PHASES PROBABLES
DU I0UVEKIT ÉCOÏOIIQUE SOCIALISTE.
L'association a donc pour elle le droit, il faut aussi qu'elle ait pour elle la force. Gomment la loi donner? Par l'exemple et par la propagande : en for* mant des associations; en persuadant le souverain; en construisant d'abord les fondemens du nouvel édifice ; en demandant à l'opinion et par elle à la loi, d'en fournir le couronnement et le faite. Ainsi, question de majorité, dans on cas comme dans l'autre. — Or, le droit tend, de sa nature, à conquérir successivement toutes les majorités et toutes les minorités; et les minorités, comme les majorités, donnent la force quand elles ont pour elles la justice.
Après cela r il n'est pas possible qu'on se méprenne sur l'importance que nous attachons aux combinaisons transitoires que nous pourrons exposer. Cependant la franchise de l'écrivain, envers ses lecteurs, doit être sans réserve. Noos l'avouerons donc : nous n'avons d'amour et de foi que pour ce qui doit être. Tout ce qui n'est pas l'idéal selon notre cœur, tout ce qui n'en approche pas à un haut degré, nous répugne, nous trouve non pas indifférent mais incrédule. Ainsi, non seulement nous ne croyons pas à la réalisation des voies et moyens transitoires en général, ni de ceux que nous allons exposer & la suite de cet article, mais nous n'en voulons que comme un moindre mal; nous nous résignons et nous protestons ; nous n'acclamons, nous n'adhérons pas; nous laissons faire ce que nous ne pouvons empêcher ; nous constatons la fatalité, voilà tout. Si donc nous combinons ici des possibilités, des transitions ou plutôt des transactions entre le bien et le mal, il faut se souvenir que par là nous n'entendons que reconnaître le terrain sur lequel la nécessité viendra peut-être développer sa trame.
Cette explication était nécessaire afin d'empêcher qu'on ne nous accusât légèrement de contradiction ou d'indécision.
Si nous avons bien interprété le mouvement social, voici donc ce qui peut arriver progressivement :
1* Les associations volontaires, convergeant vers l'union , par intérêt bien entendu, et en toute liberté d'initiative, prépareront le terrain à l'unité de droit par l'unité ou plutôt par la fédération de fait ; — ou bien elles manifesteront des incomptabilités, feront naître des revendications, des luttes et
des perturbations, dont l'origine serait en germe dans leurs imperfections, on dans leurs prétendons respectif es; et belles appelleront ainsi l'action et Tinter* vention dn Peuple souverain on de la loi organique. — En d'antres termes, tontes ces agglomérations volontaires peu à pen réunies par un pacte de solidarité concluront, dans leur épanouissement naturel, soit à Punité, soit à la fédération par l'institution 'ou la reconnaissance d'un conseil supérieur d'administration , ayant puissance de centralisation et ne relevant de l'Assemblée nationale que pour la consécration qu'il en recevrait ou pour le haut contrôle 3u'il en subirait. Les associations se procureraient alors mutuellement le créit gratuit, et se répartiraient la production et ses fruits selon la justice, par l'intermédiaire de ce conseil.
2° L'Eut représentant viendrait aider, par sa commandite spéciale, la croissance des associations naissantes, aider aussi celles qui seraient consolidées, en sanctionnant légalement la charte constitutive que ces associations se seraient donnée librement et de fait.
£• En même temps, ou tôt ou tard, l'Etat interviendrait d'une manière plus ou moins indirecte pour la réglementation universelle des établissemens et du travail de l'industrie privée dans le but principal de garantir les droits des prolétaires encore condamnés à y trouver leurs moyens d'existence. Ici, pourrait fort probablement s'encadrer le grand acte révolutionnaire du rachat ou de l'expropriation universelle pour cause de salut public, au sein des accès fébriles d'une société en fermentation et destinée à une vie meilleure.
4* Puis, les petits États industriels, fédérés jusque-là, ou encore épars et sans lien positif de solidarité et de mutualité, faisant un nouveau pas dans la voie de perfectionnement, concluraient à la fusion, à la création d'une assembtée ou congrès, qui, par l'organe d'une institution expresse, donnerait lui* même le crédit à tous au nom de tous ; sans cependant encore ôter aux divers Etats l'appropriation des instrumens et des capitaux de leur centre, par conséquent en respectant encore une grande source d'abus et d'inégalité.
