LA CLEF
Doîla Flor quitta vers minuit le balcon du nouvel appartement qu'elle occupait dans la maison de don Ruiz.
C'était, on se le rappelle, la chambre de dona Mercedes ; l'hospitalité avait offert ce qu'elle avait de mieux.
Pourquoi dona Flor quittait-elle si tard le balcon ? pourquoi, si tard et d'une main si nonchalante, fermait-elle la jalousie?
■Qui l'avait retenue jusqu'à. minuit, les yeux fixes, l'oreille ouverte?
Ses yeux attendaient-ils la belle étoile Hespérus, qui se lève au couchant?
Son oreille écoutait-elle le rossignol qui ch;mtait son hymne à la nuit, caché dans les lauriers-roses qui fleurissent aux rives du Darro?
Ou ses yeux ne voyaient-ils point, ses oreilles n'cntendaient-elles point, et son âme était-elle perdue dans ce doux rêve de seize ans qu'on appelle l'amour?
Sans doute, Ginesta pleurait et priait dans son couvent de i'Annonciade.
Dona Flor, elle, respirait et souriait.
Dona Flor n'aimait peut-être pas encore ; mais, de même qu'une émanation céleste annonçait à la Vierge Marie l'apparition de l'ange Gabriel, un parfum inconnu révélait à dona Flor l'approche de ce dieu qu'on appelle l'Amour.
i Et ce qu'il y avait d'étrange chez la jeune fiUe, c'était le partage d'afifection qui se faisait dans son cœur pour les deux jeunes gens.
Celui qu'elle craignait, celui qu'elle eût fui, s'il se fut présenté; celui près duquel elle eût instinctivement compris que sa pudeur courait un danger, c'était ce beau cavalier, cet élégant courrier d'amour, comme il s'était intitulé lui-même, qui l'avait précédée sur la route de Malaga à Grenade : c'était don Ramiro.
Celui au-devant duquel ses pas la portaient d'euxmêmes, celui sur l'épaule duquel elle eût dormi sans crainte, celui qu'elle eût regardé une heure sans avoir la pensée de rougir, ou l'idée de baisser les yeux, c'était le Salteador du grand chemin, c'était le bandit de la venta del Rey moroy c'était don Fernand.
Ce fut dans cette disposition, où l'âme est exaltée, et le corps plein de langueur, que dona Flor s'approcha de son miroir, dernier courtisan du soir, premier flatteur du matin, et fît signe de la tête à sa femme de chambre de venir la déshabiller.
Celle-ci comprit si bien (\\\q, dans la préoccupation d'esprit où se trouvait sa maîtresse, toute demande resterait sans réponse, qu'elle commença la toilette de nuit de la belle jeune fille sans prononcer une parole.
Quant à dona Flor, jamais peut-être ses yeux aux longs cils de velours, ses narines dilatées, ses lèvres entr'ouvertes laissant apercevoir la ligne d'émail de ses blanches dents, n'avaient dit si clairement à la nuit : « J'ai seize ans, et j'ai besoin d'aimer et d'être aimée ! »
La camérière ne s'y trompa point. Les femmes oii un prodigieux instinct pour deviner la présence ou même l'approche de l'Amour.
Elle parfuma sa maîtresse, non pas comme on fait d'une jeune vierge qu'on livre au sommeil, mais comme on fait d'une jeune mariée qui attend son époux.
Puis, chancelante, alanguie, le cœur frissonnant, la démarche embarrassée, dona Flor gagna son lit; et, pareille à l'hermaphrodite Borghèse, le col un peu renversé en arrière, posa sa belle tête brune sur son beau bras blanc.
Elle avait été lente à en arriver là, et, cependant, elle avait hâte d'être seule. Elle s'était fait une espèce de solitude en s'enfermant dans le silence ; mais cette solitude ne lui suffisait pas; il lui fallait encore l'isolement.
Elle se souleva pour suivre les derniers pas de sa camérière, qui allait et venait dans sa chambre, cherchant sans savoir ce qu'elle cherchait, restant pour ne pas s'en aller, et enGn se décidant à sortir, ne se cloutant pas qu'en sortant, elle accomplissait l'ardent désir de sa maîtresse, et prête à rentrer, au contraire, pour s'excuser de la laisser seule quand elle paraissait si abattue.
La camérière emportait la lampe, laissant la chambre noyée dans cette pâle et fantastique lumière que jette une veilleuse à travers son enveloppe d'albâtre.
Et, cependant, si douce qu'elle fût, cette lumière était sans doute trop vive pour les yeux de la jeune fille, car elle se souleva une seconde fois, et, avec un soupir de fatigue, elle tira le rideau du lit, comme une barrière entre elle et la lampe; de sorte que, tandis que les deux tiers inférieurs de sa couche se trouvaient baignés par un flot de lumière bleuâtre pareil au rayon de la lune, le tiers supérieur était dans l'obscurité.
Toute jeune fille a eu quinze ans,tout jeune homme dix-huit, tout homme ou toute femme a gardé, dans ce coin de la mémoire qui correspond avec le cœur, le souvenir de ce qu'il a vu par cette porte de la jeunesse ouverte sur le paradis. — Nous n'essayerons donc pas de matérialiser les rêves de dona Flor ; le rose se compose de blanc et de carmin ; le rêve d'une jeune fille se compose d'espérance et d'amour.
Puis, peu à peu, la belle et douce enfant passa du rêve de la veille au rêve du sommeil. Ses paupières à demi ouvertes se fermèrent, ses lèvres fermées s'entr'ouvrirent, quelque chose comme un nuage flotta entre le monde extérieur et sa pensée ; elle laissa échapper deux ou trois soupirs qui allaient s'alanguissant comme des plaintes d'amour ; puis sa respiration devint régulière ; son soufile, égal et doux comme celui d'un oiseau, succéda à Tagilation de sa poitrine. L'ange qui veillait sur elle passa la tête entre les rideaux du lit, se pencha sur elle, écoula.
