‹ Le SalteadorChapitre 15 sur 19 · SB · texte numérisé non relu

SB

LA MALEDICTIO»

Les spectateurs de cette scène, — où tout spectateur avait fini par devenir acle^ur, — les spectateurs de cette scène, disons- nous, étaient restés anéantis.

Seul, don Ramiro, enveloppant de son manteau son bras droit ensanglanté, s'avança vers le vieillard, et, lui présentant la main gauche :

— Senor, lui dit-il, me ferez-vous rbonneur d'accepter cette main pour vous relever?

Don Ruiz prit la main de don Ramiro, et, se relevant avec peine :

— Oh ! fils ingrat I fils dénaturé ! s'écria-t-il étendant la main du côlé où avait disparu don Fcrnand, que la vengeance de Dieu te poursuive partout où tu fuiras! Contre cesépées étrangères qui se sont levées pour me défendre, que ta main, qui a profané mes cheveux blancs, et ensanglanté mon visage, soit impiiissante à te défendre et à te venger! et que Dieu, voyant ton sacrilège, te retire et l'air que tu respires, et la terre qui te porte, et la lumière qui t'éclaire!

— Seigneur, dit respectueusement un des cavaliers en s'ûpprochant de don Ruiz, voici votre chapeau.

— Seigneur, dit un second s'approchant à son tour

lE SALTEADOR 'RIÏS

•avec le même respect, voos plaît-il que je vous agrafe ▼otre manteau ?

— Seigneur, dit un troisième, voici votre bâton.

A ce mot seul, don Ruiz sembla sortir de sa torpeur :

— Un bâton ! répéta-t-il ; à quoi me servirait un bâton ? C'est une épée qu'il me faudrait. — Oh ! Gid ! oh I Cid Campeador ! vois combien nous sommes changés, depuis que tu as rendu ta grande âme à Dieu ! De ton temps, c'étaient les fils qui vengeaient les injures qu'un étranger faisait à leurs pères; aujourd'hui, ce sont les étrangers qui vengent les injures que les pères reçoi- Tent de leurs fils.

Puis, se retournant vers le cavalier qui lui présentait sa canne :

— Oui 1 oui ! donnez, dit-il ; un outrage fait avec la main doit se venger avec le bâton. Ce sera donc avec ce bâton que je me vengerai de toi, don Fernand... Mais je m'abuse moi-même ; comment ce bâïon pourrait-il me venger^ puisque, dès que je l'ai à la main, c'est, non pas à attaquer qu'il me sert, mais à m'appuyer sur lui? Comment donc pourrais-je me venger, si l'instrument même de ma vengeance, impuisFant à atteindre ce que je poursuis, ne me sert qu'à frapper la terre! Comme pour lui dire : «Terre ' terre 1 ouvre au vieillard, mon maître, la porte de son tombeau ! »

— Senor! senor, calmez-vous! dit un des spectateurs; voici dona Mercedes, votre femme, qui accourt, suivie d'une jeune fille belle comme les anges.

Don E^-iz se retourna et jeta un tel regard sur doua

Mercedes, que celle-ci s'arrêta et s'appuya en chancelant au bras de doua Flor, belle comme les anges, ainsi qu'avait dit le cavalier, mais pâle comme une statue.

—- Qu'y a-t-il donc, monseigneur? demanda-t-elle à don Ruiz ; que s'est-il donc passé ?

— II y a, madame, s'écria don Ruiz, qui semblait puiser dans la présence de sa femme une nouvelle colère, il y a que votre fils m'a frappé au visage ; il s'est passé que le sang a jailli sous la main de celui qui m'appelle son père, et que, tombé sous le coup que j'avais reçu, c'est, non pas lui, mais don Ramiro, qui m'a tendu la main pour me relever 1... Remerciez don Ramiro, madame qui a tendu la main à votre époux renversé par la main de votre fils.

— Oh 1 calmez-vous... calmez-vous, seigneur I implora dona Mercedes, et voyez tout ce peuple qui nous entoure.

— Qu'il vienne! qu'il s'approche 1 car il s'approche, car il vient pour me défendre 1 Venez tous! s'écria don Ruiz, et que chacun sache de ma voix même, apprenne de ma propre bouche que je suis un homme infâme, une face souffletée 1 — Oui, hommes! regardez-moi, et tremblez d'avoir des fils ! — Oui, femmes! regardezmoi, et tremblez de mettre au jour des enfants qui, pour les récompenser de vingt-cinq ans de sacrifices, de soins, de douleurs, soufflettent vos maris I J'ai demandé justice au Maître suprême, et je vous demande justice, à vous; et, si vous ne me dites pas à l'instant même que vous vous chargez de la justicd

paternelle... eh bien, cette justice, je la demande au roil Et, comme la foule épouvantée restait muette devant ce grand désespoir :

— Ah I vous aussi 1 vous aussi ! s'écria don Ruiz ; vous aussi, vous me refusez justice !... Eh bien, donc, au roi donCarlos. — Roi don Carlos! roi don Carlosl... justice I justice 1...

