‹ Le SalteadorChapitre 3 sur 19 · AL REY MORO · texte numérisé non relu

AL REY MORO

Quoique rien n'indiquât que ce roi more, sous l'invecation duquell'auberge florissait, fût le dernier souverain qui avait régné à Grenade, il était néanmoins évident, pour tout homme n'étant pas complètement étranger au bel art de la peinture, que l'ai-tiste avait eu l'intention de représenter le fils de Zoraya, Abouabd-Allah, sunommé Al-Zaquir, dont Florian a fait,

t LE SALTEADOR

gous le nom de Boabdil, un des personnages principaux de son poëme de Gonzalve de Cordoue.

Notre hâte à faire comme les voyageui's, c'est-à-dire à mettre notre cheval au galop pour arriver à l'auberge, nous a fait négliger de jeter un coup d'oeil, en passant, sur un personnage qui, pour paraître au premier abord d'humble condition, n'en mérite cependant pas moins une description particulière.

Il est vrai que ce personnage était à la fois perdu sous l'ombrage d'un vieux chêne et dans les sinuosités du terrain.

C'était une jeune fille de seize à dix-huit ans, qui, par certains points, semblait appartenir à quelque tribu moresque, quoique, par d'autres, elle eût le droit de réclamer sa place dans la grande famille européenne ; croisement probable des deux races, elle formait un chaînon intermédiaire qui réunissait, par un singulier mélange, à l'ardente et magique séduction de la femme du Midi^ la douce et suave beauté de la vierge du Nord. Ses cheveux, qui, à force d'être noirs, atteignaient le reflet bleuâtre de l'aile du corbeau, encadraient, en retombant sur le cou, un visage d'un ovale parfait et d'une suprême dignité. De grands yeux bleus comme des pervenches, ombragés par des cils et des sourcils de la couleur des cheveux, un teint mat et blanc comme le lait, des lèvres fraîches comme des cerises, des dents à faire honte a des perles, un cou dont chaque ondulation avait la grâce et la souplesse de celui du cygne, des bras un peu longs mais d'une forme parfaite, une taille flexible comme celle du roseau qui se mire dans le lac,

LE SALTEADOB f

OU du palmier qui se balance dans l*oasis, des pieds dont la nudité permettait d'admirer la petitesse et lelégance, tel était l'ensemble physique du personnage sur lequel nous nous permettons d'attirer l'attention du lecteur.

Quant à son costume, d'une sauvage fantaisie, il se composait d'une couronne de jasmin de Virginie, arrachée au treillage de la petite maison que nous avons déjà décrite, et dont les feuilles d'un vert sombre et les fruits de pourpre s'harmonisaient admirablement avec le noir de jais de sa chevelure. Son cou était orné d'une chaîne composée d'anneaux plats de la largeur d'un philippe d'or, enchevêtrés les uns dans les autres, et lançant de fauves reflets qui semblaient des jets de flamme. Sa robe, bizarrement couisée, était faite d'une de ces étoffes de soie rayées d'une bande mate et d'une bande de couleur, comme on en tissait alors à Grenade, et comme on en fabrique encore à Alger, à Tunis et à Smyrne. La taille était serrée par une ceinture sévillane à franges d'or, comme en porte de nos jours l'élégant majo qui, sa guitare sous la mante, s'en va donner une sérénade à sa maîtresse. Si la ceinture et la robe eussent été neuves, peut-être eussent-elles blessé la vue, par les tons un peu trop accentués de ces vives nuances, amour des Arabes et des Espagnols; mais les froissements et les fatigues d'un long usage avaient fait de tout cela un charmant ensemble qui eût réjoui alors l'œil du Titien, et qui, plus tard, eût fait bondir de joie le cœur de Paul Véronèse.

Ce qu'il y avait surtout d'étrange dans cette jeune

fille, — quoique cette anomalie soit plus commune en Espagne que partout ailleurs, et à l'époque où nous la signalons qu'à toute autre époque, — ce qu'il y avait surtout d'étrange dans celte jeune fille, disons-nous, c'était la richesse du costume comparée à l'humililé de l'occupatiofl : assise sur une grosse pierre, au pied d'une de ces croix funèbres dont nous avons parlé, à l'ombre d'un énorme chêna vert, les pieds trempant dans un ruisseau dont l'eau miroitante les recouvrait comme d'une gaze d'argent, elle filait à la quenouille et au fuseau.

Près d'elle bondissait, suspendue au rocher, et broutant le cytise amer, comme dit Virgile, une chèvre, bête inquiète et aventureuse, propriété habituelle de celui qui n'a rien.

Et, tout en tournant son fuseau de la main gauche, tout en tirant son fil de la main droite, et en regardant ses pieds, autour desquels bouillonnait et murmurait le ruisseau, la jeune fille chantait à demi-voix une espèce de refrain populaire qui, au lieu d'être l'expression de sa pensée, semblait ne servir que d'accompagnement à la voix qui murmurait au fond de Bon cœur, et que nul n'entendait.

Puis, de temps en temps, non pas pour la faire revenir, mais comme pour lui adresser un mot d'amitié, la chanteuse interrompait son chant et son travail, appelait sa chèvre du mot arabe par lequel on désigne son espèce, et, chaque fois que la chèvre entendait le mot Maza^ elle secouait mulinement la tète, faisait tinter SA sonnette d'argent, et se remettait à brouter.

Voici les paroles que chantait la fileuse, sur un air lent et monotone dent nous avons, depuis, entendu les notes principales dans les plaines de Tanger et dans les montagnes de la Kabylie.

Au reste, c'était le romancero connu en Espr^ne sous 1© Bom de la Chanson du roi don Fernand.

Grennde, ô mon adorée 1

A la ceinture dorée,

Sois ma femme et pour toujours !

Prends en dot, dans mes Castilles t

Trois couvents avec leurs grilles,

Trois forts avec leurs bastilles .

Trois villes avec leurs tours.

Fouille, dans ta jalousie, Cet écrin d'Andalousie Que le Seigneur m'accorda t Dans ton humeur inconstante^ Si la Giralda te tente, A Séville mécontente Nous prendrons la Giralda.

Et ce que dira Séville, Ce que dira la Castille, Dans un siècle ou maintenant^ O Grenade! peu m'importe l Autant le vent en emporte!

Grenade, ouvre-moi ta porte 1 le suis le roi don Fernand !

En ce moment, elle leva la tête pour appeler sa chèvre ; mais à peine eut-elle prononcé le mot Maza, que sa parole s'arrêta, et que son regard se âxa sur l'extrémité de la route venant d'Alhama.

Un jeune homme apparaissait à l'horizon, et descendait, au grand galop de son cheval andaloux, la

pente de la montagne, coupée, selon l'épaisseur ou la rareté des arbres, de larges bandes d'ombre et de soleil.

La jeune fille le regarda un instant, se remit à son travail, et, tout en filant d'une façon plus distraite encore, comme si, ne le regardant plus, elle l'écoutait venir, elle reprit le quatrième couplet de sa chanson, qui était la réponse au roi don Fernand.

0 roi don Fernand, je t'aime!

Mai j'ai — fatal anathème ! ^ Pour maître un More exigeant Qui me tient emprisonnée, Pauvre esclave couronnée.

De chaînes d'or enchaînée.

Dans sa tour aux cloft (l'argenti

EL CORREO D^AMOB

Pendant que la fiieuse chantait ce dernier couplet, le cavalier avait fait assez de chemin pour qu'en relevant la tête, elle pût distinguer et son costume et ses traits.

C'était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingtsix ans, coiffé d'un chapeau à larges bords, dont une plume couleur de feu suivait d'abord la courbe, pour s'en éloigner ensuite en flottant.

Sou» l'ombre que le feutre projetait sur sa figure,

qui alors n'était plus éclairée qu'en demi-teinte, on voyait briller deux beaux yeux noirs, que l'on comprenait devoir s'allumer avec une facilité grande de la flamme de la colère, ou du feu de l'amour. Son nei, droit et d'une forme parfaite, surmontait deux moustaches légèrement relevées, et qui laisaient voir, entr« la barbe du menton et celle des lèvres, des denta inagnifi({ues , blanches et aiguës comme celles du chacal .

Il était couvert, malgré la chaleur, et peut-être même à cause de la chaleur, d'un de ces manteaux cordouans qui, taillés comme un puncho américain, et fendus au milieu d'une ouverture destinée à passer la tête, couvrent le cavalier depuis les épaules jusqu'à l'extrémité des bottes. Ce manteau, de drap couleur de feu, comme la plume du chapeau, brodé d'or à ses extrémités et tout autour de l'ouverture du col, couvrait un costume qui, si l'on en jugeait par le peu qu'on en pouvait apercevoir, c'est-à-dire par le bout des manches et par les rubans de la trousse, devait être d'une suprême élégance.

Quant à son cheval, qu'il maniait en cavalier consommé, c'était une charmante bête de cinq à six ans, au col arrondi, à la crinière flottante, à la croupe vigoureuse, à îa queue balayant la terre, et au pelage de cette couleur précieuse que la dernière r^ine de Castille, Isabelle, venait de mettre à la mode ; au reste, c'était merveille qu'avec cette ardeur qui les animait tous deux, cheval et cavalier eussent pu passer par ces rigides sentiers dont nous avons tenté la description,

6t n'eussent point roulé dix fois l'un et l'autre dans les précipices d'Alcaacin ou d'Alhama.

Un proverbe espagnol dit qu'il y a un dieu pour les ivrognes et une déesse pour les amoureux.

Notre cavalier n'avait pas l'air d'un ivrogne ; mais, il faut le dire, il ressemblait comme deux gouttes d'eau à an amoureux.

Ce qui rendait cette ressemblance incontestable^ c'est que, sans la regarder, et probablement même sans la voir, tant ses yeux étaient fixés en avant, et tant son ceeur était tiré hors de lui, le cavalier passa près de nûtre jeune fille, en face de laquelle, bien certainement, le roi don Carlos lui-même, si sage et si retenu qu'il fût, malgré ses dix-neuf ans, eût risqué une halte, tant elle était belle, quand, levant la tête pour regarder le dédaigneux voyageur, elle murmura :

— Pauvre garçon 1... c'est dommage 1 Pourquoi la fileuse plaignait-elle le voyageur? à quel danger présent ou futur faisait-elle allusion?

C'est ce que nous allons probablement savoir en accompagnant jusqu'à la venta du Roi more l'élégant caballero.

Pour arriver jusqu'à cette venta, qu'il paraissait si pressé d'atteindre, il devait franchir encore deux ou trois mouvements de terrain pareils, à peu de chose près, à celui au fond duquel se tenait la jeune fille, lorsqu'il était passé sans la voir ou plutôt sans la regarder. Au fond de chacun de ces petits vallons, où la chemin seul était percé dans une largeur de huit ou dix pieds à peine, coupant d'épais maquis de myrtes,

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de lentisqnes et d'arbousiers, se dressaieût deux ou trois croix indiquant que le voisinage de la venta n'avait aucunement préservé les voyageurs de celte destinée si commune, qu'il semblait que ceux qui passaient encore par les mêmes chemins où tant d'autres avaient péri, dussent avoir le cœur cuirassé de cet acier triple dont parle Horace, à propos du premier navigateur. En approchant de ces endroits de sinistre aspect, le cavalier se contentait de reconnaître que son épée battait toujours à son côté, et que ses pistolets étaient toujours pendus au crochet de sa selle; puis, lorsqu'il s'en était assuré à l'aide d'une main plutôt machinale qu'inquiète, il franchissait du même pas de son cheval, et du même vfeage tranquille, le mauvais passage, el malo sitio, comme on dit là-bas.

Arrivé au point culminant du chemin, il se dressait de nouveau sur ses étriers pour mieux voir la venta; puis, en l'apercevant, il piquait d'un double coup d'éperon sa monture, laquelle, comme si le désir de servir son cavalier l'eût rendue infaligable, se plongeait dans la petite vallée, pareille à la barque obéissante, qui redescend dans la profondeur des vagues, après en avoir surmonté la crête.

Ce peu d'attention que le voyageur donnait à la route qu'il parcourait, et ce grand désir qu'il paraissait avoir d'arriver à la venta, produisireut probablement deux effets.

Le premier, c'est qu'il ne remarqua point — embusqués qu'ils étaient dans les maquis aux deux côtés dtt chemin, étages sur un. espace d'un quart de lieue à

peu près, comme des chasseurs en battue, — nne difaine d'hommes couchés à terre, et entretenant allumée, avec un soin minutieux, la mèche d'une escopette couchée à terre comme eux, et près d'eux. Au bruit des pas du cheval, ces hommes invisibles levaient la tête, s'appuyaient sur le bras et sur le genou gauche, prenaient de la main droite l'escopette fumante, et, machinalement, en se redressant sur un genou, en portaient la crosse à leur épaule.

Le second effet produit, c'est que, voyant la rapidité avec laquelle cheval et cavalier passaient, les hommes embusqués se disaient tout bas que le cavalier, étant sans doute attendu à la venta, allait y descendre, et qu'il était inutile, par conséquent, de faire éclater sur la grande route un bruit dénonciateur, qui pouvait écarter quelque caravane considérable, promettant un butin plus copieux que celui que l'on peut faire sur un seul voyageur, si riche et si élégant qu'il soit.

