CHAPITRE CINQUIÈME
Par la parole écrite et parlée, par l'entraînement de l’exemple et du dévouement, l’Elite agit puissamment sur la masse et la ramène peu à peu au vrai et au bien.
Mais d’où vient cette Elite et où se recrute-t-elle? Elle vient de partout et elle se recrute d’abord sur les hauteurs de la société. Nous savons ce qui est arrivé ilya cent cinquante ans. Conducteurs du monde, les princes et les grands ont ravagé dans le monde la foi et les bonnes mœurs. [ls regardaient l’impiété et la licence comme le privilège de leur élévation. Ils acclamaient et pensionnaient les écrivains pervers, et leur puissance de corruption fut telle qu'il devint impossible d'arrêter sur la pente du mal le siècle et le pays. Autrefois l’Elite, venue des sommets, à tout perdu.
Aujourd’hui la même Elite, que nous appelons l’Elite bourgeoise, peut et doit tout sauver. Sauver la masse : c’est son devoir, c'est son intérêt, c’est sa vocation et en quelque sorte sa spécialité,
L’'Elite bourgeoise est plus obligée que quiconque à procurer le salut de la masse.
Elle a*plus reçu, elle doit donner davantage. Toute supériorité, toute excellence est octroyée par Dieu à l’homme pour qu’elle lui serve à être utile aux autres : ut ex eo aliis prosit, comme dit saint Thomas d'Aquin.
La masse n’a pas reçu le don de l’opulence. Elle gagne sa vie au jour le jour et elle s’en va chaque matin au travail comme le cheval de fiacre malmené, excédé des fatigues de la veille. Elle est absorbée par le souci de la vie matérielle, elle oublie les choses de Dieu et de l’âme et, parce qu'il est difficiiæ, qu'un sac vide se tienne debout, son extrême indigence la pousse quelquefois à la défaillance et à la démoralisation. L’Elite bourgeoise possède la richesse. C’est un don précieux qui affranchit l’homme de beaucoup de servitudes, qui le protège contre la dépression. Richesse oblige.
La masse n’a reçu qu'une mesure très restreinte de culture intellectuelle et morale. Elle a manqué du temps et des moyens de s’instruire et de s’éduquer. L’Elite bourgeoise a reçu une éducation plus raffinée, une formation générale plus complète. C’est un don infiniment plus précieux que l’opulence, un don qui arrache l’homme à bien des bassesses et le met en marche vers les hauteurs. L'éducation est une noblesse qui oblige.
L'ÉLITE BOURGEOISE IOI
La masse est, en matière religieuse, peu favorisée, médiocrement secourue, et si elle vit souvent sans Dieu et sans autels, ce n’est pas toujours par sa faute. Serions-nous bien meilleurs que ces foules dont l'indifférence nous désespère, si nous étions exposés aux mêmes dangers d'irréligion, si nous vivions dans un milieu où tant d’autres se perdent? L’Elite bourgeoïse a généralement reçu le don de la foi, don mille fois meilleur que la fortune et l’instruction. La foi plus que la richesse, plus que l’éducation, est une noblesse qui oblige.
L’Elite bourgeoise a beaucoup reçu, elle doit donner beaucoup. Non seulement elle s'efforce de pratiquer à l’égard de la masse la justice, l'équité, la charité, la bienveillante bonté et la cordiale affabilité qui séduit et conquiert les cœurs. Mais elle déploie un effort généreux et constant pour seconder la masse dans son évolution morale etreligieuse, pour lui assurer une vie de famille honorable et chrétienne, pour la défendre contre la descente aux bas-fonds du mal et pour l'aider dans sa montée vers le bien.
Le peuple est un grand enfant qui a besoin d'être conduit. A défaut de l’Elite bourgeoise, qui le conduira Le premier venu qui saura flatter les plus bas instincts de l’Ââme populaire, qui sèmera partout des doctrines de scepticisme et de mort, qui s’en ira à travers les masses pour leur annoncer que le ciel est vide, qu'aucun Dieu n'y reçoit nos prières et que le néant est la fin de tout. Le prêtre à lui tout seul n’est pas capable d’arrêter et de neutraliser une telle propagande. Auprès du clergé et de concert avec lui, l'Elite bourgeoise doit intervenir. Son devoir est évident et son intérêt ne l’est pas moins,
L'Elite bourgeoise est plus intéressée que quiconque à procurer le salut de la masse.