Elle dormait.
Dix minutes se passèrent sans qu'aucun bruit vînt interrompre ce silence religieux ; puis, tout à coup, le grincement d'une clef se fit entendre ; la porte s'ouvrit lentement, et se referma de même ; un cavalier enveloppé d'un grand manteau brun se dessina dans la demi-teinte, poussa les verrous pour ne pas être surpris sans doute, s'avança d'un pas léger, s'assit sur le lit, et déposa un baiser sur le front de la dormeuse en murmurant : « Ma mère ! »
La dormeuse tressaillit, ouvrit les yeux, et jeta un cri ; le jeune homme étonné se leva, laissant tomber son manteau, et apparut à la lueur de la veilleuse dans un élégant costume de cavalier.
— Don Fernand ! s'écria la jeune fille en tirant jusqu'à ses lèvres les courtes-pointes de son lit.
— Dona Flor! murmura le jeune homme stupéfait.
— Que venez-vous faire ici, à cette heure, senor? que demandez-vous? que voulez-vous?
Mais, avant de répondre à la jeune fille, le Salteador tira les épais rideaux du lit jusqu'à ce qu'ils se joignissent, enfermant dona Flor dans une tente de brocart ; puis, reculant d'un pas, et mettant un genou en terre :
— Je venais, dit-il, senora, aussi vrai que vous êtes belle, et aussi vrai que je vous aime, dire adieu une dernière fois à ma mère, et quitter l'Espagne pour toujours!
— Et. pourquoi auittez-vous l'Espagne pour toujours, dorn Fernand? demanda la jeune filie enfermée dans 6a prison de soie et d'or.
— Parce que je suis proscrit, fugitif, poursuivi; parce que je vis par miracle, parce que je ne veux pas donner à mes parents, à ma mère surtout, dont je ne sais comment vous habitez la chambre, cette honte de voir monter leur fils sur un échafaud !
Il se fit un silence pendant lequel on n'entendit que les battements précipités du cœur de la belle jeune fille; puis les rideaux du lit s'agitèrent doucement; une blanche main passa par leur ouverture tenant un papier.
— Lisez ! dit une vaix émue.
Don Fernand prit le papier sans oser toucher la main qui le lui présentait, et le déplia, tandis que la main rentrait dans le lit, laissant entre les rideaux l'ouverture qu'elle y avait faite.
Le jeune homme, sans quitter sa place ni son attitude, se pencha vers la veilleuse, et lut :
a Charles, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, de Naples et de Jérusalem, faisons savoir à tous que nous donnons amnistie pleine et entière des crimes et fautes qu'il a pu commettre à don Fernand de Torrillas... »
— Oh! s'écria don Fernand en saisissant cette fois à travers les rideaux du lit et baisant la main de dona Flor, oh ! merci ' Don Inigo a tenu à sa promesse, et c'est vous qui, pareille à la colombe de l'arche, vous êtes chargée d'apporter au pauvre prisonnier le rameau d'olivier.
Dona Flor rougit, dégagea doucemenl sa maiû, et^ avec un soupir :
— Hélas ! dit-elle, lisez.
Don Fernand étonné reporta ses yeux sur le parchemin, et continua de lire :
«... La présente grâce, afin que celui qu'elle concerne sache à qui il doit en garder reconnaissance, est accordée aux prières de la bohémienne Ginesta, laquelle s'engage à entrer demain dans le couvent de l'Annonciade, et à y prononcer ses vœux dès que le temps de son noviciat sera accompli.
» Donné dans notre palais de l'Alhambra, le 9 juin de l'an de grâce 1519. »
— Oh ! chère Ginesta, murmura le Salteador, elle me l'avait bien promis 1
— Vous la plaignez ? demanda dona Flor.
— Non-seulement je la plains, mais je n'accepte pas même son sacrifice.
— Et si ce sacrifice venait de moi, l'accepteriez-vous, don Fernand ?
— Oh 1 bien moins encore ; car, si le sacrifice se me» sure à ce que l'on perd, vous, riche, noble, honorée, vous perdriez bien plus qu'une pauvre petite bohémienne sans condition, sans parents, sans avenir.
— Voilà donc pourquoi elle paraissait contente d'entrer dans le couvent 1 hasarda dona Flor.
— Contente ! demanda don Fernand en hochant la tête; le croyez-vous?
— Elle le disait, et, pour une pauvre fille errante, •ans naissance et demandant l'aumône sur les grands chemins, un couvent est un palais.
— Vous vous trompez, dona Flor, dit le jeune homme, attristé de cette ombre que la fille de don
Inigo, si pure qu'elle fût elle-même, jetait sur le dévouement de celle qu'elle pouvait regarder comme sa rivale ; — vous vous trompez : Gin esta non-seulemen."^ n'est pas mendiante, mais encore elle est peut-être, après vous, une des plus riches héritières d'Espagne. Ginesta n'est pas sans naissance, car elle est la fille, et la fille reconnue de Philippe le Beau. Enfin, pour cette fille de l'air et du soleil, pour cette fée de la montagne, pour cet ange de grand chemin, un palais luimême serait une prison. Jugez donc de ce que doit être un couvent... Ahl dona Flor! dona Flor! vous n'en serez pas moins belle et moins aimée, pour lui laisser dans tout leur parfum son amour et son dévouement.
Dona Flor poussa un soupir.
— Alors, dit-elle, vous refusez votre grâce au prix de son dévouement ?
— L'homme est bien lâche quand il désire ardemment, répondit don Fernand, et j'ai peur de commettre une lâcheté pour demeurer près de vous, dona Flor.