Ces hommes couchés n'étaient autres que les pourvoyeurs des tombes, sur lesquelles, en bons chrétiens, ils dressaient des croix, après y avoir couché les voyageurs assez imprudents pour essayer, au risque de leur vie, de défendre leur bourse, quand les dignes solteadores les saluaient, l'escopette au poing, de cette phrase sacramentelle, qui est à peu près la même dans toutes les langues et chez toutes les nations : La bourse ou la vie !

C'était probablement à ce danger, qui ne lui était pas inconnu, que la jeune fileuse faisait allusion, quand, regardant passer le beau voyageur, elle avait

laissé échapper ces mots, accompagnés d'un soupir :

— C'est dommage !

Mais, on l'a vu, ces hommes embusqués, soit pourune cause, soit pour une autre, n'avaient point donné signe de présence. Seulement, de même que les chasseurs en battue, auxquels nous les avons comparés, se lèvent de leur poste quand le gibier est passé, de même quelquesuns d'entre eux, avançant la tête d'abord, puis le corps tout entier, sortirent du bois derrière le voyageur, et s'acheminèrent vers la venta, dans la cour de laquelle le cheval et le cavalier s'élancèrent rapidement.

Un mozuelo se tenait dans cette cour, prêt à prendre la bride du cheval.

— Une mesure d'orge à mon cheval I un verre de xérès à moi I un dîner, le meilleur possible, à ceux qui me suivent !

Comme le voyageur achevait ces mots, Fhostalero parut à sa fenêtre, et les hommes du maquis à la porte.

Les uns et les autres échangèrent un coup d'œil d'intelligence qui signifiait, de la part des hommes du maquis : « Nous avons donc bien fait de ne pas l'arrêter? » et, de la part de l'hôte : a Parfaitement bien fait 1 B

Puis, comm.'^ le cavalier, tout occupé de secouer la poussière qui couvrait son manteau et ses bottes, n'avait rien vu de ce double regard :

— Entrez, mon gentilhomme 1 dit l'hostalero. Quoique située dans la montagne, la posada du Roi more n'est pas dénuée. Dieu merci 1 Nous avons dans le

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garde-manger toute espèce de gibier, excepté du lièvre, qui est un animal immonde : nous avons une oUapodrida sur le feu, un gaspacho qui tren pe depuis hier, et, si vous voulez attendre, un de nos amis, grand chasseur de ces sortes d'animaux, est à la poursuite d'un ours qui est descendu de la montagne pour manger mon orge ; bientôt nous aurons de la venaison fraîche à vous oSrir.

— Nous n'avons pas le temps d'attendre le retour de ton chasseur, si séduisante que soit la proposition.

— Alors, je ferai de mon mieux, mon gentilhomme.

— Oui; et, quoique je sois convaincu que la senora dont je me suis fait le courrier soit une véritable déessa qui ne vit qn'en respirant le parfum des fleurs, et en buvant la rosée du matin, prépare toujours ce que tu as de meilleur, et dis-moi dans quelle chambre ta comptes la recevoir.

L'hostalero ouvrit une porte, et montra au cavalier une grande chambre passée à la chaux, avec des rideaux blancs aux fenêti'es et des tables de chêne.

— Dans celle-ci, dit-il.

— Bien 1 répondit le voyageur ; verse-moi un verre de xérès, vois si mon cheval a sa mesure d'orge, et cueille-moi dans ton jardin un bouquet de tes plus belles fleurs.

— Cela va être fait, répondit l'hostalero. Combien de couverts ?

— Deux : un pour le père, un pour la fille ; les domestiques mangeront dans la cuisine après avoir servi les maîtres ; — ne leur épargne pas le val de Penas.

LE SALTEADOR ff

— Soyez tranquille, mon cavalier, quand on parle comme vous, on est sûr d'être promptement et bien servi.

Et l'hostalero, pour donner sans donte la preuve de ce qu'il avançait, sortit en criant :

— Holà, Gil, deux couverts ! — Pérez, le cheval at-il son orge? — Amapola, courez au jardin, et coupez tout ce que vous trouverez de fleurs I

— Très-bien ! murmura le cavalier avec un sourire de satisfaction ; — à mon tour, maintenant

Détachant alors de la chaîne qui pendait à son cou une petite boule d'or de la grosseur d'un œuf de pigeon, toute ciselée à jour, il l'ouvrit, la posa sur la table, alla chercher dans la cuisine un charbon ardent, le mit dans la boîte d'or, et sur le charbon égrena une pincée de poudre dont la fumée se répandit aussitôt dftns-la salle, exhalant cette odeur douce et pénétrante qwt caresse l'odorat dès qu'on entre dans la chambre d'une femme arabe.

— En ce moment, l'hostalero reparut tenant, d'une main, une assiette supportant un verre plein de xérès, et, de l'autre, une bouteille nouvellement entamée j derrière lui venait Gil avec une nappe, des serviettes et une pile d'assiettes ; enfin, derrière Gil, Amapola, perdue dans une brassée de ces fleurs aux couleurs ardentes, qui n'ont pas d'équivalent en France, et qui sont si communes en Andalousie, que je n'ai pas même pti en savoir les noms.

— Faites un bouquet des plus belles fleurs, la fille, dit le cavalier, et donnez-moi les autres.

Amapola fit un choix des plus belles fleurs, et, quand le bouquet fut massé :

— Est-cela? demanda-t-elle.

— Parfaitement, dk le voyageur: liez-le, maintenant.

La jeune fille chercha des yeux un fil, un cordon, une ficelle.

Mais le voyageur tira de sa poche un ruban d'or et de pourpre dont il paraissait avoir fait provision pour cet usage, et dont il coupa une certaine mesure avec son poignard.

Puis il donna le ruban à Amapola, qui lia le bouquet, et, d'après l'ordre du jeune homme, le posa sur une des deux assiettes dont Gil venait d'orner la table principale.

Alors, lui-même se mit à effeuiller les autres fleurs de manière à faire, de la porte de la cour à la table, un chemin tout jonché, comme ceux que l'on prépare au saint sacrement, le jour de la Fête-Dieu.

Après quoi, appelant l'hostalero :

— Mon ami, lui dit-il, voici un philippe d'or pour le dérangement que je t'ai causé.

L'hôte s'inclina.

— Maintenant, continua le jeune cavalier, si don Inigo Velasco de Haro te demande qui a commandé son dîner, tu lui diras que c'est un homme dont tu ignores le nom. Si dona Flor te demande qui a fait pour elle cette jonchée, qui lui a préparé ce bouquet, qui a brûlé ces parfums, tu lui répondras que c'est son courrier d'amour, don Ramiro d'Avila.

Et, s'élançant légèrement sur son beau cheval, dont le mozuelo tenait le mors, il bondit d'un seul élan hors de la cour de la venta, et continua son chemin au galop dans la direction de Grenade.

DON IHIGO TELÂSCO DE HARO

Placée où elle était, c'est-à-dire au fond d'un de ces plis de terrain que nous avons indiqués, la belle fille à la chèvre n'avait pu, ni voir le jeune cavalier entrer dans la venta, ni l'en voir sortir ; mais elle avait paru écouter avec attention si quelque bruit indicateur de ce quise passait n'arriverait pas jusqu'à elle, et plusieurs fois, levant vers le ciel ses beaux yeux interrogateurs, elle avait semblé étonnée que le passage du beau et riche gentilhomme n'eût été suivi d'aucun événement extraordinaire.

C'est qu'elle ignorait tout naturellement, n'ayant point quitté sa place, et n'ayant point entendu le dialogue du voyageur avec l'hostalero, à quelle circonstance tout égoïste de la part des familiers de la venta, le courrier d'amour de la belle dona Flor devait d'être sorti sain et sauf de leurs mains.

Au reste, au moment même où, après avoir fait toutes les dispositions pour que la venta du Roi more fût digne de recevoir don Inigo Yelasco et sa fille, don

Ramiro d'Avila s'élançait hors de la cour, et reprenait le chemin de Grenade, l'avant-garde de la caravane annoncée par l'élégant maréchal des logis commençait à se faire visible aux yeux de la bohémienne.

Cette caravane se divisait en trois corps bien distincts.

Le premier — celui qui servait d'avant-garde, et qui, ainsi que nous l'avons dit, commençait à apparaître sur le versant occidental de la petite montagne, — se composait d'un seul homme appartenant à la maison domestique de don Inigo Velasco , seulement, comme les campieri de Sicile, qui, domestiques dans les temps de paix, deviennent soldats aux heures du danger, celui-là, revêtu d'un costume moitié livrée, moitié militaire, portait une longue rondache à son côté, et tenait droite comme une lance, et la crosse appuyée à son genou, une arquebuse dont la mèche tout allumée ne laissait pas de doute sur l'intention que la caravane avait de se défendre, au cas où elle serait attaquée.

Le corps d'armée, qui venait à une trentaine de pas environ de l'avant-garde, se composait d'un vieillard de soixante à soixante-cinq ans, et d'une jeune fille de seize à dix-huit.

Enfin, après eux, et marchant à la même distance que l'homme chargé d'éclairer la route, venait l'arrière-garde, composée de deux serviteurs portant rûn<dache au côté, et arquebuse fumante au genou.

En tout, deux maîtres et trois domestiques.

Comme les domestiques sont destinés à remplir une

médiocre place dans le cours de cette histoire, tandis qu'au contraire les deux maîtres doivent y jouer des rôles principaux, qu'on nous permette de négliger MM. Nunez, Camacho et Torribio, pour nous occuper spécialement de don Inigo Velasco de Haro et de dona Flor, sa fille.

Don Inigo Velasco était, comme nous l'avons dit, un vieillard de soixante à soixante-cinq ans, quoique le mot vieillard devienne peut-être impropre à l'endroit d'un homme vieux d'âge peut-être, mais à coup sur jeune de corps.

En effet, sa barbe à peine grisonnante, ses cheveux qu'il portait longs, à la mode de Philippe le Beau et de Ferdinand le Catholique, à peine mouchetés de la neige d'hiver, indiquaient un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, tout au plus.

Et, cependant, il était frappé de ce malheur, commun à tous ceux qui ont eu une jeunesse illustre, de ne pouvoir cacher son âge, ayant plus d'une fois, et à des époques différentes, imprimé profondément sa trace dans l'histoire de son pays. A trente ans, don Inigo Velasco, héritier d'un des noms les plus illustres et d'ane des familles les plus riches de la Castille, poussé au désir des aventures par l'amour que lui avait inspiré une jeune fille qu'il ne pouvait épouser, — attendu que ie père de dona Mercedes de Mendo ^c'était le nom de cette reine de beauté) était ennemi r'.u sien, leurs pères, à eux, s'étant juré une haine éteraelle ; — à trente ans, disons-nous, don Inigo Velasco, qui avait eu pour précepteur le père Marchena, c'e?'i-à-dire un

des premiers prêtres qui, au risque de se trouver en opposition avec les saintes Écritures, avaient reconnu, 8ur la démonstration de Christophe Colomb, que la terre pouvait bien être ronde, — don Inigo Velasco avait, par désespoir plutôt que par conviction, adopté les théories et secondé les prétentions du navigateur génois.

On sait ce qu'eut à souffrir à la cour des rois catholiques ce pauvre homme de génie, que les moins malveillants des conseillers d'Isabelle et de Ferdinand traitaient de visionnaire et de fou, quand, après avoir inutilement exposé à Gênes, sa patrie, le projet qu'il avait conçu de retrouver, en marchant vers l'ouest, l'empire du Cathay, indiqué par son prédécesseur Marco Polo ; quand, après avoir été repoussé par Jean II, qui envoya secrètement et traîtreusement un pilote tenter cette expédition, que tout haut on traitait d'insensée, il se présenta au roi d'Aragon Ferdinand et à la reine de Castille Isabelle, offrant de doter l'Espagne, non pas d'une ville, non pas d'une province, non pas d'ua royaume, mais d'un monde 1

Huit ans s'écoulèrent en démarches et en instances inutiles.

Par bonheur pour l'illustre Génois, — plus d'une fois déjà nous avons philosophé sur ce texte si riche des petites causes et des grands effets, — par bonheur pour l'illustre Génois , disons-nous , la Providence permit qu'au moment où Christophe Colomb voulait entreprendre son voyage, qu'au moment où tombait avec son dernier rempart l'empire des califes en Es-

pagne, le neveu d'une des plus tendres amies de la reine fût amoureux à en perdre la raison d'une jeune fille qu'il n'avait aucun espoir d'épouser.

Nous demandons humblement pardon à l'amour de le mettre au nombre des petites causes.

Mais, petite ou grande, la cause produisit un effet immense.

Nous avons dit la cause ; disons l'effet.

Ce neveu, on sait déjà son nom, c'était don Inigo Velasco, comte de Haro.

Cette tante, c'était Béatrix. marquise de Moya.

Or, la reine Isabelle n'avait pas de plus tendre amie, de confidente plus intime que la marquise de Moya. — Nous inscrivons le fait pour mémoire; Icut à l'heure nous allons y revenir.

