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CHAPITRE QUATRIÈME

J'ai lu quelque part l’apologue de l’aquarium. « Il est huit heures, le pardinier n’a pas encore renouvelé l’eau. Les poissons rouges, les arlequins tricolores, les ablettes d'argent mendient à la surface un peu d'oxygène et d’eau pure. Ils sont là immobiles, suspendus, anxieux. Que la lutte dure encore quelques: heures, c’est la mort Maïs le jardinier arrive, verse quelques ‘arrosoirs d'eau ; tout revit, les poissons plongent dans l’eau profonde. Il faut l’eau pure aux poissons pour qu'ils vivent et le soleil aux palmiers pour qu'ils grandissent.

« Vos maîtres, ces jours derniers, prononcèrent de solennelles harangues sur l’agonie d’une race qui n’a plus d’enfants et que submerge la vague rouge de la criminalité, du suicide... Ces lamentables jardiniers courent éperdus, les bras au ciel, criant au cataclysme. Pas un ne fera cette réflexion qui s’imposerait à un enfant : le monde s’asphyxie, rouvrons les volets et renouvelons l’eau. »

Pas un, c’est trop dire. Il y a l’Elite qui voit le mal, connaît la cause, apporte le remède. En pré-

sence de la masse qui s’asphyxie dans l’abime de l’incroyance et de l’immoralité, il y a l’Elite qui parle, qui écrit, qui entraîne et qui surtout se dévoue.

Donner.

L’égoïsme ne pense qu’à soi ; le dévouement ne pense qu'aux autres. L’égoïsme garde tout pour soi ; le dévouement donne tout aux autres. Donner est le premier acte, l'acte le plus élémentaire de l’Elite qui se dévoue.

Il est évident que ceux qui n’ont rien ne sont pas obligés de faire l’aumône. Il s’agit ici de ceux qui ont la fortune, ou l’aisance, ou la demi-aisance. S'ils ont beaucoup, ils donnent beaucoup, et s'ils ont peu, ils donnent peu. Mais qu'ils soient placés au sommet ou seulement à mi-côte du bien-être, ils ne consentent pas à oublier ceux d'’en-bas, et ils savent desserrer les cordons de leur bourse en faveur des nécessités constatées.

Voici des malades qui languissent privés de secours sur leur pauvre couche, des malheureux qui manquent de pain pour soutenir leur vie, de vêtements pour couvrir leurs membres transis, et d’un toit pour s’abriter, des gens éperdus qui sont victimes d’un accident imprévu et qu’une détresse subite pousse au désespoir, des pauvres honteux qui n’osent

pas se plaindre et qui meurent d’inanition et de chagrin. | ‘ Et puis, à côté des infortunes matérielles, voici les infortunes morales, moins aperçues, mais plus profondes et plus angoissantes. Ce ne sont pas les corps, mais ce sont les âmes qui manquent d’eau, d'air, de lumière. Elles attendent des prêtres, des missionnaires, des églises et des chapelles, de bonnes écoles, de bonxries lectures, et elles réclament tous ces moyens de vie morale et religieuse, au cœur et à la foi de ceux qui possèdent.

Le champ de la misère humaine, quel vaste champ à cultiver et à ensemencer, pour l'Elite qui veut se dévouer, qui a la noble passion de faire du bien en mettant un peu et beaucoup de son argent au service du prochain ! Grâce à Dieu, cette Elite existe et ne reste pas inactive sur le sol ingrat de la pauvre humanité.

C’est le grand mathématicien Cauchy sur le point de mourir. Son curé lui promet de prier pour sa guérison. « Priez surtout, dit-il, pour l’œuvre des Frères ; les hommes passent, les œuvres restent. » Après avoir pris son argent, l’œuvre scolaire absorbaïit sa dernière pensée.

C'est le duc de Norfolk, premier lord d'Angleterre, catholique fervent et tertiaire de saint François qui, en ces dernières années, vendait sa collection de tableaux d'Holbein pour huit millions de francs, afin d'en consacrer le produit au développement des écoles catholiques en son pays.

C’est Monseigneur d’Hulst qui, pour secourir soit les âmes, soit les corps, a éparpillé toute la belle fortune qu'il avait héritée de ses parents et est mort

à cinquante ans pauvre, absolument pauvre. Quand il quittait Biarritz, deux jours avant sa mort, après avoir payé ses frais d’hôtel, il se tournait vers le - prêtre, son compagnon de voyage, et lui disait en

riant : « Mon cher, me voici aussi riche que le Juiferrant ! »

IT Se donner.

