‹ Le SalteadorChapitre 14 sur 19 · L*AH£HORI · texte numérisé non relu

L*AH£HORI

Les deux jeunes gens s'élancèrent du même mouvement pour ramasser la fleur tombée, par hasard ou à dessein, de la main de la jeune fille.

Ce fut don Fernand qui, se trouvant le plus rapproché de la fenêtre, ramassa l'anémone.

Mais, alors, étendant la main vers son ami :

— Merci, cher Fernand, dit Ramiro , rendez-moi cette fleur.

— Et pourquoi vous la rendrais-je? demanda Fernand.

— Mais parce qu'il me semble que c'est à mon intention qu'on l'a laissée tomber.

— Qui vous dit cela ?

— Personne ; mais qui me dit le contraire ?

— Quelqu'un qui, peut-être, ne craindrait pas de vous le dire en face.

— Qui?

— Moi!

Don Ramiro regarda don Fernand avec stupéfaction, et s'aperçut, seulement alors, et de sa pâleur et du frémissement convulsif de ses lèvres.

— Vousl dit-il en reculant d'un pas ; pourquoi vous?

— Parce que — celle que vous aimez — je l'aime !

— Vous aimez dona Flor ! s'écria don Ramiro.

— Je l'aime ! répéta don Fernand.

— Où l'avez-vous vue, et depuis quand l'avez-vous vue? demanda Ramiro en pâlissant à son tour.

— Que vous importe ?

— Mais il y a deux ans que je l'aime, moi î

— Peut-être l'aimé-je seulement depuis deux jours; mais, si, depuis deux jours, j'ai plus fait que vous depuis deux ans !

— Prouvez-moi cela, don Fernand, ou je dirai tout haut que vous avez orgueilleusement taché la réputation d'une jeune fille.

— Vous m'avez dit que vous aviez couru devant elle, n'est-ce pas, de Malaga à Grenade?

— Je viens de vous le dire.

— Vous avez passé à la venta del Rey moro !

— Je m'y suis arrêté même.

— Vous y avez commandé un repas pour don Inigo et sa fille ; vous y avez brûlé des parfums, et laissé un bouquet?

— Oui.

— Dans le bouquet, il y avait une anémone.

— Eh bien ?

— Cette anémone, elle me l'a donnée.

— Donnée de sa main?

— Donnée! — et la voici sur mon cœur, où elle s*est fanée comme celle-ci s'y fanera.

— Cette anémone, vous l'avez prise, arrachée au \)ouquet sans qu'elle le sût, ramassée sur le chemin où elle l'avait laissée tomber par mégarde:;, avouez cela, et je vous le pardonne.

— D'a'jord, il n'y a que de Dieu et du roi que j'accepterais un pardon . répondit fièrement le jeune homme; et, quant à la fleur, elle me l'a donnée.

— Vous mentez, don Fernand! ditRamiro; et, de même que vous avez volé la première de ces fleurs, vous avez volé la seconde î

Don Fernand poussa un cri de colère, et, tirant' son épée de la main droite, tandis qu'il jetait aux pieds de don Ramiro la fleur fraîche et la fleur fanée :

— Eh bien , soit, dit-il ; données ou volées, les voilà toutes deux a terre. Celui qui dans cinq minutes' vivra encore les ramassera.

— A la bonne heure ! dit don Ramiro en faisant un pas en arrière, et en tirant son épée à son tour^. Voilà un marché comme je les aime !

Puis, s'adressant aux gentilshommes qui se promenaient sur la place, et qui, voyant des épées nues-, se retournaient du côté où elles brillaient :

— Holà! cavaliers, dit-il, venez çà, afin que nous ne

LE SALTEADOR lY.l

nous battions pas sans témoins, et que, si don Fernand me tue, on ne dise pas du moins qu'il m'a assassiné, comme on a dit qu'il avait assassiné don Alvar.

— Soit ! qu'ils viennent, dit don Fernand ; car, j'en jure Dieu, don Eamiro, ce qu'ils vont voir mérite d'être vu !

Et les deux jeunes gens, à cinq pas de distance l'un de l'autre, abaissant chacun de son côté la pointe de son épée vers la terre, attendirent que le cercle fût fait autour d'eux.

Puis, quand le cercle fut fait :

— Commencez, senores, dit une voix.

X'eau ne se précipite pas plus vite lorsqu'elle rompt sa digue, que les deux jeunes gens ne se précipitèrent l'un sur l'autre. En ce moment, un cri retentit derrière la jalousie; mais ce cri, tout en faisant lever la tête aux deux combattants, non-seulement n'arrêta point le combat, mais sembla même n'avoir eu poui résultat que d'augmenter sa violence.