Quant à Velasco, il avait résolu d'en finir avec la vie, et, s'il n'avait pas été tué dix fois, c'est que, comme devant tous les cœurs résolus, la mort avait reculé devant lui. Dans les guerres que les rois catholiques poursuivaient contre les Mores , il avait constamment combattu au premier rang : il était à l'assaut des forteresses d'IUora et de Moclin, ces deux bastilles si importantes de la ville reine, qu'on les appelait les deux yeux de Grenade ; il était au siège de Vêlez quand le zagal Abd-AUah essaya de faire lever le siège de cette ville, et fut repoussé avec une perte terrible ; il était à la prise de Gibalfaro, lorsque la ville d'Ibrahim fut emportée et mise au pillage ; il était enfin sous les murs de la capitale de Boabdil, quand, après avoir, selon l'expression espagnole, mangé la

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grenade gram à grain, c'est-à-dire conquis le royaume ville à ville, les rois catholiques entourèrent la cité qu'ils bloquaient d'une ville nouvelle, avec des maisons, des églises, des remparts, et qu'ils noLimèrent Santa Fé, en signe de leur espérance et du v<jeu qu'ils avaient fait de ne point abandonner le blocus de Grenade, que Grenade ne fût rendue.

Grenade se rendit le 25 novembre 1491, l'an 897 de l'hégire, le 22^ jour de la lune de Moharrem.

Pour Colomb, qui depuis huit ans attendait, c'était le moment de revenir à la charge ; le roi Ferdinand et la reine Isabelle venaient d'achever l'œuvre commencée par Pelage, il y avait sept siècles : ils venaient d'ea finir avec les infidèles d'Espagne.

Colomb proposait son expédition en lui donnant pour but principal la conversion des infidèles d'un monde nouveau.

Pour arriver à ce but, il ne demandait que deux caravelles, cent hommes d'équipage et trois mille couronnes.

Enfin, à côté du but religieux, il proposait, comme résultat matériel, des placers d'or inépuisables, des mines de diamants sans prix. Qui pouvait donc empêcher l'avare Ferdinand et la pieuse Isabelle de tenter une entreprise qui, au point de vue temporel et spirituel, présentait, une fois admise l'existence de ce monde inconnu, toutes les apparences d'une heureuse spéculation?

Ce qui l'empêchait, nous allons le dire.

Christophe Colomb, élevant d'avance la récompense

à la hauteur du service, demandait le rang d'amiral des flottes espagnoles, le titre de vice-roi de tous les pays qu'il découvrirait, le dixième des bénéfices que rapporterait l'expédition, et le maintien dans sa postérité mâle des titres et des honneurs qui lui seraient accordés.

Ce prétentions paraissaient d'autant plus exagérées, que Christophe Colomb, — quoiqu'il prétendît descendre d'une des plus illustres familles de Plaisance, quoiqu'il écrivît à la reine Isabelle que, si elle le nommait amiral, il ne serait pas le premier amiral de sa famille, — que Christophe Colomb, disons nous, n'avait pu produire des preuves de sa noblesse, et que le bruit se répandait à la cour qu'il était tout simplement le fils d'un pauvre tisserand de Cogoreo ou de Nervi.

Ces prétentions, en conséquence, avaient soulevé l'indignation de l'archevêque de Grenade, Ferdinand de Talavera, chargé par Leurs Majestés Catholiques d'examiner le projet éii pilote génois, comme on appelait généralement Christophe Colomb à la cour.

C'était surtout ce dixième dans les bénéfices, représentant juste l'impôt que l'Église prélevait sous le nom de dixme, qui blessait les susceptibilités religieuses de don Ferdinand de Talavera.

Or, le pauvre Christophe Colomb jouait de malheur, car ses trois autres prétentions — celle d'être élevé au rang d'amiral, celle de prendre le titre de vice-roi, enfin celle d'avoir l'hérédité de ce titre, comme dans une famille royale ou princière, — avaient, de leur côté, blessé l'orgueil de Ferdinand et d'Isabelle, les souve-

rains, à cette époque, n'étant point encore habitués à traiter de pair avec un simple particulier, et Colomb, tout pauvre et tout obscur qu'il était, parlant avec autant de fierté que s'il eût déjà porté sur sa tète la couronne d'or de Guacanagari et de Montezuma I

Il en était résulté qu'après une vive discussion dans le conseil, où Christophe Colomb comptait deux partisans seulement, don Luis de Saint-Angel, receveur des revenus ecclésiastiques d'Aragon, et don Alonzo de Quintanilla, directeur des finances de Castille, la proposition avait été définitivement rejetée, à la grande satisfaction du roi Ferdinand, l'homme du doute et de la matière, et à la grande tristesse de la reine Isabelle, la femme de la poésie et de la foi.

Quant aux ennemis de Colomb , — et ils étaient nombreux à la cour, — ils regardaient la sentence comme irrévocable, et croyaient bien être débarrassés à tout jamais de ce ridicule rêveur qui faisait, près des services qu'il promettait de rendre, paraître mesquins tous les services déjà rendus.

Mais ils avaient compté sans don Inigo Velasco, comte de Haro, et sans sa tante Béatrix, marquise de Moya.

En effet, le lendemain du jour où le refus de Leurs Majestés Catholiques avait été transmis à Colomb par l'archevêque don Ferdinand de Talavera, — refus qu'avaient essayé d'atténuer don Luis de Saint-Angel et <lon Alonzo de Quintanilla, mais qui n'en avait pas moins laissé sans espoir le pauvre navigateur, — dofta Béatrix entra dans l'oratoire de la reine, et, d'une voix sensiblement émue, lui demanda audience pour son neveu.

Isabelle, étonnée de l'aspect presque embarrassé de son amie, la regarda un instant ; puis, avec ce ton de douceur qui lui était habituel quand elle parlait à ses familiers :

— Que dis-tu donc là, ma fille? demanda-telle.

Ma fille était un nom d'amitié que la reine de Castille donnait habituellement, mais sans le prodiguer néanmoins, à ses amies particulières.

— Je dis à Votre Altesse que mon neveu don Inigo "Velasco a l'honneur de solliciter d'elle une audience de départ.

— Don Inigo Velasco ? reprit Isabelle cherchant évidemment à fixer ses souvenirs sur celui dont il était question ; n'est-ce point ce jeune capitaine qui s'est si fort distingué pendant notre dernière guerre, aux assauts d'IUora et de Moclin, au siège de Vêlez, à la prise de Gibalfaro, et dans mainte autre occasion ?

— C'est cela 1 s'écria dona Béatrix toute joyeuse, et surtout toute fîère que le nom de son neveu eût éveillé de pareils souvenirs dans le cœur de la reine ; — oui, oui, Altesse, c'est bien lui !

— Et tu dis qu'il part? demanda Isabelle.

— Oui, Altesse.

— Pour un long voyage ?

— J'en ai peur.

— Quitterait-il l'Espagne?

— Je le crois.

— Ah 1 ah I

— Il donne comme excuse qu'il n*a plus rien à y faire pour le service de Votre Majesté.

— Etoù va-t-il?

— J'espère que, sur ce point, dit duûa Béatrix, la reine daignera permettre qu'il réponde lui-même.

— C'est bien, ma QUe ; dis lui qu'il peut entrer.

Et, tandis que la marquise de Moya, se chargeant d'être rintrodiictrice de son neveu, s'avançait vers la porte, la reine Isabelle s'assit, et, plutôt pour avoir une contenance que pour travailler réellement, elle prit une bannière qu'elle était entrain de broder en l'honneur de la Vierge, à l'intercession de laquelle elle attribuait l'heureuse reddition de Grenade, qui avait eu lieu, on le sait, par capitulation, et sans qu'il y eût de sang versé.

Un instant après, la porte se rouvrit; le jeune homme entra conduit par dona Béatrix, et, à quelques pas d'Isabelle, s'arrêta respectueusement tenant son chapeau à la main.

ISABELLE ET FERDINA5B

Don Inigo Velasco — que nous venons de montrera nos lecteurs comme un magnifique vieillard de soixante à 8oisante-cinq ans— était, à l'époque de la prise de Grenade, un beau jeune homme de trente à trente-deux ans, avec de grands yeux et de longs cheveux noirs; son visage pâle ptait profondément empreint de cette teinte mô-

lancolique qui indique la présence d'un amour malheureux, et qui, par conséquent, est toujours une puissante recommandation près d'une femme, cette femme fût- elle reine.

Une blessure à peine guérie alors, mais dont la cicatrice s'était perdue, depuis, dans les premières rides de la vieillesse, sillonnait son front d'une ligne rougeâtre, et attestait qu'il avait attaqué de près, et en face, les Mores, dont le cimeterre avait laissé cette trace sanglante sur son front.

La reine, qui avait souveni entendu parler de lui, comme d'un beau cavalier d'amour, et comme d'un beau cai'itaine de guerre, mais qui le voyait pour la première fois, regarda don Inigo avec ce double intérêt qui s'attachait d'abord au neveu de sa meilleure amie, et ensuite à un cavalier qui venait de combattre si vaillamment pour la cause de son Dieu et de ses rois!

— Vous êtes don Inigo Velasco ? demanda Isabelle après un moment d'attention, pendant lequel le plus profond silence avait régné dans l'oratoire, où se tenaient cependant, près d'elle ou loin d'elle, assises ou debout, selon la familiarité dont elles étaient honorées, ou le rang qu'elles occupaient, une douzaine de personnes.

— Oui, Altesse, répondit don Inigc

— Je vous croyais rico homire.

— Je le suis, en effet. Altesse.

— Pourquoi ne vous couvrez-vous pas devant nous, alors?

— Parce que le respect que j'ai pour la femme m'interdit le droit que veut bien me rappeler la reine.

Isabelle sourit, et, le tutoyant, comme c'est encore aujourd'hui l'habitude des rois et des reines de Castille à l'égard de ceux qu'on appelle de nos jours grands d'Espagne, et que l'on appelait alors ricos hombres :

— Eh bien, don Inigo, demanda-t-elle, tu veux donc voyager, mon enfant?

— Oui, Altesse, répondit le jeune homme.

— Et pourquoi cela?

Don Inigo garda le silence.

— Il me semble, pourtant, continua Isabelle, qu'il y a nombre de places à ma cour qui iraient bien à un jeune homme de ton âge, et à un vainqueur de ton mérite.

— Votre Altesse se trompe sur mon âge, répondit don Inigo en secouant tristement la tête : je suis vieux, madame.

— Toi? fît la reine étonnée.

— Oui, madame ; car on est vieux, quelque âge que Von ait, le jour où l'on a perdu toute illusion ! et, quant à ce titre de vainqueur que vous voulez bien me donner, comme à un Cid, je l'aurai bientôt perdu, puisque, grâce à la reddition de Grenade, et à la chute du dernier roi more, Abou-abd- Allah, vous n'avez plus d'ennemis à vaincre dans votre royaume.

Le jeune homme prononça ces paroles d'un ton si profondément triste, que la reine le regarda avec étonnement, et que dona Béatrix, qui, sans doute, était au

LE SAITEADOR 99

courant des chagrins d'amour de son neveu, essuya une larme qui roulait silencieuse de sa paupière sur sa joue.

— Et où veux-tu aller? demanda la reine.

— Je veux aller en France, Altesse!

Isabelle fronça légèrement le sourcil.

— Le roi Charles VIU, demanda-t-elle cessant de le tutoyer, vous a-t-il donc engagé à ses noces avec l'héritière de Bretagne, ou vous a-t-il offert de prendre du service dans l'armée qu'il lève, dit-on, pour conquérir l'Italie ?

— Je ne connais point le roi Charles VÏII, madame, répondit don Inigo ; et, quelque offre qu'il me fit pour servir dans ses armées, je refuserais son offre, car ce serait bien certainement servir contre ma bien-aimée souveraine.

— Et que vas-tu faire en France, si tu n'y vas pas chercher un maître qui te convienne mieux que nous?

— J'y accompagne un ami que vous avez chassé.

— Qui cela?

— Christophe Colomb, madame.

Il se fit un instant de silence pendant lequel on entendit le léger cri que faisait, en s'entr'ouvrant, la porte du cabinet du roi.

— Nous n'avons point, à Dieu ne plaise ! chassé votre ami, don Inigo, reprit Isabelle avec une mélancolie dont à son tour elle n'était pas maîtresse; seulement, nos conseils ont déclaré que les conditions imposées par le Génois étaient tellement exorbitantes, qu'il nous était impossible de les accepter sans manquer à

ce que nous devons à nous-mêmes et à nos deux couronnes. Si votre ami, don Inigo, avait consenti à faire quelque concession, la bonne volonté du roi Ferdinand, et l'intérêt que je lui portais pour ma part, eussent rendu facile l'exécution d'un projet dont il doit à luimême la mauvaise réussite.

Isabelle se tut, attendant la réponse de don Inigo ; mais don Inigo ne répondit pas.

— D'ailleurs, continua-t-elle, outre que la théorie du Génois sur la circonférence de la terre s'accorde mal avec le texte des saintes Écritures, vous savez que les plus savants hommes du royaume traitent Christophe Colomb de visionnaire.

— Ce n'est point d'un visionnaire, Altesse, répondit le neveu de donaBéatrix, de renoncer à ses espérances plutôt qu'à sa dignité. Colomb traite pour un empire

,dix fois grand, à ce qu'il prétend, comme l'Espagne, et fies prétentions s'élèvent à la hauteur du sujet. Je comprends cela.

