‹ Le SalteadorChapitre 4 sur 19 · LE RECIT · texte numérisé non relu

LE RECIT

— Tenez, seîior, commença le Salteador, je crois pouvoir affirmer ceci : c'est qu'il y a toujours, dans les commencements d'un homime devenu coupable, — si coupable que soit devenu cet homme, — une force indépendante de sa volonté, qui lui a fait faire les premiers pas hors du droit chemin.

B Pour faire dévier l'homme, il faut une main puissante, et quelquefois ce n'-^st pas de trop que la main de fer de la destinée !

» Mais, pour faire dévier l'enfant, dont la vue est faible, dont le pas est chancelant, il ne faut parfois qu'une haleine 1

» Cette haleine souffla sur mon berceau.

» Cette haleine, ce fut l'indifférence, je dirai presque la haine de mon père à mon égard...

— Senor, murmura la jeune fille, ne commencez pas par accuser, si vous voulez que Dieu vous pardonne.

— Je n'accuse pas, que le Seigneur n'en garde 1 mes fautes et mes crimes sont bien à moi, et, au jour du jugement dernier, je ne les rejetterai sur personne j mais il faut que je dise ce qui est.

» Ma mère était autrefois une des plus belles jeunes

filles dp Cordoue, et , aujourd'hui , à quarante-trois ans, elle est encore une des plus belles femmes de Grenade.

» J'ai toujours ignoré les causes qui amenèrent son mariage avec mon père; ce que je puis dire, et ce que j'ai toujours vu, c'est qu'ils vivaient plutôt en étrangers, l'un vis-à-vis de l'autre, qu'en mari et femme.

» Je naquis ; — j'ai souvent entendu dire à leurs amis communs qu'ils avaient espéré que ma naissance amènerait un rapprochement entre eux : il n'en fut rien ; froid pour la mère, mon père fut froid pour l'enfant, et, dès le jour où j'ouvris les yeux, je sentis que l'un de ces deux soutiens que Dieu a donnés à l'homme pour entrer dans la vie m'était enlevé !

» Il est vrai que, pour me faire oublier cette erreur commise en quelque sorte dans ma vie par la destinée, ma mère m'enveloppa d'un amour si puissant et si tendre, qu'il pouvait me tenir lieu de celui qui me manquait, et à lui seul compter pour deux.

» Mais, si fort que m'aimât ma mère, elle m'aimait d'un amour de femme ; il y a, dans l'affection un peu moins tendre mais plus robuste du père, quelque chose qui parle aux caprices de l'enfant, et aux passions du jeune homme, comme Dieu parle à l'Océan, pour lui dire : « Tu ne t'élèveras pas plus haut! tu n'iras pas plus loin ! » Ces caprices pétris par la main d'un père, ces passions comprimées par la main d'un homme, prennent alors la forme que leur impose le moule de la société , tandis que tout déborde chez l'enfant élevé sous l'œil indulgent, et conduit par la main

▼acillante de la femme. L'indulgence maternelle — sans limites comme Tamour — fit de moi ce cheval fougueux et emporté auquel, hélas! il n'a fallu qu'un élan pour passer de la ville à la montagne.

» Au reste, si mon caractère perdit à cette liberté sans frein, ma force y gagna. N'ayant point la main sévère d'un père pour fermer sur moi la porte de la maison, raillant d'avance la faible réprimande qui m'attendait au retour, j'étais toujours errant en compagnie des montagnards de la sierra Morena. J'appris d'eux à attaquer le sanglier avec l'épieu, l'ours avec le poignard. A quinze ans, ces animaux, qui eussent été l'effroi d'un autre enfant du même âge, étaient pour moi des adversaires contre lesquels la lutte était plus ou moins longue, avec lesquels le combat était plus ou moins dangereux, mais qui étaient vaincus d'avance. Dès qu'une trace s'offrait à ma vue dans la montagne, l'animal était reconnu, suivi , relancé, attaqué. Plus d'une fois j'entrai en rampant comme la couleuvre dans quelque caverne où, une fois entré, je n'avais plus pour guide et pour lumière que les yeux ardents de la bête féroce que j'y venais combattre. Oh! c'était alors, — quoique nul, hors Dieu, ne fût témoin de ce qui allait se passer, dans les entrailles de la terre, entre l'animal et moi ; — c'était alors que mon cœur battait d'orgueil et de joie! Comme ces héros d'Homère qui attaquaient l'ennemi de leur parole avant de l'attaquer de leur épée, de leur javelot ou de leur lance, n:oi, je raillais et je défiais le loup, le sanglier ou l'ours que j'étais venu chercher. Puis la lutte commen-

