RIVIERE ET TORRENT
Il y a des existences prédestinées : les unes coulent avec la lenteur et la majesté de ces vastes fleuves gui, pareils au Mississipi et à l'Amazone, parcourent mille lieues de plaines entre leur source et la mer, portent des bâtiments vastes comme des villes, chargés d'une quantité de passagers pouvant suffire à fonder une colonie.
Les autres, qui ont leur source sur les plus hauts sommets, se précipitent en cascades, rejaillissent en cataractes, bondissent en torrents, et, après un parcours de dix à quinze lieues seulement, vont se jeter dans •quelque rivière, quelque fleuve, quelque lac qui les absorbe, et où tout ce qu'elles peuvent faire, c'est en-
core, pendant un certain temps, d'agiter et de troubler les eaux auxquelles elles viennent se mêler.
Pour que le voyageur suive les unes dans tous leurs détails, décrive leurs rivages, reconnaisse leurs alentours, il faut des semaines, des mois, des années; pour que le piéton suive les accidents des autres, il lui faut quelques jours à peine; la source devenue cascade, la cascade devenue cataracte, la cataracte deveaue torrent, naît et meurt sur un espace de dix lieues, et dans la durée d'une semaine.
Seulement, pendant cette semaine, le piéton qui a suivi les rives du torrent a absorbé plus d'émotions peut-être que le voyageur qui, pendant une année, a suivi les bords de la rivière.
L'histoire que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs appartient à la catégorie des cascades, des cataractes et des torrents ; dès la première page, les événements s'y précipitent, rejaillissent en écume, et roulent en grondant jusqu'à la dernière.
Pour ceux-là qui sont emportés par la main de Dieu, toutes les règles du mouvement sont interverties, et, quand ils sont arrivés au but, il leur semble avoir fait la route parcourue, non pas à pied, non pas à cheval, non pas en voiture, mais dans quelque machine fantastique, roulant à travers les plaines, les villages, les cités, comme une locomotive jetant du bruit et du feu, ou dans quelque ballon voguant si rapidement dans l'air, que plaines, villages, cités disparaissent comme des points jpprdus dans l'immensité ; si bien que le vertige prend aux plus fermes, et que toute poitrine est oppressée.
C'est là que nous en sommes, c'est-à-dire aux deux tiers du voyage terrible ; et, — à part ce froid pilote qu'on appelle don Carlos, et qui, sous le nom de Charles-Quint, est destiné à se pencher sur les cataclysmes publics, comme il se penche aujourd'hui sur les catastrophes privées — chacun avait quitté ou allait quitter la place où s'étaient passés les derniers événements que nous venons de raconter, le trouble dans le cœur, le vertige dans les yeux.
Nous avons vu don Fernand s'éloigner le premier ; puis, maudissant son Gis, menaçant son roi, adjurant son Dieu, don Ruiz disparaître le second ; puis, enfin, le roi, toujours calme, mais plus sombre que d'habitude, à cette idée terrible que, sous son règne, un fils avait commis ce crime, inconnu jusque-là, de donner un soufiQet à son père, remonter d'un pas calme et lent la rampe de l'Alhambra, vers lequel il revenait après avoir visité les prisons avec le grand justicier.
Les seuls acteurs mtéressés à la scène qui venait de s'a«îComplir, et qui restassent encore debout et comme pétrifiés au milieu de la foule, dont les regards se fixaient sur eux avec étonnement et douleur, étaient Mercedes, presque évanouie sur l'épaule de dona Flor, et don Inigo, immobile et comme foudroyé par cette parole du roi : « Ne vous présentez devant moi que lorsque le coupable sera arrêté. »
Il lui fallait donc arrêter cet homme pour lequel il avait une si profonde sympathie ; cet homme dont il avait une première fois, sans l'obtenir, sollicité la grâce avec tant d'instances, lorsqu'il n'était coupable
que de ces crimes qui offensent les hommes, et dont la punition était bien autrement certaine quand il venait de commettre un de ces sacrilèges qui offensent Dieu; ou bien, sujet rebelle lui-même, complice d'un des plus grands crimes qui aient jamais effarouché la pudeur humaine, ne plus reparaître devant son roi.
Et, peut-être dans son cœur, pencha-t-il pour ce dernier moyen; car, remettant à plus tard de donner des ordres nécessaires à l'arrestation de don Fernand, il commença par courir vers la maison pour qu'on portât à dona Mercedes les secours que réclamait son état.