L'Elité qui se dévoue fait l’aumône selon ses moyens. Elle fait plus et mieux. Tout le monde n'a pas de l’argent à donner. Mais tous, riches, gens aisés, pauvres même peuvent plus ou moins disposer de leur personne en faveur d'autrui. Se donner est l’acte essentiel, l’acte le plus fréquent, le plus ordinaire de l’Elite qui se dévoue.

La charité sous forme d’argent ou de secours en nature n'est que la partie secondaire et inférieure de la charité. La vraie et substantielle charité est le bon vouloir, le service toujours prêt, mieux que cela, le don de soi, c’est-à-dire l’action personnelle qui se manifeste par une poignée de main, par un conseil bien placé, par une parole de réconfort, par un regard, par un sourire, moins encore, par une simple présence. Du matin au soir l’Elite qui se dévoue ne fait pas autre chose.

Voici des enfants qui vivent dans la rue, dans la promiscuité des logements à bon marché et qui

connaissent à peine la chaude atmosphère d’un foyer : familial. Voici des vieillards qui se sentent à charge et qui souffrent mille morts avant celle qui les libérera définitivement. Voici un malade que la fièvre dévore, une femme âgée et percluse à laquelle tout manque et, plus que tout, quelqu'un pour soulever un peu son pauvre corps meurtri, pour ensoleiller un peu sa pauvre âme délaïssée. Voici un ouvrier, un travailleur aigri par de mauvais conseillers, par le chômage, par notre régime social défectueux, et qui n'attend pour s’attendrir et s’apaiser qu'un petit service rendu ou un coup de chapeau donné à propos, qu'une visite faite dans une heure de deuil et préférable pour lui à tout l’or du monde. À tous ces gens qui souffrent, que faut-il offrir? Des œuvres religieuses et moralisatrices, des œuvres de justice et de prévoyance? Oui certes. Ces œuvres ne seront jamais ni assez nombreuses ni assez bienfaisantes, et l’Elite qui se dévoue s’ingénie à les multipliem et à les perfectionner sans cesse. Mais ce qu’attendent surtout les petits, les délaissés, les souffrants, c’est une miette de notre cœur. Le meilleur de notre aumône, c’est nous-mêmes. Tout le monde ne peut pas faire l’aumône ; le don de soi est possible à tous. Et c’est principalement par le don de soi que procède l’Elite qui se dévoue.

Elle se donne à tous et partout, et par elle la vérité arrive là où personne n’avait pu la faire pénétrer. Elle se donne toujours et malgré tout, et devant elle des portes s'ouvrent qui étaient fermées, les barrières tombent et Dieu passe, le monde qui semblait inaccessible se laisse approcher, et la multitude reçoit l'Evangile dans un baïser fraternel.

Lamennais était à Rome en 1828. Léon XII le comprit et le devina. « J'ai vu Lamennais, dit-il, c’est une grande intelligence, mais une âme indomptée ; il y a en lui de grands trésors de lumière, mais il peut y avoir de grands orages : il faut le gouverner avec une main cachée dans le cœur, » C’est la méthode de l’Elite qui se dévoue ; elle gouverne la masse avec une main cachée dans son cœur, moins avec l’autorité qui froisse qu'avec la bonté qui persuade. Et le monde finit par appartenir à qui sait l'aimer davantage.

Pardonner.

Pour sauver la masse, que ne fait pas l’Elite? Les obstacles ne la découragent pas. Rien ni personne ne peut l’empêcher de donner et de se donner. Elle va plus loin et elle monte plus haut. Pardonner est l'acte souverain et comme le point culminant de l’Elite qui se dévoue.

L’Elite rencontre sur son chemin les ignorants qui sont légion. « Le peuple, a écrit M. de Mun, n’est pas responsable du mal qu'il fait ou plutôt qu'on lui fait faire ; il n’est pas responsable de ses colères, de ses violences, non pas même de ses haines. Il ignore Dieu, il ne le haït point; il l’ignore et c’est par notre faute. » Qui donc oserait lui jeter la pierre et le condamner en bloc? Il mérite dans son ‘ensemble la compassion et le pardon.