Don Fernand et don Ramiro étaient deux des plus braves et des plus adroits gentilshommes qui existassent. Ni l'un ni l'autre n'eussent, bien certainement, rencontré sur ces deux points de rival en /^'"ialousie, et, pour trouver une résistance sérieuse, il fk;it qu'ils combattissent l'un contre l'autre.

Aussi, comme le leur avait promis don Fernand, ce que regardaient les gentilshommes méritait d'être vu.

Etx effet, les deux épées s'étaient croisées avec une rapidité et un acharnement qui eût pu faire croire : n instant que le fer, d'où sortaient des étincelles, était

animé des mêmes passions que les hommes qui le tenaient. Tout ce que l'art, l'adresse, la force ont de ressources, fut déployé pendant les quelques minutes que dura cette première passe, sans que ni l'un ni l'autre des deux adversaires, immobiles comme les arbres à l'ombre desquels ils combattaient, eût fait un seul pas en arrière , c'en était presque au point que le danger semblait avoir disparu, et que les spectateurs regardaient le combat, si acharné qu'il fût, comme s'ils eussent, dans une salle d'armes, regardé un assaut au fleuret moucheté. Puis il est vrai aussi que ces combats étaient dans les mœurs du temps, et que peu de jours se passaient sans que fût donné un spectacle pareil à celui que donnait don Fernand et don Ramiro. L'attente fut courte. Chacun ne demandait que le loisir de respirer, et, malgré les cris a Prenez votre temps! prenez votre temps 1 » que répétaient les spectateurs, les deux adversaires se rejetèrent l'un sur l'autre avec une nouvelle furie. Mais, cette fois, à peine les épées étaient-elles croisées, que l'on entendit une voix haletante prononcer ces mots :

— Arrêtez, don Fernand I arrêtez, don Ramiro ! Toutes les têtes se tournèrent du côté d'où venait la

▼Dix.

— Don Ruiz de Torrillas I s'écrièrent les spectateurs en s'écartant.

Et, en même temps, don Ruiz se trouva au milieu du cercle, juste du côté où était son fils.

Prévenu, sans doute, par doùaFlor, il arcouraitpour séparer les combattants.

— Arrêtez 1 répéta-t-il d'une voix impérieuse.

— Mon père 1... murmura don Fernand avec impatience.

— Senor 1... dit don Ramiro avec respect.

— Je n'ai point d'ordre à donner à don Ramiro, dit le vieillard; mais, vous, don Fernand, vous êtes mon fils, et je vous dis : « Arrêtez 1 »

— Arrêtez, senores I répétèrent tous les assistants.

— Comment, malheureux 1 s'écria don Ruiz enjoignant les mains devant lui, ne peux-tu donc vaincre tes funestes^assions ? Gracié d'hier pour un duel, vastu commettre aujourd'hui le pareil crime?

— Mon père 1 mon père 1 murmura don Fernand, laissez-moi faire, je vous en prie 1

— Ici, dans la rue, à la face du soleil ! s'écria don Ruiz en se tordant les mains.

— Pourquoi pas ? c'est ici, dans la rue, à la face du soleil, que l'offense a été faite. — Ils ont été témoins de l'insulte, qu'ils soient témoins de la vengeance !

— Remettez votre épée au fourreau, don Fernand I

— En garde I en garde, don Ramiro 1

— Ainsi, tu me désobéis?

— Pensez-vous donc que je me laisserai ôter par vous l'honneur que vous m'avez transmis, comme votre père l'avait reçu de ses aïeux ?

— Oh ! s'écria don Ruiz, plût au ciel que tu eusses gardé une étincelle de celui que je t'avais transmis !

Puis, s'adressant à don Ramiro :

— Seflor don Ramiro, dit le vieillard, puisque mon fils n'a aucun respect pour les cheveux blancs et les

mains tremblantes qui l'implorent, quoique les cheveux blancs soient ceux d'ua père, écoutez moi, vous, et donnez cet exemple à ceux qui nous entourent, qu'un étranger me montre plus d'égards que mon fils.

— Oui ! oui 1 dirent les spectateurs, écoutez-le, don Ramiro !

Don Ramiro fît un pas en arrière, abaissa son épée, et salua.

— Vous avez bien fait d'en appeler à moi, senor don Ruiz de Torrillas, dit don Ramiro : vous avez bien fait de compter sur moi, senores. La terre est grande, la montagne est solitaire, je rencontrerai mon adversaire: dans un autre lieu.

— Ah 1 s'écria don Fernand, c'est, en vérité, déguiser adroitement sa peur 1

Don Ramiro, qui avait déjà remis son épée au fourreau, qui avait déjà fait deux pas en arrière, se retrouva d'un seul bond en garde et l'épéeà la main.

— Moi I dit-il, j'ai peur?

Les cavaliers murmurèrent en donnant visiblement tort à Fernand, et deux des plus âgés ou des plus sages firent un mouvement pour intervenir entre les adversaires.