Le jeune homme entendit passer le doux frémissement d'une respiration joyeuse.
— Je puis donc annoncer votre retour à dona Mercedes, don Fernand ?
— Je venais lui annoncer mon départ, dona Flor ; dites-lui qu'elle me verra demain, ou plutôt aujourd'hui. Vous êtes l'ange des heureuses nouvelles 1
— Donc, à aujourd'hui, répéta dona Flor en passant pour la seconde fois sa blanche main entre les rideaux.
— A aujourd'hui I répondit le Salteador en se relevant et en effleurant de ses lèvres la main qu'on lui présentait, avec autant de respect que si c'eût été la main d'une reine.
Ramassant alors son manteau, il se drapa dans ses longs plis, et, s'inclinant devant le lit aux rideaux fermés, comme il eût fait devant un trône, il tira la c)ef de sa poche, ouvrit la porte, s'arrêta encore pour jeter un nouveau regard sur dona Flor, qui le suivait des yeux à travers l'ouverture des rideaux, referma la porte, et s'enfonça silencieux comme une ombre dans les profondeurs du noir corridor.
l'lnfant prodigde
Le lendemain, un air de fête, un parfum de bonheur était répandu dans la maison de don Ruiz de Torpillas.
Dona Mercedes avait annon^4 aux vieux serviteurs de la maison — débris aussi solidement attachés aux ruines de la fortune de don Ruiz qu'ils l'avaient été aux jours de bonheur — dona Mercedes avait annoncé qu'elle avait reçu des nouvelles de don Fernand, et que le jeune maître disait qu'il arriverait dans la journée même, de ce long voyage qui l'avait tenu éloigné de l'Espagne pendant près de trois ans.
11 va' sans dire que dona Flor avait été la messagère de cette bonne nouvelle ; aussi dona Mercedes traitaitelle, depuis le matin, la fille de don Inigc comme sa propre fille, et lui donnait-elle, par anticipation, tous l3s baisers qu'elle eût voulu donner à don Fernand.
Vers neuf heures du matin, don Ruiz, sa femme et 3éatrix — la vieille camérière de Mercedes et la nour* rice de Fernand — étaient réunis dans la salle basse de la maison, que s'étaient réservée les maîtres.
Dona Flor était descendue dès le matin pour annoncer, sans dire comment elle le savait, le retour de don Fernand, et, depuis lors, elle était restée comme faisant partie de la famille.
Dona Flor et dona Mercedes étaient assises à côté l'une de l'autre ; dona Flor avait sa main dans la main de Mercedes, sa tête sur son épaule. Les deux femmes parlaient bas.
Et, cependant, il y avait quelque chose de contraint dans les manières de Mercedes, chaque fois que la jeune fille, avec une intonation de voix qui indiquait peut-être un peu plus que de l'amitié ou de l'intérêt, prononçait le nom de don Fernand.
Don Ruiz se promenait la tète inclinée sur sa poitrine ; sa longue barbe blanche se découpait sur son pourpoint de velour noir aux broderies d'or ; de temps en temps, lorsque retentissait sur le pavé aigu de la rue le fer d'un cheval, il relevait la tête, et, le front plissé, l'œil sombre, écoutait. Son visage faisait un contraste remarquable avec celui de dona Mercedes, sur lequel s'épanouissait l'amour maternel dans toute
sa puissante expansion, et même avec celui de la vieille Béatrix, qui avait établi son quartier dans un coin de la salle, alliant le désir qu'elle avait de voir don Fernand le plus tôt possible, avec le respect qui la faisait se tenir à distance des enfants et des maîtres. Rien ne trahissait sur ce visage la joie d'un père attendant un fils assez aimé pour que ce père lui eût sacrifié sa fortune.
A quoi tenait cette sévérité de la physionomie de don Ruiz? Était-ce aux reproches qu'il avait le droit de faire au jeune homme, reproches qui, au reste, s'accordaient peu avec l'insistance qu'il avait mise à obtenir la grâce de son fils? était-ce quelque autre cause enfermée au fond de son cœur, et dont il n'avait jamais dit le secret à personne?
Chaque fois que don Ruiz , à ce bruit du fer d'un cheval retentissant sur le pavé , relevait la tête, les deux femmes, le cœur haletant, interrompaient leur conversation , écoutaient, l'œil fixé sur la porte, tandis que Béatrix courait à la fenêtre, espérant être la première à crier à sa maîtresse : « Le voilai »
Le cavalier passait; le bruit des pas du cheval, aa lieu de s'arrêter, s'éloignait. Don Ruiz laissait retomber sa tête sur sa poitrine et reprenait sa marche. Béatrix descendait en soupirant de son balcon, secouant la tête d'un air qui disait clairement ; « Ce n'est pas lui 1 » et les deux femmes continuaient leurs confidences à voix basse.
Cinq ou six cavaliers passèrent ainsi, cinq ou six fois les mêmes bruits se renouvelèrent pour s'éteindre,
après avoir fait naître dans le cœur de ceux qui les écoutaient une vaine espérance, quand on entendit de nouveau le pas d'un cheval venant du côté du Zacatin.
L'espèce de mise en scène qui avait jusque-là accompagné chacun de ces bruits se renouvela ; seulement, cette fois, Béatrix jeta un grand cri de joie.
— Ah 1 dit-elle en battant des mains, c'est lui! c'est mon enfant, je le reconnais!
Mercedes se leva vivement, emportée par l'élan maternel.
Don Ruiz la regarda d'un air étrange, et elle demeura sans se rasseoir, mais aussi sans faire un pas de plus.
Dona Flor rougit et pâlit ; elle s'était levée comme dona Mercedes ; mais, plus faible qu'elle, elle retomba sur son fauteuil.
