E SANGLIER TIENT AUX CHIENS
Don Inigo était là depuis quelques instants à peine, quand il lui sembla que la population se portait, rapide et curieuse, du côté de la porte de Grenade.
n la suivit des yeux, d'abord avec ce regard vague de l'homme préoccupé de plus graves intérêts que ceux qui remuent la foule; puis, enfln, forcé, par le bruit et le mouvement qui se faisaient autour de lui, de prêter une attention plus sérieuse à toute cette agitation, il s'informa des causes qui la produisaient.
Alors, il apprit qu'un gentilhomme contre lequel un ordre d'arrestation avait été lancé, refusait de se rendre, et, réfugié dans la tour de la Vêla, se défendait avec acharnement contre ceux qui l'y attaquaient.
La première idée qui devait se présenter à l'esprit de don Inigo, et celle qui s'y présenta effectivement, fut que ce gentilhomme était don Fernand. Sans perdre un seul instant, don Inigo s'élança dans la direction suivie par la foule. Au fur et à mesure qu'il montait la rampe conduisant à l'Alhambra, la foule devenait plus épaisse et la rumeur plus grande ; enfin, à grand'peine, don Inigo déboucha sur la place de las Algives.
C'est là que se passait la principale action ; comme
une mer furieu&î et grondante, la foule assiégeait la tour de la Vêla.
De temps en temps, cette foule s'écartait et laissait passer un blessé qui se retirait la main appuyée sur sa blessure, ou un mort que l'on emportait.
Le grand justicier s'informa et apprit ce que nous allons raconter.
Un jeune gentilhomme, poursuivi par les clameurs de cinq ou six cavaliers, s'était lassé de fuir, et, se- réfugiant dans la tour, avait attendu là ceux qui le poursuivaient.
Le combat s'était alors engagé avec un acharnement mortel. Peut-être, s'il n'eût eu affaire, qu'aux cinq ou six cavaliers qui le poursuivaient, le fugitif eût-il eu raison d'eux ; mais, aux cris des assaillants, au cliquetis du fer, aux provocations repoussées par' des menaces, les soldats de garde au palais étaient accourus, et, ayant appris que le gentilhomme était bous le coup d'un ordre d'arrestation donné par le roi luimême, ils s'étaient joints aux assaillants.
Alors avait commencé une lutte désespérée.
Don Fernand — car c'était lui — s'était réfugié dans l'escalier étroit et tournant qui, à travers deux étages, conduisait au haut de la plate-forme ; là, la défense lui avait été facile ; il avait combattu marche à marche, et, sur chaque marche, un homme était tombé.
Il y avait une heure que le combat durait, lorsque don Inigo arriva. Il s'approcha tout frissonnant, conservàut cependant encore quelque espoir que la fugitif
n'était pas don Fernand ; mais cet espoir fut de courte durée.
A peine eut-il mis le pied dans la tour, qu'il entendit la voix du jeune homme dominant le bruit.
Doa Fernand criait :
— Venez 1 venez, lâches ! je suis seul contre vous tons ! j'y laisserai ma vie, je le sais bien; mais, pour le prix que je veux la vendre, vous n'êtes pas encore assez nombreux î
C'était'bien lui !
En laissant les choses suivre leur cours, comme venait de le dire don Fernand lui-même, il était impossible qu'il échappât à la mort.
Seulement, la mort était prompte et inévitable.
Au contraire, si don Inigo parvenait à l'arrêter, restaient ces chances suprêmes de salut que gardent toujours au condamné l'amour d'une mère et la clémence d'un ici.
Aussi y don Inigo résolut-il de faire cesser le combat.
— Arrêtez 1 cria-t-il aux assaillants ; je suis don Inigo, grand justicier d'Andalousie, et je viens de la part du roi don Carlos.
Mais il n'était point facile de calmer ainsi la colère d'une vingtaine d'hommes tenus en échec par un seul.
— A mort ! à mort ! répondirent cinq ou six voix, tandis qu'un cri de douleur, et le bruit d'un corps roulant par les degrés indiquaient que Tépée de don Feinand venait de faire une nouvelle victime.
