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LE GRAND JUSTICIER

— Sire, commença don Ruiz en se relevant, excuse» si ma voix tremble, mais je me sens à la fois confus et troublé d'avoir à vous demander une grâce pareille à celle qui m'amène devant vous...

— Parlez doucement, afin que je vous comprenne bien, monsieur.

— C'est vrai, répondit don Ruiz avec plus de fierté que de courtisanerie, j'oubliais que Votre Altesse parle encore difficilement l'espagnol.

— Je l'apprendrai, senor, répondit froidement don Carlos.

Puis, après un instant :

— J'écoute, répéta-t-il.

— Sire, continua don Ruiz, j'ai tin fils de vingt-sept ans. 11 aimait une dame ; mais, craignant ma colère, — car j'ai à m'accuser d'abord d'avoir été tout à la fois trop indiflërent et trop sévère pour ce malheureux jeune homme, — craignant ma colère, il s'est engagé avec elle sans ma permission, et, quoiqu'elle lui eût accordé les droits d'un mari, il remettait chaque jour à lui donner le titre de sa fem.me, qu'il lui avait promis. La scnora se plaignit à son père ; le père était vieux, et, comme don Diègue se sentait le bras trop

faible pour lutter contre un bras de vingt ans, il chargea son fils, don Alvar, de la vengeance. Don Alvar ne voulut pas écouter les excuses de mon fils, — qui, je dois le dire, se conduisit, en cette circonstance, avec plus de prudence que je n'en eusse attendu de son caractère; — don Alvar ne voulut point entendre les excuses de mon fils; les deux jeunes gens se battirent; don Alvar fut tué 1

— Un duel? interrompit don Garlos. Je n'aime pas les duels.

— Il est telle circonstance, Altesse, où un homme d'honneur ne peut reculer, surtout lorsqu'il sait qu'à la mort de son père, il aura le droit de rendre compte de ses actions à son roi, et de lui demander sa grâce la tète couverte.

— Oui, je sais que c'est un privilège de vous autres ricos hombres. Je régulariserai tout cela... Continuez.

— Le duel avait eu lieu sans témoins. Le père de don Alvar accusa mon fils d'assassinat, et obtint un ordre de l'arrêter. Trois alguazils se présentèrent chez lui, et voulurent l'emmener de force, et en plein jour, à la prison. Mon fils en tua deux, blessa le troisième, et s'enfuit dans la montagne.

— Ah I dit don Carlos tutoyant pour la première fois don Ruiz, plutôt en marque de menace qu'en marque d'aff'ection, c'est-à-dire que tu es rico hombre, mais que ton fils est bandit ?

— Sire, le père est mort, et, avec lui, sa colère est morte ; sire, la jeune dame est entrée dans un couvent, et J'y paye sa dot comme si elle était princesse royale ;

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sire, je me suis arrangé avec la famille des deux alguazils morts, et avec l'alguazil blessé ; mais, à cet arrangement, j'ai usé toute ma fortune; si bien que, de tout le patrimoine de mon père, il ne me reste que la maison que j'habite sur la place de la Viva-Rambla. Peu importe, car le prix du sang est payé, et, avec un mot de Votre Altesse, l'honneur du nom se relèvera pur, des ruines de la fortune.

Don Ruiz Gt une pause ; mais, voyant que le roi restait muet, il reprit :

— Donc, Altesse, je vous supplie, prosterné à vos pieds; donc, sire, je vous conjure, et, cela, mille et mille fois, puisque la partie adverse se désiste, et qu'il n'a plus contre lui que votre royal pouvoir, sire, je vous supplie et conjure de pardonner à mon fîlsl

Le roi ne répondit point. Don Ruiz continua :

— Ce pardon, ô mon roi! —j'ose le dire, — il le mérite, non pas peut-être par lui-même, quoique, je le répète à Votre Altesse, il y ait beaucoup de ma faute dans ce qu'il est devenu, mais à cause de ses nobles aïeux, qui tous vous disent par ma voix : a Pardonnez, sire ! pardonnez! »

Don Carlos se taisait toujours.. On eût même dit qu'il avait cessé d'écouter ; de sorte que, d'une voix plus pressante, et s'inclinant presque jusqu'à ses pieds, don Ruiz continua :

— Sire, sire, jetez les yeux sur noire histoire ; et vous verrez une foule de héros de ma race à qui les rois d'Espagne doivent toute sorte d'honneur et de gloire ! Sire, ayez pitié de mes cheveux blancs, de mes

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prières, de mes larmes ! Si cela ne suffit pas pour tour cher votre cœur, ayez pitié d'une dame noble, d'une mère malheureuse 1 Sire, sire, étant celui que vous êtes, par votre heureux avènement au trône des Espagnes, par votre mère Jeanne, par vos ancêtres Isabelle et Ferdinand, que j'ai bravement et loyalement servis, comme l'atteste cette croix que je porte au cou, sire, accordez-moi la grâce que je vous demande I

Le roi releva la tête ; le nuage qui semblait voiler son regard s'éclaircit ; mais, d'une voix froide et dénuée de toute émotion ;

— Cela ne me regarde pas, dit-il. Adressez-vous au grand justicier d'Andalousie.

