LE CHAMP DE BATAILLE
C'était pendant ce temps-là^ c'est-à-dire pendant que les deux vieillards causaient, et que dona Mercedes et dona Flor se souriaient l'une à l'autre, dans un silence plus expressif que les plus éloquentes paroles, que Ginesta, ainsi que nous l'avons dit au commencement du chapitre précédent, entrait dans la montagne.
A un quart de lieue de la venta del Rey moro^ elle tomba dans un cordon de soldats.
Au reste, cette fois, elle les cherchait plutôt qu'elle ne les fuyait.
— Eh ! crièrent-ils, c'est la belle fille à la chèvre I La jeune fille alla droit au chef.
— Senor capitaine, dit-elle, lisez ce papier. C'était l'ordre, signé et scellé pardon Carlos, délaisser passer le Salteador.
— Bon 1 murmura l'officier ; c'était bien la peine de brûler sept ou huit lieues de forêt, et de me faire tuer quatre hommes.
Puis, relisant une seconde fois, comme si la chose lui paraissait si étrange, qu'il ne fût point convaincu par une première lecture :
— Sans doute, dit-il à la jeune fille, qu'il prenait
pour une bohémienne ordinaire, tu te charges de lui porter ce papier où il est?
— Je m'en charge, répondit Ginesta.
— Alors, vaî Ginesta passa vîvemeiit.
— Seulement, un ccriseil, ajouta Tofficier ; fais-lui bien savoir qui tu es, et de quel message tu es chargée, car il pourrait te recevoir comme il a reçu mes soldats.
— Oh ! je n'ai rien à craindre, répondit Ginesta : il me connaît.
— Par saint Jacques 1 je ne sais pas si tu dois te vanter de la connaissance, la belle enfant !
Et l'oflBcier lui fit signe de la main qu'elle pouvait continuer sa route.
Ginesta était déjà loin.
Son chemin était tout tracé : pour rentrer dans le foyer fumant, comme elle était sortie du foyer en flammes, le torrent lui offrait son lit bouillonnant et semé de cailloux.
Elle le suivit jusqu'au pied de la cascade.
Arrivée là, sa chèvre, qui la précédait, s'efîaroucha,^ et revint en arrière.
Ginesta s'approcha.
Ses yeux, habitués à la nuit, et qui avaient la faculté de voir presque aussi bien dans les ténèbres qu'au milieu du jour, ses yeux distinguaient un cadavre.
C'était celui du premier soldat qui avait roulé dans le précipice.
Elle s'écarta à droite, son pied heurta un second cadavre.
Elle s'élança en avant, et fut obligée d'enjamber un troisième cadavre.
Elle ne pouvait interroger la mort ; mais le silence même de la mort lui disait qu'il y avait eu lutte, et lutte terrible.
Qu'était devenu Fernand dans cette lutte?
Un moment, un cri s'élança sur ses lèvres, tout prêt à monter jusqu'au Salteador; mais Ginesta réfléchit que le bruit de la cataracte couvrirait sa voix, ou que son cri, s'il était entendu de Fernand, pourrait être entendu de ceux qui l'assiégeaient.
Elle s'élança donc, muette et légère, contre cette muraille qu'il lui restait à escalader pour arriver à la grotte.
Une fée ou un ange pouvaient seuls entreprendre une pareille ascension.
Le temps qu'eût mis un oiseau à y arriver avec l'aide de ses ailes fut le temps que mit Ginesta.
Quand son pied toucha la saillie du rocher, elle posa sa main sur son cœur, car son cœur battait à briser sa poitrine.
Puis elle appela Fernand.
Ginesta sentit la sueur de l'angoisse perler à la racine de ses cheveux.
Une brise, comme celle qui vient d'une porte entr'ouverte, glaça cette sueur sur son front.
Elle appela une troisième fois.
L'écho même resta muet.
Au milieu de l'obscurité, il lui semblait voir, au fond de la grotte, une ouverture inconnue.
Elle alluma la lampe.
L'ouverture était béante, et il en sortait ce bourdonnement effrayant en ce qu'il n'est ni le bruit de la vie, ni le silence de la mort, mais le bruissement de l'inconnu.
Elle présenta sa lampe à l'ouverture.
L'air l'éteignit.
Ginesta ralluma la lampe, et, protégeant la flamme avec sa main, elle pénétra de la première grotte dansla seconde.
La chèvre ne voulut pas la suivre, et resta de l'autre côté de l'ouverture, tremblante et bramant avec inquiétude.
Un grand amas de terre écroulé tout entier, dans la seconde grotte, lui prouva que l'œuvre de communication avait été, sinon commencée, du moins achevée par Fernand.
Alors, elle commença d'examiner les parois de la tanière.
Pendant cet examen, son pied glissa dans une boue humide.
Elle abaissa sa lampe vers le sol : le sol était tout imprégné de sang.
La lampe faillit échapper de sa main.
Cependant, elle rappela ses forces, et leva la lampe vers le plafond, afin d'éclairer le mieux possible la totalité de la grotte.
Une masse noire et velue était couchée dans un coin.
En même temps, cet acre famet qu'exhale l'animal sauvage parvint jusqu'à elle.
C'était cette odeur qui épouvantait la chèvre.
Ginesta s'approcha de la masse ; elle demeura inerte.
A mesure que la jeune fille approchait, elle reconnaissait le grand ours noir des montagnes.
Elle se pencha sur lui, et le couvrit des rayons de sa lampe.
Il était mort.