çait entre l'homme et l'animal, lutte sombre et muette tant qu'elle durait, et qui se terminait par un rugissement d'agonie, et un cri de triomphe. Alors, comme l'Hercule dompteur de monstres, auquel je me comparais, je venais au jour, tirant après moi le cadavre du vaincu, que j'insultais dans ma joie sauvage, glorifiant mon triomphe dans quelque chant que j'improvisais et où j'appelais les torrents qui descendaient bondissants de la montagne mes amis , les aigles qui planaient au-dessus de ma tête, mes frères 1

Puis vint l'âge où à ces plaisirs succédèrent les passions, et où les passions suivirent leur cours avec le même emportement qu'avaient fait les plaisirs. Au jeu et à l'amour, ma mère essaya d'opposer, mais inutilemest comme elle avait fait jusque-là, la faible digue de sa volonté. Puis elle appela mon père à sou secours. » Il était trop tard : mal habitué à obéir, je résistai même à la voix de mon père. D'ailleurs, cette voix, qui me parlait au milieu de la tempête, m'était inconnue. J'avais crû, j'avais grandi dans une direction fâcheuse ; l'arbrisseau eût plié, peut-être : l'arbre résista, inflexible, et continua de sentir circuler, sous son écorce rude et noueuse comme celle d'un chêne, la »ève ardente du mal.

» Oh I je ne vous dirai pas, — ce serait trop long, et, d'ailleurs, devant votre chaste fille, le respect me ferme la bouche , — je ne vous dirai pas par quelle série de querelles, d'orgies nocturnes, de folles amours, j'en arrivai à être pour mon père une cause de ruine, pour ma mère une source de douleurs. Non, je passe à tra-

vers les mille événements qui composent le tissu de ma vie, plus bariolée de querelles, de galanteries sous les balcons, de rencontres aux angles des rues, que ne l'est de ses tranchantes couleurs ce manteau qui m'enveloppe ; je passe, dis-je, à travers ces mille événements pour arriver à celui qui a définitivement disposé de ma \ie.

» J'aimais... Je croyais aimer une femme, la sœur d'un de mes amis. J'eusse juré, j'eusse soutenu au monde entier — pardon, senora, je ne vous avais pas vue 1 — qu'elle était la plus belle des femmes, quand, une nuit, ou plutôt un matin, en rentrant chez moi, je trouvai à ma porte cet ami, le frère de celle que j'aimais, en selle sur un cheval, et tenant un second che- ?a!, en bride.

» J'eus le pressentiment qu'il avait pénétré le secret de mes amours.

» ' — Que fais-tu ià ? lui demandai-je.

» — Tu le vois; je t'attends.

» — Me voici.

» — As-tu ton épée ?

9 — Elle ne me quitte jamais.

» — Monte sur ce cheval, et suis- moi.

» — Je ne suis pas : j'accompagne ou je précède.

» — Oh 1 tu ne me précéderas pas, dit-il; car je suis pressé d'arriver où je vais.

» Et i) mit son cheval au galop.

» J'en ^6 autâisfe à\i mien, et, côte à côte, ventre à terre, nous entraînes dans la montagne.

* Au bout de cinq cents pas, nous arrivâmes à une

petite clairière où l'herbe molle poussait sur une esplanade qui paraissait nivelée à la main.

p C'est ici, dit don Alvar.

B C'était le nom de mon ami.

9 — Soit! répondis-je.

B — Descendez de cheval, don Fernand, dit-il, et tirez votre épée ; car vous vous doutez bien que c'est pour combattre, n'est-ce pas, que je vous ai conduit ici?

» — Je m'en suis douté tout d'abord, lui répondis- )■*. ; mais j'ignore ce qui peut avoir changé notre amitié en haine... Frères hier, ennemis aujourd'hui !

» — Ennemis, parce que nous sommes frères, justement ! dit don Alvar en tirant son épée ; frères par Dia sœur I... Allons, l'épée à la main, don Fernand !