£t il passa.

Les seigneurs flamands et espagnols le suivirent, et disparurent derrière lui dans le palais de l'Alhambra.

Don Ruiz, seul, et atterré, resta sur la place de las Algives.

Nbus nous trompons lorsque nous disons que don Ruiz resta seul sur la place de las Algives : un des seigneurs de la saite de don Carlos aperçut le vieillard tout courbé sous le poids du refus royal, demeura sans affectation le dernier, et, au lieu de suivre les autres dans l'intérieur du palais moresque, revint rapidement vers don Ruiz de Torrillas, et, s'arrètant, le chapeau à la main, devant le vieillard, tellement absorbé dans sa tristesse qu'il ne s'était pas aperçu de son approche :

— Si un gentilhomme tient à honneur de se rappeler ses anciennes amitiés, dit-il, veuillez recevoir, mon,

cher don Riiiz, le salut d'un des hommes qui vous sont le plus tendrement attachés.

Don Ruiz releva lentement sa tête assombrie ; mais à peine son regard se fut-il flxé sur celui qui lui ofifrait le salut d'une façon si affectueuse, qu'un éclair de joie passa dans ses yeux.

— Ah ! c'est vous, don Inigo î dit-il ; je suis heureux de vous tendre la main, mais à une condition, cependant...

— Laquelle? Dites.

— C'est que, tout le temps que vous demeurerez à Grenade, — je n'admets pas d'excuses, je vous en préviens d'avance, — c'est que, tout le temps que vous demeurerez à Grenade, vous serez mon hôte.

Don Inigo sourit.

— Je n'ai point attendu votre invitation pour cela^ don Ruiz ; et, à cette heure, ma fille doua Flor est déjà installée chez dona Mercedes, qui, malgré les instances que nous lui avons faites pour qu'elle ne se dérangeât point, a voulu absolument lui céder sa propre chambre.

— La femme a fait, en l'absence du mari, ce que le mari eût fait en l'absence de la femme. Tout va donc bien là-bas...

Puis, à voix basse, et en soupirant :

— Je voudrais pouvoir en dire autant d'ici 1 murmu ra-t-il.

Si bas qu'il eût parlé, don Inigo l'avait entendu. D'ailleurs, comme tous les autres seigneurs, il avait vu don Ruiz s'agenouiller devant le roi don Lai'jus

en homme qui demande une grâce, et, cette grâce, il n'était pas diflBcile de comprendre qu'elle avait été refusée.

— En effet, dit-il, il me semble que vous n'avez pas été heureux près de notre jeune roi, mon cher don Ruiz.

— Que voulez-vous, senor ! le roi don Carlos avoue lui-même qu'il ne sait pas encore l'espagnol, et, moi, de mon côté, j'avoue que je n'ai jamais su le flamand... Mais revenons à vous, et surtout parlons de votre charmante fille, don Inigo.

Puis, après un moment d'hésitation :

— J'espère, continua-t-il d'une voix presque tremblante, que la mauvaise rencontre qu'elle a faite hier dans la montagne n'a eu aucune influence fâcheuse sur sa santé.

— Vous savez déjà cela? demanda don Inigo.

— Oui, senor. Ce qui arrive à un homme de votre importance est un événement qui a des ailes d'aigle. Don Lopez m'a dit... (Et ici la voix de don Ruiz devint plus tremblante) don Lopez m'a dit que vous aviez été arrêté par le Salteador.

— Vous a-t-il dit aussi que, se conduisant en gentilhomme, et non en bandit, le chef si redouté, lion et tigre pour les autres, s'est fait chien et agneau pour nous?

— 11 m'a dit quelque chose de cela ; mais je suis heureux que la nouvelle me soit confirmée par vous.

— Je vous la confirme, et j'ajoute ceci, que je ne me croirai quitte avec ce brave jeune homme que lorsque j'aurai tenu la promesse que je lui ai faite.

— Et, demanda en hésitant don Ruiz, puis-je savoir quelle est cette promesse ?

— Je lui ai juré par mon saint patron que, me sentant pris pour lui d'un intérêt véritable, je ne laisserais pas au roi don Carlos un instant de repos qu'il ne m'ait accordé sa grâce.

— Il vous la refusera, dit don Ruiz en secouant la tête.

— Et pourquoi?

— Vous me demandiez tout à l'heure ce que je faisais aux pieds du roi ?

— Eh bien ?

— Je lui demandais cette grâce.

— Vous ?

— Oui.

— Et quel intérêt portez- vous à ce jeune homme? Dites-le-moi, seigneur don Ruiz ; car j'agirai avec une double instance, sachant que j'agis à la fois pour un ami d'hier, et pour un ami de trente ans.

— Donnez-moi la main, don Inigo.

— Voici ma main.

— L'homme dont vous parlez, c'est mon fils !

Don Ruiz sentit la main de don Inigo frissonner dans la sienne.

— Votre fils , demanda-t-il d'une voix étranglée ; votre fils et celui de dona Mercedes ?

— Sans doute, répondit don Ruiz avec un sourire plein d'amère tristesse, puisque dona Mercedes est ma femme !