— Mon neveu ! murmura dona Béatrix.

— Aurais-je, sans le vouloir, manqué de respect à la .reine? demanda don Inigo. J'en serais aux plus pro- . fonds regrets.

— Non, mon enfant, non 1 dit vivement Isabelle. Puis, après avoir réfléchi un instant :

— Tu crois donc, demanda-t-elle à don Inigo, qu'il y a quelque chose de sérieux, de possible, de réel au fond des rêveries de ce pilote?

— Je suis trop ignorant pour répondre à Votre Allasse au nom de la science, madame, dit don Inigo ;

mais je lui répondrai au nom de la foi : la conviction de Colomb m'a convaincu moi-même, et, de même que Votre Altesse avait fait vœu de ne pas quitter Santa- Fé, qu'elle n'eût pris Grenade, j'ai fait vœu, moi, de ne pas quitter Colomb, qu'il n'ait mis le pied sur la terre de ce monde inconnu dont il voulait faire don à Votre Altesse, et que Votre Altesse a refusé.

— Mais, dit Isabelle en essayant de plaisanter, quoi que la parole grave du jeune homme lui en ôtât, sinon l'envie, du moins le pouvoir; mais , puisque tu as une foi si grande dans la science du Génois, et qu'il n'a besoin que de deux caravelles, de cent matelots et de trois mille couronnes pour accomplir son entreprise, pourquoi, sur ta propre fortune, qui est triple de ce que demande ton ami, n'as-tu pas fait bâtir les deux caravelles, engagé les cent matelots, et avancé les trois mille couronnes? Colomb, alors, ne devant plus rien à personne, eût pu être roi, et te nommer viceroi de son royaume imaginaire.

— Je le lui ai offert. Altesse, répondit gravement don [nigo, non pas dans l'espoir d'une si haute récompense : je ne SUIS pas ambitieux; mais Colomb a refusé mon offre.

— Colomb a refusé la réalisation d'un projet qu'il poursuit depuis vingt ans, quand cette réalisation s'est offerte à lui? s'écria Isabelle... Ah 1 par exemple, tu ne me feras pas accroire cela, mon enfant!

~ C'est, cependant, la vérité, Altesse, répondit don Inigo en s'inclinant avec respect.

— • Et quel motif a-t-il donné à son refus ?

— Il a dit qu'il fallait le nom et le patronage d'un

grand roi pour consacrer une pareille entreprise, et que, puisqu'il ne pouvait la faire sous la protection des pavillons portugais ou espagnols, il allait voir si Charles YIII ne consentirait pas à l'abriter sous les trois fleurs de lis de France.

— Le Génois est parti pour la France? le Génois e^ allé porter son projet à Charles VIII? Êtes-vous bien sûr de cela, senor'don Inigol demanda Ferdinand d'Aragon entrant tout à coup, et se mêlant à la conversation, qu'il écoutait déjà depuis quelques minutes.

A cette entrée inattendue, chacun se retourna jetant un léger cri, ou tout au moins laissant échapper un geste de surprise.

Seul, don luigo, comme s'il eût entendu le bruit de la porte, et deviné qui la poussait, ne manifesta que du respect en s'inclinant devant le roi, ainsi qu'il l'avait fait devant la reine.

Mais, pour constater, sans doute, le droit qu'il avait de rester couvert devant le roi d'Aragon, il replaça sur sa tête son chapeau, que, d'ailleurs, il ôta presque aussitôt en se retournant du côté d'Isabelle, dont il paraissait attendre son congé comme de son unique souveraine.

Celle-ci, au reste, tressaillit de joie en voyant avec quelle ardeur Ferdinand, si calme d'ordinaire, accueillait cette nouvelle, humiliante pour l'Espagno, que Colomb était allé demander protection à un autre souverain.

El, comme don Inigo ne répondait point à l'interrogation du roi Ferdinand :

— Entends-tu ce que te demande le roi d'Aragon? dit-elle au jeune homme ; il te demande s'il est bien vrai que le Génois soit parti pour la France, et si, bien réellement, il est allé offrir ses services au roi Charles VIE.

— J'ai quitté ce matin Christophe Colomb à la porte de Bara, madame ; il suivait la route des cotes dans l'espoir de trouver à s'embarquer pour la Provence, à Alicante, à Valence ou à Barcelonne.

— Et alors? dit Ferdinand.

— Alors, sire, reprit don Inigo, je suis venu demander à la reine la permission de suivre ce grand homme, de m'embarquer avec lui, et de partager sa fortune, bonne ou mauvaise.

— Ainsi, tu comptes le rejoindre?

— Aussitôt que j'en aurai reçu permission de ma gracieuse souveraine, répondit don Inigo.

— Sans doute, il s'éloigne accablé du peu de succès qu'ont eu près de nous ses sollicitations?

— Il s'éloigne la tête haute et le visage serein, Altesse ; car, si le regret et le désappointement pèsent sur son cœur, son cœur présente une base assez large pour supporter ce double fardeau !

Ferdinand demeura un instant muet devant cette fîère réponse ; puis, passant la main sur son front devenu soucieux :

— Je crains, murmura-t-il en laissant échapper un soupir, que mes conseillers n'aient été bien promptf dans leur refus à l'égard de cet homme. Qu'en ditesvous, madame?

Mais, dès les premiers mois que le roi avait prononcés, Isabelle s'était levée, et, allant à lui :

— Oh ! monseigneur, lai dit-elle les mains jointes, je m'étais soumise à la décision du conseil, parce que je croyais cette décision émanée de vous ; mais, si je m'étais trompée, s'il vous restait encore quelque sympathie pour l'homme qui inspire de pareils dévouements, qui soulève un semblable enthousiasme, il ne faudrait prendre conseil que de vous, de votre génie, de votre grandeur !

— Croyez-vous , [don Inigo, demanda Ferdinand d'une voix dont chaque mot tomba comme une goutte d'eau glacée sur le cœur d'Isabelle , croyez-vous que Colomb, en supposant même qu'il rencontre la terre du Cathay et le royaume de Cipango, trouve dans ce nouveau monde assez d'épices, d'aromates, de pierres précieuses et d'or, pour couvrir les frais énormes que nécessite une pareille expédition?

Isabelle sentit la sueur perler à son front; elle éprouvait ce qu'éprouvent les cœurs poétiques, quand une personne qui a droit à leur amour ou à leur respect oublie pour un instant de parler un langage en harmonie avec leur rang élevé et leur haute position.

Elle n'eut pas le courage de répondre. Don Inigo répondit pour elle.

— Votre Altesse appelle des frais énormes, ceuî qu'entraînera le service de deux caravelles avec ceni hommes d'équipage?... Quant aux trois mille couronnes, c'est une somme que, plus d'une fois, ont dépensée, dans une nuit de jeu ou de folie, quelques-uns

des gentilshommes qui sont au service de Votre Altesse.

— Puis, d'ailleurs, se hâta de dire Isabelle, s'il ne s'agit que de l'argent nécessaire à l'expédition, je le trouverai, mcn.

— Vous! et où cela? demanda Ferdinand.

— Mais, je l'espère, dans les coffres du trésorier de Castille, répondit Isabelle ; et, s'ils ne contenaient pas même cette faible somme, je serais toute disposée à engager ou à vendre mes propres bijoux, plutôt que de voir Colomb porter à un autre roi et à une autre nation un projet qui, s'il réussit, fera, du royaume qui aura protégé Colomb, le royaume le plus riche et le plus puissant du monde 1

Ferdinand fît entendre un murmure qui n'était ni approbateur ni improbateur ; la marquise de Moya jeta un cri d'admiration ; don Inigo fléchit un genou devant la reine.

— Que faites-vous là, don Inigo? demanda Isabelle en souriant.

— J'adore ma souveraine comme elle mérite d'être adorée, dit le jeune homme, et j'attends qu'elle me donne l'ordre de partir, pour arrêter Christophe Colomb dans sa route, et le ramener à Santa-Fé.

Isabelle jeta un regard de prière sur le roi d'Aragon.

Mais le froid et habile politique n'était pas homme à se laisser entraîner, d'une façon irréfléchie, à tous ces mouvements d'enthousiasme qu'il permettait à peine aux jeunes hommes et aux femmes, et qui, selon lui, devaient constamment être tenus à respectueuse dis-

tance de l'esprit des ministres et du cœur des rois.

— Dites à ce jeune homme de se relever, madame, Ot-il, et venez causer avec moi de cette importante affaire.

Isabelle alla au roi, s'appuya à son bras, et, sans sortir de l'oratoire, tous deux se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtre dont les vitraux coloriés représentaient le triomphe de la Vierge.

Le jeune homme étendit les deux mains vers l'image de la madone.

— 0 sainte mère de Dieu, dit-il, fais descendre dans le cœur de ce roi la divine lumière qui couronne ton front I

Sans doute, la prière de don Inigo fut exaucée ; car, peu à peu, sous les instantes prières d'Isabelle, on vit se fondre la glace du masque de Ferdinand ; un signe de tète indiqua son adhésion, et, élevant la voix :

— Allons, dit-il, qu'il soit fait selon le désir de notre chère Isabelle !

Toutes les poitrines, qui étaient serrées par l'attente, se dilatèrent daus un soupir de satisfaction.

— Montez à cheval, jeune homme, continua don Fernand, et allez dire à cet entêté Génois qu'il faut bien que les rois cèdent, puisqu'il ne veut pas céder.

— Ainsi, madame?... demanda don Inigo voulant avoir, non-seulement l'approbation du roi, mais encore celle de la reine.

— Nous consentons à tout, dit Isabelle, et votre ami Colomb peut revenir, sans crainte de rencontrer de nouvelles difficultés.

— Oh ! est-ce bien vrai, madame, et ai-je bien entendu ? s'écria don Inigo.

— Voici ma main, dit Isabelle.

Le jeune homme se précipita sur cette main royale, qu'il effleura respectueusement de ses lèvres ; puis il s'élança hors de la chambre en criant :

— Mon cheval ! mon cheval !

Cinq minutes après, on entendait retentir le pavé de la cour sous le galop pressé du cheval de don Inigo, galop dont le bruit se perdit bientôt dans l'éloignement.

DOIfA FLOR

Don Inigo avait rejoint Colomb à dix lieues de Santa- Fé, et l'avait ramené à la cour des rois catholiques.

Celui-ci y était rentré plein d'irritation et de doute ; mais bientôt la bonne nouvelle que lui avait portée don Inigo, et à laquelle il refusait de croire, lui avait été confirmée par la bouche des deux souverains.

Puis il avait reçu tous les ordres nécessaires, et était parti pour le port de Palos de Moguer, village situé à l'embouchure du Tinto, près de la ville d'Huelva!

Ce qui avait fait choisir ce port par Ferdinand, ce n'était pas, comme on eût pu le croire, parce que, donnant dans l'Atlantique, il abrégeait d'autant le chemin,

mais parce que, à la suite d'une condamnation judiciaire que le village de Paies avait encourue, ce village devait fournir à la couronne deux caravelles tout armées.

Ferdinand n'avait donc d'autres frais à faire que ceux des trois mille couronnes. Cependant, soyons juste, et disons que , vers le commencement de juin, Colomb fut avisé que, sur la demande d'Isabelle, sa protectrice déclarée, un troisième navire lui était accordé.

Il est vrai que Ferdinand venait d'apprendre que grâce aux instances de Barthélémy Colomb, frère du célèbre navigateur, Henri Vil faisait offrir à celui-ci tous les avantages qui venaient de lui être accordés en Espagne.

Quant à don Inigo, après avoir accompagné son ami à Palos, il était revenu à Cordoue sur une lettre qu'il avait reçue par un courrier extraordinaire, faisant promettre à Colomb qu'il ne quitterait pas l'Espagne sans lui, et qu'il lui ferait savoir, à Cordoue, le jour précis de son départ.

Colomb devait trop à ce fidèle ami pour ne point souscrire à cette demande. Dans le courant du moit de juillet 1492, il fit prévenir don Inigo qu'il mettrait à la voile le 3 août suivant.

Le 2 août, le jeune homme arriva, plus sombre mais plus résolu que jamais.

Don Inigo accompagna donc son ami Colomb à travers tous les dangers de cette première navigation. II était sur lo pont, dans la nuit du H au 12 octobre, quand le matelot en vigie à bord de la Pinta, cria :

«Terre ! » H descendit le second dans l'île de San-Salvador, au milieu des habitants étonnés qui regardaient en silence ces étrangers arrivant d'un monde inconnu : — le premier était Colomb, qui s'était réservé cet honneur de planter l'étendard de Castille 'sur cette terre qu'il avait découverte. Il le suivit à Cuvyà, à Saint-Domingue; revint en Espagne avec lui au mois de mars i493 ; repartit avec lui au mois de septembre de la même année, sans que les instances de sa tante, ni celles de la reine Isabelle et du roi Ferdinand pussent le retenir à la cour ; aborda avec lui aux Petites-Antilles, à la Dominique, c'est-à-dire à la Guadeloupe, à Saint-Christophe , aux îles Sous-le-Vent. Il combattit avec lui et contre les caciques et contre les propres compagnons de Colomb révoltés ; repartit une seconde fois avec lui, quand les accusations de ses ennemis foi^cèrent l'illustre Génois de quitter sa vice-royauté pour venir se justifier devant ceux qu'il avait faits les plus riches princes du monde ! Enfin, le 30 mai 1498, il repartit, avec Colomb toujours, pour un troisième voyage; mais, cette fois, il ne revint même pas en Espagne : de l'autre côté de la mer, il apprit la disgrâce de Colomb et de son frère Barthélémy, leur prison, et enfin leur mort.