» — C'est, lui répondis-je, — et vous le savez, — nne invitation que l'on ne m'a jamais faite deux fois ; mais, de votre part, cependant, j'attendrai que vous m'ayez dit la raison qui vous a fait me conduire sur ce terrain. Voyons, je voudrais savoir ce qui vous anime ainsi, don Alvar. Quels sujets de plainte avez-vous contre moi ?

» — J'en ai tant, que je voulais les taire ; car, en me les rappelant, je renouvelle mon injure, et je suis forcé de répéter le serment que j'ai fait de laver celte injure dans ton sang. Allons, l'épée hors du fourreau, Fernand !

> Je ne me reconnaissais plus, tant j'étais calme devant cette colère, insensible devant cette provocation.

» — Je ne me battrai pas avec vous, lui dis-je, que je ne sache pourquoi je me bals.

» îl tira de sa poche une liasse de lettres.

» — Connaissez-vous ces papiers? demanda-t-il.

» Je frissonnai.

D — Jetez-les à terre, lui dis-je, et je les ramasserai.

» — Tenez, ramassez-les, et lisez.

» Il jeta les lettres à terre.

» Je les ramassai et je les lus ; elles étaient bien de moi.

» Il n'y avait pas moyen de nier... j'étais à la merci d'un frère offensé 1

» — Oh ! malheur! m'écriai-je, malheur à l'homme assez fou pour conûer les secrets de son cœur et l'honneur d'une femme au papier l c'est une flèche lancée dans les airs ; on sait d'où elle part, on ne sait pas où elle va tomber, ni qui elle peut atteindre 1

» — Avez-vous reconnu ces lettres, don Fernand ?

» — Elles sont de ma main, don Alvar.

» — Alors, tirez donc votre épée, afin que l'un de nous reste ici mort, près de l'honneur mort de ma sœur.

» — Je suis fâché que vous vous y soyez pris ainsi, don Alvar, et que vous ayez rendu impossible, par votre menace, la proposition que j'avais peut-être à vous faire.

» — Oh 1 lâche I dit Alvar, qui, lorsqu'il voit le frère l'épée à la main, propose d'épouser la femme qu'il a déshonorée l

9 — Vous savez que je ne suis pas un lâche, don Alvar ; d'ailleurs, si vous ne le savez pas, je vous l'apprendrai au besoin. Écoutez-moi donc.

se LE SALTEADOR

» — L'épée à la main /... Où le fer doit parler, la langue doit se taire !

» — J'aime votre sœur, don Alvar ; votre sœur m'aime ; pourquoi ne vous appellerais-je pas mon frère?

» — Parce que mon père m'a dit hier qu'il n'appellerait jamais son fils un homme perdu de vices, de dettes et de débauche 1

» Mon sang-froid commençait à m'abandonner devant tant d'injures.

» — Votre père a dit cela, don Alvar ? m'écriai-je les dents serrées par la colère.

» — Oui, et je le redis après lui, et j'ajoute : L'épée à la main, don Fernand I

» — Tu le veux?... répondis-je en mettant la main à la garde de mon épée.

» — L'épée à la main ! l'épée à la main ! répéta don Alvar ; ou ce n'est pas de la pointe, c'est du plat de la mienne que je te frapperai 1

» J'avais résisté, convenez-en, senor don Inigo, car c'est la vérité même que je vous dis, j'avais résisté autant que pouvait le faire un gentilhomme.

» Je tirai mon épée.

» Cinq minutes après, don Alvar était mort.

» Mort sans confession, et en me maudissant... C'est ce qui m'a porté malheur!...

Le Salteador s'arrêta un instant, laissant tomber, tout pensif, sa tète sur sa poitrine.

En ce moment, la jeune bohémienne parut à la fenêtre par laquelle était entré le bandit; et, de cetîe

voix pressée d'une personne qui apporte une nouvelle importante, elle prononça trois fois le nom de Fernand.

Ce ne fut qu'à la seconde fois que le Salteador parut entendre, ce ne fut qu'à la troisième fois qu'il se retourna.

Mais, quelque hâte que parût avoir Ginesta d'annoncer la nouvelle qu'elle apportait, le Salteador lui fit signe de la main d'atlendre, et elle attendit.

— Je revins à la ville, continua don Fernand, et, ayant rencontré deux religieux sur ma route, je leur indiquai l'endroit où ils trouveraient le corps de don Alvar.