— Et que vous a répondu le roi?

LE SALTEADOR <45l

— Rien î

— Comment, rien ?

— Ou plutôt, il m'a répondu par un refus.

— Dites-moi les termes de ce refus.

— n m'a renvoyé au grand justicier d'Andalousie.

— Eh bien?

Eh bien, le grand justicier d'Andalousie était don Rodrigue de Calmenare, et don Rodrigue de Calmenare est mort.

— Don Rodrigue de Calmenare est mort; mais, depuis huit jours, le roi lui a uommé un successeur, et, depuis hier, ce successeur est arrivé à Grenade.

— A Grenade ?

— Oui; et je vous réponds, moi, don Ruiz, entendez-vous bien? je vous réponds que vous n'êtes pas plus sûr de vous-même que de celui que le roi a

'nommé !

Don Ruiz allait interroger son vieux compagnon de guerre, dont la confiance dans la Providence et dans le grand justicier d'Andalousie commençait à le rassurer un peu, quand un huissier parut à la porte du palais, dont on n'était séparé que par un intervalle d'une vingtaine de pas, et, d'une voix forte, cria :

— Don Inigo Velasco de Haro, grand justicier d'Andalousie, le roi vous demande.

— Vous, senor don Inigo, s'écria don Ruiz, au comble de l'étonnement, vous, grand justicier d'Andalousie?

— Ne vous avais-je pas dit, reprit don Inigo tendant une dernière fois la main à don Ruiz, que vous

pouviez compter sur le grand justicier d'Andalousie comme sur vous-même? Et j'aurais dû dire plus que sur vous-même, puisque c'est moi qui suis le successeur de don Rodrigue de Calmenare.

Et, jugeant qu'il ne faut pas faire attendre un roi auquel on a une grâce à demander, don luigo s'empressa de se rendre à l'ordre de don Carlos, d'un pas aussi rapide que le pennettait la dignité d'un rico hom* bre espagnol.

LA COCR DES Lions

Qu'on nous permette de suivre le grand justicier dans l'intérieur du palais des rois mores, où don Carlos venait d'entrer, où lui allait entrer pour la première fois, et où nos lecteurs ne sont peut-être jamais entrés.

Tout en suivant l'huissier qui l'avait appelé de la part du roi, don Inigo commença par traverser une première cour nommée indifféremment cour des Myrtes, à cause de la quantité de myrtes qui y fleurissent; cour du Réservoir, à cause de l'immense bassin qui en forme le centre, et cour du Mezouar, ou du Bain des femmes , parce que c'est dans ce bassin que, du temps des califes mores, se baignaient les femmes du palais.

Si don Inigo n'eût point eu à la fois l'esprit et le cœur pris par me grande préoccupation, tout familier que sa vie erimte l'avait rendu avec les monuments de l'ancien et eu nouveau monde, il se fût, certes, arrêté dès cette première cour, sur le seuil de laquelle, de nos jours encore, le voyageur s'arrête étonné, hésitant, car il devine qu'il entre dans le monde mystérieux et inconnu de l'Orient.

Mais à peine don Inigo leva-t-il la tête pour voir sur son piédestal le magnifique et gigantesque vase que l'incurie espagnole laisse aujourd'hui se dégrader dans le recoin d'un musée que personne ne visite, et qui, alors, formait le principal ornement de cette cour, que dominait, s'élevant au-dessus des poutres de cèdre et des tuiles dorées des toits, la tour de Comare, dont les crénaux se découpaient, vermeils et orangés, sur un ciel limpide et bleu.

De la cour du Réservoir, don Inigo passa dans l'antichambre de la Barca; de l'antichambre de la Barca, dans le salon des Ambassadeurs ; mais ni l'originalité de forme qui a fait donner le nom de barque à l'antichambre ni l'entrelacement des arabesques qui couvreot les murailles, ni le magnifique travail de la voûte, peinte de vert, d'azur et de rouge, travail creusé dans le stuc avec la merveilleuse délicatesse que met la patiente nature à faire, pendant mille ans, un travail de stalactites, ne purent un seul instant tirer don Inigo de la pensée qui le préoccupait.

Il passa ainsi, muet, silencieux, rapide, près du cnarmant pavillon appelé aujourd'hui le mirador de la

Reine, des fenêtres duquel on aperçoit le Généralife, comme une immense touffe de lauriers-roses au sommet de laquelle se perchent des paons pareils à des oiseaux de saphir et d'or; foulant aux pieds les dalles de marbre blanc, immenses cassolettes percées de petits trous, et qui servaient à parfumer les sultans au sortir du bain ; puis il traversa, sans s'arrêter, le jardin de Lindacaja, aujourd'hui terrain inculte et couvert 4© broussailles, alors parterre tout ruisselant de fleurs, laissa à sa gauche le bain des sultanes, tout tiède encore de l'haleine de la belle Chalne-des-Cœurs et de.la fière Zobéide, et fut introduit dans la cour des Lions, où l'attendait le roi.