En Espagne, ceux qui se souvenaient encore qu'il existait de par le monde un certain don Inigo Velasco apprirent, de leur côté, vers l'an 1504 ou 1503, qu'il avait pénétré dans l'intérieur des terres, et avait été reçu à la cour d'un cacique dont il avait épousé la fille, et que ce cacique lui avait donné pour dot tout l'or qui

avait pu tenir dans la chambre nuptiale; puis que le beau-père était mort, et qu'Inigo avait refusé la couronne que les habitants du pays avaient voulu lui offrir ; puis, enfin, que sa femme était morte à son tour, lui laissant une fille si belle, qu'il n'avait trouvé d'autre nom à lui donner que celui de dona Flor.

Or, trois ans avant l'époque à laquelle nous sommes arrivés, peu de temps après la mort de ce roi Ferdinand qui avait récompensé Colomb du don que celuici lui avait fait, par la prison et la misère, le bruit s'était tout à coup répandu que don Inigo Velasco venait d'arriver à Malaga avec sa fille, sur un bâtiment qui avait pour lest des lingots d'or. Mais la reine Isabelle était morte; dona Béatrix était morte; personne ne s'intéressait sans doute plus à don Inigo, comme luimême ne s'intéressait plus à personne. Un seul de ses amis, nommé don Ruis de Torilla, vint le voir à Malaga. Ils avaient autrefois, — il y avait ving-cinq ou vingt-six ans, — servi ensemble contre les Mores, et pris ensemble cette même ville de Malaga, où ils se retrouvaient aujourd'hui. Cet ami habitait Grenade; il invita don Inigo à venir se fixer dans la même ville que lui ; mais toutes ses instances furent inutiles.

Cependant, lorsque, après la mort de Ferdinand, le cardinal Ximenès, archevêque de Tolède, fut nommé régent, cette double réputation de richesse et de probité qui avait accompagné don Inigo dans ses voyages, et en était revenue avec lui, fit qu'il reçut du cardinal, âgé alors de quatre-vingts ans, l'invitation d'aller le rejoindre à Tolède, afin de l'aider dans les affaires d'État

et surtout dans la question des relations à établir par le nouveau roi don Carlos entre l'Espagne et les Indes occidentales.

Il s'agissait du bien du pays : don Inigo n'avait point hésité; il avait quitté Maiaga avec sa fille, était venu à Tolède, et, là, pour toutes les affaires d'outre-mer, avait partagé le gouvernement du royaume avec le cardinal Ximenès et Adrien d'Utrecht, ancien précepteur de doQ Carlos, que celui-ci avait envoyé pour le précéder en Espagne.

Cette régence avait, de son triumvirat, gouverné l'Espagne pendant un an à peu près ; puis, tout à coup, on avait entendu dire que le roi don Carlos venait de débarquer à Villa- Viciosa, petit port des Asturies, et s'acheminait vers le couvent de Tordesillas, où, depuis la mort de Philippe le Beau, son père, — mort qui avait eu lieu le vendredi 25 septembre 1506, — résidait sa mère Jeanne, connue dans les légendes castillanes sous le nom de Jeanne la Folle.

A celte nouvelle, rien n'avait pu retenir don Inigo Velasco à Tolède, et, s'appuyant sur ce que l'arrivée en Espagne du roi don Carlos rendait désormais un conseil de régence inutile, il avait, malgré leurs efforts pour le retenir, pris congé de ses deux collègues, et était revenu, avec sa fille, dans son paradis de Maiaga.

Là, il se croyait bien tranquille et bien caché à tous les yeux, quand, vers le commencement de juin 1519, un messager du roi don Carlos s'était présenté devant lui, avait annoncé que le roi voulait visiter les villes du midi de l'Espagne, Cordoue, Séville, Grenade, et

46 LE SALTEABOR

l'invitait à venir l'attendre dans cette dernière ville.

Le même messager lui avait remis un parchemin scellé dQ sceau royal, et qui n'était autre que sa nomination au poste de grand justicier.

Cette nomination, lui écrivait don Carlos de sa propre main, était un hommage rendu par le cardinal Ximènes à son lit de mort, et par Adrien d'Utrecht, nonseulement aux lumières de don Inigo Velasco, mais encore à cette haute et sévère probité que personne ne contestait en Espagne.

Tout en regrettant du fond de l'âme son paradis de Malaga, don Inigo Velasco avait fait ses préparatifs de départ; puis, le jour venu, il s'était mis en route, conduisant avec lui dona Flor, précédé, sans qu'il s'en doutât, de don Ramiro d'Avila, adorateur passionné de la belle jeune fille, et qui espérait, grâce à quelques regards échangés à travers les grilles d'une jalousie, ne pas lui être tout à fait indifférent.

II était, en outre, accompagné de trois serviteurs échelonnés, comme nous l'avons dit, de manière à ce que l'un lui servît d'éclaireur, et les deux autres d'arrière-garde.

Au reste, à en croire les bruits du pays, cette escorte, et même une escorte plus considérable, n'était pas inutile : on disait la route infestée de bandits à qui un nouveau chef , d'une témérité inconnue même parmi ces hommes téméraires, avait donné, depuis un an, une telle audace, que plus d'une fois ce chef, accompagné de dix, douze ou quinze hommes, avait fait des excursions, d'un côté des montagnes, jusqu'aux

portes de Malaga, et, de l'autre, jusqu'à celles de Grenade.

D'où venait ce chef? on l'ignorait ; quel était-il? Dul ne pouvait le dire; son nom de famille, comme son nom de baptême, était inconnu ; il n'avait pas même songé, ainsi que font ces sortes de gens, à prendre un nom de guerre ; on l'appelait tout simplement el Salteador, c'est-à-dire le Bandit.

Tous les récits que l'on faisait de ce mystérieux coureur de grands chemins n'avaient point été, comme on le voit, sans influence sur les précautions prises par don Inigo ; et, quand la petite caravaoe apparut aux yeux de la jeune bohémienne, elle avait tout l'aspect de voyageurs qui craignent une attaque, et qui sont disposés à la défense.

Maintenant, peut-être se demandera-t-on comment, avec les méchants bruits qui couraient sur le passage à travers la montagne ; comment, avec l'amour qu'il portait à sa chère doiia Flor, don Inigo avait pris cette route plutôt que de faire un détour, et comment, l'ayant prise, il ne s'était pas muni d'une escorte plus nombreuse.

A cela, nous répondrons qu'à deux époques assez rapprochées de celle où nous sommes, don Inigo et sa fille avaient traversé les mêmes montagnes sans qu'il leur fût arrivé aucun accident ; puis c'est encore une vérité incontestable que l'homme s'habitue aux dangers, et, à force d'en avoir couru, se familiarise avec eui.

Or, combien de dangers de toute espèce avait, dans

le cours de sa vie aventureuse, affronté don Inigo l dangers de guerre contre les Mores , dangers de naufrage dans les traversées, dangers de révolte à bord, dangers d'assassinat au milieu des sauvages habitants d'un monde inconnu ! Qu'étaient donc, comparés à tous ces dangers, ceux que l'on risquait en pleine Espagne, dans cet espace de vingt lieues à peine, qui sépare Malaga de Grenade ?

Aussi, de ces dangers, don Inigo haussait-il les épaules.

C'était, cependant, bien imprudent de se hasarder dans de pareils défilés avec un trésor de jeunesse et de beauté pareil à celui qui marchait à la droite du grand justicier.

La réputation de merveilleuse splendeur qui avait précédé dona Flor, du nouveau monde dans l'ancien, n'avait rien d'exagéré. Dona Flor, à seize ans, — c'était l'âge qu'elle venait d'atteindre, — eût laissé en arrière les comparaisons exagérées qu'eussent pu faire sur elle les poètes espagnols, et même les poètes arabes : c'était tout à la fois l'éclat de la fleur et le velouté du fruit, la grâce de la mortelle et la dignité de la déesse ; de même que, chez la jeune bohémienne qui la regardait s'approcher avec une naïve admiration, oû sentait le mélange de la race arabe et de la race espagnole, de même, dans dona Flor, on pouvait retrouver le type, non-seulement de deux races magnifiques, mais encore de ce qu'il y avait de plus pur et de plus distingué dans ces deux races. L'enfant du Mexique et de l'Espagne avait ce beau teint mat, ces bras ravis-

sants, ces mains charmantes, ces pieds miraculeux des Andalouses, avec ces sombres cils, ces yeux de velours, ces cheveux traînant derrière elle, cette taille flexible des Indiennes, filles du soleil.

Quant au costume, il semblait choisi exprès pour faire valoir les formes splendides et le ravissant visage de la belle voyageuse. C'était une robe de soie d'un bleu céleste irisé de rose et d'argent, et boutonnée du haut en bas avec des perles dont chacune était digne déparer la couronne d'une comtesse ; cette robe dessinait le torse et le haut des bras comme faisaient les costumes espagnols du commencement du xiv* siècle ; seulement, arrivées au coude, les manches s'élargissaient et tombaient de chaque côté du corps pendantes et ouvertes, laissant à nu, sous des flots de dentelle de Murcie, des mains et des avant-bras qui, ayant bravé impunément le soleil du Mexique , pouvaient braver celui d'Espagne, mais qui n'en avaient rien à craindre pour le moment, cachées qu'elles étaient dans une large cape de laine blanche, fine et moelleuse comme notre cachemire moderne, et tenant, par la coupe de sa partie inférieure, du manteau mexicain, et, par le capuchon sous lequel resplendissait dans une chaude demiteinte le visage de la jeune fille, du burnous arabe.

Don Inigo et dona Flor, au pas de leur"- mules, qui secouaient la tête sous leurs panaches de laine écarlale, marchaient d'un trot pressé, mais non ioquiet, dona Flor paraissant aussi habituée que son père aux voyages à travers les montagnes, et à la vie aventureuse de l'époque;

Mais, sans doute, le domestique qui leur servait d'éclaireur était-il moins rassuré que ses maîtres ; car, en apercevant la jeune bohémienne, il s'arrêta pour l'interroger, et ceux-ci arrivèrent comme le prudent serviteur s'informait s'il y avait sûreté pour don Inigo et pour dona Flor à s'arrêter à la petite venta qui venait de disparaître à leurs yeux, enfoncés qu'ils étaient dans un pli du terrain, mais qu'ils avaient aperçue à l'horizon, en descendant la montagne qu'ils venaient d© laisser derrière eux.

Lorsque don Inigo et dona Flor arrivèrent, l'hésitation du digne serviteur s'augmentait au lieu de se calmer, des réponses ambiguës et presque railleuses de la jeune bohémienne, qui était restée assise et filant pour parler au domestique, mais qui, voyant les maîtres s'arrêter à leur tour, se leva, déposa sa quenouille et son fuseau, enjamba le petit ruisseau, comme eût pu faire une gazelle ou une bergeronnette, et vint se poser sur le revers du chemin, tandis que sa chèvre, en bête curieuse, descendant de la colline où elle broutait des feuilles de ronces, accourait regarder le cavalier et la cavalière de ses grands yeux intelligents.

— Voyez donc la belle enfant, mon père! dit dofla Flor en arrêtant le vieillard, et en regardant la jeune fille avec l'admiration qu'elle excitait elle-même.

Don Inigo fit de la tête un signe approbatif.

— Voulez- vous que nous lui parlions, mon pèreff demanda doua Flor.

— Fais à ta volonté, ma fille, dit le vieillard.

LE SALTEADOR Bi

— Comment te nommes-tu, ma belle enfant ? demanda dona Flor.

— Les chrétiens m'appellent Ginesta, et les Mores Aïssé ; car j'ai deux noms, un devant Mahomet, un devant Jésus-Christ.

Et, en prononçant le saint nom de Notre Sauveur, la jeune fille se signa; ce qui prouvait qu'elle était chrétienne.

— Nous qui sommes bons catholiques, dit en souriant dona Flor, nous t'appellerons Ginesta.

— Appelez-moi comme vous voudrez, dit la bohémienne, et, surtout de votre belle bouche, prononcé par votre douce voix, mon nom me semblera toujours beau.

— Eh bien, Flora, dit don Inigo, qui t'eût promis que tu trouverais la nymphe Flatterie dans ce désert, eût été par toi traité de menteur, n'est-ce pas? Tu vois que, cependant, celui-là aurait dit la vérité I

— Je ne flatte pas, j'admire, dit la bohémienne. Dona Flor sourit el rougit à la fois, et, pour changer

une conversation qui , par sa naïveté iaudative, devenait embarrassante :

— Que répondais-tu à Nunez, ma belle enfant? demanda dona Flor.

— Informez-vous d'abord de la question qu'il me faisait?

— Eh bien, quelle question te faisait-il?

— Il s'enquérait de la route, me demandant si la route était sûre, me demandant si la venta était bonne.