5* Viendrait enfin, un nouveau mouvement qui transporterait définitivement la propriété des instrumens au souverain indivisiblemenr, socialiserait le sol et . n les capitaux, et mettrait ainsi le sceau à l'unité éconoqfbmique, en ne recon- / A' naissant plus que des fonctions et des fonctionnaires comme nous en avons / / esquissé l'idéal dans le deuxième numéro de cet écrit. Ce nouveau progrès s'accomplissant parmi les petits Etats économiques fédérés, ainsi passés de la Juxta- position à la fusion, à l'imité économique nationale, dès lors, ces petits Etats, ne seraient pics que des circonscriptions d'une même république industrielle : c'est, dans Tordre économique, ce que serait, dans l'ordre civil et politique, la fédération des États-Unis a 9 Amérique du Nord, si elle venait à centraliser ses 26 États jusqu'au point de faire disparaître leurs législatures particulières, et d'assimiler le Congrès de f Union à une Assemblée nationale française, et de consommer l'unité civile et politique nationale.
Que ce mouvement commence donc : qu'il se propage par le seul effet de la spontanéité d'un peuple enfin iilumiué d'une pensée de délivrance et de salut, que les communes socialistes s'édifient et se multiplient sur toute la surface de la France ; et, bientôt, du sein de toutes ces associations, encore éparses, insolidaires, indépendantes et isolées; par conséquent incomplètes, incertaines de leurs destinées, s'élèvera un même cri, preuve des mêmes imperfections, expression d'une même nécessité, d'un besoin commun, du besoin d'unité, de réciprocité régulière ; et alors de leurs envoyés librement élus se formera un conseil centra) supérieur, une gérance : ce seront les États- généraux de toutes les sphères d'activités sociales organisées dans leur sein par elles-mêmes, se gouvernant elles-mêmes; ce sera une immense fédération de petits peuples d'associés se constituant librement et se dounant un congrès-seroiteur : — et alors seulement, sera clos ce long mouvement de transformation : et l'État nouveau, l'Etat démocratisé, l'Etat fait peuple commencera ses vastes destinées.
Celte manière de comprendre le mouvement des choses, il y a longtemps (en 1838). que nous l'avons produite ; et plus nous allons, plus les événement se réalisent, plus elle nous paraît vraie. Nous publiions en 1846, et nous ré* pétions en 1849 de* réflexions que nous croyons utiles de reproduire ici, comme résumant nos idées à ce sujet.
• Le peuple est aujourd'hui abandonné à ses propres inspirations et à ses propres efforts par l'Etat, qui décline systématiquement ses plus imprescriptibles attributions, ses plus essentiels prérogatives. Nous nous demandons alors, en attendant que l'Etat recouvre ses droits , ce que te peuple doit faire; et nous répon ons : // doit s'associer sans l'intervention de l'Etait puisque cette intervention lui fait défaut.
» Il y a d'ailleurs ici de hautes exigences qui semblent découler de la nature des choses sociales, c'est-à-dire des lois fatales qui dirigent le mouvement providentiel de l'humanité.
» Entre ce qui est et ce qui devrait être, il y a toujours l'ignorance , les habitudes et les préjugés, la peur des intérêts , la haine des passions, enfin toutes les infirmités inhérentes aux êtres imparfaits. Si donc l'intervention do législateur est indispensable et ne saurait être contestée en droit, en fait, il faut reconnaître qu'elle est vaine ou funeste toutes les fois qu'elle n'est poiot appelée par l'eut des esprits, par la volonté générale, par l'antérieure pré* paration des mœurs. Avant d'élever l'État à ce rôle si délicat , il faut l'en rendre capable et digne ; ce qui suppose, dans l'ensemble des citoyens, une moralité, une lumière , une volonté correspondante qui lui serve de véhicule ou de frein couvent, qui toujours lui fasse écho, on le seconde dans ses
» D'ailleurs, tout mouvement durable est le produit de la liberté, et toute amélioration sociale celui de la moralité générale. Toujours le fait stdal a précédé le droit positif; toujours les mœurs ont précédé les lois efficaces, les législateurs respectés, les institutions et les organisations souffertes ou acd*« niées. On peut même dire que les principes et les constitutions ne sont r|en sans la persuasion, sans la lumière qui les fait aimer et désirer.