— Ne m'entendez-vous point? s'écria don Inigo d'une voix forte ; je vous dis que je suis le grand justicier, et que je viens de la part du roi.
— Non! dit un des assaillants, qne le roi nous laisse faire justice nous-mêmes, et la justice sera bien faite.
— Mes maîtres, mes maîtres, prenez garde 1 fit don Inigo, qui ne demandait pas mieux que de faire dévier sa colère, du fugitif, à ceux qui le poursuivaient.
— Mais enfin, demandèrent plusieurs voix, que voulez-vous?
— Que vous me laissiez passer.
— Pourquoi faire ?
— Pour aller demander son épée au rebelle.
— Au fait, dirent quelques-uns, ce sera un spectacle curieux ; laissons-le passer.
— Eh bien , cna don Fernand, vous hésitez? vous reculez? Ah ! misérables I ahl lâches I
Et un nouveau cri de douleur indiqua que l'épée du jeune homme venait de mordre dans de la chair vive.
Il en résulta un nouveau tumulte, et l'on entendit de nouveau le froissement du fer contre le fer.
— Ne le tuez pas ! ne le tuez pas I criait don Inigo au désespoir. Il importe que je le prenne vivant.
Vivant! cria don Fernand ; l'un de vous ne vientil pas de dire qu'il me prendrait vivant ?
— Oui, moil cria le grand justicier du bas de l'escalier.
Vousl... Qui, vous? demanda don Fernand.
— Moi, don loigo.
Don Fernand sentit un frisson lui passer par tout le corps.
— Oh ! murmura-t-il, j'avais reconnu ta voix avant que tu eusses dit ton nom.
Puis, tout haut :
— Eh bien, que me voulez-vous? Montez, mais seul.
— Cavaliers, dit don Inigo, laissez-moi passer.
Il y avait dans la voix du grand justicier un tel accent de commandement, que chacun se rangea, se pressant contre la muraille dans l'escalier étroit.
Don Inigo commença de monter marche à marche ; mais, sur chaque marche, gisait un blessé ou un mort.
Ce fut en enjambant par-dessus dix cadavres qu'il parvint jusqu'au palier du premier étage, où l'attendait don Fernand.
Le jeune homme avait le bras gauche enveloppé de son manteau, dont il s'était fait un bouclier ; ses habits étaient déchirés , et son sang coulait de deux ou trois blessures.
— Eh bien, demanda-t-il à don Inigo, que me Youlez-vous, vous qui m'avez inspiré plus de crainte avec une seule de vos paroles que ceux-là avec leurs armes ?
— Ce que je veux, dit le grand justicier, c'est que vous me rendiez votre épée.
— Mon épée ? répondit don Fernand en éclatant de rire.
— Ce que je veux ! continua don Inigo, c' est que vous renonciez à vous défendre, et vous reconi aissiez mon prisonnier.
— Et à qui avez-vous promis d'accomplir ce miracle ?
— Au roi.
— Eh bien , retournez vers le roi, et dites-lui que vous avez été chargé d'une mission im^ssible.
— Mais qu'espères-tu donc? que veux-tu donc, pauvre insensé ?
— Mourir en tuant I
— Alors, tue ! dit le grand justicier en s'avançant vers le jeune homme.
Don Fernand fît un geste de menace ; puis, abaissant son épée :
— Tenez, dit-il, ne vous mêlez point de cette affaire ; laissez-la se terminer entre moi et les gens qui l'ont entreprise ; vous n'y gagnerez rien de bon, je vons le jure I et cependant, sur ma foi de gentilhomma^ je serais désespéré qu'il vous arrivât malheur.
Don Inigo fit un pas en avant.
— Votre épée! dit-il.
— Je vous ai dit qu'il était inutilG deila demander, et vous avez pu voir qu'il est dangereux de vouloir la prendre.
— Votre épée ! répéta don. Inigo en faisant encore un pas vers don Fernand.