— Et, toi, tu lui répondais... ?

— Je lui répondais en lui chantant la chanson du voyageur.

— Quelle est cette chanson?

— Écoutez.

Et, comme chante un oiseau, c'est-à-dire sans effort, et sur un air qui semblaitune simple modulation ajoutée à sa voix ordinaire, la bohémienne chanta ce couplet d'une chanson andalouse :

Si le ciel est pur, Prends garde l Si le sentier sûr, Regarde !

Et que la Vierge aux yeux d'azur

Te garde!...

Adieu, voyageurs! adieu!

Allez en paix avec Dieu !

— Voilà ce que tu disais à Nunez, la belle enfant, reprit dona Flor; mais, à nous, que nous dis-tu?

— A vous, belle senora, répondit la bohémienne, à vous, je dirai la vérité; car vous êtes la première fille de la ville qui me parle doucement et sans mépris.

Alors, elle s'approcha de deux pas encore, et, posant sa main droite sur le cou de la mule, et l'index de sa main gauche sur ses lèvres :

— N'allez pas plus loin ! dit-elle.

— Comment, que nous n'allions pas plus loin?...

— Retournez en arrière 1

— Jeune fille, te moques-tu de nous? dit le vieillard.

— Dieu m'est témoin que je vous donne le conseil que je donnerais à mon père et à ma sœur I

— Veux-tu retourner à Alhama avec deux de nos serviteurs mon enfant? demanda don Inigo.

— Et vous, mon père? répondit dona Flor.

— Moi, je continuerai ma route avec le troisième ; le roi sera demain à Grenade ; il m'adonne l'ordre d'y être aujourd'hui, et je ne ferai pas attendre le roi.

— Et, moi, j'irai où vous irez ; où vous passerez, je passerai, mon père.

— C'est bien ! — Marche devant, Nunez.

Et, tirant de sa poche une bourse, don Inigo la tendit vers la jeune fille.

Mais, celle-ci faisant un geste de reine :

— n n'y a pas de bourse assez riche pour payer le conseil que je t'avais donné, senor voyageur, dit-elle ;• garde donc ta bourse : elle sera la bienvenue où tu vas.

Mais, alors, dona Flor détacha l'agrafe de sa robe, et, faisant signe à la jeune fille de s'approcher davantage encore :

— Et cela, dit-elle, l'accepteras-tu?

— Venant de qui? demanda gravement la bohémienne.

— Venant d'une amie î

— Oh ! oui.

Et elle s'approcha, présentant à dona Flor son cou et son front.

Dona Flor attacha l'agrafe au cou de la bohémienne, et vivement — tandis que son père, trop bon chrétien pour tolérer une pareille familiarité de sa fille à l'égard d'une demi-infidèle, donnait un dernier ordre à

Nuîiez, — vivement dona Flor effleura de ses lèvres le front de la belle enfant.

Nuîiez était déjà à trente pas.

— Allons! dit don Inigo.

— Me voici, mon père, répondit dona Flor.

Et elle reprit sa place à la droite du vieillard, qui continua son chemin en faisant un signe d'adieu à la petite bohémienne, et en criant à ses trois hommes, aussi bien à celui qui marchait devant qu'à ceux qui marchaient derrière :

— Attention, vous autres I

Quant à la bohémienne , elle resta debout où elle était, suivant des yeux la belle jeune fille qui l'avait appelée son amie, et murmurant à demi-voix le refrain de sa chanson :

>dieu, voyageurs! adieal AlJez en paix avec Dieul

Elle les suivit ainsi des yeux avec une inquiétude visible et croissante, jusqu'à ce qu'ils eussent disparu, maîtres et laquais, derrière la petite éminence qui bornait l'horizon ; alors, ne pouvant plus les voir, elle se pencha, écoutant.

Cinq minutes s'écoulèrent ainsi pendant lesquelles les lèvres de la bohémienne répétaient machinalement :

Adieu, voyageurs! adieu!

Allez en paix avec Dieu !

Tout à. coup, on entendit la détonation de plusieurs arquebuses ; des cris de menace et de douleur éclaté-

rent; puis, tout sanglant d'une blessure à l'épaule, un des deux serviteurs de l'arrière-garde reparut au sommet du monticule, couché sur son cheval, dans le ventre duquel il enfonçait ses éperons, et passa comme un éclair devant la jeune fille en criant :

— A L'aide ! au secours ! à l'assassin 1

La bohémienne resta un instant comme incertaine ; puis elle parut prendre une suprême résolution : elle courut à sa quenouille, attacha à l'une des extrémités sa ceinture en façon de bannière, et, s'élançantdans la montagne, qu'elle gravit si rapidement, que sa chèvre avait peine à la suivre, elle bondit; d'élans en élans jusqu'à l'extrémité d'un rocher qui dominait toute la vallée, et, secouant son écharpe aux vives couleurs, elle appela trois fois de toute la force de sa poitrine :

— Fernand 1 Fernand ! Fernand !

TI

l'iktériede de la venta du roi more

Dussions-nous courir avec autant de vitesse vers le lieu où s'éiait passée la scène dont nous avons entendu le bruit que le serviteur de don Inigo mettait de rapidité à s'en éloigner; dussions-nous bondir jusqu'au sommet du petit monticule qui domine la route, en élans aussi pressés que le faisaient la bohémienne et sa chèvre, pour atteindre l'extrémité du rocher d'où Ginesta agi-

tait sa ceinture, nous arriverions encore trop tard pour assister à la catastrophe qui venait d'ensanglanter l'étroit sentier conduisant à la venta.

Tout ce que nous pourrions voir, c'est le cadavre de Nunez et de son cheval barrant le chemin, tandis que Torribio, grièvement blessé, rampe pour gagner une croix funèbre contre laquelle il s'adosse presque mourant.

Quant à don Inigo et à sa fille, ils ont disparu dans la venta, dont la porte s'est refermée sur eux et sur la troupe des bandits, qui les emmène prisonniers.

Mais nous, qui, en qualité de romancier, avons le pouvoir, ou, comme Méphistophélès, de rendre les murailles transparentes, ou, comme Asmodée, de soulever les toits, nous ne permettrons pas qu'il se passe, dans notre domaine, quelque chose qui reste caché aux yeux de nos lecteurs, et, touchant de notre plume la porte de la venta, qui s'ouvrira comme devant la baguette d'un enchanteur, nous leur dirons : « Regardez I »

Le pavé de la venta offrait, au premier coup d'oeil, des traces de la lutte qui, commencée au dehors, s'était continuée à l'intérieur. Une traînée de sang, que l'on pouvait suivre depuis plus de deux cents pas, franchissait le seuil, et allait aboutir à un angle du mur où un bandit blessé par l'arquebuse d'un des hommes de don Inigo recevait les soins d'Amapola, cette même camérière que nous avons vue apportant des fleurs dans la salle préparée pour les voyageurs, et du mozuelo que nous avons vu tenant la bride du cheval de don Ramiro d'Avila.

La toque de velours de don luigo, et un morceau du manteau blanc de doua Flor, gisants sur les degrés qui conduisaient de la cour à la cuisine, indiquaient que c'était là que la lutte s'était renouvelée, que c'était de ce côté qu'on avait entraîné les deux voyageurs, et, par conséquent, qu'il les fallait chercher.

A partir de la porte d'entrée, qui s'ouvrait sur ces deux degrés, commençait la jonchée de fleurs épandues par le courier d'amour de la belle dona Flor; mais cette jonchée était foulée aux pieds, souillée par le froissement des sandales, par la poussière tombée des manteaux, et par quelques gouttes de sang qui, çà et là, brillaient soit sur une rose, soit sur un lis, soit sur une anémone, comme des rubis liquides et tremblants.

La porte qui séparait la cuisine de la chambre où, par les soins de don Ramiro, le couvert des deux voyageurs avait été préparé, et où l'on pouvait encore respirer avec l'air l'odeur des parfums brûlés un instant auparavant, — cette porte était ouverte et encombrée par les serviteurs de l'auberge, bandits déguisés et prêts à venir en aide aux bandits de la route, et, par son ouverture, se répandaient au dehors, comme des torrents de colère, des cris, des menaces, des plaintes, des imprécations !

C'était là que se continuait et qu'allait, selon toute probabilité, se dénouer la scène terrible à laquelle songeait d'avance avec terreur la petite bohémienne du chemin, lorsqu'elle avait donné aux deux voyageurs le conseil de retourner en arrière.

En effet, si l'on avait pu repousser cette barricade vivante qui fermait la porte, et se frayer un passage jusque dans la salle, voici le spectacle qui eût frappé i.es yeux :

Don Inigo, renversé sur le plancher de la venta, essayait encore de se défendre avec un tronçon d'épée inutile, mais de la lame de laquelle, avant qu'elle fût brisée, il avait frappé deux bandits ; — c'étaient les gouttes de sang de ces hommes qui tachaient les fleurs de la jonchée.

Trois hommes avaient peine à le contenir, et, cependant, l'un d'eux appuyait son genou sur sa poitrine, et lui tenait son couteau catalan sous la gorge.

Les deux autres le fouillaient, moins encore pour le voler, peut-être, que pour lui enlever les armes cachées qu'il pouvait avoir.

A deux pas de lui, adossée à la muraille, où elle avait cherché un appui, était, debout, dona Flor avec ses cheveux détachés et épars, la coiffe de son manteau déchirée, les boutons précieux de sa robe aiTachés.

Il était évident que, tout en accomplissant sur la belle voyageuse ces profanations, on avait, par un motif facile à concevoir, eu, cependant, pour elle plus de ménagement que pour le vieillard.

Dona Flor, nous l'avons dit, était d'une beauté splendide, et le chef de la troupe, le héros de cette histoire, le Salteador, enfin, passait pour un homme d'une galanterie plus terrible peut-être, en pareille circonstance, que ne le serait la plus impitoyable cruauté.

Au reste, la jeune fille était superbe, la tête, appuyé»

à la muraille blanche, avec ses yeux magnifiques, qui, sous le couvert de leurs longues paupières de velours, lançaient les éclairs de la colère et de l'indignation, bien plus qu'ils ne laissaient échapper les timides lueurs de la prière et de la crainte.

Ses bras inertes retombaient près d'elle, nus et blancs, — car, en arrachant les précieuses agrafes des manches, on avait déchiré ces manches, — et semblaient deux bas-reliefs sculptés par un habile statuaire à même la muraille. Pas un mot, pas une plainte, pas un gémissement n'étaient sortis de sa bouche depuis le moment où elle avait été arrêtée ; les plaintes et les gémissements que l'on entendait étaient ceux des deux bandits blessés par l'épée de don Inigo.

Sans doute, la belle et pure jeune fille ne croyaitelle encore courir qu'un danger de mort, et, en face de ce danger, trouvait-elle indigne d'une noble Espagnole de se plaindre, de gémir et de supplier.

Sûrs qu'elle ne pouvait leur échapper, et lui ayant pris à peu près tout ce qu'elle avait de précieux, les bandits faisaient cercle autour de la belle voyageuse, et la contemplaient avec des regards et des rires qui lui eussent fait baisser les yeux, si ces yeux, dilatés dans toute leur grandeur et perdus dans l'espace, n'eussent pas, à travers le plafond, les murs et le firmament, cherché le Dieu invisible que, noble et chétienne, elle daignait seul appeler à son secours.

Peut-être bien aussi doua Flor pensait-elle à ce beau cavalier qu'elle voyait, depuis un an, rôder sous la croisée de sa chambre dès que venait le soir, et qui,

pendant la nuit, inondait son balcon des plus belles fleurs de l'Andalousie.

Mais, si elle se taisait, nous l'avons dit, un grand bruit de cris, d'injures, de violences, se faisait autour d'elle, et surtout autour de son père.

— Misérables I criait le vieillard, tuez-moi, égorgez-moi ; mais je vous en préviens, j'ai rencontré, à une lieue en avant d'Alhama, une troupe de soldats dont je connais le chef. Ce chef sait que je suis parti; il sait que je vais à Grenade par l'ordre du roi don Carlos, et, quand il apprendra que je n'y suis pas arrivé, il se doutera que j'ai été assassiné, et, alors, ce n'est pas à un homme de soixante ans et à une jeune fille de quinze que vous aurez à faire; c'est à toute une compagnie, et nous verrons, brigands! nous verrons, bandits ! si vous êtes aussi braves devant les soldats du roi, et deux contre deux, que vous l'êtes ici, vingt contre un 1

— Bon 1 répondit un bandit, viennent les soldats du roi : nous les connaissons, nous les avons vus passer hier; nous avons une bonne forteresse minée, avec des souterrains qui ont une issue dans les montagnes.

— Et puis, interrompit un autre, qui te dit donc que nous voulons t'assassiner? Si tu crois cela, tu te trompes : nous n'assassinons que les pauvres diables dont il n'y a rien à tirer ; mais les nobles seigneurs qui, comme toi, peuvent payer rançon, nous en avons grand soin, au contraire, et la preuve, c'est que tu as eu beau espadonner avec ton épée, et blesser deux des

nôtres, on ne t'a pas fait la moindre égratignure, ingrat I

Alors, une voix sonore comme celle d'un ange se mêla aux voix rauques et menaçantes. C'était la voix de la jeune fille, qui parlait pour la première fois.