— Qui appelle le roi don Carlos? dit une voix ; qui lui demande justice? Le voici.

La foule s'écarta à l'instant même ; et, par le chemin qu'elle venait d'ouvrir, on vit s'avancer, vêtu d'un simple costume de cavalier, un jeune homme dont l'œil clignotant, le visage blanc et pâle, étaient cachés sous un feutre à larges bords, tandis qu'un manteau de couleur sombre enveloppait et cachait sa taille.

Derrière lui, vêtu d'un costume aussi simple que le sien, marchait le grand justicier.

— Le roi ! s'écria la foule.

— Le roi l balbutia Mercedes sn pâlissant.

— Le roil répéta don Ruiz avec un accent de triomphe.

Un grand cercle se forma à l'instant môme, au centre duquel restèrent seuls le roi et don Inigo, don Ruiz et dona Mercedes, appuyée sur dona Flor.

— Qui demandait justice? interrogea le roi.

— Moi, sire, répondit don Ruiz.

Le roi le regarda.

— Ah ! ah 1 toi encore? Hier, tu demandais grâce; aujourd'hui, tu demandes justice! Tu demandes donc toujours?

— Oui, sire... ; et, cette fois, je ne quitterai Votre Majesté que lorsqu'elle m'aura accordé ce que je lui demande.

— Si ce qut eu lui demandes est juste, répondit le roi, tu n'auras pas de peine à l'obtenir.

— Votre Majesté va en juger, dit don Ruiz.

Don Inigo fit un signe pour que la foule s'écartât, afin que les paroles du plaignant tombassent dans la seule oreille du roi.

— Non, non, dit don Ruiz, il faut que tout le monde entende ce que je vais dire, afin que, quand j'aurai fini, chacun atteste que c'est la vérité.

— Restez, écoutez tous, dit le roi.

— Sire, demanda don Ruiz, est-il vrai que vous ayez défendu le duel dans vos États?

-— C'est vrai, et, ce matin encore, j'ai ordonné à don Inigo de poursuivre les duellistes sans relâche ni pitié.

— Eh bien , sire, là, sur cette place, tout à l'heure, sous les fenêtres de ma maison, entourés d'un cercle de cavaliers, deux jeunes gens se battaient.

— Oh 1 dit le roi, jusqu'à présent, il me semblait que, pour d^îpobéir aux édits d'un roi, on cherchait quelque endroit écarté où la solitude laissât au moins au crime de la chance de rester ignoré.

— Eh bien, ces jeunes gens, sire, avaient, pour vider leur H'ijerelle, choisi l'éclat de la lumière du soleil et la plabe la plus fréquentée de Grenade.

— Vous entendez, don Inigo ? fit le roi se retournant à demi.

LE SALTEADOR tfiS

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Mercedes.

— Madame, demanda dona Flor, va-t-il donc dénoncer son fils ?

— Le sujet de leur querelle, peu m'importe! continua don Ruiz en lançant au grand justicier on regard qui indiquait que c'était pour l'honneur de sa famille qu'il gardait le secret, je ne le sais pas et ne veux pas le savoir; ce que je sais, c'est que, devant ma porte, deux cavaliers, l'épée à la main, se chargeaient rudement.

Don Carlos fronça le sourcil.

— Et vous n'êtes pas sorti? dit-il ; vous n'avee pas jeté entre les épées de ces jeunes insensés le poids de votre nom et l'autorité de votre âge? En ce cas, vous êtes aussi coupable qu'eux ; car quiconque aide à UQ deul, ou ne s'y oppose pas, est complice d'un duel.

— Je suis sorti, sire, et me suis avancé, disant aux deux jeunes gens de remettre leur épée au fourreau; l'un d'eux a obéi.

— C'est bien, dit le roi ; il sera fait une plus douce peine à celui-là ; mais l'autre?

— L'autre a refusé de m'obéir, sire ; l'futre a cofttinué de provoquer son adversaire ; l'autre, par ses injures, a forcé son adversaire, qui avait déjà remis l'épée au fourreau, de la remettre à la main, et le combat a continué.

— Vous entendez, don Inigo? malgré les observation! de don Ruiz, le combat a continué.

Puis, se tournant vers le vieillard :

— Qu'avez- vous fait, alors, don Ruiz? demanda le roi.

Sire, après avoir prié, j'ai menacé ; après avoir menacé, j'ai levé le bâton.