La cour des Lions a été si souvent décrite, que c'est presque une inutilité à nous de la décrire à notre tour; aussi nous contenterons-nous d'en esquisser légèrement et la forme et les ornem.ents principaux, sans en faire apparaître autre chose à nos lecteurs que la maquette absolument nécessaire à notre mise en scène.

La cour des Lions est un carré de cent vingt pieds de long sur soixante et treize de large, entouré de cent vingt-huit colonnes de marbre blanc, aux chapiteaux d'or et d'azur.

Des galeries, qui s'élèvent à la hauteur de vingt-huit pieds, régnent tout autour de l'immense patio, au milieu duquel s'élève la fameuse fontaine des Lions.

Au moment où don Inigo fut introduit dans la cour des Lions, elle avait été transformée en tente, et était couverte de larges bandes d'étoffe, rouges, noires et jaunes, formant les couleurs d'Espagne et d'Autriche,

et servante briser à la fois la lumière trop ardente et la chaleur trop intense du soleil.

La fontaine des Lions, jetant l'eau par toutes ses ouvertures, servait, d'ailleurs, à rafraîchir l'immense salle à manger où l'on venait de dresser le dîner offert au jeune roi don Carlos par la ville de Grenade et les ricos hombres d'Andalousie.

Les convives se promenaient les uns dans la cour même, les autres dans le salon des Deux-Sœurs, qui est contigu à la cour ; les autres, enfin, dans la galerie qui domine cette cour.

Appuyé à la tête d'un des lions d'or, don Carlos écoulait son premier ministre, le comte de Chièvres, en regardant vaguement ces taches rougeâtres imprégnées dans le granit, et que l'on prétend être les traces du gang qu'y laissèrent les têtes coupées des trente-gix Abencérages attirés dans ce piège par les Zégris.

A quoi pensait don Carlos, et pourquoi son regard Tague et perdu répondait-il si mal à la parole de son premier ministre? C'est qu'il oubliait qu'il était à Grenade, dans la cour des Lions, pour se transporter en pensée à Francfort, dans la salle des électeurs, et qua les traditions des guerres civiles moresques, si poétiques qu'elles fussent, disparaissaient à ses yeux devant cette question qui bourdonnait dans chaque pulsation de son cœur : « Qui sera empereur d'Allemagne, de toi ou de François P' ? »

En ce moment, l'huissier s'avança vers le roi, annonçant que le grand justicier d'Andalousie le suivait.

Don Carlos releva la tête ; une espèce d'éclair jaillit de ses yeux dans la direction de don Inigo, et, comme pour s'isoler du cercle de favoris flamands qui se faisait autour de lui, et se rapprocher des groupes formés à l'autre bout de la cour par les gentilshommes espagnols, il alla au-devant de celui qu'il avait fait appeler.

Don Inigo, voyant le roi venir à lui, comprit son intention, s'arrêta et attendit que le roi lui adressât la parole.

— Tu connais don Ruiz de Torrillas? demanda don Carlos au grand justicier.

— Oui, Altesse ; c'est un des plus nobles gentilshommes de l'Andalousie, et il a fait avec moi la guerre contre les Mores sous vos illustres aïeux Ferdinand et Isabelle.

— Tu sais ce qu'il m'a demandé?

— 11 a demandé à Votre Altesse la grâce de son fils don Fernand.

— Tu sais ce qu'a fait son flls?

— Il a tué en duel le frère d'une dame dont il était l'amant.

— Ensuite?

— Il a tué deux des alguazils qui venaient l'arrêter, ft blessé le troisième.

— Ensuite?

— Il s'est réfugié dans la montagne.

— Ensuite ?

En prononçant pour la troisième fois ce mot, les yeux de don Carlos, ordinairement voilés et sans

rayons, se fixèrent, avec la ténacité de l'entêtement et la limpidité du génie, sur les yeux de don Inigo.

Celui-ci recula d'un pas ; il n'avait pas idée qu'un regard mortel pût lancer un si éblouissant éclair.

— Ensuite? balbutia-t-il.

— Oui, je te demande, une fois dans la montagne, ce qu'il a fait?

— Sire, je dois l'avouer à Votre Altesse, entraîné par la fougue de son âge...

— H s'est fait bandit ! il pille et détrousse les voyageurs! si bien que celui qui veut aller de ma ville de Grenade à ma ville de Malaga, ou de ma vilte de Malaga à ma ville de Grenade, doit faire, avant de se mettre en route, son testament de mort.

— Sire!

— C'est bien... Maintenant, toi, mon grand justicier, que penses-tu qu'il faille faire à l'endroit de ce bandit?

Don Inigo tressaillit, car il y avait dans la voix de ce jeune homme de dix-neuf ans un accent d'inflexibilité qui l'efifrayait pour l'avenir de son protégé.

— Je pense, sire, qu'il faut pardonner beaucoup de choses à la jeunesse.

— Quel âge a donc Fernand de Torrillas? demanda le roi.

Don Inigo parut chercher dans sa mémoire une date douloureuse, et, avec un soupir :

— Il doit avoir vingt-sept ans, sire, répondit-ii.

— Huit ans de plus que moi, dit don Carlos.