— Soit ! dit-elle, s'il ne s'agit que de payer une rançon, senores, on la payera. Fixez-la pareille à celle d'un prince, et elle ne vous fera pas faute.

— Par saint Jacques ! nous y comptons bien, la belle enfantl C'est pourquoi, entendez- vous? nous voudrions que le digne seigneur, votre père, se calmât ui peu... Les affaires sont les affaires, que diable 1 — on les termine en discutant, mais on les embrouille en se battant. Et voyez, voilà encore votre père qui les embrouille !

Et, en effet, don Inigo venait de tenter un nouvel effort de défense, et, du tronçon de son épée, qu'on n'avait pu arracher à sa main, qui le serrait comme un étau de fer, il avait blessé au visage un des bandits.

— Corps du Christ I cria celui qui tenait le couteau sous la gorge du vieillard, encore une nouvelle tentative, et ce sera avec Dieu, et non avec nous, qu'il faudra discuter votre rançon, mon gentilhomme I

— Mon père! cria la jeune fille épouvantée en faisant un pas en avant.

— Oui, dit un des bandits, écoutez la belle demoiselle; elle parle d'or, et sa bouche est comme celle de cette princesse arabe qui ne s'ouvrait que pour laisser tomber une perle ou un diamant à chaque mot qu'elle

disait. — Teaez-vous tranquille, mon bïwre homme ; engagez votre parole de ne pas chercher à vous sauver; donnez un sauf-conduit à notre digne ami l'hostalero, afin qu'il aille à Malaga sans avoir rien à craindre de l'autorité ; là, votre intendant lui remettra mille, deux mille, trois mille couronnes, à votre générosité, — nous ne taxons pas les voyageurs, — et, au retour de l'hostalero, et à l'arrivée de l'argent, vous serez libres. — Bien entendu que, s'il ne revient pas, vous répondez de lui dent pour dent, œil pour œil, corps pour corps.

— Mon père, mon père 1 écoutez ce que vous disent ces hommes, insista la jeune fille, et ne compromettez pas votre précieuse ejdstence pour quelques sacs d'argent.

— Entendez-vous, entendez-vous, senor prince ? — car vous devez être prince, sinon vice-roi, sinon roi, sinon empereur, pour que cette belle personne parle avec tant de détachement et de facilité des richesses de ce monde ; — entendez-vous?

— Et, demanda le vieillard consentant pour la première fois à descendre à la discussion avec des ennemis que, jusque-là, il s'était contenté d'insulter ou de frapper, — et, pendant que votre digne complice l'hostalero ira trouver mon intendant avec une lettre de moi, que ferez-vous de nous, dans ce coupe-gorge?

— Coupe-gorge?... Oh! dis donc, seîior Calabazas, entends-tu comme on traite la venta du Roi more?~~ Un coupe-gorge ! — Arrive ici, et démontre son erreur à ce digne hidalgo.

— Ce que nous ferons de toi ? répondit un autre bandit, sans donner le temps à don Calabazasde défendre l'honneur de sa venta, ce que nous ferons de toi ? C'est bien simple, et nous allons te le dire. D'abord, nous te demanderons ta parole de gentilhomme de ne pas fuir.

— Un gentilhomme ne donne pas sa parole à des bandits.

— Mon père, un gentilhomme donne sa parole à Dieu, dit dona Flor.

— Mais écoute donc une fois pour toutes ce que dit cette belle enfant, car la sagesse du ciel parle par sa bouche.

— Eh bien, une fois que je vous aurai donné ma parole, en supposant que je vous la donne, que ferezvous?

— Nous ne te perdrons pas de vue, d'abord.

— Comment ! s'écria don Inigo, sur ma parole, vous ne me laisserez pas continuer mon chemin?

— Oh ! reprit le bandit, nous n'en sommes plus au temps où les juifs de Burgos prêtaient mille marcs d'or au Cid sur un coffre plein de terre; et, au lieu de faire comme ces dignes Israélites, c'est-à-dire de ne regarder dans le coffre qu'après avoir compté les mille marcs, no as y regarderons auparavant.

— Misérables! murmura don Inigo.

— Mon père, continua dona Flor essayant toujours de calmer le vieillard, mon père, au nom du ciel !

— Eh bien , tout en me gardant à vue, que ferezvous?

— Nous t'attacherons, avec une chaîne solide, à cet anneau de fer.

Et, ce disant, le bandit montrait un anneau scellé dans la muraille, et qui paraissait, au reste, avoir été placé là pour semblable circonstance, et a pareille intention.

— Vous m'attacherez comme un esclave more, moi? fit le vieillard.

Et, à cette menace, qui soulevait en lui tous les flots de son orgueil, il tenta et accomplit un mouvement à la fois si violent et si rapide, qu'il fît rouler à trois pas de lui le bandit qui lui avait mis le genou sur la poitrine, et se releva menaçant sur un genou.

Mais, de même qu'un rocher repousse la vague pour être presque aussitôt recouvert par elle, à l'instant, cinq ou six bandits se ruèrent sur don Inigo, et, par un effort qui lui eût brisé le bras, si son bras n'eût point cédé, lui arrachèrent la poignée de l'épée et les six pouces de fer qu'elle conservait encore, tandis que l'homme au couteau, honteux d'avoir ainsi roulé sous l'effort du vieillard, revenait sur lui, l'arme levée, et jurant Dieu que la dernière minute du prisonnier était venue.

A l'éclair qui jaillit de la lame du couteau, doua Flor jeta un cri terrible, et se précipita vers son père.

Mais deux bandits arrêtèrent, l'un doùof Flor, l'autre la main de leur compagnon.

— Vicente f Vicente ! cria le bandit qui arrêtait la main de son camarade, au risque de voir le couteau menaçant se tourner contre lui, — que diable vas-tu faire?

— Mais tuer cet enragé, donc!

— Tu te trompes, tu ne vas pas le tuer.

— Comment, je ne vais pas le tuer! Ah! par sain, Jacques, c'est ce que nous allons voir.

— Tu ne vas pas le tuer, te dis-je ! tu vas faire un trou à un sac d'or, et, par ce trou, sa rançon s'en ira. Vicente, tu as un détestable caractère, je te l'ai toujours dit ! Laisse-moi causer avec ce digne seigneur, et tu vas voir que je lui ferai entendre raison, moi.

Le bandit que son camarade avait désigné sous le nom de Vicente comprit, sans doute, la justesse de ces paroles, car il se retira en grommelant, mais enfin il se retira.

Quand nous disons qu'il se retira, cela veut dire, non pas qu'il sortit de la chambre, mais qu'il fit seulement deux ou trois pas en arrière, — comme fait le jaguar blessé, tout en se tenant prêt à sauter de nouveau sur sa proie.

Le bandit qui s'était posé en négociateur reprit la place de Vicente.

— Voyons, dit-iî, soyez raisonnable, senor caballero ; on ne vous attachera pas à l'anneau de fer, on se contentera de vous mettre dans la cave aux vins fins, dont la porte est aussi solide que celle des cachots de Grenade, avec une sentinelle derrière cette porte.

— Comment, misérable ! c'est ainsi que vous comptez traiter un homme de mon rang?

— Mon père, je serai avec vous ! mon père, je ne vous quitterai pas ! s'écria dona Flor. Et, d'ailleurs, deux ou trois jours sont bientôt passés...

— Ah I ma belle enfant, dit un des bandits, nous ne pouvons pas vous promettre cela.

— Quoi? que ne pouvez-vous pas me promettre?

— Que vous resterez avec votre père.

— Mon Dieu ! que voulez-vous donc faire de moi ? s'écria la jeune fille.

— Ce que nous voulons faire de vous? reprit le négociateur. Ah 1 nous ne sommes point des grands seigneurs, pour vous dire cela. Les jeunes filles de votre âge, de votre beauté et de votre condition sont le butin particulier du chef.

— Oh î mon Dieu 1 murmura dona Flor, tandis que le vieillard poussait un rugissement de colère.

— Ne vous efi'rayez pas, dit le bandit en riant, notre chef est jeune, notre chef est beau, notre chef est même, à ce que l'on assure, de bonne famille. Ainsi, quelque chose qu'il arrive, vous aurez une consolation, brave homme ! c'est de vous dire, fussiez-vous noble comme le roi, qu'il n'y a pas eu de mésalliance.

A ces paroles seulement, dona Flor comprit toute l'horreur du sort auquel elle pouvait être réservée; elle poussa un cri, et, par un mouvement aussi rapide que la pensée, prit à sa jarretière un petit poignard afiRlé comme une aiguille, et dont la lame brilla aussilôtsur sa poitrine.

Les bandits virent le mouvement, reculèrent d'un pas, et doua Flor se retrouva de nouveau isolée, debout contre la muraille, calme mais résolue, et pareille à la statue de la Fermeté.

— Mon père, demanda-t-elle, qu'ordonnez-vous?

Et l'œil de la chaste enfant, en même temps que sa voix, indiquait qu'au premier mot du vieillard, la lame aiguë allait disparaître tout entière dans son cœur.

Don Inigo ne répondit pas; mais, cette situation extrême lui ayant rendu pour un moment ses forces de jeune homme, il écarta, d'un mouvement violent et inattendu, les deux brigands qui pesaient sur lui, et, d'un seul bond, il se retrouva debout, les bras ouverts, et criant :

— Ici, ma fille ! viens ici î

Dona Flor s'élança sur la poitrine de son père, lui glissant le poignard entre les mains, et lui disant à demi-voix :

— Mon père, mon père 1 souvenez-vous de ce Romain dont vous m'avez raconté l'histoire, et que l'on appelait Virginius!

Elle achevait à peine ces paroles, qu'un bandit qui avait étendu la main vers elle roulait aux pieds de don Inigo, frappé au cœur par ce frêle poignard, qui sen^.blait plutôt un jouet qu'une défense,

A l'instant même, un immense cri de colère retentit dans la venta. Dix couteaux s'ouvrirent, dix poignards jaillirent de leur gaine, dix épées sortirent de leur fourreau, et menacèrent à la fois les deux prisonniers, qui, voyant que le moment était venu pour eux de mourir, échangèrent un dernier baiser, murmurèrent une dernière prière, et, levant ensemble les bras au ciel, crièrent ensemble :

— Frappez !

— A mort ! à mort! hurlèrent les bandits en se ruant les armes levées sur le vieillard et la jeune fille.

Mais, tout à coup, le bruit d'une fenêtre brisée par un violent coup de poing retentit. Un jeune homme, sans autre arme qu'un poignard basque à la ceinture, s'élança légèrement dans la chambre, et, d'une voix évidemment habituée au commandement, demanda :

— Holà ! mes maîtres, que se passe-t-il donc ici ?

A cette voix, qui, cependant, n'avait pas dépassé le diapason ordinaire de la parole humaine, les cris s'éteignirent, les couteaux se fermèrent, les poignards disparurent dans leur gaîne, les épées rentrèrent dans le fourreau, et tout le monde s'écarta en silence, laissant, au milieu d'un grand cercle, en face du nouveau Tenu, le père et la fille enlacés aux bras l'un de l'autre.

Celui dont l'arrivée subite, — arrivée évidemment aussi inattendue pour ceux qui menaçaient que pour ceux qui étaient menacés, — celui dont l'arrivée subite venait de produire une si étrange réaction, mérite bien, par la manière dont il entrait en scène, et par le rôle qu'il est destiné à jouer dans le cours de cette histoire, que nous interrompions un instant le récit de*

LE SALTEADOR 6ft

événements auxquels il vient prendre part, pour mettre son portrait sous les yeux de nos lecteurs.

C'était un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans. Son costume de montagnard andaloux affectait une suprême élégance. Il se composait d'un chapeau de Wtre gris à larges bords, orné de deux plumes d'aigle; d'un pourpoint de cuir brodé, tel qu'en portent encore aujourd'hui les chasseurs de Cordoue qui vont en excursion dans la sierra Morena; d'une ceinture algérienne moirée de soie et d'or; de chausses de velours nacarat avec des boutons ciselés; de bottes de cuir pareil à celui de la veste, lacées sur les côtés, mais à la cheville et au jarret seulement, de sorte qu'elles laissaient voir le bas, en s'ouvrant sur toute la largeur du mollet.

Un simple poignard pareil à ceux des chasseurs d'ours des Pyrénées , — c'est-à-dire au manche de corne ciselé, orné de clous d'argent, à la lame large de deux doigts et longue de huit pouces, aiguë à sa pointe, tranchante des deux côtés, cachée dans un fourreau de cuir, avec des ornements d'argent, — était, nous l'avons dit, la seule arme du jeune chef; car il était incontestable que c'était un chef, celui-là dont la voix avait une influence si directe et si rapide sur les hommes de pillage et de sang qui venaient de s'écarter devant elle.

Le reste de son costume se composait d'une mante rayée en travers, et dans laquelle il s'offrait drapé avec autant de majesté qu'un empereur dans sa pourpre. Quant au physique du nouveau venu, le bandit qui,

pour calmer les susceptibilités de don Inigo, avait avancé que le capitaine non-seulement était jeune, beau, élégant, mais encore avait si grand air, qu'il passait généralement pour un hidalgo, ce bandit n'avait rien avancé de trop, et était, au contraire, plutôt resté au-dessous du portrait qu'il ne l'avait flatté.