» C'était une chose toute simple qu'une rencontre entre deux Jeunes gens, et qu'une mort par l'épée ; mais notre rencontre n'avait pas eu lieu dans les conditions ordinaires du duel. Le père de don Alvar, furieux de la perte de son fils unique^ m'accusa d'assassinat.

B Hélas ! je dois le dire, j'étais mai sauvegardé par ma renommée ; l'accusation , tout infâme qu'elle était , trouva créance chez les magistrats ; l'alcade me décréta d'accusation, et trois alguazils se présentèrent chez moi pour m'arrêter.

» Je leur offris de me rendre à la prison, mais seul. Ils remsèrent. Je leur engageai ma parole de gentilhomme que je marcherais à cent pas derrière eux ou devant eux, à leur choix.

» Ils voulurent m'emmener de vive force.

» J'en tuai deux, je blessai le troisième ; je sautai sur

mon cheval, sans bride et sans selle, ne prenant qu'une seule et unique chose, — la clef de la maison.

» Je n'avais pas vu ma mère, et je voulais revenir pour l'embrasser encore une fois.

» Deux heures après, j'étais en sûreté dans la montagne.

» La montagne était pleine de bannis de toute espèce, qui tous, exilés comme moi pour quelque démêlé avec la justice, n'avaient plus rien à attendre de la société, et qui tous brûlaient du désir de lui rendre le mal qu'elle leur avait fait.

» Il ne manquait à ces hommes qu'un chef, pour organiser une puissance terrible.

» Je me proposai pour être ce chef. Ils acceptèrent... Vous savez le reste.

— Et avez-vous revu votre mère? demanda dona Flor.

— Merci 1 dit le Salteador, vous me regardez encore comme un homme.

La jeune fille baissa les yeux.

— Oui, dit-il, je l'ai revue, non pas une fois, mais dix fois, vingt fois î Ma mère, c'est le seul lien qui me rattache au monde. Une fois par mois, sans jour fixé, — car tout dépend de la surveillance éveillée autour de nous, — une fois par mois, quand la nuit est venue, je quitte la montagne, et, sous un costume de montagnard, enveloppé dans un grand mauteau, je traverse la vega, et, sans être vu, — ou, si je suis vu, sans être reconnu, du moins jusqu'ici, — je rentre dans lette maison qui ne m'a jamais été si chère que

depuis que j'en suis exilé, je monte l'escalier, j'ouvre la porte de la chambre de ma mère, je m'avance sans bruit, et je la réveille en l'embrassant au front.

» Alors, je m'assieds sur son lit, je passe la nuit comme au temps de ma jeunesse, les mains dans ses mains, la tête sur sa poitrine.

j> Puis, quand j'ai passé la nuit ainsi, en parlant des jours écoulés, du temps où j'étais innocent et heureux, elle m'embrasse à son tour au front, et il me semble que ce baiser me réconcilie avec la nature, avec les hommes, avec Dieu !...

— Oh 1 mon père! mon père! entendez-vous? dit doua Flor en essuyant deux larmes qui roulaient sur ses joues.

— C'est bien, dit le vieillard, vous reverrez votre mère, non pas la nuit, non pas furtivement, mais à la lumière du jour, et à la face de tous; j'y engage ma foi de gentilhomme !

— Oh ! murmura dona Flor en embrassant don Inigo, vous êtes bon, cent fois bon, mon père !

— Don Fernand 1 répéta la petite bohémienne avec le ton de la plus vive inquiétude, ce que j'ai à vous dire est de la plus haute importance : écoutez-moi I par grâce, écoutez-moi !

Mais, comme la première fois, seulement d'un geste plus impérieux, le Salteador lui ordonna d'attendre.

— Nous vous laissons, senor, dit don Inigo, et nous emportons le souvenir de votre courtoisie.

— Alors, dit le Salteador, entraîné par cette sympa-

thie étrange qu'il éprouvait pour don Inigo, alors vous me pardonnez?

— Non-seulement nous vous pardonnons, mais encore ncus nous tenons pour vos obligés, et, avec l'aide de Dieu, je vous donnerai, moi particulièrement, je l'espère, une preuve de ma reconnaissance.

— Et vous, senora, demanda le Salteador d'une voix timide, partagez-vous les sentiments du seigneur don Inigo !

— Oh ! oui, s'écria vivement dona Flor, et, si je pouvais, moi aussi, vous donner une preuve...

Et elle regarda autour d'elle comme pour chercher par quel moyen visible, par quelle preuve palpable aile pourrait affirmer sa reconnaissance au jeune homme.