Et son accent signiQait : a Que parles-tu de jeunesse

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à propos d'un homme de vingt-sept ans ? J*ai dix-neuf ans, moi, et je suis vieux ! »

— Sire, dit don Inigo, le génie a vieilli Votre Altesse avant Vkge, et le roi don Carlos ne doit pas mesurer les autres hommes à sa taille, peser les autres hommes à sa balance.

— Alors, ton avis comme grand justicier?

— Mon avis, sire, est que la circonstance est particulière ; que don Fernand est coupable, mais a des motifs d'excuse ; qu'il appartient à une des premières maisons de l'Andalousie ; que son père, digne et honorable gentilhomme, a rempli toutes les conditions exigées ordinairement du meurtrier, par la famille de la victime, et qu'il serait bon au roi don Carlos de signa-^ 1er son passage à travers l'Andalousie par un acte de clémence, et non par un acte de rigueur.

— C'est ton avis, don Inigo?

— Oui, sire, dit timidement le gentilhomme baissant les yeux devant le regard d'aigle du jeune roi.

— Alors, je regrette d'avoir renvoyé don Ruiz à toi... Je garde pour moi cette cause, et j'en déciderai avec ma conscience.

Puis, se tournant vers le groupe le plus proche de lui :

— A table, messieurs! dit le roi, et mangeons promptement ! Voici mon grand justicier, don Inigo Velasco, qui trouve que je suis un juge trop sévère, et à qui je veux prouver le plus tôt possible que je suis, non "^diS un juge, mais la justice.

Et, revenant vers don Inigo, tout étourdi encore de

cette volonté puissante dans un jeune homme à peine sorti de l'enfance :

— Assieds-toi à ma droite, don Inigo, dit-il. En sortant de table, nous visiterons ensemble les prisons de Grenade, et, là, nous trouverons bien l'occasion de faire quelque grâce mieux méritée que celle que tu me demandes.

Puis, s'approchant du fauteuil qui lui était destiné, et posant la main sur la couronne qui en surmontait le dossier:

— Roi 1 roi ! murmura don Carlos ; cela vaut-il la ^eine d'être roi? Oh ! il n'y a que deux couronnes au monde qui méritent d'être enviées : celle du pape, et celle de l'empereur !

Et, le roi don Carlos s'étant mis à table avec don Inigo à sa droite, et le cardinal Adrien à sa gauche, chacun prit place ensuite selon son rang et sa dignité.

Un quart d'heure après, — ce qui prouvait la préoccupation du roi, lequel, mangeur infatigable, mettait ordinairement deux heures à son repas ; — un quart d'heure après, don Carlos se levait de table, et, refusant même l'escorte de ses favoris les gentilshommes flamands, sortait, suivi du grand justicier seul, pour aller visiter les prisons de Grenade.

Mais, en arrivant au seuil du jardin de Lindacaja, il rencontra une jeune fille qui, n'ayant pu obtenir des huissiers la permission de pénétrer plus avant, avait demandé celle de demeurer là.

La jeune fille, qui, quoique bizarrement vêtue, était remarquable par sa beauté, .mit un genou en terreen

apercevant le roi, et lui présenta d'une main un anneau d'or, et de l'autre un parchemin.

Don Carlos tressaillit à cette double vue.

L'anneau d'or était celui des ducs de Bourgogne, et le parchemin, au-dessus de quelques lignes écrites en caractères allemands, présentait cette signature bien connue de tous, mais surtout du roi don Carlos, puisque c'était celle de son père :

Der Roenig Philipp,

Don Carlos regarda avec étonnement l'anneau d'abord, le parchemin ensuite, puis enfin la jeune fille au costume bizarre.

— Lisez, sire I dit-elle dans le saxon le plus pur.

C'était déjà faire acte d'adroite flatterie, que de parler à don Carlos la langue de cette Allemagne où il avait été élevé, et qui lui était si chère.

Aussi le roi commença-t-il de lire ces caractères familiers à ses yeux en reportant à chaque ligne, et presque à chaque mot, son regard du parchemin sur la leune fille, et de la jeune fille sur le parchemin.

Puis, la lecture achevée :

— Don Inigo, dit-il, un événement m'arrivequi me force à remettre à une autre heure notre visite aux prisons. Si vous avez quelque chose à faire, disposez de ■votre temps; sinon, attendez-moi ici.

— J'attendrai Votre Altesse, répondit don Inigo, qui avait reconnu, dans la jeune fille à l'anneau d'or et au parchemin, la petite bohémienne de la venta du Boi more, et qui se doutait bien qu'il devait y avoir quelque rapport entre cette visite de Ginesta et la grâce

que don Ruiz et lui avaient si infructueusement sollicitée du roi don Carlos en faveur du Salteador.

Quant au roi don Carlos, il s'était contenté de répondre à la jeune fille, dans la même langue oii celleci lui avait adressé la parole :

— Suivez-moi ! en lui indiquant le chemin qui conduisait au mirador de la Reine, et qui devait ce titre â la préférence qu'Isabelle la Catholique , pendant soa séjour à l'Alhambra, accordait à ce petit pavillon.