Le sang coulait d'une plaie profonde qu'il avait audessous de la poitrine, juste à la place du cœur.
La bohémienne s'enharditjusqu'à toucher l'animal; il était chaud encore.
Il n'y avait donc pas plus d'une heure que le combat avait eu lieu.
Alors, elle commença de comnrendre.
L'animal avait gardé dans sa griffe crispée des fragments de laine arrachés à la mante de Fernand.
C'était donc contre Fernand qu'il avait lutté.
D'ailleurs, quel autre que Fernand eût vaincu un pareil adversaire?
Dès lors, tout lui était expliqué.
On avait attaqué Fernand, et Fernand avait tué les hommes dont elle avait rencontré les cadavres.
Puis, craignant d'être forcé dans sa retraite, il avait creusé cette ouverture.
L'ouverture l'avait conduit à la tanière de l'ours.
L'ours avait défendu le passage ; il avait tué l'ours.
Puis lui-même avait fui par l'entrée opposée, qui, perdue dans les broussailles en flammes, n'avait point été découverte.
C'était d'autant plus certain qu'on suivait la trace
sanglante des pieds de Fernand dans lu direction de la seconde ouverture.
L'espèce de souterrain qui conduisait au jour avait cent ou cent vingt pas de longueur.
Entrée par l'ouverture de la cataracte, Ginesta sortit par l'ouverture opposée.
Un groupe de soldats stationnait au sommet de la montagne, ce qui était une preuve que l'on croyait toujours Fernand dans la grotte.
De place en place, quelque foyer jetait encore sa vive flamme. C'étaient les endroits où l'incendie avait rencontré des groupes d'arbres résineux.
Partout ailleurs, de blanches fumées, pareilles à de grands spectres enveloppés de leur suaire, et les pieds enracinés au sol, se balançaient, ondulant au souffle de la brise.
Vapeur elle-même, Ginesta se perdit au milieu de toutes ces vapeurs.
Le lendemain, au point du jour, une jeune fille couverte d'une mante qui cachait entièrement son visage à tous les regards se présentait place de la Viva-Rambla, et frappant à la maison de don Ruiz, demandait à être introduite près de dona Flor.
Dona Flor, joyeuse et souriante des bonnes nouvelles qu'avait données la veille don Inigo, accueillit la jeune fille comme on accueille même les inconnus lorsque le cœur est en fête.
Or, quand le cœur est en fête, le visage ressemble aux fenêtres d'une maison illuminée : si bien tirés que soient les rideaux, si bien fermés que soient les volets.
216 LE SALÏEADOR
quelques rayons de la lumière intérieure jaillissent toujours au dehors.
Et ceux qui passent s'arrêtent et disent, à ces rayons dénonciateurs : « Dans cette maison habitent des gens heureux ! »
A la vue de cette joyeuse physionomie qui rendait dona Flor plus belle encore, la jeune fille poussa un léger soupir.
Si faible que fût ce soupir, dona Flor l'entendit.
Elle crut que celle qui venait à elle venait pour lui demander quelque grâce.
— Vous avec demandé à me parler? dit-elle.
— Oui, murmura Ginesta.
— Approchez et dites-moi quelle sorte de service je puis vous rendre.
Ginesta secoua la tête.
— Je viens, dit-elle, seûora, vous rendre un service, et non le réclamer de vous.
— A moi? reprit dona Flor étonnée.
— Oui, fit Ginesta ; vous vous demandez quel service on peut rendre à la fille du riche et puissant don Inigo, quand elle est jeune, quand elle est belle, et quand elle est aimée de don Fernand?
Dona Flor rougit, mais ne dit pas non.
— Eh bien , continua Ginesta, à cette femme on peut faire un don inestimable et sans lequel les autres ne seraient rien : on peut lui donner la grâce de l'homme qui l'aime.
— Mais, demaacU dona Flor, je croyais que cette
LE SALTEADOR 2t7
grâce avait été portée à don Fernand, qui était caché dans la xïiontagne ?
— Don Fernand, dit tristement Ginesta, n'est plus où je l'avais laissé. .. Je ne sais pas où est don Fernand I
— Mon Dieu I s'écria dona Flor toute tremblante.
— Seulement, continua Ginesta, je sais qu'il est hors de danger.
— Ah I murmura joyeusement dona Flor, pendant que le sourire reparaissait sur ses lèvres, et le carmin sur ses joues.
— Et c'est à vous que j'apporte cette grâce, pour que vous la lui remettiez.
— Cette grâce? balbutia dona Flor. Mais j'ignore où est don Fernand, moi. A qui le demanderai-je? où l'irai-je trouver?
— Vous l'aimez et il vous aime I dit Ginesta.
— Je ne sais... je le crois, je l'espère, murmura dona Flor.
— Alors, vous le trouverez toujours, vous, puisqu'il vous cherchera !
Et Ginesta tendit à dona Flor le parchemin qui renfermait la grâce de don Fernand.
Mais, quelque soin qu'elle eût pris jusque-là de se cacher, dans le mouvement qu'elle fît, sa coiffe s'écarta et permit à dona Flor d'entrevoir son visage.
— Oh ! s'écria-t-elle, la petite bohémienne de la venta del Rey moro.
— Non, répondit Ginesta d'une voix où Dieu seul pouvait lire ce qu'il y avait de douleur, non: sœur Felijppa de l'Àunonciade.
218 tE SALTEADDR
L'Annonciade était le couvent que venait de désigner don Carlos à la jeune bohémienne pour y faire son noviciat, et y prononcer ses vœux.