— Au moins , tirez la vôtre l s'écria le jeune hommeo
LE SALTEADC'R 283
— Dieu me garde de vous menacer en aucune façon, don Fernand; non, je veux tout devoir à la persunsion. Votre épée, je vous en prie.
— Jamais I
—Je vous en supplie, don Fernand.
— Étrange puissance exercée par vous sur moi 1 s'écria le jeune homme. Mais non, non, je ne vous rendrai pas mon épée.
Don Inigo tendit la main.
— Votre épée ! "
n y eut un moment de silence pendant lequel le grand justicier appliqua à séduire don Fernand cet étrange privilège de fascination qu'il avait exercé sur lui dès le premier jour qu'il l'avait vu.
— Oh 1 murmurait celui-ci, quand je pense que mon propre père n'a pu me faire remettre cette épée au fourreau ; quand je pense que vingt hommes n'ont ■ pu l'arracher de mes mains ; quand je pense que je me sens de force, comme un taureau blessé, à mettre en pièces tout un régiment, et que vous, vous, désarmé, vous n'avez qu'à dire un mot I
— Donnez! dit don Inigo.
— Oh ! mais dites-vous bien ceci, que c'est à vous seul que je me rends; que c'est vous seul qui m'inspirez à la fois de la crainte et du respect, et que ce n'est qu'à vos pieds, et non pas même à ceux du roi, que je mets cette épée, rouge de sang depuis la poignée jusqu'à la pointe.
Et il déposa humblement son épée aux pieds de don Ini;ïo.
Le grand justicier la ramassa.
— C'est bien, dit-il, et le ciel m'est témoin qu'en cette occasion, don Fernand, toi étant l'accusé, et moi étant le juge, il me serait doux de changer avec loi, et que je souffrirais moins du danger que tu cours, que de la douleur que je ressens 1
— Que comptez-vous donc faire de moi ? demanda don Fernaud en fronçant le sourcil.
— Tu vas me donner ta parole de ne pas chercher à fuir, de te rendre à la prison, et d'y attendre le bon plaisir du roi.
— C'est bien, vous l'avez.
— Suivez-moi.
Alors, don Inigo s'approchant de l'escalier :
— Place ! dit-il, et que pas une voix ne s'élève pour insulter le prisonnier ; il est désormais sous la garde de mon honneur.
Chacun se retira. Le grand justicier, suivi de don Fernand, descendit l'escalier tout humide de sang.
Arrivé à la porte, le jeune homme jeta un regard dédaigneux tout autour de lui ; alors, malgré la recommandation de don Inigo, des clameurs s'élevèrent, et des menaces se firent entendre. Don Fernand de- Tint pâle comme la mort, et s'élança vers une épée échappée à la main d'un mort.
Mais don Imgo n'eut qu'un geste à faire,
— J'ai votre parole, dit-il.
— Et vous pouvez compter dessus, dit le prL.onnier en s'incliuant.
Et l'un redescendit vers la ville pour se rendre à la
prison, tandis que l'autre traversait la place de las Algives pour aller retrouver don Carlos au palais de l'Alhambra.
Le roi attendait, sombre et muet, se promenant dans la salle des Deux-Sœurs, lorsqu'on lui annonça le grand justicier.
Il s'arrêta, releva la tête, et fixa ses yeux sur la porte.
Don Inigo parut
— Que Votre Majesté, dit le grand justicier, me permette de lui baiser la main.
— Puisque vous reparaissez devant moi, dit don Carlos, c'est que le coupable est arrêté.
— Oui, sire.
— Où est-il?
— Il doit être à la prison à cette heure.
— Vous l'y avez envoyé sous bonne escorte ?
— Sous la plus sûre que j'aie pu trouver, celle da 8on honneur, sire.
— Vous vous êtes fié à sa parole?
— Votre Altesse oublie que la parole d'un gentilhomme est la chaîne la plus solide dont on puisse le lier.
— C'est bien, dit don Carlos, vous m'accompagnerez ce soir à la prison; j'ai entendu la plainte du père : il me reste à entendre la défense du fils.
Don Inigo s'inclina.