L’Elite rencontre sur son chemin les trompés, les dupés, les exploités, qui eux aussi sont légion. Depuis plus d’un siècle il s’est fait parmi nous un long travail de décomposition morale et mentale, et il n’est pas facile de ramener au droit chemin tant d’esprits dévoyés, d’apprivoiser tant de volontés rebelles. Les anathèmes ne feraient que du mal. La colère n’aboutirait à rien de bon. Ne pas savoir pardonner, serait augmenter la distance qui sépare la masse du vrai et du bien. Pour être de l’Elite et sauver la masse, il faut toujours être content ou tout au moins le paraître. Quand il s’agit de vaincre et de gagner les âmes, une main de fer est moins efficace qu’une main caressante.

L’Elite enfin rencontre sur son chemin des ingrats. La reconnaissance est une dette que l’obligé doit payer à son bienfaiteur. Que si l’obligé refuse d’acquitter cette dette, le bienfaiteur a le droit d’en être mécontent et ne peut pas ne pas sentir la saveur amère de l’ingratitude ; mais il a le devoir, suivant le mot de saint Paul, « d'aimer davantage, quand même il serait moins aimé ». Il entend retentir à son oreille la parole tombée des lèvres du Christ : « Et quand vous aurez fait toutes ces choses, dites : nous sommes des serviteurs inutiles qui ne rapportons nul profit à notre maître ; nous avons fait simplement ce qu'il était de notre devoir de faire. » Le bienfaiteur désire, mais n’exige pas la reconnaissance ; si elle lui arrive, il s’en réjouit et en bénit Dieu ; quand elle lui est refusée, il sait s’en passer et il laisse la vengeance à Dieu. Il pousse le désintéressement et l’oubli de soi jusqu’à aimer les ingrats. C'est vers ces hauteurs sublimes que monte l'Elite

qui se dévoue. Elle donne, elle se donne, elle pardonne.

L’Elite qui se dévoue est au milieu du monde la meilleure apologie de la religion, la démonstration vivante de la vérité religieuse. « Le génie n’explique pas Dieu, a écrit Alexandre Dumas, la bonté le prouve. » À force de voir les chrétiens d'élite donner, se donner et pardonner, la masse remonte de l’effet à la cause et finit par adorer le Dieu qu’elle ne voit pas en toucliant du doigt la charité de ceux qui le représentent.

Voici, en effet, comment procèdent les vrais chrétiens. Ils procèdent beaucoup plus par des actes de dévouement que par des paroles, des rites ou des attitudes de convention, et ils prouvent la vérité de leurs croyances par l'abondance de leurs bonnes œuvres et la sincérité de leur désintéressement.

Dans l’homme qui est malheureux et qui souffre

ils considèrent Dieu lui-même qui a faim et soif,

qui pâtit et est prisonnier. Quel puissant motif de se dévouer ! Les petits, les déshérités n'ont-ils pas meilleur bénéfice à être assistés en vue de Dieu qu’en vue d’eux-mêmes? L’amour de l’homme pour l’homme peut se lasser et se lasse vite ; l'amour de l’homme pour Dieu tient bon et survit à tout. Que les malheureux soient méritants ou repoussants, le cachet divin reste au fond de toute âme humaine, même la plus dégradée et la plus injuste. Aux lumières de la foi aimer les petits, c’est aimer Notre-

Seigneur Jésus-Christ lui-même. De sorte que, dans

le Christianisme, le culte du vrai Dieu est l’inspirateur et le soutien du véritable amour fraternel.

Le dévouement des vrais chrétiens ne s'explique pas autrement. Avec Ozanam ils créent les Conférences de Saint-Vincent de Paul. Avec M. de Mun ils inaugurent chez nous les œuvres de jeunesse, les patronages, les mutualités. Avec M. Harmel ils suscitent l’action sociale chrétienne. Avec Ja Ligue Patriotique, des milliers de catéchistes volontaires évangélisent nos pauvres enfants paganisés. Voilà nos apôtres laïques, nos apologistes populaires. La prédication muette du dévouement est la plus puissante des prédications. En présence de l’Elite qui se dévoue, la masse se rappelle, sans l’avoir jamais connue, la parole de saint Paul : apparuit benignitas et humanitas Salvatoris. La masse voit se dresser devant elle la bénigne et tendre figure du Christ. Elle se prosterne, elle adore et elle se relève soulagée et sauvée, plus heureuse et meilleure, convertie et croyante. Dans la bonté des vrais serviteurs de Dieu elle a vu resplendir le visage du vrai Dieu.

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