Le Salteador comprit son intention ; il vit sur l'assiette le bouquet qui avait été cueilli par Amapola pour don Ramiro.

11 prit le bouquet, et le présenta à dona Flor.

Celle-ci consulta son père du regard : don Inigo fit un signe de consentement.

Elle prit une fleur dans le bouquet.

C'était une anémone, fleur de tristesse.

— Mon père a promis de vous payer sa rançon, ditelle, voici la mienne.

Et elle présenta la fleur au Salteador.

Celui-ci prit la fleur, la posa respectueusement sur ses lèvres, puis la plaça sur sa poitrine, et ferma sou pourpoint par-dessus.

— Au revoir! dit don Inigo, et, j'ose vous l'aflirmer d'avance, à bientôt !

— Faites dans votre bonté, senor, et que Dieu voua seconde dans sa miséricorde 1

Puis, haussant la voix :

— Vous êtes libres ; sortez, dit-il, et quiconque ne s'écartera point de dix pas de votre chemin est un homme mort.

Don Inigo et sa fille sortirent.

Sans quitter sa place, le Salteador les vil, à travers la fenêtre de la salle donnant sur la cour, remonter sur leurs mules, et sortir de la venta.

Alors, le jeune homme tira l'anémone de sa poitrine, et la baisa une seconde fois avec une expression à laquelle il n'y avait pas à se tromper.

En ce moment, il sentit une main qui se posait doucement sur son épaule.

C'était celle de Ginesta, qui, légère comme un oiseau, avait escaladé sans bruit la fenêtre, et qui venait, don Inigo et dona Flor partis, réclamer une attention que le Salteador n'avait pas voulu lui accorder en leur présence.

Elle était pâle comme la mort.

— Que me veux-tu? demanda le Salteador.

— Je veux te dire que les soldats du roi ne doivent pas être, maintenant, à un quart de lieue d'ici, et qu'avant dix minutes, tu seras attaqué 1

— Tu es sûre de ce que tu m'annonces, Ginesta? demanda le Salteador en fronçant le sourcil.

Comme il achevait ces mots, le bruit d'une fusillade éclata.

— Tiens, dit Ginesta, entends-tu ?

— Aux armes! s'écria le Salteador en s'éUnoant hors de l'appartement; aux armes I

LE CHÊNE BK DOKA MERCéofeS

Voici ce qui était arrivé :

Don Inigo avait parlé d'un détachement des troupes du roi qu'il avait rencontré un peu en avant d'Alhama, et dont il connaissait le chef.

Les bandits, en effet, avaient, on se le rappelle, reconnu en riant que ce détachement avait passé la veille.

Ce détachement, composé de quatre cents hommes à peu près, avait ordre de fouiller la montagne, et, à quelque prix que ce fût, de la nettoyer de la troupe de bandits qui l'infestait.

Il y avait une prime de cent philippes d'or pour chaque bandit mort ou vivant dont on justifierait à l'autorité, et une prime de mille philippes d'or pour le îhef.

Le roi don Carlos avait juré qu'il anéantirait le brigandage en Espagne, et le rejetterait de sierras en sierras jusqu'à ce qu'il le poussât dans la mer.

Depuis deux ans et demi qu'il avait mis le pied en Espagne, il avait poursuivi ce dessein avec l'entêtement qui était un des caractères distinctifs de son génie, et

il avait acculé les derniers bandits à la sierra Nevada, qui est elle-même acculée à la mer.

Il touchait donc à la réalisation de sa volonté.

Le chef du détachement expédié la veille s'était contenté d'explorer la route; il n'avait rien trouvé d'ex- Iraordinaire sur cette route, qu'une venta à la porte de laquelle son détachement avait fait halte, et s'était rafraîchi ; mais la venta n'était habitée que par l'hostalero et par les commensaux ordinaires d'une auberge andalouse ; l'hostalero avait la figure ouverte, accorte, avenante, plus que ne l'a d'habitude un aubergiste espagnol ; aucun signe ne désignait particulièrement la venta comme un lieu de rassemblement ; le chef avait donné ordre de continuer le chemin, et le détachement avait passé outre.

Il avait été jusqu'à Alhama sans rien découvrir de particulier, à l'exception des croix plus ou moins pressées aux bords des chemins ; mais les croix sont choses si communes en Espagne, que les soldats ne leur avaient accordé qu'une attention secondaire.