— Et cependant, murmura le roi, que pourra dire pour sa défense un P's qui a frappé son pèr»?
tA VEILLE DD DÉNOUME»!
La journée, déjà grosse des événements qu'elle s*était engagée à enfanter pour le lendemain, devait encore promettre de nouveaux détails à la curiosité publique avant que le soleil, levé derrière les cimes étincelantes de la sierra Nevada, se couchât derrière les sombres sommets de la sierra Morena.
Comme nous l'avons dit, tandis que don Inigo se rendait au palais, don Fernand, captif sur parole, se rendait à la prison, la tête haute etfière, non pas comme un vaincu, mais comme un triomphateur ; car, à ses propres yeux, il n'avait pas succombé : il avait obéi à un sentiment qui, tout en lui commandant le sacriûce de sa colère, et probablement l'abandon de sa vie, n'était pas pour lui sans un certain charme.
Il redescendait donc vers la ville, suivi d'une partie de ceux qui avaient assisté au combat terrible qu'il venait de livrer ; mais, comme don Inigo avait défendu que personne insultât le prisonnier; comme, bien plus haut encore que la recommandation du grand justicier, parlait, dans le noble cœur espagnol, l'admiration qu'inspire toujours le courage à un peuple courageux, ceux qui l'accompagnaient, — tout en s'entretenant des grands coups qu'ils lui avaient vu donner et recevoir, — ceux qui l'accompagnaient semblaient lui faire
plutôt un honorable cortège qu'une ignominieuse escorte.
Au détour de la rampe de l'Alhambra, don Fernand rencontra deux femmes voilées ; toutes deux s'arrêtèrent en jetant un double cri de surprise et de joie. Luimême s'arrêta, sai ji moitié par ce cri, moitié par ce sentiment magnétique qui frémit en nous, non-seuleraent quand nous rencontrons une personne aimée, mais encore parfois quand nous allons la voir.
Mais, avant qu'il se fût dem^indé quelles étaient ces deux femmes vers qui volait instinctivement son cœur, -l'une d'elles pressait ses mains contre ses lèvres, et l'autre, les bras tendus, balbutiait son nom.
— Ginesta I dona Flor 1 murmura à son tour don Fernand, tandis qu'avec ce respect de la foule pour les grandes infortunes, ceux qui accompagnaient le jeune homme depuis la place de las Algives, et qui comptaient le suivre jusqu'à la prison, s'arrêtaient à une certaine distance afin de laisser la liberté de la parole au prisonnier et aux deux jeunes femmes.
La halte Tut courte; quelques mots seulement s'échangèrent entre don Fernand et Ginesta, quelques regards entre don Fernand et dona Flor.
Puis les deux jeunes filles continuèrent leur chemin vers l'Alhambra, et don Fernand son chemin vers la prison.
On comprend ce qu'allait faire Ginesta au palais : prévenue par dona Flor du danger que courait don Fernand, elle venait une seconde fois essayer de s»puissance sur don Carlos. v
Seulement, cette fois, elle n'avait plus le parchemin qui constatait sa naissance, ni le million qu'elle avait payé pour sa dot.
En supposant la mémoire du roi d'Espagne aussi fugitive que l'est ordinairement la mémoire des rois, elle n'était donc plus, pour son frère comme pour tout le monde, que la pauvre petite bohémienne Ginesta.
Mais ce qui lui restait, c'était son cœur, son cœur où elle espérait puiser assez de prières et de larmes pour émouvoir le cœur de don Carlos, si froid et si inaccessible qu'il fût.
Elle ne craignait qu'une chose : c'était de ne pouvoir parvenir jusqu'au roi.
Sa joie fui donc grande quand, son nom prononcé, la porte s'ouvrit devant elle.
Dona Flor, tremblante, et qui mettait en elle sa seule espérance, attendit à la porte.
Ginesta suivit son introducteur. Celui-ci ouvrit doucement la porte de la chambre, transformée en cabinet de travail, s'effaça pour laisser passer la jeune fille, et, sans l'annoncer, referma la porte derrière elle.