II s'agissait de la reconduire chez elle ; mais, chose étrange ! lorsque don Inigo, fort et vigoureux comme un jeune homme, s'était approché de la raère de don Fernand avec l'intention de la transporter entre ses bras jusqu'à sa maison, dona Mercedes, au bruit de ses pas, avait tressailli et ouvert les yeux avec un sentiment qui ressemblait presque à de l'épouvante.
— Non, non, avait-elle dit, non. pas vous ! pas vous !
Et don Inigo s'était courbé sous cette répulsion étrange, était allé chercher la nourrice de don Fernand, et un vieux serviteur qui avait été écuyer de don Ruiz pendant les guerres des IMores, tandis que dona Flor, au comble de la surprise, murmurait tout bas :
— Pourquoi pas mon père, madame?
Mais Mercedes, refermant les yeux, et reprenant sa force, quoique son évanouissement parût durer tou-
■jcrars., comraença, guidée par dona Flor, à faire quelques pas vers la maison ; de sorte qu'elle en touchait presque le seuil, lorsque les deux serviteurs en sortirent venant a son secours.
Dona Flor voulait entrer avec Mercedes ; mais, à la porte, son père l'arrêta :
— Nous entrons pour la dernière fois dans cette maison, dit don Inigo à sa fille ; faites vos adieux à dona Mercedes, et venez me rejoindre ici.
— Mes adieux I pour la dernière fois dans celte maison ! Et pourquoi donc cela, mon père ?
— Puis-je habiter chez la mère dont je vais livrer le fils à la mort?
— A la mort! don Fernand ! s'écria la jeune fille en pâlissant ; vous croyez que le roi condamnera don Fernand à la mort?
— S'il y avait une punition pire que la mort, c'est à celle-là que don Fernand serait condamné.
— Mon père, ne pourriez-vous aller trouver don Ruiz, votre ami, et le fléchir?
— Je ne puis.
-- Dona Mercedes ne peut-elle aller trouver ^on époux, et obtenir de lui qu'il retire sa plainte? Don Inigo secoua la tête.
— Elle ne le peut.
— Oh ! mou Dieu ! s'écria la jeune fille en s'élançant dans la maison, oh! je vais m'adresser à un cœur de mère, et, ce cœur-là, je l'espère, trouvera un moyen de sauver son fils.
Et elle s'élança dans la maison.
Doua Mercedes était assise dans cette même salle basse où, une heure auparavant, elle était debout, ea face de son fils, comprimant avec la main son cœur qui battait de joie; sa main le comprimait, cette fois, pour qu'il ne se brisât point de douleur.
— Ma mère, ma mère, dit dona Flor, n'y a-t-ildonc aucun moyen de sauver don Fernand ?
— Ton père t*a-t-il donné quelque espoir, mon enfant? demanda-t-elle.
— Non.
— Alors, pauvre fille, crois ton père.
Et elle éclata en sanglots.
— Mais, enûn, madame, insista dofia Flor, il me semble que, si, après vingt ans de mariage, vous demandiez cette grâce à don Ruiz?...
— Il me la refuserait.
— Cependant, madame, un père est toujours père.
— Oui, un père! répondit Mercedes.
El elle laissa tomber sa tête entre ses mains.
— N'importe, madame, essayez, je vous en supplie I
Mercedes resta un instant pensive.
— En effet, dit-elle, ce n'est pas mon droit, mais c'est mon devoir.
Puis, s'adressant à l'éciiyer :
— Vicente, dit-elle, où est votre maître?
— Il est rentré dans sa chambre, madame, et s'y est enfermé.
— Vous voyez, dit Mercedes acceptant l'excuse qui s'offrait à elle.
— - Priez-le d'ouvrir avec votre douce voix, madame, et il ouvrira.
Mercedes essaya de se relever, et retomba si r son fauteuil.
— Je n'en ai pas la force, dit-elle, vous voyez.
— Je vous y aiderai, madame, dit la jeune fille en entourant Mercedes de ses bras, et en la soulevant avec une force qu'on ne se fût point attendu à trouver dans ce faible corps.
Mercedes poussa un soupir et se laissa guider. Cinq minutes après, la mère et l'amante éplorées frappaient à la porte de don Ruiz.
— Qui est là ? demanda don Ruiz d'une voix sombre.
— Moi, répondit dona Mercedes d'une voix à peine intelligible.
— Qui, vous?
— Sa mère.
On entendit dans la chambre quelque chose comme un gémissement; puis des pas s'approchèrent, lents et lourds ; puis la porte s'ouvrit.
Don Ruiz parut alors, l'œil hagard, les cheveux et la barbe hérissés.