La France est une nation à refaire, à rebâtir de la base au sommet. Et dans cette œuvre difficile, il est un endroit particulièrement délicat et laborieux. Il faut aborder la masse, la gagner, la reconquérir à la bonne cause, l’enrôler sous les drapeaux de la vérité religieuse et de la conservation sociale. Là est l’intérêt de tous, là est l'intérêt spécial de l’Elite bourgeoise,
La masse est souveraine, elle lit, elle discute, elle vote, elle gouverne. Situation redoutable ! Autrefois la masse était catholique et elle ne gouvernait pas ; aujourd'hui la masse gouverne et elle n’est plus catholique. Autrefois l’incrédulité était le fait de quelques individualités isolées ; aujourd’hui elle a envahi l'immense multitude. Les classes populaires, en France, nous apparaissent en même temps toutespuissantes par le vote et pénétrées à fond par l’indif férence, sinon par l’impiété. C’est la coïncidence, la coexistence de ces deux phénomènes qu'annonçait de Tocqueville quart il écrivait vers 1850 : « Si lès classes populaires s’ébranlent avant que le christianisme ait été reconstruit dans les esprits, l'Europe verra des luttes effroyables auxquelles rien ne ressemble, » Nous en sommes là, Au moment précis
où s'achève le mouvement de négation antichrétienne, commence un autre mouvement, se lève une
Æpuissance nouvelle, la puissance et le mouvement
démocratique. Le peuple est la partie la plus forte de la nation, car il est le nombre et il a la puissance du suffrage. Et en même temps il n’est plus guère chrétien que par un reste d'’instinct atavique, incapable de le contenir et de le bien diriger. Si donc nous voulons pourvoir aux exigences de la conservation sociale, il est absolument nécessaire d'améliorer et de moraliser, c’est-à-dire de christianiser et de catholiciser la masse.
On se plaint de la criminalité croissante et les honnêtes gens demandent à grands cris aux pouvoirs publics la protection et la sécurité au moyen du gendarme et du magistrat. Ils ont raison. La crainte de la répression est un puissant élément de conser- Yation sociale. Mais n'est-il pas évident que cette défense nécessaire de la société ne peut pas remplacer le frein moral, la conscience, la religion? Pour atteindre le crime, le prévenir, l'arrêter et en quelque sorte le tuer dans son principe, il est impossible de se passer de la force religieuse.
Le 20 janvier 1921, au Parlement, M. Forgeot, député de la Marne, homme d’ailleurs sans religion, signalait le catholicisme comme l’unique soutien de la civilisation. « Il m'est apparu, disait-il, que le catholicisme était un des moyens“d’action les plus puissants contre le bolchevisme, qu'il était en quelque sorte l’antidote du poison... Je constate que depuis 2.000 ans, sur tous les points du globe, représenté par un personnel dont le désintéressement et l'idéal ne peuvent vous échapper à vous-mêmes,
dressé en un magnifique surgissement de cathédrales et d’églises, le catholicisme défend la famille, l’ordre, le travail, la propriété, c’est-à-dire tout ce qui s'oppose le plus directement aux principes destructeurs d’anarchie, de haine et de dictature du bolchevisme ». Tout cela est l’évidence même.
Et dès lors la question qui se pose est celle-ci Commeñt assurer la conservation sociale en rendant à la masse le catholicisme qu'elle a perdu? Voici la réponse du protestant Guizot : « Il y a des jours, écrit-il, où, pour faire faire à une nation les progrès dont elle à besoïin et pour la tirer de sa perplexité, ce qu'il y a de plus pressé et de plus efficace, c’est de former dans son sein des groupes d'Elite où se réunissent des hommes distingués, animés du même esprit et marchant résolument à leur but, confiants dans l’espoir d'y attirer beaucoup d’hommes qui ne répugneront pas à se joindre à eux, mais qui d'eux-mêmes ne se mettraient pas en mouvement. dans la même voie... » Tel est précisément le rôle, le devoir et l’intérêt de l’Elite bourgeoise.
Plus que quiconque elle se préoccupe de la conservation sociale, elle mêne la croisade du salut public, elle parle et elle agit, elle ramène et groupe les timides, elle fait reculer l'erreur et le vice, elle sauve la masse et en sauvant la masse, elle sauve la société et se sauve elle-même. Les moyens d’action ne lui manquent pas.
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L'Elite bourgeoise est plus désignée que quiconque pour procurer le salut de la masse.
Rien ne l'empêche de pénétrer dans l’âme et dans
la vie-populaire pour y.introduire un ferment de
moralité et de religion et tout l’autorise à espérer le succès.
Elle a d’abord l'indépendance. Elle ne risque rien à se mettre en avant. Pendant que celui que l’Ecriture appelle le prince de ce monde a son armée et ses missionnaires, ses soldats et ses apôtres, hommes Ja plupart du temps incolores et effacés qui, à leurs risques et périls, assument une fonction militante et remuent ciel et terre pour révolutionner la société et perdre les âmes, on ne voit pas pourquoi l’Elite bourgeoïse se tiendrait à distance et craindrait de se compromettre pour la bonne cause. Elle a l’indépendance.