En apercevant le jeune homme, dona Flor jeta un cri d'étonnement qui ressemblait à un cri de joie, comme si l'arrivée du nouveau venu, au lieu d'être un renfort aux bandits, était un secours envoyé du ciel à son père et à elle.

Quant à don Inigo, il comprit qu'à partir de ce moment, il n'avait plus rien à faire avec le reste de la troupe, et que c'était de ce jeune homme que dépendaient désormais son sort et celui de sa fille.

Mais, comme s'il eût été trop fier pour parler le premier, il se contenta de poser sur la poitrine de dona Flor la pointe du poignard tout sanglant, et attendit.

Ce fut donc le Salteador qui prit le premier la parole.

— Je ne doute pas de votre courage, sonor, dit-il ; cependant, c'est, il me semble, une grande présomption à vous, de croire que vous pouvez vous défendre avec cette aiguille contre une vingtaine d'hommes armés de poignards et d'épées.

— Si j'avais la prétention de vivre, répondit don Inigo, ce serait, en effet, une folie ; mais, comme je n'ai que celle de tuer ma fille, et de me tuer après elle, cela m'a paru et me paraît encore chose possible, et même facile.

— Et pourquoi voulez-vous tuer la senora, et vous tuer après elle ?

— Parée que nous sommes menacés d'outrages auxquels nous préférons la mort.

— La senora est-elle votre femme ?

— Elle est ma fille.

— A quel prix mettez-vous votre vie et son honneur?

— Ma vie, à mille couronnes; quant à son honneur, il n'a pas de prix.

— Je vous fais don de la vie, senor, répondit le Salteador, et, quant à l'honneur de la senora, il est aussi en sûreté ici que si elle était dans la chambre et sous la garde de sa mère.

Un murmure de mécontentement se fit entendre parmi les bandits.

— Sortez tous I dit le Salteador en étendant la main, et en demeurant la main étendue jusqu'à ce que le dernier bandit fût hors de la chambre.

Lorsque le dernier eut disparu, le Salteador alla fermer la porte, et, revenant vers don Inigo et sa fille, qui le suivaient des yeux avec un étonnement mêlé d'inquiétude :

— Il faut leur pardonner, senor, dit-il ; ce sont des êtres grossiers, et non des gentilshommes comme nous.

Don Inigo et dona Flor regardèrent avec moins d'inquiétude, mais avec plus d'étonneraent encore ce bandit, qui s'intitulait lui-même gentilhomme, et qui, par la noblesse de ses manières, et la dignité de son main-

tien, bien plus encore que par ses paroles, proavait qu'il ne mentait pas.

— Senor, dit la jeune fille-, mon père est, je le comprends, sans voix pour vous remercier; permettez donc que ce soit moi qui vous présente nos actions de grâces en son nom et au mien,

— Et votre père a raison, senora; car, venant d'une si belle bouche, elles auront une valeur que ne sauraient leur donner les lèvres mêmes d'un roi.

Puis, se retournant du côté du vieillard :

— Je sais que vous êtes pressé de continuer votre chemin, senor, dit-il. Où allez-vous?

— Je vais à Grenade, où le roi m'a mandé.

— Ahl oui, dit le Salteador avec un sourire moitié amer, moitié railleur, oui, le bruit de son arrivée est parvenu jusqu'à nous ; nous avons vu passer hier les soldats qui battent la montagne ; il veut, a-t-il dit, qu'un enfant de douze ans puisse partir de Grenade, et aller à Malaga, avec un sac d'or dans chaque main, sans rencontrer sur sa route un seul homme qui lui dise autre chose que le salut habituel du voyageur : 0 Allez en paix avec Dieu ! »

— C'est sa volonté, en effet, dit don Inigo, et des ordres, je le sais, sont donnés en conséquence.

— Et quel terme met le roi don Carlos à cette conquête de la montagne?

— On prétend qu'il a donné quinze jours seulement àu grand justicier.

— Quel malheur que vous ne soyez point passée par ici dans trois semaines, au lieu d'y passer aujourd'hui,

senora! répondit le Salteador s'adressant à la jeune fille ; vous n'eussiez rencontré sur cette route, o:\ des bandits vous ont tant effrayée, que d'honnêtes gens qui vous eussent dit : a Allez en paix avec Dieu ! » et qui, au besoin, vous eussent fait escorte !

— Nous avons rencontré mieux que cela, senor, reprit la fille de don Inigo, puisque nous avons rencontré un gentilhomme qui nous a rendu la liberté.

— Il ne faut pas m'en remercier, dit le Salteador ; car j'obéis à une puissance plus grande que ma volonté, plus forte que mon tempérament.

— A laquelle ?

Le bandit haussa les épaules.

— Je l'ignore, dit-il ; je suis, par malheur, un homme de première impression. Il y a, entre mon cœui et ma tête, ma tête et ma main, et ma main et mon épée, je ne sais quelle sympathie qui me porte tantôt au bien, tantôt au mal, plus souvent au mal qu'au bien. Cette sympathie a pris, dès que je vous ai vue, la colère dans mon cœur, et l'a jetée loin de moi; si loin, que, par ma foi de gentilhomme, je l'ai cherchée des yeux, et ne l'ai plus même retrouvée !

Don Inigo avait regardé le jeune homme, tandis qu'il parlait, et, chose singulier I ce sentiment do sympathie que le Salteador exprimait de son mieux, dans les paroles moitié railleuses, moitié douces et tendres, qu'il venait de prononcer, ce sentiment s'expliquait par une sensation analogue qui pérftrait, malgla lui, dans le cœur du vieillard.

De son côté, dona Flor s'était lentement rapprochée

de son père, non point par crainte, mais au contraire parce que, éprouvant à la voix du jeune h jmrae quelque chose d'étrange, qui faisait passer comme nn frisson caressant dans ses veines, elle venait, naïve enfant, chercher au bras de son père une protection contre ce sentiment inconnu qui s'emparait d'elle.

— Jeune homme, dit don Inigo répondant aux dernières paroles du Salteador, ce que vous avez ressenti pour moi, je l'éprouve pour vous; c'est donc, non point ma mauvaise chance, mais ma bonne fortune qui m'a fait passer ici aujourd'hui, plutôt que dans trois semaines ; car, dans trois semaines, peut-être eùt-il été trop tard pour que je vous rendisse à mon tour un service égal à celui que vous me rendez en ce moment.

— A moi, un service? dit en souriant le bandit.

Et l'ensemble de ses traits, en se contractant légèrement, fît un mouvement qui signifiait : « Tout-puissant sera celui qui me rendra le seul service que l'on puisse me rendre! »

Comme s'il eût compris ce qui se passait dans le cœur du jeune homme, don Inigo continua :

— Le Seigneur miséricordieux a marqué à chacun sa place dans ce monde : il a donné aux royaumes les rois ; aux rois, les gentilshommes, qui sont leur escorte naturelle ; il a donné aux villes les habitants qui les occupent, bourfireois, commerçants, peuple ; il a donné aux mers les aventureux navigateurs qui vont au delà des océans retrouver des mondes perdus, ou découvrir des mondes ignorés ; il a donné aux montagnes les hommes de rapine, et, dans ces mêmes montagnes, il

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a placé les animaux de proie et de carnage, comme pour indiquer qu'il les assimilait les uns aux autres, en leur donnant la même demeure, et qu'il faisait de ces hommes le dernier échelon de la société. Le Salteador fil un mouvement.

— Laissez-moi dire, continua don Inigo.

Le jeune homme inclina la tête en signe d'assentiment.

— Eh bien, reprit le vieillard, il faut, pour que l'on rencontre les hommes hors du cercle où Dieu les a parqués comme des troupeaux d'individus de la même espèce, mais de valeurs différentes, il faut que quelque grand cataclysme social, ou quelque grande catastrophe de famille, ait jeté violemment ces individus, du cercle qui leur était propre, dans celui qui n'était point fait pour eux. C'est ainsi que nous, par exemple , qui étions nés pour être des gentilshommes de la suite des rois, avons, chacun de notre côté, suivi une destinée différente. Cette destinée a fait de moi un navigateur; cette destinée a fait de vous...

Le vieillard s'arrêta.

— Achevez, reprit en souriant le jeune homme ; vous ne m'apprendrez rien que je ne sache, et, d'ailleurs, de vous je puis tout entendre.

— Cette destinée a fait de vous un bandit !

— Oui, mais vous savez que le même mot sert pour banni et pour brigand.

— Oui, je le sais, et croyez bien que je ne confonds pas les deux choses.

Puis, donnant à ses paroles le ton de l'interrogation :

— Vous êtes un banni ? demanda-t-il.

— Et vous, senor, qui êtes-vous?

— Je suis don Inigo Velasco de Haro.

Le jeune homme, à ces mots, ôta son feutre, elle jeta loin de lui.

— Excusez-moi, dit-il, j'étais resté couvert, et je ne suis pas grand d'Espagne.

— Je ne suis pas le roi, répondit don Inigo en souriant.

— Non, mais vous êtes noble comme le roi.

— Vous me connaissez donc ? demanda don Inigo.

— J'ai entendu mille fois parler de vous à mon père.

— Votre père me connaît donc ?

— Il m'a du moins dit, plus d'une fois, qu'il avait cet honneur.

— Le nom de votre père, jeune homme?

— Oh ! oui, oui, murmura dona Flor, son nom 1 son nom !

— Hélas! senor, répondit le bandit avec une expression de mélancolie profonde, ce n'est ni une joie ni un honneur pour mon père, que d'entendre sortir de la bouche d'un homme comme moi le nom d'un vieil Espagnol qui n'a pas une goutte de sang more di-ns les veines; n'exigez donc pas que j'ajoute ce chagrin et ce déshonneur au chagrin et au déshonneur qu'il me doit déjà.

— Il a raison, mon père ! s'écria vivement la jeune fille.

Le vieillard regarda dona Flor, qui baissa les yeui en rougissant.

— Votre avis n'est-il pas le même que celui de cette belle senora? demanda le Salteador.

— Si fait, répondit don Inigo ; gardez donc le secret de votre nom ; mais, si vous n'avez pas un motif pareil de me cacher la cause de la vie étrange que vous avez embrassée ; si votre bannissement de la société, si votre retraite dans ces montagnes ont été, comme je le présume, la suite de quelque étourderie de jeunesse ; si vous avez, je ne dirai pas l'ombre d'un remords, mais l'apparence d'un regret de la vie que vous menez, j'en gage ici, devant Dieu, ma parole de vous servir de protecteur et même de caution.

— Merci, senor ! j'accepte votre parole, quoique je doute qu'il soit au pouvoir d'un homme, excepté de celui qui a reçu de Dieu le suprême pouvoir, de me rendre dans le monde la place que j'y occupais, et, cependant, je n'ai aucune chose honteuse à me reprocher. Un sang ardent, un cœur trop prompt à s'enflammer, m'a poussé à certaines fautes ; ces fautes m'ont poussé à des crimes. Aujourd'hui, les fautes sont commises, les crimes sont accomplis ; ce sont autant d'abîmes qui se sont creusés derrière moi ; de sorte que je ne puis revenir par la route déjà parcourue, et qu'il faudrait que quelque pouvoir surhumain me créât pour le retour une route différente de celle par laçM^lle je suis venu. Je pense parfois à la possibilité d'un pareil miracle ; je serais heureux de le voir s'accomplir, doublement heureux de le voir s'accomplir par vous, et que ce fût à la suite d'un ange que je revinsse, comme le jeune Tobie, à la maison paternelle ! En attendant,

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j'espère, — car l'espoir est le dernier ami des malheureux, quoiqu'il soit ar:^^" *ïompeur, plus trompeur souvent que les autres! — j'espère, mais je ne crois pas. Je me laisse vivre, eu m'eufonçant, chaque jour, dans le chemin plus aride eJ plus escarpé de la révolte contre la société et contre la loi. Je monte, et parce que je monte, je crois que je m'élève. J'or^^onne, et parce que j'ordonne, je crois que jesuis roi. — Seulement, parfois, la nuit, dans mes heures de solitude, dans mes moments de tristesse, ilm'arrive de réfléchir et de comprendre alors que, si l'on monte pour atteindre 1$ trône, on monte aussi pour atteindre l'échalaud. Dona Flor poussa un cri étouffé.

Don Inigo tendit la main au Salteador.

Mais celui-ci, sans accepter l'honneur que lui faisait le vieux gentilhomme, s'inclina en mettant un main sur sa poitrine, et en lui montrant de l'autre un fauteuil.

— Alors, vous allez tout me dire? fit don Inigo, en s'asseyant.

— Tout, excepté le nom de mon père.

Le vieil hidalgo, à son tour, montra une chaise au jeune homme; mais, au lieu de s'asseoir :

— C'est, non pas un récit, mais une confession que vous allez entendre, dit-il. A un prêtre, je ferais cct'e confession à genoux ; mais à un homme, cet homr.e fût-il don Inigo, fût-il le roi, je la ferai debout.

La jeune fille alla s'appuyer au fauteuil de son père, et le Salteador, humble mais debout, d'une voix triste mais calme, commença le récit suivant.

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