Don Carlos se promenait à grands pas, la tète appuyée sur sa poitrine, les yeux fixés à terre. On élit dit que le poids de la moitié du monde pesait déjà sur cet Atlas de dix-neuf ans.
Ginesta mit un genou en terre, et demeura dans cette posture pendant quelques instants, sans que le roi parût même s'apercevoir qu'elle était là. Enfin, il leva les yeux, fixa sur elle un regard qui, de distrait, devint peu à peu interrogateur, et demanda :
LE SALTEADOR Mt
— Qui êles-vous ?
— Ne me reconnaissez-vous pas, sire? répondit la bohémienne. En ce cas, je suis bien malheureuse.
Alors, don Carlos, avec effort, parut rappeler ses souvenirs ; son regard, dans certains moments, semblait éprouver moins de peine à voir dans l'avenir que de fatigue à lire dans le passé.
— Ginesta! dit-il.
— Oui, oui, Ginesta, murmura la jeune fille déjà heureuse d'être reconnue.
— Sais-lu que c'est aujourd'hui ou demain, si rien ne le retarde, dit le roi en s'arrêtant devant la bohémienne, que je recevrai le messager de Francfort?
— Quel messager? demanda Ginesta.
— Celui qui viendra m'annoncer à qui, de François I" ou de moi, appartient à cette heure l'empire.
— Dieu fasse que ce soit vous, sire ! dit Ginesta.
— Oh! si je suis empereur ! s'écria don Carlos, comme je commencerai par reprendre Naples, que j'ai promise au pape; lltalie, que j'ai cédée à la France; laSardaigne, que j'ai...
Il vit qu'il continuait tout haut les pensées qu'il agitait tout bas, et qu'il n'était pas seul.
Il passa la main sur son front.
Ginesta profita de ce moment de silence.
— Si vous êtes empereur, lui ferez-vous grâce, sire? dit-elle.
Grâce, à qui ?
— A lui, à Fernand, à celui que j'aime, à celui pour qui je prierai jusqu'à la fin de mes jours I
— Au Gis qui a donné un soufflet à son père ? dit don Carlos d'une voix rude, et comme si les paroles s'arrêtaient dans son gosier.
Ginesta courba la tête.
Qa'avait-elle à faire devant une pareille acrusation, et surtout dev ant un pareil accusateur, pauvre enfant, si ce n'est de s'incliner et de pleurer?
Elle s'inclina et pleura.
Don Carlos la regarda pendant quelques instants, et peut-être fut-ce un malheur qu'elle n'osât point, de son côté, lever les yeux sur lui ; car elle eût surpri?, bien certainement, dans son regard un éclair de compassion, si rapide qu'il fût.
— Demain, dit-il, tu sauras, avec Grenade, mon jugement sur ce sujet. En attendant, reste au palais; il est inutile qu'en cas de vie ou de mort du coupable, tu retournes à ton couvent.
Ginesta sentit que toute prière de sa part était inutile, et elle se releva en murmurant :
— 0 roi ! n'oublie pas qu'étrangère à toi aux yeux des hommes, je suis ta sœur aux yeux du Seigneur 1
Don Carlos fît un geste de la main.
Ginesta sortit.
Dona Flor attendait toujours à la porte.
Ginesta lui raconta la scène qui venait d'avoir lieu entre elle et le roi.
En ce moment, un huissier passa, demandant le grand justicier de la part du roi.
Les deux jeunes filles suivirent l'huissier, espérant qu'elles apprendraient quelque chose par don Inigo.
Pendant ce temps, Mercedes, agenouillée et priant dan? sa chambre, attendait avec non moins d'anxiété que Ginesta et dona Flor.
Elle avait repris son ancien appartement; n'était-ce pas dans cette chambre que don Fernand, du temps qu'il était proscrit mais libre, venait la visiter?
Heureux temps!
Pauvre mère 1 qui en était arrivée à appeler ce temps de crainte, d'angoisses et de frissonnements, un temps heureux !
Oh ! du moins, il lui restait le doute, alors.
Maintenant, le doute était détruit, l'espérance presque éteinte.
Béatrix et Vicente avaient été envoyés par elle aux nouvelles.