Elle a la compétence. Quelquefois elle sait parler et rien ne lui serait plus facile que de grouper un auditoire, où elle trouverait facilement le chemin des intelligences et des cœurs. Souvent elle connaît le mécanisme des œuvres religieuses, charitables et sociales et il lui suffirait de le vouloir pour créer des institutions adaptées aux besoins matériels et moraux de la collectivité. Toujours elle possède une instruction générale qui dépasse la médiocrité commune et qui s'impose au respect, à l'attention, à la docilité de la foule.
Elle a l'influence. Quand une femme du monde vit
vraiment de la vie de Jésus-Christ, quand elle est modeste dans sa toilette, charitable dans ses conver-
sations, scrupuleusement fidèle à ses devoirs d'état, douce et humble de cœur et de procédés, quel rayonnement de vertu chrétienne elle projetté dans son
entourage, dans son monde, dans la foule qui la regarde !... Quand un homme du monde est sans,
souillure, sans morgue, sans cupidité, et copie autant qu'il le peut le Christ, son divin modèle, quel crédit il donne à la religion, quel démenti aux ennemis du christianisme, quel encouragement aux petits qu'il
appelle à marcher sur ses pas ! Quand l’Elite bour- .
geoise est vraiment chrétienne, son rayon d'influence est en quelque sorte sans limite.
Son influence d’exemple, venant de haut, va loin
et son influence de dévouement va plus loin encore dans l’âme de la foule.
Voici un patron qui organise savamment son entreprise et gagne de l’argent. Maïs dans sa conscience d'homme et de chrétien il sait que « gagner de l’argent, ce n’est pas un but, même pas lorsque l'on fait des affaires, que ce n'est jamais qu’un moyen, un moyen de faire du bonheur, de la beauté, de la bonté ; un moyen de rendre la vie meïlleure et plus belle, non seulement pour soi, pour les siens, mais encore pour les autres, pour le peuple des humbles qui sont avec nous, pour notre pays. Etnedevons-nous pas vouloir que cé peuple marche à la tête de la civilisation, que la: maison de France soit la plus douce
et la plus noble dés nations? » (M. Ch. Nicaise, Revue .
des Jeunes, 10 octobre 1921.) Conformément à ces nobles paroles, l’industriel honnête et croyant n’est
pas seulement habile dans sa profession, mais encore dévoué envers son personnel ouvrier. Il n’est en retard ni d’une idée, ni d’une réforme. Il sait donner des gestes nouveaux à l’antique charité. Il mé la justice de l'Evangile bien au-dessus de la jus- tice du Code. Ni les déceptions, ni même les ingra- titudes ne découragent son dévouement. Longtemps Tpeut-être dans le fait extérieur son influence paraît médiocre ; elle est cependant profonde dans les - cœurs, elle s’y ipsinue et elle y fait son œuvre de salut. l
Voici d'autre part un grand chrétien qui n’a pas de négoce ni d'industrie à conduire, mais qui dispose de son temps, de son argent, de sa bonne volonté en faveur de l'immense multitude. Il sait que dans cette masse inerte et souvent égarée, dans cette barbarie nouvelle et turbulente, il y a de l’intelligence, du cœur, de la bonne foi, des préventions plutôt que des vices, des ignorances plutôt que des erreurs. Et il va vers ce peuple avec confiance, avec un sourire aux lèvres et de la bonté plein le cœur, avec des mains pleines de bienfaits. C’est à l’Elite bourgeoise que pensait Paul Lerolle quand il traçait les dernières lignes de son testament : « Aïmez ce pauvre peuple que Jésus aimait. Je l’ai sincèrement aimé. Je ne l’ai jamais trompé. Servez en lui Notre- | Seigneur. »
Dans le corps social comme dans le corps humain, c'est la tête qui imprime le mouvement aux mem- {bres. Or depuis longtemps déjà la partie éciairée, la partie puissante de la nation, l’Elite bourgeoise revient à Dieu, C’est un mouvement qui se trans-
mettra de proche en proche et du sommet descendra. jusqu’à la base. En ce temps les idées vont vite, En. peu d’années elles atteindront les hameaux les plus reculés et les couches les plus profondes de la société. Ê Il suffira 2 une moitié ou d’un quart de siècle pour ramener à Jésus-Christ le peuple de France.
L’Elite bourgeoïse a une belle mission à remplir. ! Plus et mieux que quiconque elle est obligée, intéressée et outillée pour reconquérir la masse à la vie. morale et à la vérité religieuse.gSans doute les difficultés ne manquent pas. C’est au milieu des orages que se bâtit la cité de Dieu, et c'est aux ruines” mêmes qu’elle emprunte ses matériaux. L'œuvre est. laborieuse. Elle se fera qe même. L’Elite bourgeoise élèvera son courage à la hauteur de sa tâche.