Il semblait avoir vieilli de dix ans depuis une demiheure.
— Vous? dit-il.
Alors, apercevant dona Flor :
— Mais vous n'êtes pas seule, continua-t»il; cela m'étonnait aussi que vous osassiez venir seule.
— Pour sauver mon enfant, j'oserai toutl dit Mercedes.
274 LE SA.LTEADOR
— Entrez donc, alors, mais seule.
— Don Ruiz, murmura dona Flor, ne permettez- Tous pas à la fille de votre ami de joindre sa prière à celle d'une mère?
— Si dona Mercedes consent à me dire devant vous ce qu'elle a à me dire, entrez.
— Oh ! non, non, s'écria Mercedes ; seule, ou je n'entre pas !
— Seule, alors, madame, dit dona Flor en s'inclinant sous la volonté de cette malheureuse mère, et en reculant devant le geste de don Ruiz, qui la repoussait.
Et la porte se referma sur Mercedes.
Dona Flor resta debout à la place où elle était, stupéfaite en voyant se dévoiler ce drame intérieur, dont l'action passait devant elle sans qu'elle la comprit.
Elle avait l'air d'écouter, mais elle n'écoutait pas.
Le battement de. son propre cœur couvrait le silence de sa bouche.
Et, cependant, il lui sembla qu'à la voix plaintive et pleine d'hésitation de Mercedes, succédait la voix sombre et pleine de menaces de don Ruiz.
Puis elle entendit comme le bruit d'une chute qui fit gémir le plancher.
L'idée lui vint que le bruit de cette chute était causé par le corps de dona Mercedes, qui tombait de toute sa hauteur.
Elle s'élança sur la porte, et l'ouvrit ; en effet, Mercedes était, dans toute sa longueur, étendue sur le parquet.
LE SALTEADOP. 275^
Elle courut à elle, et essaya de la soulev&r ; mais don Ruiz lui fit un sigue.
Si Mercedes était tombée, il était évident que c'était sous le poids d'uae émotioii qu'elle n'avait pu supporter.
Don Ruiz était à dix pas d'elle, et, si la chute de Mercedes eût été causée par un mauvais traitement de son mari, celui-ci n'eût pas eu le temps de s'éloigner de cette distance.
D'ailleurs, avec un sentiment qui n'était pas tout à fait exempt d'affection, il la prit dans ses bras, et, la portant dans l'antichambre, où il la coucha sur une espèce de divan :
— Pauvre femme I pauvre mère ! murmura-t-il.
Puis il rentra dans sa chambre, et s'enferma de nouveau sans dire un seul mot à la jeune fille, et aussi indifférent que s'il ne l'eût pas vue.
Au bout de cinq minutes, Mercedes ouvrit les yeux, rassembla ses pensées, essaya de les fixer à l'aide des objets extérieurs, reconnut où elle était, se souvint de la cause qui l'y avait amenée, et, se levant en secouant la tète :
■—Oh! je le savais bienl je le savais bienl murmura-t-elle.
Et, reconduite par la jeune fille, elle rentra dans sa chambre, et tomba sur un fauteuil.
Dans ce moment, on entendit, de la porte qu'il n'> sait dépasser, don Inigo qui disait :
— Ma fille, ma fille, nous ne pouvons rester plus longtemps ici.
— Oui, oui, dit vivement Mercedes, partez I
La jeune fille se laissa aller sur ses deux genoux.
— Madame, dit-elle, bénissez-moi, afin que ce que je vais tenter ait plus du succès que ce que vous venez de tenter vous-même.
Mercedes étendit les deux mains vers la jeune fille, toucha son front, et, d'une voix mourante :
— Dieu te bénisse, dit-elle, comme je te bénis ! Après quoi, la jeune fille se releva, s'en alla toute
chancelante s'appuyer au bras de son père, et sortit avec lui de la maison.
Mais à peine eut-elle fait quelques pas dans la rue, qu'elle s'arrêta.
— Où allez-vous, mon père? demanda-t-alle.
— Occuper le logement que le roi avait fait préparer pour nous à l'Alhambra, et auquel j'ai préféré celui que m'offrait don Ruiz.
— Bien, mon père ; je ne changerai rien à la route que vous voulez prendre ; mais laissez-moi entrer, en passant, au couvent de l'Annonciade.
— Oui, dit don Inigo, en effet, c'est un dernier espoir.
Et, cinq minutes après, la tourière donnait entrée à dona Flor, tandis que son père, debout et appuyé contre le mur, attendait sa sortie.