» Les améliorations larges et sociales se préparent dans les profondeurs des consciences, par en bas, et s'achèvent par en haut. Toute loi de formation sociale procède donc toujours du fait multiple à l'unité , des rayons ou de la circonférence au centre. Ainsi, avant qu'il y eût une papauté, longtemps il y avait eu des évoques libres et isolés; avant qu'une féodalité fût possible, long* temps il avait fallu des seigneurs nombreux, des populations agglomérées sous leur puissance et leur juridiction particulières.
» Aujourd'hui donc, comme toujours, il faut se garder de s'en remettre aux gouvernemens pour le salut du peuple. Se reposer sur eux. du moins» jusqu'à abdiquer toute initiative particulière, est une illusion déplorable. Chex les peuples libres, ou qui veulent le devenir, les gouvernemens secondent le mou* vement ou s'y opposent : ils ne l'impriment jamais.
» Attendre que la société entière, par l'organe du pouvoir public, veuille, sanctionne, régularise la justice et l'égalité au moyen des lois et des institutions positives, c'est s'exposer à passer sa vie sans rien ajouter à l'œuvre progressive de ses pères, à ne voir réaliser aucun des vœux qu'on a formés. N'est-il pas plus prudent de pratiquer incontinent cette association, cette égalité des conditions, cette justice distribuée qu'on acclame sincèrement?
• Si l'histoire du passé a jamais eu des enseignemens pour l'avenir, on peut affirmer que le progrès vers l'ordre, l'unité et l'organisation économique, s'accomplira concurremment par l'intervention active de l'État et par le fait libre et complexe des individus bien intentionnés : d'abord viendra le fait libre, puis la loi sanctionnera progressif ement les actes salutaires de la volonté générale.
Il faut donc se garder de jeter un défolu aveugle sur l'association libre , sur les efforts des particuliers pour la fondation et la multiplication de grands centres agricoles, manufacturiers et commerciaux régis d'après les nouveaux principes de Solidarité et d'Égalité; mais il ne faut pas davantage méconnaître la légitimité et la nécessité de l'État pour dégager à propos les bonnes tendances et légaliser les faits accomplis.
» Par la force des choses, nous allons à la concentration intelligente, sinon tout à fait équitable, aux grands ateliers, aux grands magasins, aux grandes fermes ; et c'est un bien relatif. Désormais, mieux vaut la centralisation que le morcellement ; de même que mieux valut la féodalité du XII* siècle que l'anarchie du IX* ou du X*. Le passage à Tordre, à V unité économique, à la justice distributive , sera rendu infiniment plus facile et plus prochain pour les travailleurs réunis dans de vastes associations et de grands centres; de même que le passage à Tordre et à V unité politique, fut singulièrement facilité pour la royauté et pour les bourgeois réunis en communes , lorsque l'anarchie ne fut plus représentée que par un nombre de jour eu jour moins grand de seigneurs, de ducs et de comtes. — 11 est plus aisé de ramener à la raison cent mille souverainetés économiques ou politiques que dix millions.
• A défaut de la centralisation immédiate et législative , il faut donc favoriser la tendance à la grande industrie , à la grande culture , au grand commerce.
» Le peuple ne pourra tourner les tendances à la féodalité qu'en se plaçant soi-même au cœur du mouvement de transformation. Il ne reste qu'un expédient aux petits capitaux, aux travailleurs dévoués, à tous les riches touchés des misères cruelles qui les entourent , c'est de constituer d'eux-mêmes en toute liberté, comme tout le monde, des centres industriels, agricoles et commerciaux, le plus grands possible ; de leur imprimer une supériorité de direction, d'y introduire des règlemens , une solidarité, une équité telles, que leur force d'absorption gagne, de proche en proche , toute la France ; que l'imitation s'en répande à l'envi ; que des établissemens analogues se multiplient à souhait, à peu près comme au VI e siècle on vit les monastères se multiplier magiquement sur la terre des Gaules.
