoncez, seigneur, que j'espérerais encore qu'il arriverait à temps pour recevoir mon dernier soupir.
Alors, don Inigo avait raconté l'étrange événement dans tous ses détails, comment le roi avait sévèrement repoussé sa demande, et comment il l'avait accordée sans doute à la petite bohémienne qui lui avait présenté à genoux la bague et le parchemin.
Dona Mercedes, pour laquelle, en sa qualité de mère, aucun des détails qui concernaient son fils n'était indifférent, dona Mercedes, qui ignorait ce que son mari avait appris de don Inigo, c'est-à-dire que lui et sa fille avaient été arrêtés la veille par le Salteador, Mercedes demanda ce que c'était que la bohémienne.
Dona Flor la prit alors par la main, et, donnant à la noble matrone le nom que celle-ci avait paru ambitionner :
— Venez, ma mère 1 lui avait-elle dit.
Et elle avait conduit dona Mercedes dans sa chambre.'
Là, pour adoucir autant que possible ce que le récit qu'elle allait entendre avait de douloureux, dona Flor
s'était mise à genoux devant la mère de Fernand, et, les deux coudes sur les genoux de Mercedes, les yeux fixés sur ses yeux, les mains jointes, elle avait raconté, avec toute la délicatesse de son cœur, ce qui lui était arrivé, à elle et à son père, dans la venta du Boi more.
Et Mercedes avait écouté , la respiration suspendue, la bouche entr'ouverte, frémissant à chaque parole, passant de la terreur à la joie, de la joie à la terreur, remerciant Dieu avec une reconnaissance infinie, quand eile avait vu que ce terrible Salteador qu'on lui avait, sans qu'on sût qu'on parlait à sa mère, peint si souvent comme un meurtrier féroce, comme un meurtrier implacable, avait été doux et clément pour don Inigo et sa fille.
Et, à partir de ce moment, une grande tendresse pour dona Flor était née dans le cœur de Mercedes ; car c'est un trésor si prodigieusement inépuisable que l'amour d'une mère, que, tout «n donnant cet amour tout entier à son fils, elle trouve «mcore moyen cTaimer ceux qui l'aiment!
Et, de son côté, dona Flor, joyeuse et pleine de tendresse pour la mère de Fernand, avait passé la soirée la tète appuyée à l'épaule de dona Mercedes comme si celle-ci eût été sa propre mère, tandis que les deux vieillards se promenaient sous la double rangée d'arbres plantés devap^i la maison , en causant gravement de l 'a venir que promettait à l'Espagne ce jeune loi aux cheveux blonds et à la barbe rousse, qui ressemblait si peu aux rois castillans et aragonais, ses prédécesseurs.
2iO LE SALTEADOR