A Alhama, le commandant du détachement avait pris des informations, et il avait été averti de concentrer toute son attention sur la venta du Roi more^ qu'on lui indiquait à la fois comme le centre des opérations et le repaire des bandits. Il en était résulté que, sans perdre de temps, le chef de l'expédition était revenu sur ses pas, et avait donné ordre à ses hommes de le suivre.

Il y avait six lieues d'Alhama à la venta du Roi more, et la moitié de cette distance était déjà franchie par le

détachement, lorsque les soldats virent venir à eux, emporté par la course furieuse du désespoir, le serviteur de don Inigo, qui, blessé et tout sanglant, fuyait en appelant du secours.

Cet homme raconta ce qui venait d'arriver. Comme don Inigo l'avait dit, le capitaine qui commandait le détachement était un gentilhomme de sa connaissance. A la nouvelle du danger que couraient l'illustre hidalgo et la belle dona Flor, sa fille, il avait ordonné au détachement de se remettre en marche, et de doubler le pas.

Du haut du rocher où elle était restée, Ginesta avait aperçu de loin la tête de la colonne ; se doutant de la cause qui ramenait le détachement, temblant pour la sûreté du Salteador, elle avait pris sa course vers la venta, était entrée par la porte du jardin, — la même qui avait donné passage à Fernand, — était arrivée à la fenêtre qu'il avait brisée et franchie, et, là, maintenue par le geste qui lui ordonnait d'attendre, elle avait entendu et vu ce qui s'était passé entre le jeune homme et les prisonniers, et surtout entre Fernand et dona Flor.

Pâle, la mort dans le cœur, Ginesta avait à son tour franchi la fenêtre, et annoncé au Salteador la venue des troupes du roi.

Le Salteador s'était élancé hors de la chambre, en criant : a Aux armes ! »

Il croyait trouver ses compagnons dans la cuisine ; la cuisine était vide.

Il courut vers la cour ; il n'y avait personne dans la cour.

LE SALTEADO'R 95

En deux bonds, il fut à la porte de la venta.

A la porte de la venta, il trouva une arquebuse jetée à terre, et, près -^e l'arquebuse, un de ces baudriers du XVI* siècle auquel pendaient des cartouches toutes préparées.

Il ramassa l'arquebuse, passa le baudrier autour de de son cou, et. se redressant de toute sa hauteur, chercha des yeux où étaient ses compagnons.

La lusillade que l'on avait entendue s'était aussitôt éteinte ; preuve que ceux sur lesquels elle était dirigée n'avaient opposé qu'une légère résistance- Tout à coup, au sommet du petit monticule, le Salteador vit apparaître l'avant-garde des troupes royales.

11 se retourna pour voir s'il était complètement abandonné.

Ginesta était seule derrière lui, pâle, les mains jointes; elle le suppliait de fuir avec la pantomime éloquente de la terreur.

— Il le faut bien, murmura le Salteador, puisque les misérables m'ont abandonné 1

— Peut-être te rejoindront-ils dans la montagne, hasarda timidement Ginesta en tirant Fernand en arrière.

Cette possibilité parut rendre l'espérance à Fernand.

— En effet, dit-il, c'est possible.

Et, rentrant dans la cour, il ferma devant lui la porte massive, â laquelle il mit sa barre de fer.

Puis, toujours suivi de Ginesta, il entra dans la cuisine, passa de la cuisine dans une espèce de petite of- Gce, leva une trappe qu'il laissa tomber derrière lui

quand la petite bohémienne fut passée, ferma cette trappe au verrou, et, sans autre lumière que cePe de la mèche de son arquebuse, il s'engagea dans l'escalier, et, de l'escalier, dans le souterrain qui y faisait suite.

C'était le souterrain auquel les bandits avaient fait allusion quand ils avaient initié don Inigo à leurs moyens de défense et de fuite.

Au bout de cinq minutes, le Salteador et la bohémienne étaient arrivés à l'autre extrémité du souterrain. Fernand souleva de ses épaules vigoureuses une seconde trappe dissimulée à l'extérieur par une roche plate et couverte de mousse.

Les fugitifs étaient dans la montagne.

Le Salteador respira à pleine poitrine,

— Ah! dit-il, on est libre icil

— Oui, répondit GJnesta; mais ne perdons pas de temps.