• Vues de ce côté, les associations volontaires sans le concours de l'État, ont la plus grande valeur. •
L'association, l'unité dans la variété, la liberté dans Tordre et dans Sa justice, voilà donc ce que nous avons toujours voulu. Comment obtenir tous ces modes, tous ces états de la vie prochaine du monde ebrétieu? Par l'adhésion, l'acclamation, la croyance et la pratique spontanée du Souverain. —Nous disons alors, que l'association volontaire peut et doit tout commencer et tout élaborer; que d'elle dépend l'avenir du monde; mais en même temps nous ajoutons que si nous la voulons volontaire d'abord, c'est comme moyen delà rendre obligatoire ensuite.
Nous faisons même encore nos réserves; lorsque le mouvement en avant dominera tous les esprits, passionnera tous les cœurs et commandera tous les intérêts, si le Souverain, dans des vues organiques habituelles au peuple français, si unitaire de sa nature, envoyait une Assemblée nationale, dans le dessein d'abréger les temps d'épreuve et d'incertitude, d'épargner à tous les lenteurs d'une fusion douloureuse au creuset de l'anarchie, nous disons que ce jour-là on pourrait tout attendre de l'association obligatoire; parce qu'aux efforts individuels, incertains, imperceptibes, douloureux et lents, seraient substitués les efforts collectifs, l'organisation instantanée, universelle du travail national ; et, que, dès lors, la France verrait se fermer le cycle révolutionnaire pour entrer dans l'ère de l'édification et des améliorations vraiment populaires.
La réalisation future de l'unité économique, comme déjà nous avons la
réalisation de l'unité civile et politique; voilà vers quoi la France marche à pas de géant. — Remarquez soigneusement que tous ceux qui veulent l'unité de Peuple» l'uniformité de langues, de lois civiles, une République une et indivisible, sont des socialistes unitaires incomplets; ils sont unitaires en politique, mais ils s'arrêtent tout court lorsqu'on leur montre que la logique les mène invinciblement au socialisme unitaire économique. — Les fédéralistes seuls sont conséquens, ou plutôt, les fédéralistes eux-mêmes sont illogiques; car ils veulent.au moins, l'unité dans la province, dans leurs petits Etats, comme eu Amérique; et là encore ils sont unitaires. — Celui-là seul qui dit: Chacun chez soi, chacun pour soi; celui-là seul qui se fait loup solitaire, peut se dire anti-socialiste ; — Je n'en connais qu'un : c'est Robinson ; — et encore l'est-il malgré lui.
L'intervention de la souveraineté du Peuple, directe ou indirecte, est en effet si indispensable en tout et partout dans l'ordre économique qu'An ne peut faire un pas dans la carrière des réformes et des améliorations sociales sans recourir au moins à sa protection, ou à sa neutralité, ou à son initiative. C'est que la spontanéité individuelle intéresse tout le monde, c'est ouc, dans l'ordre économique spécialement, il n'y a rien de privé ou de particulier absolument, et que tout acte affectant la richesse devient d'intérêt général et social, et revêt un caractère public. Comment, par exemple, opérer une réforme administrative sor toute l'étendue de la nation sans remonter au Peuple souverain parles assemblées constituantes ou conventionnelles?
EnCu, pour épuiser toutes les hypothèses caractéristiques touchant le mou* vement économique futur, nous ferons celle de la liberté. Dans cette hypothèse, qui satisfait le désir et l'espérance, les intérêts s'associeraient et s'isoleraient tour à tour dans la plus complète liberté ; mais, en réalité, et par le fait de plus en plus certain du développement de moins en moins inégal des individus, gfâce à l'intérêt mieux entendu, au Juste balancement des prétentions et des forces en "action dans le grand laboratoire des richesses ; à la prévoyance, à l'économie, à l'ordre, à la moralité de chacun et de tous ou du très'graod nombre, le mouvement universel conclurait dans sa résultante à une égalité des conditions assex satisfaisante. — Tout cela nous paraît admissible. Mais le vague de cette hypothèse la rend ici sans valeur; elle n'apprend rien, si ce n'est l'espoir que la liberté aboutirait au bien. Dire que l'équivalence progressive de facultés, de développement intellectuel et moral, et de valeur sociale des individus, amènera fatalement, graduellement, par la voie indirecte des prétentions respectives, l'équivalence des conditions et des fortunes, c'est être dans le vrai ; mais ce n'est pas indiquer les moyens ou la forme économique du milieu où se produira cette équivalence. — Cependant, c'est précisément de quoi il s'agit.