— Et alors ?

— Celui qui s'était déjà retiré une première fois, s'est retiré une seconde fois.

— Et l'autre ?

L'autre, sire... l'autre m'a donné un soufflet en

plein visage 1

— Un jeune homme a donné un soufflet à un vieillard, à un rico hombre, à don Ruiz?

Et les yeux de don Carlos interrogèrent la foule, comme s'il se fût attendu à ce qu'un des spectateurs donnerait un démenti à don Ruiz.

Mais toutes les bouches restèrent fermées, et l'on n'entendit, au milieu du silence, que les soupirs étouffés de doîïa Flor, et les sanglots contenus de Mercedes.

— Continuez, dit le roi à don Ruiz.

— Sire, quelle peine mérite un jeune homme qui a donné un soufflet à un vieillard ?

— Si c'est un roturier, le fouet en place publique, «t un numéro sur mes galères, entre un Turc d'Alger et un More de Tunis ; s'il est noble, il mérite la prison perpétuelle, et la dégradation publique.

— Et, demanda d'un air sombre don Ruiz au roi, et si celui qui l'a donné était le fils, et si celui qui l'a reçu était le père?

— Comment dis-tu, vieillard? Je ne comprends pas bien l'espagnol, et je dois avoir mal entendu.

Don Ruiz répéta lentement, et d'une voix dont cha-

que parole eut son éctio douloureux dans le cœur des deux femmes :

— Et si celui qui a donné le soufflet était le fils, et si celui qui l'a reçu était le père?

Un murmure passa dans la foule.

Le roi recula d'un pas, et, regardant le vieillard d'un air de doute :

— Impossible 1 dit-il.

— Sire, dit don Ruiz en mettant un genou en terre, je vous ai demaudé la grâce de mon flls, meurtrier et voleur! sire, je vous demande justice contre l'enfant qui a levé la main sur son père I

— Oh ! don Ruizl don Ruiz! s'écria don Carlos sortant pour un moment de cette calme et froide sérénité dans laquelle il s'enfermait , savez-vous que c'est la mort de votre fils que vous demandez là?

— Je ne sais, sire, de quelle peine on punit en Espagne un pareil crime ; car, n'ayant pas d'antécédent, ce crime n'aura probablement pas d'imitateurs; mais voici ce que je dis, ô mon roi : Manquant à ce commandement sacré qui est le premier après ceux de l'Église, mon ûls, don Fernand, a osé porter la main sur mon visage ! et, comme je ne puis moi-même me venger du crime, je viens vous porter plainte contre le criminel ; et, si vous me refusez justice, eh bien , sire, — écoutez cette menace que fait à son roi i» père outragé, — si vous me refusez justice, j'en appellerai do don Carlos à Dieu I

Et, se relevant :

— Sire, dit-il, vous m'avez entendu, c'est vous, et non plus moi, que l'affaire regarde.

Et il se retira, suivant le chemin que lui ouvrait la foule muette, chacun se découvrant et s'inclinant devant ce père outragé.

Mercedes, en voyant que don Ruiz passait devant elle sans la regarder, ni lui adresser la parole, s'évanouit entre les bras de duna Flor.

Don Carlos jeta sur le groupe des affligés un de ces regards obliques qui lui étaient particuliers; puis, se retcurnant vers don Inigo, plus pâle et plus tremblant que s'il eût été celui qu'on accusait :

— Don Inigo, dit-il,

— Sire? répondit le grand justicier.

— Cette femme n'est-elle pas la mère ?

Et, par-dessus son épaule, il indiquait Mercedes.

— Oui, sire, balbutia don Inigo.

— Bien.

Puis, après une pause :

— Puisque vous êtes mon grand justicier, continua don Carlos, ceci vous regarde. Disposez de tous les moyens qui sont à votre disposition, et ne vous présentez devant moi que lorsque le coupable sera arrêlé.

— Sire, répondit don Inigo, soyez persuadé que je ferai toutes les diligences possibles.

— Faites-les, et sans retard, car cette affaire m'importe plus que ;ous ne pensez.

— Pourquoi cela, sire? demanda le grand justicier d'une voix tremblante.

— Parce r ae, réfléchissant sur ce qui vient d'arri-

ver, je ne sache point qu'il y ait eu dans l'histoire un

autre roi devant qui on ait porté une semblable plainte.

Et il s'éloigna grave et pensif en murmurant :

— Que veut-dire ceci, Seigneur? Un fils a donné un sou.^et à son père !

Le roi demandait à Dieu l'explication d'un mystère dont les hommes ne pouvaient lui tlomner le mot.

Quant à don Inigo, il était resté à sa place, debout, immobile et comme pétrifié.

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