Mais don Ruiz de Torpillas, d'un geste de la main, les pria de s'écarter.

Les deux gentilshommes obéirent silencieux.

On entendit de nouveau le cliquetis des deux épéeo.

Don Ruiz se rapprocha d'un pas de son fils.

Don Fernand, les dents serrées, pâle de colère, l'œil en feu, attaquait son adversaire avec une violence qui

eût livré un homme moins sûr de sa main qu'il ne l'était.

— Insensé, dit le vieillard ; comment 1 lorsque tu vois qu'un étranger me respecte et m'obéit, toi^tu me désobéis et tu me braves ?

Levant alors le bâton qu'il tenait k la main :

— Vive Dieu ! s'écria- t-il avec un emportement qui faisait étinceler son regard de la flamme de la jeunesse, je ne sais à quoi tient que je ne l'enseigne publiquement ton devoir.

Sans abandonner le fer de son adversaire du sien^ don Fernand se retourna à demi.

11 vit son père le bâton levé ; de pâle qu'il était, il devint pourpre, tant son sang se concentra vers son cœur, et, de son cœur, s'élança violemment aux extrémités.

H y avait presque de la haine dans la physionomie du vieillard ; celle de Fernand se mit à l'unisson, et prit à son tour presque une expression de haine., * C'était à croire qu'un imprudent qui eût passé entre le double éclair de leur regard eût été foudroyé.

— Prenez garde, mon père ! dit le jeune homme d'une voix tremblante, et en secouant la tête.

— L'épée au fourreau ! répéta don Ruiz.

— Abaissez d'abord votre canne, mon père!

— Obéis d'bkbord, malh*"jreuxl quand je t'ordonne d'obéir.

— Mon père ! murmura don Fernand en redevenant pâle comme la mort, ne tenez pas plus longtemps votre bâton levé sur moi, — ou, vive Dieu ! je me porterai à quelque extrémité.

Puis, se retournant vers don Ramiro :

— Ah l ne vous éloignez pas, don Ramiro, dit-il ; je puis faire face à la fois au bâton d'un vieillard et à l'épée d'un fat.

— Vous voyez, senores I s'écria don Ramiro ; que dois-je faire?

— Faites selon votre courage et selon l'offense que TOUS croyez avoir reçue, senor don Ramiro, dirent les cavaliers en s'éloignant, et en renonçant à s'opposer plus longtemps aux suites du combat.

— Ingrat et mauvais! s'écria don Ruiz tenant toujours le bâton levé sur la tête de son fils, ton adversaire ne peut donc t'apprendre comment un fils doit se conduire devant son père ?

— Non, reprit don Fernand, car mon adversaire a cédé par lâcheté, et je ne mets point la lâcheté au rang des vertus.

— Celui qui dit ou pense que je suis un lâche 1...

— En a menti, don Ramiro, interrompit le vieillard ; c'est à moi à le dire, et non pas à vous.

— Oh I mais en finissons-nous? s'écria don Fernand avec un de ces rugissements de rage dont il répondait aux bêtes féroces quand il combattait contre elles.

— Une dernière fois, misérable! m'obéiras-tuî remettras-tu l'épée au fourreau? insista don Ruiz plus menaçant que jamais.

Et l'on comprit que, si don Fernand n'obéissait pas a l'instant, à la minute, à la seconde, le bâton infamant allait tomber sur lui.

Mais rapide comme la pensée, don Fernand, d'un

LE SALTEADOR ibl

revers de sa main gauche, écarta don Ruiz, tandis que, de la main droite, d'une feinte habile, il perçait de part en part le bras de don Rami/o, arrivé trop tard à la parade.

Don Ramiro resta debout; mais le vieillard tomDa, tant le coup avait été violent.

Il l'avait reçu en plein visage.

Les spectateurs jetèrent un cri d'épouvante ; le fils avait donné un soufflet à son père.

— Place! place ! hurla don Fernand en se précipitant sur les deux fleurs qu'il ramassa et cacha dans sa poitrine.

— Oh I que le ciel t'écrase, infâme ! s'écria don Ruix en se relevant; oui, le ciel, à défaut des hommes, car la cause d'un père outragé est la cause du ciel !

— Qu'il meure I qu'il meure ! s'écrièrent les cavaliers d'une seule voix, le fils sacrilège qui a frappé son père!

Et tous, tirant leur épée, enveloppèrent don Fernand.

On entendit un instant le cliquetis de dix lames contre une seule ; puis, comme on voit passer à travers la meute impuissante le sanglier écumant, on vit l'œil enflammé et l'écume à la bouche, apparaître le Salteador.

Il passa près de don Ruiz renversé, jeta sur le vieillard un regard où il y avait plus de haine que de repentir, et disparut par une des ruelles qui conduisent au Zacatim

Page 1