LA RETRA TOPACIA

On sait déjà le peu d'influence que la vue des objets extérieurs paraissait avoir sur don Carlos, quand l'àpre tension d'une pensée intérieure le préoccupait. Il monta donc les quelques marches qui conduisaient à l'ancien cabinet de toilette des sultanes, devenu, depuis la conquête de Grenade, l'oratoire des reines de Castille, sans remarquer le fantastique travail de sculpture qui tapisse la muraille, qui couvre le plafond, et que soutiennent des colonnettes moresques d'une finesse et d'une fantaisie qui méritaient, cependant, d'attirer les regards d'un roi.

Mais, nous l'avons dit, le jeune roi, suivant quelque fantôme de sa pensée, de son imagination ou de son désir, semblait fermer avec affectation ses yeux à tou-

tes ces merveilles qui se dressaient à chaque pas sur sa route comme des évocations de l'Orient.

Arrivé au mirador, don Garlos s'arrêta, et, sansjetei un seul regard sur l'admirable panorama que l'art et la nature déroulaient autour de lui, se tournant vers Ginesta :

— Je reconnais la bague, je reconnais le parchemin, dit-il ; comment se fait-il que l'un et l'autre soient entre vos mains ?

— Ma mère est morte, et me les a laissés, dit la jeune fille ; c'était mon seul héritage ; mais, vous le voyez, Altesse, c'était un héritage royaU

— Comment votre mère a-t-elle connu le roi Philippe le Beau ? comment la lettre de mon père est-elle écrite en allemand? comment parlez- vous allemand, vous-même?

— Ma mère avait connu le roi Philippe le Beau en Bohême, alors qu'il a était qu'archiduc d'Autriche. Au milieu de ses nombreuses amours, celui qu'il eut pour ma mère fut peut-être le seul qui ne faiblit jamais; lorsqu'on 1506, le roi partit pour l'Espagne, afin de se faire proclamer roi, il donna ordre à ma mère de le suivre ; mais ma mère n'y consentit que si le roi voulait reconnaître que l'enfant dont elle était accouchée, deux ans auparavant, était bien à lui. Ce fut alors qu'il lui donna ce parchemin que vous tenez, sire.

— Et cet enfant?... demanda don Carlos en jetant an regard oblique sur la jeune fille.

— Cet enfant, répondit la bohémienne sans baisser iM>û fier regard, c'est moi. Altesse 1

LE SALTEADOR ÎC3

— Bien! dit don Carlos, voilà pour le parchemin; mais pour la bague?...

— Ma mère avait souvent demandé au roi, son amant, ^■an anneau qui fût, sinon le symbole de leur union devant les nommes, du moins celui de leur union devant Dieu, et le roi lui avait toujours promis, non-seulement un anneau, mais encore cette bague, qui lui servait de sceau, afin, disait-il, qu'elle pût, un jour, faire reconnaître la fille de son amour, du fils de son mariage. Ma mère s'était reposée sur cette promesse, et ne pressait pas son royal amant. Pourquoi le presser? pourquoi en appeler au fils de ce que le père pouvait faire lui-même ? Elle avait vingt ans, et son amant vingt-huit... Hélas ! un jour, un homme passa sur la route de Burgos à Santivanez, emporté par le galop de son cheval ; ma mère était sur le seuil de sa maison ; moi, je jouais parmi les fleurs du jardin avec les papillons et les abeilles.

» — Reine Topacia, cria cet homme, si tu veux voir ton amant avant qu'il meure, il faut te presser !

B Ma mère demeura un instant muette et immobile de stupeur ; elle venait de reconnaître un prince zingaro qui l'aimait depuis cinq ans, qui, depuis cinq ans, voulait l'épouser, et qu'elle avait toujours repoussé avec dédain 1 Alors, sans dire autre chose que ces deux mots : 0 Viens, mon enfant 1 » elle me prit entre ses bras, et m'emporta en courant vers Burgos. Lorsque nous arrivâmes au palais, le roi venait d'y rentrer, et, de loin, nous vîmes se fermer la porte derrière le dernier homme de sa suite. Ma mère voulut se faire ouvrir

iU LE SALTEADOR

cette porte ; une sentinelle y avait été placée, et avait la consigne de ne plus laisser entrer personne. Elle s'assit avec moi sur le bord du fossé, le palais et la forteresse ne faisant qu'un. Quelques minutes après, un homme passa en courant.

» — Où vas-tu ? lui cria ma mère.

» C'était un des serviteurs du roi ; il la reconnut.

» — Chercher le médecin, lui répondit-il.

» — 11 faut que je parle au médecin, lui dit ma mère, entends-tu ? il y va de la vie et de la mort du roil

» Et nous restâmes debout à attendre le médecin.

» Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que le serviteur et le médecin reparurent.

» — Voilà celle qui veut vous parler, dit le serviteur.

» — Quelle est cette femme? demanda le médecin.

» Puis, jetant les yeux sur ma mère :

B — La reine Topaze! dit-il tout haut.

» Alors, tout bas, mais point assez bas, cependant, pour que ses paroles ne vinssent jusqu'à nous :

» — Une des maîtresses du roi, ajouta-t-il, mais celle qu'il aime le mieux !

» Et, s'adressant à ma mère :

» — Qu'as-tu à me dire, femme? demanda le médecin. Mais dis vite, le roi attend.