Alors on vit passer un cavalier devant les fenêtres ; et, cette fois, le bruit des fers du cheval ne dépassa point la porte, dont on entendit retentir le marteau de bronze.
Et cependant, pas une des personnes qui, avec des sentiments si divers attendaient l'arrivée de celui dont la main venait de soulever le marteau de la porte, ne quitta l'attitude qu'elle avait prise ; les physionomies seules trahissaient les pensées des trois femmes et de l'homme qui, avec la gravité espagnole et cette étiquette qu'au XVI' siècle on rencontrait, non-seulement à la cour, mais encore dans toutes les familles nobles, les contenait du regard.
On entendit la porte de la rue s'ouvrir, des pas s'approcher, et, comme s'il eût partagé la contrainte générale, don Fernand apparut, mais s'arrêta sur le seuil intérieur.
Il était vêtu d'un élégant habit de voyage, et avait toutes les apparences d'un homme qui vient d'accomplir une longue course.
Il jeta un coup d'oeil rapide sur la salle basse et sur les personnes qui l'y attendaient : don Ruiz fut le premier qui frappa son regard ; puis, à gauche de don Ruiz et sur le premier plan, les deux femmes, c'est-àdire sa mère et dona Flor, appuyées l'une à l'autre ; enfin au fond, aussi immobile en sa présence qu'elle avait été agitée dans l'attente de sa venue, la vieille Béatrix.
Dans ce coup d'œil, si rapide qu'il fût, chacun eut sa part.
Don Ruiz -, le regard froid et respectueux ; dona Mercedes, le regard tendre et éloquent ; doua Flor, le regard passionné et plein de souvenirs ; Béatrix, le regard affectueux.
Puis, s'inclinant vers son père, et comme s'il arrivait en effet d'un simple voyage :
— Senor, dit don Fernand, béni soit le jour où vous permettez à mon amour filial de venir se prosterner i 'VOS pieds, car ce jour est le plus heureux de mes jours 1
Et, en même temps, le jeune homme, avec une répugnance visible, mais comme s'il accomplissait un cérémonial obligé, mit un genou en terre.
Doh Ruiz le regarda un instant dans cette humble posture, et, d'une voix mal d'accord avec les paroles, car les paroles étaient affectueuses, et la voix conservait un certain accent de rudesse :
— Relevez-voQS, don Fernand, dit-il, et soyez le bienvenu dans cette maison, où vous attendent depuis longtemps, et avec anxiété, un père et une mère.
— Senor, répondit le jeune homme, quelque chose me dit que je dois rester à genoux devant mon père, tant qu'il ne m'aura pas donné sa main à baiser.
Le vieillard fit quatre pas en avant de son fils.
— Voici ma main, et Dieu vous rende aussi sage que mon instante prière l'en supplie du fond du cœur!
Don Fernand prit la main de son père^ il l'effleura de ses lèvres.
— Maintenant, dit le vieillard, entrez dans la maison et baisez la main de votre mère.
Le jeune homme se releva, salua don Ruiz, et, s'avançant vers sa mère :
— C'est avec crainte, senora , et le cœur plein de honte, que je me présente devant vos yeux, auxquels,
— Dieu me le pardonne! mais vous surtout, senora!
— auxquels j'ai fait verser tant de larmes!
Et, cette fois, il s'agenouilla à deux genoux, et les deux bras étendus vers dona Mercedes, et attendit.
Celle-ci s'avança, et, avec cet accent maternel si doux, que, même dans les moments de reproches, il semble encore une caresse :
— Fernand, dit-elle en portant d'elle-même ses
deux mains aux lèvres de son fils, outre ces larmes dont tu parles, je te dois celles que je verse en ce moment, et, crois-moi, mon enfant bien-aimé, si les unes étaient bien amères, les autres sont bien douces f
Puis, le regardant de son plus tendre sourire de femme et de mère :
— Sois le bienvenu, enfant de mon cœur I dit-elle. Dona Flor se tenait debout derrière Mercedes.
— Senora, dit don Fernand, je sais ce que votre illustre père, don Inigo, a eu l'intention de faire pour moi; l'intention, à mes yeux, est le fait; recevez donc, en son nom , toute la part de reconnaissance que je vous ai vouée.
Et, au lieu de demander à baiser la main de la jeune fille, comme il avait fait de celle de don Ruiz et de sa mère, le jeune homme tira de sa poitrine une fleur fanée, et y appuya passionnément les lèvres.
La jeune fille rougit et recula d'un pas : elle venait de reconnaître l'anémone qu'elle avait donnée au Salteador dans la salle de la venta del Rey moro.
Mais, alors, la vieille nourrice impatiente s'avança, et, s'adressant à Mercedes :
— Oh ! madame, dit-elle, est-ce que je ne suis pas aussi un peu la mère de ce cher enfant, moi ?
— Senor, dit le jeune homme en se tournant vers don Ruiz, en même temps qu'il tendait, avec les sourires des jours d'enfance, ses deux bras vers la nourrice, est-ce que vous ne permettrez pas que, malgré votre présence respectée, j'embrasse celte brave femme?
Don Ruiz fit un signe de tête.
Béatrix se jeta dans les bras de celui qu'elle appelait son enfant, et le serra à plusieurs reprises sur sa poitrine, en faisant résonner chaque fois sur ses joues ces bons gros baisers auxquels les gens du peuple ont consacré cette tendre appellation de baisers de nourrice.
— Ah ! murmura dona Mercedes en voyant dans les bras de sa nourrice l'enfant qui, en présence de don Ruiz, n'avait osé que lui baiser la main, voici bien certainement la plus heureuse de nous tous 1
Et deux larmes envieuses roulèrent le long de ses joues maternelles. Don Ruiz n'avait pas un instant détourné son regard sombre du tableau que nous avons essayé d'esquisser.