— Où veux-tu aller ?

— Au chêne de dona Mercedes.

Fernand tressaillit.

— Allons, dit-il, peut-être la vierge sous rinvocation de laquelle il est placé me portera-t-elle bonheur.

Tous deux, ou plutôt tous trois, — car la chèvre avait suivi les deux fugitifs — s'enfoncèrent donc à l'instant même dans le maquis, ayant soin de ne prendre d'autre chemin que les passées des animaux sauvages, passées, du reste, si fréquentes et si bien frayées, que c'étaient de véritables routes.

Seulement, dans ces routes, il fallait, comme les animaux qui les fréquentaient, marcher la tète courbée

Jusqu'à terre ; en certains endroits même où les branches s'étaient rejointes, il fallait se glisser en rampant ; mais plus les passages étaient difficiles, plus la forteresse naturelle dans laquelle s'engageaient le bandit et la bohémienne présentait de sécurité.

On marcha ainsi trois quarts d'heure ; toutefois, il ne faudrait pas mesurer la distance parcourue au temps écoulé : — la difficulté de la route retardait la marche, et, au bout de trois quarts d'heure, à peine les deux fugitifs avaient-ils fait une demi-lieue.

Mais, cette demi-lieue, il eût fallu à d'autres qu'eux, c'est-à-dire à des hommes étrangers à la montagne, ou peu familiers avec les passées des cerfs, des ours et des sangliers, une journée pour la faireT

Au reste, plus ils avançaient, plus le maquis devenait impénétrable^ et, cependant, ni Fernand ni Ginestane donnaient la moindre marque d'hésitation. On voyait qu'ils marchaient tous deux vers un but connu, plus perdus au milieu de ces lentisques, de ces arbousiers et de ces myrtes gigantesques, que ne le sont les navigateurs errants sur les mers infinies, où ils ont au raoms pour les guider la boussole et les constellations.

Enfin, après avoir percé une dernière enceinte de charmille qu'on eût crue im.pénétrable même à l'œil, ils se trouvèrent dans une petite clairière d'une vingtaine de pieds de diamètre, au milieu de laquelle s'élevait un chêne au tronc duquel était fixée dans sa châsse de bois doré une petite statuette de sainte Mercedes, patronne de la mère de Fernand.

Fernand avait mis cet arbre, à l'ombre duquel il ve-

^8 tE SALTEADOK

nail souvent rêver et dormir, et qu'il appelait sa maison d'été, sous l'invocation de la patronne de sa mère, ou plutôt sous l'invocation de sa mère elle-même, pour laquelle il avait bien autrement de religion et de respect que pour la sainte dont elle portait le nom.

Les deux fugitifs étaient arrivés au terme de leur cmirse, et il était évident qu'à moins d'être trahis, ils étaient là, pour le moment, en parfaite sûreté.

Nous disons à moins d'être trahis^ car les bandits connaissaient cette retraite de leur chef, quoiqu'ils n'y vinssent jamais sans être appelés; c'était une espèce d'asile où Fernand, dans ses heures de tristesse, venait redemander le monde évanoui du passé, et, couché dans son manteau, cherchant à travers les feuilles immobiles du chêne quelque lambeau de ce ciel qui s'étendait au-dessus de sa tête, bleu comme les ailes de l'Espérance, évoquer les souvenirs souriants de son enfance, qui faisaient un si grand contraste avec ceux que^ jeune homme, il amassait terribles et sanglants pour sa ■vieillesse.

Quand il avait quelque ordre à donner, quelque renseignement à recevoir, il prenait dans le creux de l'arbre un cor d'argent admirablement travaillé par quelque ouvrier more, en tirait un son aigu et prolongé, s'il n'avait ^lifaire qu'à un de ses compagnons; deux, s'il avait besjin de dix hommes ; trois, s'il appelait à lui toute la troupe.

Son premier soin, en entrant dans la clairière, fut d'aller droit à la châsse de la sainte, dont il baisa les pieds ; puis il s'agenouilla, faisant une courte prière,

tandis que, moitié païenne encore, Ginesta, debout, le regardait; puis, se relevant, il fit le tour d'une portion du tronc de l'arbre, prit dans le trou déjà indiqué par nous le cor d'argent, et, l'approchant de ses lèvres, il en tira trois cris aussi aigus, aussi perçants, aussi prolongés que ceux qui allèrent, à cinq lieues du val de Roncevaux, faire tressaillir Charlemagne au milieu de son armée, quand, s'arrètant tout à coup, il dit: c Messeigneurs, c'est mon neveu Roland qui m'appelle à son secours ! »

Mais les trois sons éclatèrent, s'éloignèrent et s'éteignirent vainement : personne ne vint.

n n'y avait pas à supposer que les bandits n'eussent point entendu ; le cor de Fernand avait son échoàp!us d'une lieue dans la montagne.