» — J'ai à te dire, répondit ma mère, que le roi est ou empoisonné ou assassiné, mais qu'il ne meurt pas de mort naturelle.

LE 5ALTEAD0R 165

D — Le roi meurt donc? demanda le médecin.

0 Le roi meurt ! reprit ma mère avec un accent

que je n'oublierai jamais.

D — Qui te l'a dit?

» — Son meurtrier.

D — Qu'est-il devenu?

D — Demande à l'ouragan ce que devient la feuille qu'il emporte ! son cheval l'emportait du côté des Asturies, et il est à dix lieues de nous, maintenant.

» — Je cours près du roi.

> — Va.

9 Puis, se tournant vers le serviteur : » — Qu'il sache que je suis là, dit-elle. D — Il le saura, répondit le serviteur.

> Et tous deux entrèrent dans la forteresse. — Ma mère retourna s'asseoir sur le bord du fossé. — Nous y passâmes la soirée, la nuit, la matinée du lendemain. Cependant, le bruit s'était répandu de la maladie du roi, et la population, qui s'était amassée autour de nous la veille, qui ne nous avait abandonnées que bien avant dans la nuit, avait reparu avec le jour, plus nombreuse, plus inquiète, plus pressée. Toute sorte de bruits circulaient ; mais celui qui frappa le plus ma mère, attendu qu'il était le plus probable, c'est que le roi, s'étant échauffé en jouant à la paume, et ayant demandé un verre d'eau glacée, il avait reçu ce verre d'eau des mains d'un homme qui avait disparu. Le signalement de cet homme s'accordait si bien avec celui du zingaro que ma mère avait vu passer, et qui, en passant, lui avait jeté les paroles terribles qui nous

avaient amenées là, que ma mère n'eut plus aucun doute, — Le roi avait été empoisonné !

» Au reste, il n'y avait point de nouvelles précises. Le médecin était près du roi, et les personnes qui sortaient du château n'étaient pas assez bien renseignées sur l'état du malade pour qu'on pût s'en rapporter à ce qu'elles disaient. Tout le monde attendait donc avec anxiété, ma mère avec angoisses.

» A onze heures, à peu près, la porte s'ouvrit, etl'on annonça que, l'état du roi s'étant amélioré, il allait sortir pour rassurer la population. En ejet, quelques secondes après cette promesse, le roi parut à cheval ; il n'avait près de lui que son médecin et deux ou trois officiers de sa maison.

» C'était, non pas la première fois que je voyais mon père, mais la première fois que je le voyais à un âge où je pusse me souvenir de l'avoir vu. Oh I je me le rappelle bien : il était merveilleusement beau malgré sa pâleur; et, cependant, le cercle rouge de l'insomnie bordait ses yeux ; ses narines étaient crispées, et ses lèvres blêmies semblaient collées à ses dents. Son cheval marchait au pas, et encore le cavalier était-il si faible, qu'il se tenait à l'arçon de sa selle, et que, sans cet appui, il fût certainement tombé. Il regardait à droite et à gauche, comme s'il cherchait quelqu'un.

» Ma mère comprit que c'était elle qu'il cherchait; elle, se leva et m'éleva entre ses bras.

» Le médecin, qui nous avait reconnues, toucha le roi à l'épaule, et celui-ci dirigea son regard de notre côté. Sa vue était tellement affaiblie, qu'il ne nous eût

peut-être pas reconnues. Il arrêta son cheval, et fit signe à ma mère de s'approcher. — A la vue de cette femme portant un enfant de trois ans entre ses bras, les quelques personnes qui formaient le cortège royal s'écartèrent, La foule, qui devinait ce qui allait se passer, et à qui, d'ailleurs, ma mère n'était pas inconnue, la foule en fit autant. Nous nous trouvâmes donc, le roi, ma mère et moi, le centre d'un grand cercle; mais le médecin seul était assez rapproché de nous pour entendre ce que disaient le roi et ma mère.

» Ma mère, sans une seule parole, mais la poitrine brisée par les sanglots qu'elle retenait, mais la joue inondée de larmes qui s'échappaient malgré elle ; ma mère me tendit au roi, qui me prit, m'embrassa, et m'assit sur l'arçon de sa selle. Puis, laissant descendre sa main alanguie sur la tête de ma mère, qu'il renversa légèrement en arrière :

> — Oh ! ma pauvre Topaze ! dit-il en allemand ; c'est donc toi I

» Ma mère ne put répondre. Elle appuya sa tête sur la cuisse du cavalier, et éclata en sanglots en baisant son genou.

» — C'est pour toi que je suis sorti, dit le roi, pour toi seule !

» — Oh î mon roi ! mon beau et cher roi î s'écria ma mère.

» — Mon père, mon doux père (1) I dis-je en allemand.

(1) L'expression allemande est charmante et d'une douceur dont les trois mots suivants, dits par une bouche française, ne peuvent

i68 LE SALTEADOR

» C'était la première fois que le roi entendait le son de ma voix, et, cela, dans la langue qu'il aimait.