A la vue des deux larmes coulant sur les joues de dona Mercedes, un frémissement passa sur son visage, et un instant ses yeux se fermèrent comme si quelque souvenir, venimeux serpent, venait de le mordre aa cœur.
Il fit un violent effort sur lui-même, sa bouche s'ouvrit et se referma, ses lèvres frémirent, mais on n'entendit aucun son.
On eût dit un homme dont la poitrine faisait d'inutiles efforts pour rendre le poison qu'elle avait avalé.
Mais, de même qu'aucun détail de cette scène n'avait échappé aux regards de don Ruiz, les yeux de dona Mercedes avaient tout vu.
— Don Fernand, dit-elle, je crois que votre père veut vous parler.
Le jeune homme se tourna vers le vieillard, et, les
yeux baissés, fît, par un mouvement de tête et d'épaules, signe qu'il écoutait.
Mais une impatience visible se cachait sous cette humilité apparente, et quelqu'un qui eût pu traduire la pensée que les mouvements de son cœur communiquaient à son esprit aurait pu dire que le sermon que l'enfant prodigue s'attendait à recevoir, tout inévitable qu'il lui avait paru, ne lui en était pas moins désagréable, surtout en présence de dona Flor.
Celle-ci s'en aperçut avec cette délicatesse d'appréciation qui n'appartient qu'aux femmes.
— Pardon, dit-elle, il m'a semblé que l'on refermait la porte ; c'est, sans doute, mon père qui rentre ; je vais lui annoncer la bonne nouvelle du retour de don Fernand.
Et, serrant la main de Mercedes, et saluant le vieillard, elle sortit sans regarder le jeune homme, qui, la tête inclinée, attendait le discours paternel avec plus de résignation que de respect.
Cependant, à cette sortie de dona Flor, la poitrine du Salteador se dilata, et il respira plus librement.
Le vieillard lui-même parut plus à son aise du moment où les auditeurs et les spectateurs furent réduits aux personnes de la famille.
— Don Fernand, dit-il, vous avez pu voir, en rentrant ici, le changement qui, pendant votre absence, s'était fait dans la maison ; notre fortune est anéantie ; nos biens — et c'est ce que je regrette le moins — sont ou vendus ou engagés ; la sœur de don Alvar ayant consenti à entrer dans un couvent, je lui ai constitué
une dot ; les parents des alguazils morts ayant accepté OD dédommagement, je leur ai payé comptant une certaine somme, et leur sers une rente; mais, pour arriver lày nous avons été forcés, votre mère et moi, de nous réduire presque à la misère- Don Fernand Gt un mouvemeni; qui exp/imait, sinon son repentir, du moins son regret; mais^ avec une noblesse parfaite, et en accompagnant ce geste d'un sourire de mélancolie :
— Ne parlons plus de tout cela, reprit don Ruiz; tout est oublié, puisque vous voilà gracié, mon fils ! et, de cette grâce, je remercie bien humblement le roi don Carlos. De ce moment, je dis adieu aux chagrins passés, et ces chagrins sont pour moi comme s'ils n'avaient jamais existé ; non, mais ce que je voulais vous demander les larmes aux yeux, don Fernand, ce que je voulais vous demander avec de tendres prières, ce que je vous demanderais agenouillé devant vous, si la nature ne répugnait pas à voir le père agenouillé devant le fils, le vieillard abaissé devant le jeune homme, les cheveux blancs suppliant les cheveux noirs ; ce que je voulais vous demander, mon fils, c'est que vous changiez de mœurs et de vie, c'est que vous travailliez, et je vous aiderai de tout mon pouvoir, à reconquérir l'estime publique ; c'est que même vos ennemis reconnaissent que les âpres leçons du malheur ne sont jamais perdues pour un cœur noble et un esprit intelligent. Nous avons été jusqu'aujourd'hui, moi, votre père, vous, mon fils ; ce n'est point assez, don Fernand : à partir d'aujourd'hui, soyons amisl Peut-être
y a-t-il entre nous quelques fâcheux souvenirs; chassez-les de votre côté, je les chasserai du mien ; vivons en paix, faisant l'un pour l'autre tout ce que nous pourrons. Je tâcherai de vous donner les trois sentiments que tout père doit à son fils : amour, tendresse, dévouement; je ne vous en demande qu'un seul en échange; à votre âge, âge de fougueuses passions, on n'a pas sur soi-même la même puissance qu'un vieillard ; je ne vous demande que de l'obéissance, m'engageant à ne jamais rien exiger de vous que d'honorable et de juste. — Excusez-moi si j'ai été plus long que je ne voulais, don Fernand : la vieillesse est bavarde.
— Senor, répondit don Fernand en s'inclinant, je vous engage ma foi de gentilhomme qu'à compter d'aujourd'hui, vous n'aurez plus aucun reproche à me faire, et que je profiterai du malheur de telle façon, que vous en serez à vous réjouir que le malheur se soit attaqué à moi.
— C'est bien, Fernand, répondit don Ruiz; je vous permets, maintenant, d'embrasser votre mère.
Mercedes jeta un cri de joie, et tendit les bras à son
ms.
DON RAMIRC
Le spectacle d'une mère serrant son fils entre ses bras avec des pleurs d'amour, si doux qu'il soit aux
yeux des auti3s hommes, avait, sans doute, quelque chose de douloureux aux sombres regards de don r.,uiz, car il sortit en silence pendant cet embrassement, et la vieille Béatrix seule le vit sortir.
Une fois avec sa mère et sa nourrice, lejeune homme raconta à sa mère tout ce qui s'était passé la veille, et — sans lui rien dire encore du sentiment étrange qu'il éprouvait pour dofla Flor — comment il était venu pour la visiter la nuit, ainsi que d'habitude, et comment il avait trouvé sa chambre occupée par sa belle hôtesse.