Les nouvelles, d'instant en instant, se succédaient plus terribles.
D'abord, elle avait espéré que don Fernand regagnerait la montagne.
« Une fois dans la montagne, se disait-elle, il descendra dans quelque port, et s'y embarquera, soit pour l'Afrique, soit pour l'Italie. »
Elle ne verrait plus son fils, mais il vivrait 1
Vers une heure, elle sut que, refusant de fuir plus longtemps devant les cris qui le poursuivaient; il s'était arrêté dans Ja cour de las Algives.
A deux heures, elle sut qu'il combattait dans la tour de la Vêla, et avait déjà tué et blessé huit ou dix hommes.
A trois heures, elle sut qu'il s'était rendu à don
Inigo, et s'était, sans gardes, et d'après sa parole, constitué prisonnier.
A quatre heures, elle sut que le roi avait promis au grand justicier de ne point prononcer son jugement sans avoir lui-i êrae interrogé l'accusé.
A cinq heures, elle sut que le roi avait répondu à Ginesta que, le lendemain, avec tout Grenade, elle connaîtrait le jugement.
C'était donc le lendemain que le jugement serait prononcé !
Ce jugement quel serait-il?
Pendant la soirée, un bruit vague mais terrible arriva jusqu'à elle.
On disait dans la ville, — à la vérité, on se contentait de le dire, rien ne prouvait que la chose fût réelle, — on disait dans la ville que le roi avait mandé le grand justicier, et lui avait ordonné de faire dresser, la nuit venue, l'échafaud sur la place de las Algives.
Pour qui cet échafaud ?
Le roi avait visité les prisons avec don Inigo, et il n'avait fait que des grâces.
Pour qui donc cet échafaud, d. ce n'était pour don Fernand ?
Seulement, était-il vrai que cet ordre eût été donné?
Vicente se chargea d'avoir sur ce point une réponse positive : il veillerait toute la nuit, et il ne se passerait rien sur la place de las Algives, qu'il ne le sût, et dont il ne rendît compte à sa maîtresse.
Vers neuf heures du soir, il sortit do la maison ;
mais, une heure après, il rentra, disant qu'il lui avait été impossible d'arriver jusqu'à la place de las Algives, dont toutes les issues étaient fermées par des sentinelles.
11 n'y avait plus qu'à attendre, et à prier Dieu.
Dona Mercedes résolut de passer la nuit en prières.
Elle s'agenouilla et entendit les serenos crier ki heures les unes après les autres.
La voix lugubre qui venait de crier minuit, en invitant les habitants de Grenade à dormir tranquilles, se perdait à peine dans l'espace, qu'il sembla à dona Mercedes entendre grincer une clef dans la serrure de la porte par laquelle avait l'habitude d'entrer don Fernand.
Elle se tourna, pivotant sur ses genoux, du côté de cette porte, et la vit s'ouvrir pour donner passage à un homme, le visage couvert d'un large feutre, et la taille enveloppée d'un grand manteau.
Son fils seul avait cette clef.
— Fernand ! Fernand ! s'écria-t-elle en s'élançant au-devant du visiteur nocturne.
Mais, tout à coup, elle s'arrêta en s'apercevant que l'homme qui venait d'entrer, et qui avait refermé la porte derrièra lui, avait la tète de moins que Fernand.
En même temps, l'inconnu levait son chapeau, et laissait tomber son manteau.
— Je ne suis pas Fernand, dit-il, Mercedes recula d'un pas.
— Le roi ! balbutia-t-elle.
L'inconnu secoua la tête.
— Madame, je ne suis pas le roi... ici, du moins, dit-il.
— Qu'êtes-vous donc, sire? demanda Mercedes.
— Un confesseur... A genoux, femme I et avouez que vous avez trompé votre mari. Il est impossible qu'un fils ait donné un soufflet à son père.
Mercedes tomba à genoux, et, tendant ses deux mains tremblantes vers le roi :
— Ob! sire, sire, s'écria-t-elle, c'est Dieu qui vous envoie I Écoutez, je vais tout vous dire.