Ou les bandits étaient pris , ou ils trahissaient leur ch ef , ou, reconnaissant toute résistance inutile, vu le nombre des assaillants, ils avaient jugé plus prudent de rester disséminés, et d'essayer de fuir chacun de son côté.

Fernand, pendant un quart d'heure à peu près, attendit debout et appuyé au tronc de l'arbre l'effet de son appel ; mais , voyant que tout demeurait silencieux autour de lui, il jeta sa mante à terre et se coujha dessus.

Ginesta vint s'asseoir près de lui.

Fernand la regarda avec une tendresse infime; seule, la petite bohémienne lui était restée fidèie, Ginesta sourit doucement.

n y avait dans ce sourire une promesse da dévouement éternel.

Fernand étendit le bras, prit dans sa main la t'te de la jeune fille , et approcha de ses lèvres le front de la bohémienne.

Au moment où les lèvres du Salteador et le front de Ginesta se rencontrèrent, la jeune fille poussa un cri dans lequel il y avait presque autant de douleur que de joie.

C'était la première caresse qu'elle reçût de Fernand .

Elle demeura pendant quelques instants les yeux fermés, la tète renversée contre le tronc rugueux du chêne, la bouche ouverte, la poitrine sans respiration, comme si elle eût é!é évanouie.

Le jeune homme la regarda d'abord avec étonnement, puis avec inquiétude ; puis, doucement :

— Ginesta! dit-il.

La bohémienne souleva sa tête comme une enfant que la voix de sa mère tire du sommeil, ouvrit lentement ses beaux yeux ; puis, regardant le Salteador :

— Oh ! mon Dieu ! murmara-t-elle.

— Que t'est-il donc arrivé, mon enfant? demanda Fernand.

— Je ne sais, répondit la jeune fille. Seulement, j'ai cru que j'allais mourir...

Et, se levant toute chancelante, elle s'éloigna lentement du chêne de dona Mercedes, et disparut dans le maquis, tenant sa tête entre ses mains, et toute prête à fondre en larmes, quoique jamais elle n'eût éprouvé un pareil sentiment de joie et de bonheur.

Le Salteador la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût

disparu ; mais, comme la chèvre restait près de lui au lieu de suivre sa maîtresse, il jugea que la jeune fille n'était point allée bien loin.

Alors, il poussa un soupir, s'enveloppa de sa mante, et se coucha à son tour, les yeux fermés, et comme s'il voulait dormir.

Au bout d'une heure à peu près de sommeil ou de rêverie, il s'entendit appeler d'une voix tendre quoique pressante.

La bohémienne était debout devant lui dans la demiobscurité du crépuscule, le bras étendu vers le couchant.

— Eh bien, demanda Fernand, qu'y a-t-il?

— Regarde ! dit la bohémienne.

— Oh! dit le bandit en se levant vivement, le soleil est bien rouge ce soir à son coucher. Cela nous annonce du sang pour demain.

— Tu te trompes, reprit Ginesta; ces lueurs ne sont pas celles du soleil qui se couche.

— Qu'est-ce donc? demanda le bandit respirant une odeur de fumée, et écoutant un pétillement lointain.

— Ce sont les lueurs de l'incendie, répondit la bohémienne. Le feu est dans la montagne !

En ce moment, un cerf tout effaré, suivi d'une biche et d'un faon, passa comme l'éclair, fuyant de l'occident à l'orient.

— Viens, Fernand 1 dit Ginesta; l'instinct de ces animaux est plus sûr que la sagesse de l'homme, et, en nous indiquant de quel côté il faut fuir, il nous apprend qu'il n'y a pas un instant à perdre.

C'était sans doute aussi l'avis de Fernand ; car, passant son cur en sautoir, s'enveloppant de son manteau, prenant son arquebuse à la main, il s'élança dans la direction que suivaient le cerf, la biche et le faon.

Ginesta et sa chèvre marchaient devant lui.

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