» — Ah ! dit-il, je puis mourir : je me suis entendu appeler du plus doux nom qui puisse être prononcé par une bouche humaine, et cela, dans la langue de ma patrie I

» — Mourir! dit ma mère, mourir!... Oh! mon cher roi, quel mot as-tu dit là?

» — Le mot que Dieu, qui permet que je fasse une mort chrétienne, murmure à mon oreille depuis hier; car, du moment où j'ai eu bu ce verre d'eau glacée, j'ai senti le frisson suprême courir jusqu'à mon cœur.

» — Oh ! mon cher roi ! mon cher roi ! murmurait ma mère.

» — J'ai pensé à toi toute la nuit , ma pauvre Topaze ! dit-il. Hélas! je ne pouvais pas grand'chose pour toi, vivant; mort, je ne pourrai plus rien, sinon te protéger de mon ombre, si Dieu permet que quelque chose de nous survive à nous-mêmes,

» — Mon doux père 1 mon doux père 1 répétai-je en pleurant toujours.

» — Oui, mon enfant, oui, répondit le roi, et à toi aussi j'ai pensé. Tiens, dit-il en me passant autour du cou une petite bourse de cuir pendue à un cordon de soie et d'or, tiens, on ne sait ce qui peut arriver, moi mort... Je laisse une veuve jalouse ; ta mère peut être forcée de fuir. J'ai passé la nuit à démonter ces dia-

donner l'idée, quoique nous les écrivions selon leur prononciation, et non selon l'orthographe ; ces trois mot« sont ; Mein suezer faterl

mants il y en a pour deux cent mille écus, à peu près. C'est ta dot, ma fille chérie ! et, si ton frère, devenu roi d'Aragon et de Castille, te méconnaissait un jour, malgré le papier que j'ai donné à ta mère, malgré cet anneau que je lui donne, eh bien, tu vivrais au moins riche comme une noble dame, si tu ne pouvais vivre riche comme une princesse royale 1

» Ma mère voulait se contenter de l'anneau, et refuser la bourse; mais le roi repoussa doucement la main de ma mère. Elle eutMonc l'anneau, et, moi, j'eus la bourse. — D'ailleurs, la fatigue et l'émotion venaient de briser le pauvre mourant.

» Il pâlit encore, ce qu'on eût cru impossible, et se pencha, faible et près de s'évanouir , du côté de ma mère. Ma mère le retint entre ses bras, appuya ses lèvres au front glacé du roi, et appela du secours; elle faiblissait sous le poids de ce corps inerte, qui n'avait plus la force de se soutenir lui-même. — Le médecin et les serviteurs accoururent.

» — Éloignez-vous 1 . .. dit le médecin, éloignezvous!...

» Ma mère ne bougeait pas.

» — Voulez-vous qu'il meure là, à vos yeux? dit-il.

» — Vous croyez donc que ma présence lui est fatale?

» — Votre présence le tue !

» — Viens, enfant I dit- elle.

» — Mon pèrel mon doux père! disais-je toujours.

» Puis, comme je sentais que ma mère m'enlevait entre ses bras :

» — Non, non, disais-je, non, je ne veux pas m'en aller 1

» En ce moment, on entendit un grand cri de douleur qui venait du côté de la ville. C'était la reine Jeanne, échevelée, le visage bouleversé, plus pâle que son mari mourant, qui accourait en se tordant les bras, et en criant :

» — Il est mort! il est mort! on m'a dit qu'il était mortl

B J'eus peur; je me jetai sur la poitrine de ma mère, et, en même temps que le cercle s'ouvrait sur un point pour nous laisser fuir, ma mère et moi, il s'ouvrait sur un autre point pour laisser entrer la reine Jeanne. Ma mère courut pendant cent pas, à peu près; puis, la force lui manquant, elle s'assit au pied d'un arbre, me cacha contre sa poitrine, et abaissa sur moi sa tête , dont les longs cheveux m'enveloppèrent comme un voile... Quand sa tête se releva, quand ses cheveux s'écartèrent, quand je cherchai des yeux le roi don Philippe, la porte de la forteresse venait de se refermer sur lui et sur la reine Jeanne...

Pendant tout ce récit, lejeune roi n'avait pas dit une seule parole, n'avait pas donné une seule marque d'émotion ; mais, comme, étouffée par ses larmes, la jeune fille chancelante, ne pouvait continuer, il lui tsnait la main, et, lui montrant une chaise :

— Asseyez-vous , dit-il ; vous avez droit de vous asseoir devant moi : je ne suis pas encore «mpereur.

Mais elle, secouant la tête :

LE SALTEADOR fr71

— Non, non, reprit-elle, laissez-moi dire jusqu'à la 6n... Je viens ici trouver, non pas mon frère, mais mon roi ; je viens, non pas réclamer mon rang, mais sollir'tex: une grâce... Si la force me manque, je tomberai à vos genoux, sire; — mais je ne m'assoirai pas devant le fils de Philippe et de Jeanne... Ahl mon Dieu!...

La jeune fille s'arrêta, brisée par l'émotion du souvenir.

Et, baisant respectueusement la main que le roi lui avait tendue, elle fît un pas en arrière et continua :

XYII

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