Alors, dona Mercedes emmena son fils dans sa nouvelle chambre. La chambre de sa mère élait pour don Fernand, dans la maison, ce que le sanctuaire est pour un cœur religieux dans une église. C'était dans la chambre de sa mère qu'enfant, adolescent , jeune homme, il avait passé ses plus douces heures; c'était là seulement que son cœur si capricieux avait battu à son aise, que ses pensées si vagabondes avaient osé prendre leur essor, pareilles à ces oiseaux qui, nés dans un hémisphère, prennent, à une certaine époque de l'année, leur vol vers des contrées inconnues.
Là, couché à ses pieds comme aux jours d'innocence et de jeunesse, baisant les genoux maternels dans cette plénitude de bonheur qu'il n'avait pas ressentie depuis si longtemps, Fernand, avec plus d'orgueil que de honte, raconta à sa mère sa vie aventureuse, depuis le moment où il avait fui jusqu'à celui où il était rentré dans la maison.
Jusque-là, il avait constamment écarté ce récit de
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ses entrevues avec sa mère ; — un homme ne raconte pas un rêve douloureux tant que dure ce rêve ; — mais, une fois éveille, plus le rêve a été terrible, plus il le raconte avec délices, et en riant , de ce mirage nocturne qui faisait sa terreur.
Mercedes écoutait son fils, suspendue à ses lèvres; mais, quand don Fernand en fut à cette heure où il rencontra don Inigo et doua Flor, l'intérêt qu'apportait Mercedes à ce récit parut augmenter encore ; elle pâlit et rougit plusieurs fois. Don Fernand sentit battre sous son front la poitrine de sa mère; et, lorsqu'il lui dit cette sympathie étrange qui s'était emparée de lui à la vue de don Inigo, cet entraînement qui l'avait poussé presque suppliant aux pieds de dona Flor, elle lui mit la main sur la bouche comme pour lui demander une trêve.
Il était évident qu'elle était au bout de sa force, et n'en pouvait supporter davantage.
Puis, lorqu'elle eut rendu la parole à son fils, vint le récit du danger qu'il avait couru, la fuite dans la montagne, l'incendie, la retraite dans la grotte de la bohémienne, l'assaut donné au fugitif par les soldats, enfin le combat avec l'ours.
Les dernières paroles éteintes aux lèvres de don Fernand, Mercedes se leva, et, pâle, chancelante, alla s'agenouiller dans un angle de cette chambre, transformée en oratoire.
Don Fernand la regardait debout et plein de respect, quand il sentit une main qui se posait légèrement ;ur son épaule. Il se retourna.
C'était la raain de sa vieille nourrice.
Elle venait lui annoncer qu'un de ses meilleurs amis, don Ramiro, ayant su son retour* était au salon, et demandait à lui parler.
Le jeune homme laissa Mercedes à sa prière : il savait bien que sa mère priait pour lui.
Don Ramiro, en effet, vêtu d'un ravissant costume du matin, attendait son ami, nonchalamment étendu dans un grand fauteuil.
Les deux jeunes gens, qui, en effet, avaient été trèsamis autrefois, et qui ne s'étaient pas vus depuis trois ans, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
Puis vinrent les questions.
Don Ramiro savait les amours de Fernand avec dona Estefania, son duel avec don Alvar, et la fuite du Salteador après la mort de son adversaire ; — mais là s'arrêtaient tous les renseignements recueillis.
D'ailleurs, le bruit général était qu'après le duel, don Fernand avait passé en France et en Italie ; il avait été vu, disait-on, à la cour de François I" et à celle de Laurent II, dont la grande illustration philosophique fut d'avoir été père de Catherine de Médicis, et de laisser à sa mort un buste de lui sculpté par Miehel-Ange.
Voilà ce que pensait don Raruiro.
Personne ne s'était approché de don Ruiz et du roi assez près pour entendre leur conversation; par conséquent, ceux mêmes qui avaient vu le vieillard aux genoux de don Carlos pensaient qu'il ne lui avait demandé rien autre chose que le pardon du meurtre de don Alvar.
Fernand laissa don Ramiro dans son erreur.
Puis, autant par curiosité que pour changer k conversation, ce fut lui qui, à son tour, interrogea don Ramiro :
— Vous êtes le bienvenu, lui dit-il, et j'eusse voulu vous prévenir.
Mais don Ramiro secoua mélancoliquement la tête.
— Je ne puis guère être le bienvenu, lui dit-il, portant dans mon àme un sentiment qui m'a causé jusqu'à présent plus d'ennuis que de joies.
Fernand s'aperçut que, au contraire de lui, don Ramiro avait le cœur plein, et ne demandait qu'à lui faire confidence de ces sentiments qui encombraient son cœur.
Il sourit, et, lui tendant la main :
— Cher ami, dit-il, nous sommes de ceux dont le cœur et les passions ont besoin du grand air. On étouffe dans cette salle; vous plaît-il de me raconter vos aventures sous cette belle allée d'arbres qui s'étend devant notre maison?
— Oui, dit don Ramiro, d'autant plus que, tout en causant avec vous, je la verrai peut-être.
— Ah ! répliqua en riant don Fernand, elle demeure sur cette place ?
— Venez, dit Ramiro. Dans un instant, vous saurez non-seulement tout ce qui m'est arrivé, mais encore le service que j'attends de vous.
Les deux jeunes gens sortirent appuyés au bras l'un de l'autre, et commencèrent leur promenade, qui, comme si elle eût été réglée d'un commun accord, ne dépassa point la façade de la maison.
En outre, de temps en temps, chacun d'eux levait la tête vers les fenêtres du premier étage. Mais, comme ni l'un ni l'autre ne s'informèrent de la cause de ce mouvement, il n'amena aucune explication pendant le silence qui se fit d'abord entre les deux promeneurs. Enfin, don Ramiro, n'y pouvant plus tenir : — AmiFernand, dit-il, il me semble que nous étions venus, vous, pour écouter ma confidence, et, moi, pour vous la faire.
— Aussi, cher Ramiro, dit Fernand, je vous écoute.
— Ah! mon ami, répliqua Ramiro, que l'amour est un cruel tyran, et comme il traite en esclaves les cœurs sur lesquels il règne !
Don Fernand sourit en homme dont c'est aussi l'opinion.
— Et, cependant, dit-il, lorsqu'on est aimé...
— Oui, dit Ramiro ; mais, quoique j'aie tout lieu d'espérer que je le suis, je doute encore.
— Vous doutez, don Ramiro? Mais, pourtant, si je m'en souviens bien, au moment où nous nous séparâmes, la modestie, en fait d'amour, n'était pas mise par les femmes au nombre des défauts qu'elles vous reprochaient.
— C'est qu'avant de la voir, cher don Fernand, je n'avais jamais aimé !
— Eh bien , voyons, dit don Fernand, racontez-moi comment vous vîtes cette merveilleuse beauté qui a eu l'influence de faire de l'orgueilleux don Ramiro l'homme le plus modeste de l'Andalousie.
— Eh I mon ami, comme on voit une fleur perdue
ià
dans ses feuilles, l'étoile voilée par un nuage... Je passais dans les rues de Tolède, le soir, lorsque, par une jalousie entr'ouverte, je vis la plus merveilleuse beauté qui eût encore réjoui le regard des hommes. J'étais à cheval, je m'arrêtai tout émerveillé. Sans doute prit-elle pour de l'audace ce qui n'était que de l'admiration, car elle referma sa jalousie, quoique, muet de surprise et les mains jointes, je la .priasse de n'en rien faire.
— Oh ! la cruelle ! dit en riant don Fernand.
— Je restai plus d'une heure devant cette fenêtre, espérant toujours qu'elle allait se rouvrir; mais mon attente fut inuti'e. Je cherchai alors la porte par laquelle on entrait dans cette maison ; mais je m'aperçus que la façade devant laquelle je me trouvais n'était percée que de fenêtres.
— Était-ce donc une maison enchantée?
— Non, car je compris que, comme la rue que je traversais était déserte et écartée, la maison devait s'ouvrir sur une autre rue. C'était protégée par cet isolement que ma belle inconnue avait sans doute ouvert sa fenêtre. Au reste, de cette circonstance, je conclus qu'elle n'était ni sous la puissance d'un père bien sévère, ni sous celle d'un tuteur bien jaloux, puisqu'elle avait cette liberté d'ouvrir la jalousie d'une fenêtre qui n'était qu'à douze ou quinze pieds de terre. Quant à ce qu'elle pût être mariée, je n'y songeai même pas; à peine paraissait-elle avait-elle quatorze ans.
— Mais je vous connais, don Ramiro ! ditPemand : vous êtes, ou plutôt , car il me narait aue l'amour a
fait de grands changements en vous, vous n'étiez pas homme à chercher longtemps avec vous-même la solution d'un pareil problème. Toute jeune fille, — c'est une grâce de la nature ou une faveur de la société, '— toute jeune fille a une duègne, toute duègne a son défaut, ce défaut aune serrure, et cette serrure s'ou^Te avec une clef d'or.
— Je le croyais aussi, cher don Fernande, dit le jeune homme ; eh bien, cette fois, je me trompais.
— Pauvre don Ramiro, c'était jouer de malheur! si bien que vous ne pûtes même savoir qui elle était.
— Si fait, et je n'eus besoin, pour cela, de séduire ni va-etni duègne. Je fis le tour du quartier, et je me trouvai dans une grande et belle rue, et de l'autre côté de la maison. Cette maison était un véritable palais rue des Chevaliers. Je m'enquis auprès des voisins, et j'appris qu'elle appartenait...
— La jeune fille ou la maison?
— Ma foi! toutes deux!... qu'elles appartenaient à tm étranger puissamment riche, arrivé des Indes depuis un an ou deux, et que, sur sa renommée de sagesse et de justice, le cardinal de Ximénès avait fait venir de Malaga, où il habitait, pour l'attacher au conseil de régence. Vous devinez de qui il est question, don Fernand?
— Ma foi! non, pas le moins du monde.
— Impossible!
— Vous oubliez, mon cher don Ramiro, que, depuis deux ans, je suis absent de l'Espagne, et que j'i-
gnore, ou à peu près, ce qui s'y est passé pendant ces deux ans.
— C'est vrai, et cette ignorance où vous êtes m'aidera fort, je l'avoue, pour la fin de mon récit. Il y avait deux moyens d'arriver à ma belle inconnue : profiter de ma naissance et de ma position pour me faire présenter au père et pénétrer jusqu'à la fille, ou bien guetter l'ouverture de cette jalousie par laquelle passait le rayon de sa beauté, comme le prisonnier, à sa fenêtre grillée, guette le passage d'un rayon de soleil. J'employai le premier moyen. Mon père, dans sa jeunesse, avait connu l'illustre personnage auquel j'avais affaire. Je lui écrivis. Il m'envoya une lettre. Je fus reçu cordialement ; mais c'était la fille, et non le père, que je désirais voir; et, soit ordre paternel, soit amour de la retraite, la fille se tenait obstinément enfermée chez elle. Je revins au second moyen, au moyen mystérieux , qui était de surprendre un regard d'elle, quand, la nuit, se croyant seule, elle respirait à sa fenêtre l'air frais et parfumé qui vient du Tage. D'ailleurs, ce moyen n'est-il pas toujours le meilleur, et toute jeune fille ne regarde-t-elle pas avec une attention plus curieuse le cavalier qui s'arrête sous son balcon, par une belle nuit étoilée ou par une sombre nuit d'orage, que celui qu'on lui présente dans un boudoir ou dans un salon?
— Vous avez toujours été, à l'endroit des femmes, ua très-grand observateur, don Ramaro. Continuez, je vous écoute ; car je ne doute point que vous n'ayez réussi.
Don Ramiro secoua la tête.
— Je n'ai ni réussi ni échoué tootâ fait, dit-il. Deux ou trois fois, caché par quelque angle de muraille, je parvins à me dérober assez adroitement à son regard pour que je pusse la voir ; mais à peine me montrais-je moi-même, que, sans empressement, sans colère, la jalousie ouverte se refermait.
— Et à travers cette jalousie, vous ne pouviez voir si l'on continuait de vous regarder?
— Voilà, je vous l'avoue, l'espoir qui me soutint pendant longtemps; mais, un jour, après une absence d'une semaine que j'avais été obligé de faire, je revins et trouvai la maison parfaitement close : portes et fenêtres étaient fermées. Ni jeune fille, ni vieillard, ni duègne n'apparaissaient le jour à l'extérieur; pas une lumière n'animait l'intérieur, la nuit; on eût dit un tombeau. Je m'informai. Le conseil de régence ayant été dissous par l'arrivée du roi don Carlos en Espagne, et par son approche de Tolède, le père de mon infante était retourné à Malaga. Je le suivis à Malaga ; je l'eusse suivi au bout du monde. Là recommencèrent les mêmes tentatives, mais, je l'espère, avec un meilleur succès. Elle se retira d'abord moins vivement, et je pus lui adresser quelques paroles; puis je jetai d'avance des bouquets sur son balcon ; elle les poussa d'abord du pied, puis parut ne point faire attention à eux, puis enfin elle les ramassa. Une ou deux fois même, elle répondit à mes questions ; mais , comme confuse de sa complaisance, comme effrayée du son de sa voix, elle ie retirait presque aussitôt, et sa parole était plutôt pâ-
reille à Téclair qui rend la nuit plus sombre, qu'à l'aurore qui précède le jour.
— Et les choses allèrent ainsi...? demanda don Feiv nand.
— Jusqu'au moment où son père reçut du roi l'ordre de venir à Grenade.
— Oh! pauvre don Ramiro! dit en riant Fernand; de sorte qu'un beau matin, vous trouvâtes la maison de Malaga fermée comme celle de Tolède.
— Non pas! Cette fois, elle me fit la grâce de m'avertir et de l'heure du départ et de la route qu'elle devait prendre; si bien qu'au lieu de la suivre, je pris la résolution de la précéder. Cela, d'ailleurs, m'offrait un avantage : chaque halte qu'elle ferait me rappellerait à son souvenir ; chaque chambre où; elle s'arrêterait lui parlerait de moi. Je me fis courrier, — mais courrier d'amour.
— Ahl dit Fernand, sans que Ramiro, tant il était à son récit, s'aperçut du changement qui s'était fait dans la voix de son ami pendant les dernières paroles qu'il avait prononcées.
— Oui, on ne trouve rien dans nos misérables auberges ; eh bien , j'ordonnais le repas. Je savais le parfum qu'elle' préférait; — Je porte ce parfum, ài mon cou, dans une cassolette d'or; — j'en brûlais dans les corridors qu'elle devait traverser, dans la chambre où elle devait faire balte. J-e connaissais ses fleurs de prédilection, et, de Malaga à Grenade, elle ne marcha que sur des fleurs!
— Et comment un aussi galant cavalier que don
LE SALTBADOR 247
Ramiro, demanda don Fernand d'une voix de plus en plus altérée, peut-il avoir besoin du secours d'un ami, ayant en lui-même tant de ressources?
— Ah! mon cher don Fernand, le hasard, je me trompe, la Providenee a combiné l'un avec l'autre deux événements qui doivent, si quelque catastrophe inconnue n'éclate pas sur mon chemin, me conduire droit au bonheur.
— Et quels sont ces événements? demanda don Fernand en passant sa main sur son front pour en essuyer la sueur qui le couvrait.
— Le père de celle que j'aime est l'ami de voire père, et, vous, mon cher Fernand, comme un ange sauveur, vous êtes arrivé ce matin.
— Eh bien , après ?.
— Eh bien , comme votre père a offert l'hospitalité...
— Ainsi, demanda don Fernand les dents serrées par la jalousie, celle que vous aimez...?
— Eh! ne devinez-vous donc pas, cher ami?
Don Fernand repoussa celui qui prenait si mal. son temps pour l'appeler de ce nom.
— Je ne devine rien, reprit-il d'un air sombre, et il faut tout me dire. Comment s'appelle votre bienaimée, don Ramiro ?
— Est-il besoin de vous dire le nom du soleil quand vous sentez sa chaleur, et quand vous êtes ébloui par ses rayons? Levez les yeux, don Fernand ! et soutenez, si vous le pouvez, la vue de l'astre qui bnile mon cœur.
Lon Fernand leva les yeux, et vit dona Flor penchée
à son balcon, et le regardant avec un doux sourire ; mais, comme si la jeune fille n'eût attendu que le moment d'être vue, à peine eut-elle échangé avec don Fernand un rapide regard, qu'elle se rejeta en arrière, et que l'on entendit le bruit de la fenêtre qui se refermait.
Mais la fenêtre ne se referma point si vite, cependant, que, de cette fenêtre, il ne tombât une fleur.
Celte fleur, c'était une anémone.